‹ Œuvres de Alphonse DaudetChapitre 23 sur 57 · MA RS ANT: O PA · texte numérisé non relu

MA RS ANT: O PA

ces jolies cigarières qui travaillaient devant leurs portes en riant au nez des promeneurs, dissipèrent vite cette fâcheuse impression.

Mon installation fut assez difficile. Je voulais absolument avoir des fenêtres sur la mer ; et à Ajaccio, par je ne sais quelle bizarrerie, presque toutes les maisons lui tournent le dos. Je finis pourtant par découvrir, tout au bout de la ville, chez une veuve Perrini, deux grandes chambres meublées qui avaient la vue du golfe et son merveilleux horizon de roches, d’eau et de verdure. Paysage à part, l'endroit manquait d’agrément. On suivait, pour arriver chez moi, un quai mélancolique et nu, sans parapets, sans réverbères, avec un grand diable d’abreuvoir où les charretiers menaient boire leurs bêtes. Le soir, quand je revenais du cercle, il fallait chercher ma maison en tâtonnant à travers des jurons, des coups de triques, des ruades de mules mouillées. Et quelle maison! une vaste baraque peinte en vert à l'italienne, haute, froide, du carreau partout, le silence et Ja sonorité d’un vieux couvent, et, pour achever d’assombrir le tableau, l’éternelle dame Perrini qu’on rencontrait toujours par lescalier rasant les murs comme une ombre dans son long voile de veuve Corse. heureusement que j'avais ma voisine Mari-Anto.

Cette Mari-Anto, Maria-Antonia de son vrai nom, était la femme d’un muletier de lIle- Rousse presque toujours en voyage. Elle habitait sur le même palier que moi. Jolie ? pas

précisément ; mais jeune, svelte, marchant bien, des yeux verts qui regardaient d’un air malin, la bouche comme une grenade, et par-ci par-là, malgré le madras qui lui masquait à la mauresque le haut et le bas de la figure, quelques taches de rousseur comme le soleil en met aux peaux trop blanches. Sa cruche en grès sur la tête ou bien une grande corbeille à pains, elle courait, elle riait, le buste en avant, la jupe plaquée aux hanches, et de toutes les portes on appelait : « O Mari-Anto! O Mari-Anto!...» Mari-Anto-et moi nous étions très bons amis.

Vous trouverez peut-être que je ne tenais pas mon rang; mais vous savez, le voisinage. Et puis les relations sont si difficiles là-bas pour un jeune homme. Mon préfet m'avait prévenu.

Il y a en Corse beaucoup de demoiselles à marier, toutes très jolies, très jolies, mais sans fortune. Et dam! quand il arrive un Français, ce que le peuple appelle un pinsulo (un pointu) et la bourgeoisie un continental, toute l’île est sur pieds. Les yeux noirs s’allument, les invitations pleuvent. Dans les grands salons tout gelés, on époussète les vieux lustres, on enlève les housses des fauteuils, des clavecins, et un beau jour le pinsulo se trouve avoir épousé la huitième demoiselle d’un employé de la mairie à douze cents francs. C’étaient ces considérations qui m'empêchaient d'aller dans le monde. D'ailleurs, j'avais pris les fièvres presque à mon arrivée, et je sortais peu de chez moi.

Un jour que j'étais au coin du feu à grelotter, je vis entrer ma voisine qui m'apportait un verre de limonade. Elle le posa en souriant sur ma cheminée, et me dit dans son meilleur français : « Tisano... c’est bon pour l’echtoumaquo... » C'était la première fois que nous nous parlions. J'aurais voulu la retenir, mais la grosse voix du mari vint nous interrompre : « O Mari- Anto!... » et Mari-Anto se sauva avec un joli coup de jupe.

Je ne sais pas ce qu’elle avait mis dans sa limonade, le fait est que ma fièvre se trouva coupée, seulement il m'en vint une autre.

Quelquefois, je riais tout seul en pensant à ma voisine, Au milieu des travaux les plus gra- - ves, en plein conseil de préfecture, je croyais sentir dans mes cheveux, dans mes favoris, le coup de vent de sa jupe. Chez moi, je ne vivais plus. Je passais mon temps à la fenêtre, sur l'escalier. Je lui faisais positivement la cour, à cette Mari-Anto; mais elle ne s’apercevait de rien. Il faut dire aussi que j'y allais avec prudence, car je me méfais du mari, un grand gars que j'avais entrevu, large et haut deux fois comme moi; sans compter cinq ou six colosses de beaux-frères qui venaient dîner le dimanche, rasés, le nez romain, des cous de jeunes buffles, et tout frisés en astrakan noir. Des hommes terribles. L’escalier tremblait quand ils montaient.

Une fois pourtant qu’ils étaient tous en voyage, je me décidai à entrer chez Mari-Anto.

