TROUVÉE RUE NOTRE-DAME-DES-CHAMPS
m'en a coûté pour avoir épousé un artiste. Ah! ma chérie, si j'avais su!... mais les jeunes filles se font sur toutes choses de si singulières idées. Figure-toi qu'à l'Exposition, quand je voyais sur le livret ces adresses lointaines de rues calmes, 4" lextrème boutede Paris, je m'imaginais des vies paisibles, sédentaires, toutes au travail et à la famille, et je me disais, sentant d’avance combien je serais jalouse : « Voilà comme je veux un mari. Il sera toujours avec moi. Nous passerons toutes nos journées ensemble, lui à son tableau ou à sa sculpture, moi lisant, cousant à ses côtés dans le jour recueilli de latelier. » Pauvre innocente, va! Je ne me doutais pas alors de ce que c'était qu’un atelier, ni du singulier monde qu’on y rencontre. Jamais, en regar-
dant ces statues de déesses si effrontément décolletées, l’idée ne me serait venue qu’il y avait des femmes assez osées pour... Et que moimMémede Toansicel je teuprié. de croire que je n'aurais pas épousé un sculpteur. Ah! mais non, par exemple... Je dois dire qu’à la maison ils étaient tous contre ce mariage, malgré la fortune de mon mari, son nom déjà célèbre, le bel hôtel qu'il faisait bâtir pour nous deux. C’est moi seule qui Pai voulu. Il était si élégant, si charmant, si empressé. Je trouvais pourtant qu’il se mêlait un peu trop de ma toilette, de mes coiffures : « Relevez donc vos cheveux comme ceci, là... » et monsieur s’amusait à placer une fleur tout au milieu de mes boucles avec bien plus d’art que n’importe laquelle de nos modistes. Tant d’expérience chez un homme, c'était effrayant, n’est-ce pas ? J'aurais dû me méfñer... Enfin tu vas voir.
Écoute.
Nous revenions de notre voyage de noces.
Pendant que je m'installais dans mon joli appartement si bien meublé, tout ce paradis que tu connais, mon mari, sitôt arrivé, s'était mis au travail et passait ses journées à son atelier, en dehors de Phôtel. Levsoir, en. rentrant, il me parlait avec fièvre de son exposition prochaine. Le sujet était une « dame romaine sortant du bain ». Il voulait faire rendre au marbre ce petit frisson de la peau au contact de Pair, la mouillure des fins tissus plaquant sur les épaules, et toutes sortes d’autres belles
choses que je ne me rappelle plus. Entre nous, quand il me parle de la sculpture, je ne comprends pas toujours très bien. Tout de même, je disais de confiance : « Ce sera très joli... » et je me voyais déjà sur le sable fin des allées, admirant l’œuvre de mon mari, un beau marbre tout blanc sur la tenture verte, pendant qu'on murmurait derrière moi : « La femme de l’auteur. » |
Enfin, un jour, curieuse de voir où nous en étions de notre dame romaine, j'eus Pidée d’aller le surprendre à son atelier que je ne connaissais pas encore. C’était une de mes premières sorties toute seule, et je m'étais faite belle, dam! En arrivant, je trouvai la porte du petit jardin, au rez-de-chaussée, grande ouverte. J’entrai donc tout droit, et juge de mon indignation quand j’aperçus mon mari, en blouse blanche comme un maçon, mal peigné, les mains sales de terre, ayant en face de lui une femme, ma chère, une grande créature debout sur un tréteau, presque pas vêtue, et l'air tranquille dans cette tenue, comme si elle l'avait trouvée parfaitement naturelle. Toute une vilaine défroque remplie de boue, des bottines de course, un chapeau rond avec une plume défrisée, était jetée à côté d’elle, sur une chaise. J'ai vu tout cela très vite, car tu comprends si je me suis sauvée. Étienne voulait me parler, me retenir, mais j’eus un geste d’horreur pour ses mains pleines de glaise, et je courus chez maman, où j'arri-
vai à peine vivante. Tu vois mon entrée d’ici :
« Ah! mon Dieu, mon enfant, qu'est-ce que tu as ? »
Je raconte à maman ce que je viens de voir, comment était cette affreuse femme, dans quel costume. Et je pleurais, je pleurais. Ma mère, très émue, essaye de me consoler, m’explique que ce devait être un modèle.
