‹ Œuvres de Alphonse DaudetChapitre 33 sur 57 · LE DANGER · texte numérisé non relu

LE DANGER

souvent, penché sur la terrasse de mon parc et qui me rendait le saut plus tentant chaque fois. L’habitude seule peut vous débarrasser de ces crises de faiblesse; et encore l’habitude d’un danger ne vous bronze et ne‘vous rend fort que contre ce danger-là. En mer, par un gros temps, là où les matelots manœuvreront de sang-froid, habitués qu’ils sont aw cri du vent, à l’effondrement des lames, un vieux troupier sorti de cent batailles pourra pälir, frissonner, sans être un lâche pour cela. Lui, il est fait aux obus et aux balles. Il s’est habitué à l’idée de mourir étendu dans un champ au rebord d’un fossé; mais mourir noyé, se débattre dans ce bouleversement d’écume, de flots verts! Du moins, si on lui permettait de se livrer à la manœuvre, si on le mettait À une pompe, à une amarre. Non ! il faut rester là, sur le pont, inutile et immobile devant ce danger inconnu. C’est terrible.

J'en parle peut-être comme un méridional que je suis, mais 1l me sembie qu’en s’agitant, en se démenant, en s’entourant de gestes et de paroles, on a moins la sensation du danger.

L’officier qui conduit ses hommes au feu, la voix et l'épée hautes : « Avancez donc, N….

D... D... ! » a selon moi moins de peine à être brave que le pauvre lignard, silencieux, automatique dans le rang. En réconfortant ses soldats, il se réconforte lui-même. |

Oh! ce petit frisson, cette haleine du danger qui vient, quel est celui de nous qui ne l’a pas connu une fois? Cela passe comme une ombre sur les visages. En même temps, les gestes s’affirment, se raidissent. On se tient, on est prêt. Attention, nous y voilà! C’est alors qu’il fait bon regarder autour de soi, et que les effets du danger sont curieux à observer. Sur chacun il se traduit différemment. Il y a des gens qui deviennent bavards, qui semblent ne plus pouvoir retenir leurs paroles.

D’autres, au contraire, serrent les dents, se recueillent. À côté de ceux qui rient nerveusement, il y en a que cette gaîté agace et qui trouvent que « c’est bête de rire comme ça ».… A mesure que le danger approche, les traits pâlis se serrent dans une concentration de tout l'être. Les yeux se dilatent, les voix changent de diapason. On entend des voix de tête, blanches, blafardes, qui ont LES de parler dans un cauchemar.

Mais ce ne sont pas seulement les êtres que le danger métamorphose. Il y a dans son atmosphère comme une sonorité, un vide étonnant ; tout vibre, tout est sensible. Le paysage lui-même est atteint, changé, développé dans son côté mélancolique. En plein soleil, la sensation du danger donne tout à coup l’impres-. sion d’un demi-jour, d’un pâlissement de la

PECDANGER 245

lumière. Le ciel devient dramatique, la nature s'agrandit. Nous avons pu nous rendre compte de cela, nous tous qui, au moment du siège, nous sommes trouvés mêlés à quelque escarmouche aux environs de Paris. Cette campagne familière, ces gares, ces bords de Seine ou de Marne dont les talus sont usés aux pieds des promeneurs, nous faisaient l’effet d’un pays inconnu, ou plutôt transfiguré. Les enseignes d’auberges avaient l'air sinistre. Et ce n'étaient pas seulement les barricades, les terrassements, les ponts rompus, les fossés de grand’garde qui donnaient une physionomie nouvelle à toutes ces choses. C'était l’atmosphère du danger.

Je me suis retrouvé l’autre jour dans un petit coin de la Marne où j'avais eu, pendant Ja guerre, cinq minutes de vrai danger, de grande émotion. Les roseaux du bord de l’eau, un mur blanc tout neuf, criblé de balles comme une plaque de tir, une gargote ruinée avec sa tonnelle en treillage, garnie de vignes, tout cela m'était resté dans les yeux, gravé en une seconde par cette vision si vive des choses qu'on a dans le péril ; et pourtant c’est à peine si j'ai reconnu l’endroit.

C'était bien toujours. la même masure, le même petit mur blanc troué; mais il n’y avait plus de Saxons embusqués de lautre côté de la Marne, et, le danger disparu, ce bord de l’eau qui m'avait paru si grand, si dramatique, ne m'a plus fait l'effet que d’un pêtit coin de

paysage parisien, bien bourgeois, bien du dimanche.

Mes amis, vive le danger! Il n’y a rien de tel encore pour tremper les âmes. Si les plus forts ont un frisson à son approche, quelle merveilleuse chaleur il vous laisse au cœur en s’en allant. Après cet appel à toutes nos forces vives, quelle expansion, quelle détente de tout l'être. Comme on rit bien ! comme on est heureux de vivre ! C’est la réaction d’un feu clair bien flambant, après une route au grand froid.

Je ne l'ai jamais si bien éprouvée, cette réaction délicieuse, qu’une après-midi de dimanche, en entrant dans le port de Bonifacio.

Nous venions d’avoir deux jours de gros temps, un vent, une mer, “des mâts cassés de l'eau plein la cale. C'était miracle de s’être tiré de là.

Aussi, comme il me parut beau ce petit port, qui tournait avec ses eaux dormantes entre d'immenses roches lisses et noires. Au fond, le quai plein de soleil, les maisons de la warine et une longue pente caillouteuse montant vers la ville. Tout en haut, une vieille église bâtie par les Templiers sur une large plateforme d’où l’on découvrait tout l'horizon. Nous arrivâmes là comme les vêpres finissaient.. Il me sembla que de ma vie je n’avais respiré si largement. On ne voyait rien tout autour que la

Page 1