VIE
Dps premières années du bienheureux Suso, et des tentations qu'il éprouva au commencement de sa conversion.
Il y a maintenant au ciel un bienheureux que vit naître autrefois l'Allemagne. Dieu l'appela dès son enfance à l'état religieux, et le revêtit, à l'âge de treize ans, dans la ville de Constance , de l'habit du glorieux père saint Dominique. L'Eglise le nomma frère Henri, et le monde Suso.
Les commencements de son noviciat furent éloignés de la perfection religieuse; sa piété fut faible d'abord , son cœur s'abandonna aux futilités de la terre; il ne s'appliqua point à éviter les petites fautes, et à pratiquer les règles de son Ordre, quoiqu'il évitât pourtant les péchés plus graves et tout ce qui pouvait ternir la réputation d'un religieux. 11 persévéra dans sa dissipation et ses négligences jusqu'à l'âge de dix-huit ans.
La divine Sagesse l'éclaira alors , et le conduisit merveilleusement des ténèbres de son imperfection à la grande lumière de la vérité. Pendant ces cinq années d'un noviciat peu exemplaire , Dieu , qui l'avait choisi pour l'élever à un haut degré de sainteté, ne l'abandonna jamais; il l'assista et le sauva en troublant miséricordieusement son âme. Il n'y avait pas de paix et de tranquillité pour Suso toutes les fois qu'il se laissait trop captiver par les affections de famille, par la société de ses amis ou par les plaisirs et les jouissances matérielles. 11 sentait alors qu'il devait chercher quelque chose qui calmât mieux les besoins de son cœur; ce trouble intérieur, ce dégoût continuel, ces pénibles remords le tourmentèrent jusqu'à ce que Dieu, dans sa bonté, visita le silence de sa cellule et blessa si amoureusement son cœur, qu'il le détacha de toutes ses anciennes habitudes et de toutes les créatures. Frère Henri , vaincu par cette force mystérieuse et toute-puissante, sentit enfin son âme heureuse et tranquille.
Sa vie fut dès lors changée, et ses compagnons, qui ne savaient pas la cause de celte différence, l'expliquaient de mille manières, sans découvrir la vérité. Comme ce saint jeune homme, touché de la grâce divine , se sentait fortement porté à fuir tous les obstacles qui pouvaient l'éloigner de Dieu, et voulait se détacher violemment de toutes les créatures , le démon lui livra un grand combat et s'efforça de lui faire abandonner la sainte résolution qu'il prenait de laisser le monde et de se vaincre lui même : aussi les tentations vinrent-elles l'assaillir, et l'ennemi de nos âmes s'achar-
nait surtout à lui murmurer sans cesse : Frère Henri, j)ourquoi cherches-tu avec tant d'emportement à quitter ton genre de vie? Souviens-toi donc que commencer le bien est facile, mais y persévérer est vraiment impossible. Frère Henri lui opposait les inspirations de Dieu lui-même: l'Esprit-Saint, qui m'appelle et qui est toutpuissant, peut faire en moi ce qui estfacileet ce qui est difficile. Le tentateur continuait: Oui , on ne peut douter de la puissance de Dieu ; mais ce qui est bien incertain , c'est la correspondance à la grâce : peux-tu y compter? Suso répondait : Puisque Dieu m'a appelé , c'est qu'il ne veut pas m'abandonner. Je le sens qui m'invite à le servir et qui me promet son secours. Comment, lorsqu'il m'attire , lorsque je me donne à lui et que je uie jette dans ses bras , comment se retirerait-il pour me laisser tomber ?