« Comment!... mais c’est abominable... On ne m'avait pas parlé de ça, avant de me ma- Hier Fr 5
Là-dessus, voilà Étienne qui arrive tout effaré, et tâche à son tour de me faire comprendre qu’un modèle n’est pas une femme comme une autre, et que, d’ailleurs, les sculpteurs ne peuvent pas s’en passer; mais ces raisons ne me persuadent guère, et je déclare formellement que je ne veux plus d’un mari qui passe ses journées en tête-à-tête avec des demoiselles dans cette tenue-là.
« Voyons, mon ami, dit alors cette pauvre maman qui s'efforce de tout arranger, est-ce que, par convenance pour votre femme, vous ne pourriez pas remplacer cela par un semblant, un cartonnage ? »
Mon mari mordait sa moustache avec fureur : « Mais c’est impossible, ma chère maman.
— Pourtant, mon cher, il me semble... Tenez, nos modistes ont des têtes en carton qui leur servent à monter les bonnets... Eh bien, ce qu'on fait pour la tête, ne pourrait-on pas le faire pour... ? » |
Il paraît que ce n’était pas possible. C'était du moins ce qu’Étienne essaya de nous démontrer longuement, avec toutes sortes de détails, de mots techniques. Il avait vraiment l'air malheureux. Je le regardais du coin de l'œil tout en essuyant mes larmes, et je voyais bien que mon chagrin l’affigeait beaucoup. Enfin, après une interminable discussion, il fut convenu que, puisque le modèle était indispen-
sable, toutes les fois qu’elle viendrait, je serais
là. Il y avait justement, à côté de l'atelier, un petit débarras très commode, d’où je pourrais voir sans être vue. — C’est honteux, diras-tu, d’être jalouse d’espèces pareilles et de montrer sa jalousie. Mais, vois-tu, ma biche, il faut avoir passé par ces émotions-là pour pouvoir en parler. |
Le lendemain, le modèle devait venir. Je prends mon courage à deux mains et je m'installe dans ma logette, avec la condition expresse qu’au moindre coup frappé à la cloison, mon mari viendrait vite vers moi. À peine étais-je enfermée, le vilain modèle de l’autre jour arrive, attifée Dieu sait comme, avec une tournure si misérable que je me demandais comment j'avais pu être jalouse d’une femme qui s'en va dans la rue sans manchettes blanches aux poignets, avec un vieux châle à franges vertes. Eh bien, ma chère, quand j'ai vu cette créature jeter son châle, sa robe au milieu de l'atelier,’ sedéfairemavécicette iance”ncette impudeur, cela m'a fait un effet que je ne peux
pas te dire. La colère m'étouflait.. Vite, je frappe à la cloison. Étienne arrive. Je tremblais, j'étais pâle. Il se moque de moi, me rassure tout doucement, et s’en retourne à son travail... Maintenant, la femme était debout, à demi nue, ses grands cheveux dénoués et tombant dans le dos avec une lourdeur lisse. Ce n’était plus la créature de tout à lheure, mais presque une statue déjà, malgré sa mine fatiguée et commune. J'avais le cœur serré. Cependant je ne dis rien. Tout à coup, j'entends mon mari qui crie : « La jambe gauche...
Avancez la jambe gauche. » Et, comme le modèle ne comprenait pas bien, il s’approcha d'elle, et. Ah! pour le coup, je n’y tiens plus. Je tape. Il ne m’entend pas. Je tape encore, je tape avec fureur. Cette fois il accourt, le sourcil un peu froncé, dans la fièvre du travail.
