CREER N DIET QUAA'S'TA NA
les poursuites recommencèrent, elles n’eurent pas plus de succès qu'auparavant. Dès lors, entre le bandit et l’administration, ce fut une affaire acharnée de tous les instants. Nous avions pour nous les soldats, les gendarmes, le télégraphe. Quastana avait les bergers, les charbonniers, et ces inextricables mâquis du Monte-Rotondo où les merles de roche seuls pouvaient le suivre. À la préfecture, on commençait à désespérer.. Aussi vous vous figurez si ce «nous le tenons » m'avait ravi.
Je trouvai le préfet dans son cabinet, en conversation intime avec un petit homme à la figure correcte et froide, dont lexpression restait impénétrable sous une épaisse barbe noire qui lui cachait toute la bouche. Un vrai type de paysan corse. Le bonnet de laine, le petit caban en poils de chèvre, et la longue paire de ciseaux pendue à la ceinture, dont ils se servent pour hacher dans le creux de la main les grandes feuilles de tabac vert.
« C’est le cousin de Quastana, me dit le préfet tout bas. Il habite le petit village de Solenzara, au-dessus de Porto-Vecchio, et le bandit vient faire tous les dimanches soir sa partie de scopa avec lui. Dernièrement, paraîtil, ils ont eu une grave discussion au jeu, et pour se venger le drôle me propose de me livrer son cousin... Entre nous, cet homme a Pair sincère. Mais comme je désire faire l’arrestation moi-même, avec autant d'éclat que possible, il s’agit de prendre nos précautions
et de ne pas exposer le gouvernement à une expédition ridicule. Pour cela, j'ai besoin de vous, mon cher baron. Vous êtes tout neuf dans le pays, personne ne vous connait, et je vous charge d’aller vous assurer de visu si c’est bien le vrai Quastana qui vient faire le dimanche la partie de ce monsieur.
— Mais jene l'ai jamais vu votre Quastana. »
Le préfet tira d’un portefeuille une photographie mangée de soleil: «Tenez! le voici.
Il a eu l’impudence d’aller se faire photographier à Porto-Vecchio, l'an dernier.» Pendant que nous regardions la figure intelligente et fine du bandit, l’autre s'était rapproché de nous, et nous surveillait du coin de l’œil. Je voyais de temps en temps sa paupière baissée se soulever un peu avec un regard brillant comme un éclair de stylet, vite émoussé par une indifférence apparente ou profonde. — «Ne craignez-vous pas, lui demandâmes-nous, que la présence d’un étranger chez vous n’effarouche votre cousin et l'empêche de revenir le dimanche d’après ? » L'homme répondit tranquillement : « Non, il aime trop le jeu... D’ailleurs il y a tous les jours des figures nouvelles, à la Solenzara, à cause de la fonderie. Je dirai que monsieur est venu chez moi pour que je le mène tirer des grives. C’est justement la saison. » Là-dessus, nous convinmes d’un rendez-vous pour le lendemain soir dimanche à l'auberge de la Solenzara, et il nous quitta sans paraître le moins du monde gêné de son
LE BANDIT QUASTANA 220
vilain rôle. Derrière lui, le préfet me fit de nombreuses recommandations. — «Avant tout, mon cher conseiller, pas un mot de cette affaire à qui que ce soit!... Ce pays est plein de chausses-trapes. On nous souflerait notre bandit; et j'entends bien ne partager avec personne autre que vous le bénéfice et l’honneur de ce joli coup de filet. » J’assurai le préfet de ma discrétion, le remerciai de sa confiance, et nous nous séparâmes pleins de rêves ambitieux, lui se voyant déjà au conseil d'État, moi dans une bonne petite sous-préfecture continentale.
Le lendemain matin, équipé en chasse de la . tête aux pieds, je montai dans la diligence qui fait le service d’Ajaccio à Bastia et parcourt l’île dans toute sa longueur. Pour les personnes qui aiment la nature, c’est le voyage le plus charmant et le plus varié du monde. On trouve tour à tour des champs d’oliviers comme en Provence, des forêts de sapins, des pics couverts de neige dominant des vallées toutes blanches d’orangers en fleurs. Puis, de temps en temps, la route, à un détour, laisse voir entre deux roches un horizon entièrement bleu, la voile latine d’un corailleur en pleine mer, et des cactus découpant leurs feuilles métalliques sur un ciel africain. Mais nous autres de l'administration, nous n’attachons pas beaucoup d'importance à ces sortes de choses, et j'avoue que, bien moins préoccupé du paysage que de ma sous-préfecture, j’eus les yeux fermés les trois quarts du chemin.
À Bonifacio, on s'arrêta pour déjeuner.
Quand je remontai en voiture, le tête un peu chauffée par une bouteille de vieux talano, je trouvai un compagnon de route dans le coupé. C'était un substitut de Bastia, que j'avais rencontré une ou deux fois aux soirées du préfet. Un gentil garçon, à peu près de mon âge, Parisien comme moi, et malin! Il me le prouva bien l’animal.…
Nulle part, vous le savez peut-être, l’administration et la magistrature ne font bon ménage ensemble. En Corse, encore moins qu’ailleurs. L'administration réside à Ajaccio, la magistrature à Bastia, et leur hostilité s’accroit de la rivalité des deux villes. Mais bah ! deux Parisiens en exil qui se rencontrent n’ont rien à voir à ces querelles de clocher. On oublie le pays où l’on se trouve pour ne s'occuper que de celui qu’on regrette. Bref, mon substitut et moi nous fûmes tout de suite de grands amis; et le talano me déliant la langue, je ne lui cachai pas, au milieu de nos lamentations d’exilés, que je comptais rentrer en France avant peu, grâce à l’affaire Quastana, dont je lui fis la confidence sous le sceau du plus profond secret. Quelle belle chose que la jeunesse ! Quand mon substitut descendit au relais de Porto-Vecchio, nous commencions déjà à nous tutoyer.