‹ Œuvres de Alphonse DaudetChapitre 14 sur 57 · NINA DE B · texte numérisé non relu

NINA DE B

De la même à la même.

Chère tante, je t’écris de mon lit, brisée par l'émotion de cette scène épouvantable. Qui aurait pu croire que les choses tourneraient ainsi? Pourtant, toutes mes précautions étaient prises. J’avais prévenu Marthe et sa sœur qui devaient venir à une heure, et choisi pour la grande scène le moment où l’on sort de table, pendant que les domestiques ôtent le couvert dans la salle à manger voisine du cabinet de travail. Dès le matin, mes batteries étaient préparées : une heure de gammes, d’études au piano, les Cloches du monastère, les Réveries de

Rosellen, tous les morceaux qu’il déteste. Cela ne l'avait pas empêché de travailler sans la moindre irritation. Au déjeuner, même patience. Un déjeuner exécrable, des restes, des plats sucrés qu’il ne peut pas souffrir. Et si tu avais vu ma toilette! Une robe à pèlerine qui a cinq ans de date, un petit tablier de soie noire, des cheveux défrisés!.… Je cherchais sur son front des signes d’irritation, ce pli droit si connu que monsieur creuse entre ses sourcils à la moindre contrariété. Eh bien! non, rien. C'était à croire qu’on m'avait changé mon mari. Il m'a dit d’un ton calme, un peu triste :

« Tiens! vous avez repris votre ancienne coiffure ? »

Je répondais à peine, ne voulant rien hâter avant l’arrivée des témoins, et puis, c’est drôle! Je me sentais émue, secouée d'avance de la scène que je cherchais. Enfin, à quelques réponses un peu plus sèches de ma part, il se leva de table et se retira chez lui. Je le suivis, toute tremblante. J’entendais mes amis s’installer dans le petit salon, et Pierre qui allait, venait, rangeait l’argenterie et les verres. Le moment était venu. Il fallait l’amener aux grandes violences, et cela me semblait facile après ce que j'avais fait depuis le matin pour lirriter.

En entrant dans son cabinet, je devais être très pâle. Je me sentais dans la cage du lion. Cette pensée me vint : « S'il allait me tuer! »

Il n'avait pourtant pas l'air bien terrible, couché sur son divan, le cigare à la bouche.

« Est-ce que je vous dérange? » demandai-je de ma voix la plus ironique.

Lui, tranquillement : |

« Non. Vous voyez... je ne travaille pas. »

Moi, toujours très méchante :

« Ah çà! vous ne travaillez donc jamais? »

Lui, toujours très doux :

« Vous vous trompez, mon amie: Je travaille beaucoup, au contraire... Seulement, notre métier est de ceux où l’on peut travailler sans avoir un outil dans la main. »

Moi :

« Et qu'est-ce que vous faites, en ce moment? Ah! oui, je sais, votre pièce en vers, toujours la même depuis deux ans. Savez-vous que c’est bien heureux que votre femme ait eu de la fortune! Cela vous permet de paresser à votre aise. »

Je croyais qu'il allait bondir. Pas du tout.

Il est venu me prendre les mains très gentiment.

« Voyons, c’est donc toujours la même chose? Nous allons donc recommencer notre vie de guerre? Alors, pourquoi êtes-vous revenue ? »

J'avoue que je me suis sentie un peu émue de son ton affectueux et triste; mais j’ai pensé à toi, ma pauvre tante, à ton exil, à tous ses torts, et cela m’a donné du courage. J'ai cherché ce que je pouvais lui dire de plus amer,

MESSNOTESAD'ENT AIT pe)

de plus blessant.. Est-ce que je sais, moi?

que j'étais désolée d’avoir épousé un artiste; qu'à Moulins, tout le monde me plaignait; que j'avais trouvé mes amies mariées à des magistrats, des hommes sérieux, influents, bien posés, tandis que lui... Encore, s’il gagnait de Pargent. Mais non, monsieur travaillait pour la gloire. Et quelle gloire! A Moulins, personne ne le connaissait; à Paris, on siffait ses pièces. Ses livres ne se vendaient pas. Et patati, et patata.. La tête me tournait de toutes les méchantes paroles qui me venaient à mesure.

Lui me regardait sans répondre, avec une colère froide. Naturellement, cette froideur m'exaspérait davantage. J'étais tellement excitée, que je ne reconnaissais plus ma voix montée à un diapason extraordinaire, et les derniers mots que je lui criai — je ne sais plus quelle épigramme injuste et folle — bourdonnèrent à-mes oreilles troublées.. Pour le coup, je crus que Me Petitbry tenait sa voie de fait. Blême, les dents serrées, Henri avait fait deux pas vers moi :

“« Madame! »

Puis, subitement sa colère tomba, sa figure redevint impassible, et il me regarda d’un air si méprisant, si insolent, si calme... Oh! ma foi, ma patience était à bout : je levai la main et, vlan! je lui appliquai le plus beau soufflet que j'aie donné de ma vie. Au bruit, la porte s'ouvre, mes témoins se présentent suffoqués, solennels. |

« Monsieur, c’est une indignité !.…

— N'est-ce pas! » disait le pauvre garçon en montrant sa joue toute rouge.