« Voyons, Armande..… soyez donc raisonnable!... » Et moi, tout en larmes, j'appuyais la tête sur son épaule : « C’est plus fort que moi, mon ami... Je ne peux pas... je ne peux pas. » Alors, brusquement, sans me répondre, il passa dans l'atelier et fit un signe à cette horreur de femme qui s’habilla et partit.
Pendant quelques jours, Étienne ne retourna pas à son atelier. Il restait près de moi, ne sortait plus, refusait même de voir ses amis, toujours très bon, d’ailleurs, mais Pair si triste. Une fois, je lui demandai bien timidement :
« Vous ne travaillez donc plus? » ce qui me valut cette réponse : « On ne travaille pas
sans modèle. » Je n’eus pas le courage d’insister, car je sentais combien j'étais coupable, et qu'il avait le droit de m'en vouloir. Pourtant, à force de tendresses, de gentillesses, j’obtins de lui qu'il retournerait à son atelier et qu'il essayerait de finir sa statue, de... Comment donc disent-ils ça? de chic, c’est-à-dire d’imagination ; bref, le procédé de maman. Moi, je trouvais cela très faisable ; mais le pauvre garçon avait bien du mal. Tous les soirs, il rentrait crispé, découragé, presque malade. Pour le remonter, j'allais le voir souvent. Je disais toujours : « C’est charmant. » Mais le fait est que la statue n’avançait guère. Je ne sais même pas s’il y travaillait. Quand j'arrivais, je le trouvais toujours en train de fumer sur son divan, ou bien roulant des boulettes d’argile qu'il envoyait rageusement contre le mur.
Une après-midi que j'étais là à regarder cette pauvre dame romaine, ébauchée à demi, si longue à sortir de son bain, une idée fantastique me traversa l'esprit. La Romaine était à peu près de ma taille, peut-être qu’à la rigueur je pourrais...
« Qu'est-ce qu’on appelle une jolie jambe? »
demandai-je tout à coup à mon mari.
Il m'expliqua cela très au long, en me montrant ce qui manquait encore à sa statue et qu'il ne pouvait pas parvenir à lui donner sans un modèle... Pauvre garçon! il avait Pair si navré en disant cela... Saïis-tu ce que j'ai fait. Ma foi, tant pis, j'ai ramassé bravement la dra-
perie qui traînait dans un coin, je suis allée dans ma logette; puis, tout doucement, sans rien dire, pendant qu'il regardait encore sa statue, je suis venue me mettre sur l’estrade en face de lui, dans le costume et l’attitude où j'avais vu cet affreux modèle... Ah! ma chérie, quelle émotion quand il a relevé la tête! J'avais envie de rire et de pleurer. J'étais rouge... Et cette maudite mousseline qu’il fallait rajuster de tous les côtés... C’est égal! Étienne avait l’air si ravi que cela m'a rassurée bien vite. Figure-toi, ma chère, qu’à l’entendre.
UAND on apprit qu’elle se rema-
riait, cela n’étonna personne. Mal- \ gré tout son génie, peut-être
même à cause de son génie, le grand homme lui avait fait quinze ans d’une existence très dure, traversée de caprices, de fantaisies éclatantes dont Paris s’était quelquefois occupé. Sur la grande route de gloire qu'il avait parcourue triomphalement et à toute vitesse, comme ceux qui doivent mourir jeunes, elle l'avait suivi, humble et craintive, assise dans un coin du char, s’attendant toujours à des chocs. Quand elle se plaignait, parents, amis, tout le monde était contre elle : « Respectez ses faiblesses, lui disait-on, ce sont les faiblesses d’un dieu. Ne le troublez pas, ne le dérangez pas. Songez que votre mari n’est pas à vous seulement. Il appartient bien plus au