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Il était déjà grand jour quand nous arrivâmes à Bastia. Vous voyez d’ici le tableau de mon entrée dans le greffe de la maison d’arrêt, où le procureur impérial, le colonel de gendarmerie, le directeur de la prison attendaient avec impatience le résultat de lexpédition. Le plus étonné de tous. fut encore le brigadier, qui m'amenait triomphalement, quand il vit ces messieurs s’empresser autour de moi et le procureur impérial m’arracher les menottes lui-même, avec toutes sortes d’excuses.
« Comment! c’est vous, monsieur le baron !.. C’est vous que ces imbéciles. Mais d’où vient cette méprise ? Comment cela s’estil fait ? »
Alors, on s’expliqua. La veille dans la journée, le procureur impérial avait reçu une dépêche de Porto-Vecchio lui signalant la présence du bandit Quastana dans la localité : de Salenzara, avec des détails si précis, si afhrmatifs…
Ce mot de Porto-Vecchio fut une révélation.
« Mais c’est votre substitut qui vous a envoyé cette dépêche ?
— Tout juste! C’est mon substitut. Un homme très sérieux, très sûr (j'en savais.
quelque chose!) et qui n’a pas dû m'envoyer ses renseignements à la légère... Mais, vraiment, mon cher conseiller, qui aurait pu se douter que vous seriez en partie de chasse dans nos parages, et justement chez le cousin de notre bandit? Enfin nous vous avons fait passer une mauvaise nuit, mais VOUS avez.
assez d'esprit pour ne pas m'en vouloir, et vous allez me le prouver en venant déjeuner avec moi. Brigadier, emmenez cet homme.
On linterrogera plus tard. » |
Le malheureux Matteo restait muet de stupeur; mais ses regards à mon adresse étaient toute une protestation. Je ne pouvais faire autrement que d’expliquer carrément les choses. Prenant donc le procureur à part, je lui avouai que le cousin de Quastana était un espion de la préfecture, qu’il avait promis de nous livrer le bandit, bref toute l’histoire. À mesure que je parlais, la figure du magistrat, tout à l’heure si bienveillante, reprenait son masque de froideur judiciaire.
« J'en suis fâché pour la préfecture, me . dit-il d’un petit air sec... Mais je tiens le cousin de Quastana et je ne le lâcherai pas. Il passera en jugement avec deux ou trois bergers
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coupables d’avoir livré de la poudre et des vivres au bandit. Il faut en finir avec ces connivences criminelles qui entravent l’action de la justice.
— Mais je vous répète, monsieur le procureur, que cet homme est une créature du pré- Éetr
— Eh! c’est bien pour cela que je le garde, reprit le procureur impérial en éclatant. Je veux une fois pour toutes donner une leçon à administration et lui apprendre à ne pas se mêler de ce qui ne la regarde point... Comment ! il n’y à qu'un bandit en Corse, un malheureux bandit, et vous vous acharnez à me Penlever. Mais c’est mon gibier ça! Voyons, monsieur le conseiller, vous qui êtes chasseur (ici un sourire à mon équipement), estce que c’est permis, ces choses-là?... Je Pavais pourtant dit à votre préfet: c’est moi qui prendrai Quastana ou personne ne le prendra... Il s’entête. Eh bien ! je vais lui jouer un tour à ma façon... Votre Matteo passera en justice.
Naturellement, il se réclamera de la préfecture ; et comme l'affaire fera du bruit, le bandit sera désormais en garde contre son cousin et les chasseurs de grives de lPadministration. »
C’est qu'il le fit comme il le disait, ce diable d'homme. Un mois après, la préfecture était assignée. Nous voilà obligés, le secrétaire général et moi, d’aller réclamer notre espion, de raconter mon aventure en plein tribunal.
Vous pensez si l'auditoire s’amusait. Ce conseiller de préfecture voyageant en voiture cellulaire !... Bref, l'administration fut coulée sur toute la ligne. Quant à Matteo, le tribunal l’acquitta comme de juste; mais il ne pouvait plus nous être bon à rien, maintenant que Quastana était prévenu. Il quitta le pays quelque temps après pour entrer, comme on disait là-bas, dans les chemins de fer. C’est le nom que les Corses donnaient à la police impériale. Pour ces pauvres diables qui n’ont jamais vu de voie ferrée, cela constituait une administration occulte, mystérieuse, et quand vous demandiez dans les familles: « Où est Alessandri ?... Où est Bastelica ? » cette réponse un peu vague dispensait de toute explication : « Il est dans les chemins de fer. »
LÉNDANGER