LEVBANDIT QU'AST AN A
IT
Ce petit village de la Solenzara, où j'arrivai sur les quatre ou cinq heures, s’est formé autour d’une magnifique fonderie installée près de la mer, à l'embouchure d’une étroite rivière. Toute une population d'ouvriers, de pêcheurs, de douaniers habitent là pendant l'hiver; mais en été des fièvres pernicieuses forcent ces pauvres gens à émigrer à deux lieues plus haut dans la montagne, et le dimanche de mon arrivée, le pays était à peu près désert, animé seulement par sa fonderie qui ne se repose jamais.
.. Dans le village vide, un petit abbé — tout noir au soleil couchant — promenait son ombre menue, abrité sous un grand chapeau de Bazile comme sous un parasol. Sans savoir qui j'étais, il vint à moi, l’échine souple, obséquieux, fatigant de paroles polies et d’offres de services. Il voulait à toute force m’emmener diner chez lui, à son « précipitère », comme il disait avec un accent italien des plus comiques.
J'attribuai d’abord l’empressement du saint homme à la joie qu'il éprouvait de voir un
habitant à la Solenzara désertée ; mais les gens de Pauberge, où j'avais fini par entrer bien malgré lui, m'apprirentle secret de son obstination. Le petit abbé était très joueur, et quand il pouvait attirer quelqu'un dans son « précipitère », les parties de scopa se prolongeaient bien avant dans la nuit. Que voulez-vous ? Tous les Corses ont la maladie du jeu. À Ajaccio, à Sartène, à Bastia, on est obligé de surveiller les cercles, les cafés. Les jeunes gens s’y ruinent à la bouillotte.. Dans les villages, c’est la même chose. Les paysans sont enragés pour les cartes. Quand ils n’ont pas d’argent, ils jouent leurs moutons, leurs pipes, leurs couteaux, n'importe quoi, pourvu qu'ils jouent, et toujours à la scopa…
Cependant la nuit était venue, et Matteo — le cousin de Quastana — n’arrivait pas. J'avais dîné dans la grande auberge presque vide, d’une assiette de patelli et d’une grillade de chevreau toute sèche et carbonisée ; par là-dessus un atroce vin du pays sentant la peau de bouc.
Les quelques ouvriers de la fonderie, qui prennent là leurs repas, étaient partis depuis longtemps, et je commençais à me trouver embarrassé de mon personnage devant la curiosité méchante et questionneuse de l’aubergiste, lorsque enfin Matteo parut.
« L'homme est chez moi, me ditl, en portant la main à son bonnet... Si vous voulez venir... » |
Dehors, il faisait très noir. Un grand vent
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d'orage apportait les lames au long de la côte, les secouait tout entières avec un bruit lourd d’étoffes mouillées qui s’étalent en s’éclaboussant. Nous suivimes pendant près d’une lieue un chemin caïllouteux, le lit d’un torrent desséché, plein de pierres arrondies qui se détachaient sous nos pas. Une végétation abondante, laissée par l’eau disparue, envahissait la route déjà si étroite; des broussailles, des lentisques, des touffes d’absinthe dont l’odeur amère se dégageait au frôlement de notre passage. Je me sentais en pleine Corse sauvage.
« Voilà ma maison, » me dit Matteo en me montrant une petite lumière entre les branches, clignotante comme un ver luisant un soir de tempête.
À ce moment un grand chien se dressa dans Pombre devant nous avec des aboïiements furieux. On eût dit qu'il voulait nous barrer le chemin.
« Ici, Bruccio, Bruccio! cria le cousin; et se penchant vers moi : C’est le chien de Quastana.. un animal terrible, qui n'a pas son pareil pour monter la garde. Là, là, mon vieux Bruccio. tu nous prends donc pour des gendarmes ? »
L’énorme bête se calma et vint souffler dans nos jambes. C'était un beau terre-neuve à qui son poil entièrement blanc, laineux, épaissement soulevé, avait valu ce nom de bruccio (fromage blanc). Il nous précéda avec de grosses gambades dans la maison de Matteo, une
espèce de hutte en pierres, percée au toit d’un grand trou servant à la fois de fenêtre et de cheminée. Deux couchettes de marine tenaient la plus grande place du logis.