Tu penses si j’étais confuse. Heureusement, j'ai pris le parti de m’évanouir et de pleurer toutes mes larmes, ce qui m'a beaucoup soulagée... Maintenant, Henri est dans ma chambre. Il me veille, il me soigne et se montre véritablement très bon pour moi.

Que faire? quelle impasse! C’est Me Petitbry qui ne sera pas content.

NINA'GTENBS:

As E ne crois pas qu’on puisse trouver T2 dans tout Paris un intérieur plus ) : “4 bizarre et plus gai que celui du Fa sculpteur Simaise. La vie, dans cette maison-là, est une fête perpétuelle. A quelque heure que vous arriviez, vous entendez des chants, des rires, le bruit d’un piano, d’une guitare, d’un tam-tam. Si vous entrez dans l'atelier, il est rare que vous ne tombiez pas au milieu d’une partie de volants, d’un temps de valse, d’une figure de quadrille, ou bien parmi des préparatifs de bal, des rognures de tulle, des rubans traînant à côté de l’ébauchoir, des fausses fleurs accrochées aux bustes, des jupes pailletées qui s’étalent sur un groupe encore humide.

C’est qu'il y a là quatre grandes filles de seize à vingt-cinq ans, très jolies, mais très en-

combrantes; et quand ces demoiselles tourbillonnent, leurs cheveux tombant dans le dos avec des flots de rubans, de longues épingles, des boucles voyantes, on dirait qu’au lieu de quatre elles sont huit, seize, trente-deux demoiselles Simaise aussi fringantes les unes que les autres, parlant haut, riant fort, ayant toutes cet air un peu garçon particulier aux filles d’artistes, des gestes d’atelier, un aplomb de rapin, et s’entendant comme personne à éconduire un créancier ou à savonner la tête d’un fournisseur assez insolent pour présenter sa note en temps inopportun.

Ces jeunes personnes sont les véritables maîtresses de la maison. Le père travaille dès l’aube, sculptant, modelant sans relâche, car il n’a pas de fortune. Dans le commencement, il était ambitieux, s’efforçait de bien faire. Quelques succès d'exposition lui présageaient une certaine gloire. Maïs cette famille exigeante à nourrir, habiller, lancer, l’a maintenu dans la médiocrité du métier. Quant à Mme Simaise, elle ne s’occupe de rién. Très belle au moment du mariage, très entourée dans le monde artistique où son mari la présenta, elle se condamna à n'être qu’une jolie femme et plus tard qu'une ancienne jolie femme. D'origine créole, à ce qu’elle prétend — bien qu'on m'assure que ses parents n’ont jamais quittés Courbevoie, — elle passe ses journées du matin au soir dans un hamac accroché tour à tour dans toutes les pièces de Pappartement,

s'évente, fait la sieste, avec un profond dédain pour les détails matériels de l'existence. Elle a posé si souvent à son mari des Hébé, des Diane, qu’elle se figure traverser la vie un croissant au front, une coupe à la main, chargée d’emblèmes pour tout travail. Aussi, il faut voir le désordre du logis. On cherche une heure les moindres objets.

« As-tu vu mon dé! Marthe, Éva, Geneviève, Madeleine, qui est-ce qui a vu mon dé? »

Les tiroirs, où gisent pêle-mêle des livres, de la poudre, du rouge, des paillettes, des cuillers, des éventails, sont remplis jusqu’au bord mais ne renferment rien d’utile; d’ailleurs, ils tiennent à des meubles bizarres, curieux, incomplets, endommagés. Et la maison ellemême est si singulière! Comme on déménage souvent, on n’a pas le temps de s'installer, et cet intérieur joyeux a toujours l’air d'attendre le rangement complet, indispensable, qui suit une nuit de bal. Seulement, il manque tant de choses que ce n’est pas la peine de ranger, et pourvu qu’on ait un peu de toilette, qu’on circule dans les rues avec l’éclat d’un météore, un semblant de chic et des apparences de luxe, l'honneur est sauf. Le campement n’a rien qui gêne cette tribu de nomades. Par des portes ouvertes, la misère se laisse voir tout à coup dans les quatre murs vides d’une pièce non meublée, dans le fouillis d’une chambre encombrée. C’est la vie de bohème en famille, une vie d’imprévu, de surprises.

Au moment de se mettre à table, on s’aperçoit que tout manque, et qu’il faut aller chercher le déjeuner dehors, bien vite. De cette façon, les heures passent rapidement, agitées, oisives ; et puis cela a un avantage. Quand on déjeune tard, on ne dîne pas, quitte à souper au bal, où lon va presque tous les soirs. Souvent aussi ces dames donnent des soirées. On prend le thé dans des récipients bizarres, hanaps, vidrecomes, coquilles japonaises, le tout ébréché par le bric-à-brac, écorné par les déménagements. La sérénité de la mère et des filles : au milieu de cette détresse est quelque chose d’admirable. Elles ont, ma foi! bien d’autres idées en tête que le ménage. L'une s’est nattée en Suissesse, l’autre frisée en baby anglais, et Mme Simaise, au fond de son hamac, vit dans la béatitude de sa beauté d’autrefois. Quant au père Simaise, il est toujours ravi.