Elle ne parut pas surprise de me voir. Je m'assis a côté d’elle et lui demandai où était son mari. Par la fenêtre ouverte, elle me montra la montagne sur l’autre rive du golfe, en envoyant un baiser de ce côté-là. Ce n’était pas encourageant, mais je me lançai tout de même, et d’une voix pleine d'émotion : « Oh! que mi piace Mari-Anto!... » Subitement elle dégagea sa petite main sèche et brune que j'avais déjà prise, courut à un coffre qui se trouvait là, ouvrit, et revint vers moi avec un grand couteau triangulaire. Cofello del marilo!... Je lui fis rèpéter deux fois. C'était bien le couteau de son mari. Il paraît que ce muletier était très jaloux et que, quand on faisait la cour à sa femme... Et l’œiltternble relevant debas en haut la large lame qui luisait, mon ange fit le geste de me découdre. J’eus l’air de prendre la chose en riant; mais, au fond, j'étais très impressionné et, ce jour-là, nous n’en dimes pas davantage. De quelque temps on ne voisina plus. « Bonjour! bonsoir! » sur le palier, et voilà tout.

Une nuit de mardi-gras, je revenais chez moi de bonne heure, n'ayant trouvé personne au cercle. Toute la ville était en carnaval. On rencontrait par les rues des bandes de masques qui allaient d’une maison à l’autre pour intriguer. Cette nuit-là, ‘en effet, les salons d’Ajaccio restent ouverts jusqu’au matin, et entre qui veut. Le long du quai, au bord de l’eau, les gamins se poursuivaient avec je ne sais quel

chant de grenouille, mystérieux et mélancolique:« O. Ragani:…. O cho. dotto.. » (O Ragani !... Ô monsieur le docteur!)

Je me sentais en pays perdu, bien loin, bien seul. Tout à coup, en relevant la tête, j’aperçois de la lumière à la fenêtre de ma chambre. Je monte vite, et qu'est-ce que je vois? Installé dans mon meilleur fauteuil, un petit conseiller de préfecture en frac et en chapeau à claque. C'était Mari-Anto qui, en mon absence, avait mis mes armoires au pillage, et venait faire toute seule son petit carnaval chez moi. D'abord je crus devoir prendre un air digne. Pensez donc! si mon préfet avait vu ça! Mais que diable voulez-vous ? Elle était si charmante en conseiller, cette petite muletière. Tout craquait, la culotte brodée et le gilet blanc. Sans rien dire, elle me prit la main, et m’emmena dans sa chambre... Oh! rassurez-vous, mesdames, vous pouvez écouter jusqu’au bout...

A peine entrés, l’étrange créature me fit signe de lattendre, et passant vivement dans son alcôve, elle en sortit une minute après avec une grande poupée faite d’un oreiller, de son fichu et de sa robe.

« Ça, c’est Mari-Anto, me dit-elle en riant; moi je suis le pinsulo. Tout à l’heure, quand mon mari va rentrer, il trouvera le pinsuto avec Mari-Anto, et nous verrons ce qu'il dira... » Là-dessus elle s’assit, sa grande poupée entre ses bras, et se mit à la presser, à l’embrasser comiquement, en imitant mon accent, mes in-

tonations : « Oh! que mi piace Mari-Anto! »

Et elle riait, elle riait. Moi je ne riais pas, je lPavoue. Je trouvais que, comme farce de carnaval, on aurait pu inventer autre chose, mais je n'eus pas le temps de m'expliquer.

En bas, la porte venait de s'ouvrir. Des pas lourds ébranlaient la rampe.— « Mon mari!

.… Sauvez-vous, » me dit Mari-Anto en soufflant sa bougie; et dans la chambre sans lumière il ne resta plus qu'un petit conseiller de préfecture assis, sous un rayon de lune, avec Mari-Anto sur ses genoux.

Rentré chez moi, je collai l’oreille à la cloison et j’écoutai. Le cœur me battait, ma parole!

comme si j'avais été dans mon habit brodé!

Malgré l'obscurité de la pièce, le grand muletier en entrant dut distinguer quelque chose, surprendre un rire étouffé, car il s’arrêta net et murmura : « Che cos’e?.. Qu'est-ce qu'il y a? » J’entendis le frottement d’une allumette contre la muraille, puis un cri rauque, un juron, des pas rapides dans la chambre, et le bruit d’un coffre qu’on ouvrait. Ah! mes amis. 17 cotello del marilo!... Il me sembla que je le voyais à travers le mur, avec sa large lame en triangle. Brr... Presque aussitôt un immense éclat de rire retentit, un rire clair, argentin, auquel se joignit bientôt un rire de basse profonde, un bon gros rire d'homme heureux, soulagé. Puis des exclamations, et des baisers, des baisers sans fin. Non! jamais habit de conseiller ne s'était trouvé à pareille fête; et

vous pensez quelle triste figure je devais faire

derrière ma cloison, pendant que. |; — Baron, vous allez trop loin. interrompit

une de ces dames.

L'EMVIOL

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