Sur une table grossière, entourée de tabourets faits de troncs d’arbres mal équarris et rugueux, un forchetto dans un chandelier de bois éclairait tout d’une flamme haletante où une foule d’insectes volant et crépitant venaient brûler leurs ailes.
Devant la table, une face fine, tannée, rasée de pêcheur italien ou provençal, penchée sur un paquet de cartes dans la fumée épaisse du tabac vert.
« Cousin Quastana, dit Matteo en entrant, voilà un de ces messieurs de la fonderie qui vient chasser demain avec moi... Il passera la nuit ici pour être dans le mâquis à la première heure. »
On n’a pas été poursuivi, traqué trente ans de sa vie, sans qu’il vous'en reste une habitude de méfiance. Les petits yeux noirs du bandit se plantèrent une seconde dans les miens. Après quoi, satisfait sans doute de son examen, il me fit un grand salut et ne s’occupa plus de moi. D'ailleurs la partie de scopa les absorba bientôt, lui et le cousin... C’est bien un vrai jeu corse, cette scopa silencieuse, en dessous, toute d’astuce et d’espionnage. Je regardais les deux joueurs, l’un en face de lPautre, s’épiant, se guettant, les cartes soigneusement cachées en éventail sur la table, puis
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relevées tout à coup, entrevues d’un regard rapide qui ne quittait pas l'adversaire. Le vieux Quastana, surtout, m'intéressait à observer.
La lumière donnait en plein sur lui. Je reconnaissais la photographie que m'avait donnée le préfet, la veste de cadis, les hautes guêtres de cuir bouclées au-dessus du genou. Seulement, ce que la photographie n'avait pas pu rendre, c'était cette figure couleur de roche, le coup de feu du soleil sur une peau toujours à l'air, la souplesse et la vivacité des mouvements, surprenantes chez un homme de cet âge ; puis la voix, cette voix rauque et gourde des gens qui vivent beaucoup seuls, et dont la parole s’embarrasse de toutes les rouilles du silence habituel... Le Matteo non plus ne manquait pas de tournure, assis tranquillement de autre côté de la table, en face de l’homme qu'il allait livrer. Pas le moindre trouble, la moindre hésitation. Je crois vraiment que le : drôle avait oublié sa trahison pour ne songer . qu'à sa partie, et que l’issue de la scopa le préoccupait bien plus que le résultat du guetapens.
Une heure ou deux se passèrent ainsi. J’avais de la peine à me tenir éveillé dans l’atmosphère étouffée de la cabane et les longs mutismes du jeu coupés d’exclamations monotones :
« Déché setlé !... Déché otlo !... » De temps en temps le grand vent qu’il faisait dehors, un sursaut de la lampe, une dispute des joueurs me forçaient de rouvrir les yeux... Soudain un
aboiement de Bruccio, sauvage, entêté comme un cri d'alarme, mit toute la cabane sur pieds. Le vieux ne fit qu’un bond jusqu’à la porte, sortit une minute, puis rentra précipitamment. & Î pinsutil..… » dit-il, et, sautant sur son fusil, il s’élanca dehors comme un chat. Matteo et moi nous étions encore debout à nous regarder, qu'une dizaine de gendarmes, la carabine au poing, avaient envahi la maison.
— « Rendez-vous !... » Et nous voilà renversés, fouillés, garrottés. Je veux me nommer, dire qui je suis. Personne ne m'écoute. — « C’est bon, c’est bon. Vous vous expliquerez à Bastia. » On nous fait sortir à coups de crosses. On nous bouscule dans la descente, les menottes au poing. Puis au bas de la côte, une voiture cellulaire qui attendait, boîte infâme, sans air, dévorée de vermine, nous emporte au grand trot vers Bastia au milieu d’une galopade de gendarmes et de sabres nus. Tout cet appareil de force pour emmener un conseiller de préfecture !