Pourvu qu'il entende le joli rire de ses filles autour de lui, il se charge allègrement de tout le poids de cette existence déroutée. C’est à lui qu’on s'adresse en câlinant : « Papa, j'ai besoin d’un chapeau... papa, il me faut une robe. » Parfois l'hiver est dur. On est si répandu, on reçoit tant d’invitations... Bah! le père en est quitte pour se lever deux heures plus tôt. On fait un seul feu dans l'atelier où toute la famille se réunit. Ces demoiselles taillent, cousent leurs robes elles-mêmes, pendant que la corde du hamac grince régulièrement et que le père travaille, grimpé sur son escabeau.

Avez-vous quelquefois rencontré ces dames dans le monde? Dès qu’elles entrent, il y a une rumeur. Depuis longtemps on connaît les deux aînées, mais elles sont toujours si parées, si pimpantes, que c’est à qui les prendra pour danseuses. Elles ont du succès autant que les sœurs cadettes, presque autant que la mère autrefois, d’ailleurs une grâce à porter les chiffons, les bijoux à la mode, un laisser-aller si charmant, des rires fous d’enfants mal élevées, des façons de s’éventer à l’espagnole... Malgré tout, elles ne se marient pas. Jamais aucun admirateur n’a pu résister au spectacle de cet intérieur singulier. Le gâchis des dépenses inutiles, le manque d’assiettes, la profusion des vieilles tapisseries à trous, de lustres antiques disloqués et dédorés, le courant d’air des portes, le coup de sonnette des créanciers, le négligé de ces demoiselles en pantoufles et en peignoirs traînants d’hôtel garni, mettent en fuite les mieux intentionnés. Que voulez-vous ? Tout le monde ne se résigne pas à accrocher près de soi pour la vie le hamac d’une femme oisive.

Je le crains bien, les demoiselles Simaise ne se marieront pas. Elles ont eu pourtant une occasion magnifique et unique de le faire pendant la Commune. La famille s'était retirée en Normandie, dans une petite ville très processive, pleine d’avoués, de notaires, d’agents d’affaires. Le père, à peine arrivé, chercha des travaux. Son renom de sculpteur le servit; et

comme il y avait de lui sur une place publique de la ville une statue de Cujas, ce fut parmi les notabilités de l'endroit à qui lui commanderait son buste. Immédiatement la mère accrocha son hamac dans un coin de l'atelier, et ces demoiselles organisèrent de petites fêtes. Elles eurent tout de suite beaucoup de succès. Ici, du moins, la pauvreté semblait un accident d’exil, l’en-l’air de l’installation avait une raison d’être. Ces belles élégantes riaient ellesmêmes très haut de leur misère. On était parti sans rien emporter. De Paris fermé rien ne pouvait venir. Pour elles, c'était un charme de plus. Cela faisait penser aux tziganes en voyage qui peignent leurs beaux cheveux dans une grange, et se désaltèrent aux ruisseaux. Les moins poétiques les comparaient dans leur esprit aux exilées de Coblentz, aux dames de la cour de Marie-Antoinette parties bien vite, sans poudre ni paniers, ni camérières, obligées à toutes sortes d’expédients, apprenant à se servir elles-mêmes, et gardant la frivolité des cours de France, le sourire si piquant des mouches disparues.

Chaque soir, une foule de bazochïens éblouis encombrait l'atelier Simaise. Avec un piano de louage, tout ce monde polkait, valsait, scottischait — on scottische encore en Normandie.

« Je finirai bien par en marier une, » se disait le père Simaise, et le fait est que, la première partie, toutes les autres auraient suivi. Malheureusement, la première ne partit pas, mais il

s’en fallut de bien peu. Parmi les nombreux valseurs de ces demoiselles, dans ce corps de ballet d’avoués, de substituts, de notaires, le plus enragé pour la danse était un avoué veuf, très assidu près de la fille aînée. Dans la maison, on l’appelait « le premier avoué dansant », en souvenir des ballets de Molière, et certes, à voir le train dont le gaillard tourbillonnait, le papa Simaise fondait sur lui les plus grandes espérances. Mais les gens d’affaires, ça ne danse pas comme tout le monde. Celui-là, tout en valsant, faisait ses petites réflexions : « Cette famille Simaise est charmante... Tra la la... La la la... mais ils ont beau me presser. la la la... la la lère... je ne conclurai rien avant que les portes de Paris soient rouvertes.. Tra la la... et que j'aie pu prendre mes renseignements... la la la... » Ainsi pensait le premier avoué dansant ; et, en effet, sitôt Paris débloqué, il se renseigna sur la famille, et le mariage fut manqué.

Depuis, les pauvres petites en ont manqué bien d’autres. Mais cela n’a troublé en rien la gaieté de ce singulier ménage. Au contraire, plus ils vont, plus ils sont joyeux. L’hiver dernier ils ont déménagé trois fois, on les a vendus une, et ils ont tout de même donné deux grands bals travestis.

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