Celte tentation vaincue, une autre se présenta à son ame; semblable à la voix d'un ami qui ne voulait que son bien, elle disait: Certainement il ne faut point changer de résolution , et tu dois régler mieux ta conduite à l'avenir; mais entreprends ta conversion doucement et avec prudence , sans te jeter tout à coup dans une vie austère et trop rigoureuse; c'est en modérant ton ardeur que tu pourras réussir. Personne ne devient saint tout à coup, et les choses \iolenles ne sont pas durables. Donne à ton corps ce qui lui est nécessaire de sommeil et de nourriture, traite-le doucement et applique-toi seulementà éviter le péché. Sois dans ton intérieur aussi bon que tu le voudras; mais reste en public dans de sages limites, et ne te fais pas remarquer de
m VFE DU BrENHEUUEUX
manière à révolter tout le monde. Tu sais ce qu'on dit: Pourvu que le cœur soit saint, tout le reste va bien. Ne peux-tu donc pas conserver des relations agréables tout en pratiquant la vertu? Vois donc les autres; ils espèrent bien se sauver, sans suivre la vie pleine de rigueurs que tu as le dessein d'entreprendre. Mais la divine Sagesse, qui voulait faire de Suso son confident et son bien-aimé , lui découvrit le danger de ces conseils en disant h son àme : Celui qui veut commencer une vie sainte par la tiédeur, verra bientôt ses bonnes résolutions s'évanouir; on quitte vite le bien qu'on entreprend avec négligence. Celui qui pense vaincre son corps révolté, et le tenir sous la loi de l'esprit, en vivant au sein des délicatesses et des satisfactions sensuelles , est un insensé dépourvu de toute espèce de jugement; vouloir jouir du monde et servir Dieu est une impossibilité dont la réalisation détruirait la morale et la parole de Jésus- Christ; si tu veux me servir, il faut le faire avec courage, et commencer ton œuvre en renonçant au monde et à toi même.
Frère Henri , fortifié par ces conseils de la divine Sagesse, après avoir beaucoup réfléchi , finit par prendre une forte résolution : il se confia entièrement h Dieu, se sépara des hommes, et renonça à toutes les consolations qu'il pouvait en attendre.
Dieu fortifie notre bienheureux par une vision céleste.
Frère Henri vivait clans la plus profonde retraite , mais son âme ardente et avide de doux cpanchements éprouva, en s'éloignant de ses compagnons, de grandes tentations et des peines plus cruelles que la mort. Quelquefois, vaincu par la nature , il retournait à ses anciens amis pour se distraire un peu ; mais dans leur commerce il ne trouvait aucune joie , et il les quittait plus triste encore, parce que leurs divertissements lui déplaisaient, et que leurs reproches étaient pleins d'amertume. Henri, lui disait-on, ])ourquoi ces nouveautés? pourquoi cette vie bizarre que vous voulez entreprendre? La vie ordinaire est la plus sûre ; c'est déjà beaucoup de faire ce que font les autres; votre fa(;on d'agir ne peut vous conduire qu'à de mauvais résultats. Mais lui se taisait et s'éloignait en pleurant, et en disant dans son cœur : 0 Dieu, qui êtes si bon, voyez quels combats me livrent mes amis; je le sais bien, le meilleur parti eût été de les fuir, parce que les hommes ne peuvent me donner la paix; si je ne les avais point recherchés, aurais-je vu et entendu ce qui fait maintenant le sujet de ma peine? Au milieu de ses chagrins , la croix la plus pesante était de ne trouver personne qui partageât ses sentiments et qui pût l'écouter; aussi, ses jours s'écoulaient dans l'affliction et les larmes, son âme souffrait de la solitude
et languissait dans l'isolement. Cet état finit pourtant j)ar lui paraître délicieux.
Un jour qu'il ressentait vivement sa peine et qu'il était seul dans l'église à pleurer et à gémir, Dieu se plut a le consoler par une vision céleste. Son âme fut transportée dans une des régions puies et resplendissantes du ciel, et il y vit des choses divines et ineffables; dans celle contemplation son cœur était brûlé d'une flamme si ardente, son esprit était si heureux et si absorbé, que tout sentiment humain s'éteignit, qu'il ne pensa ni à lui ni au monde, et qu'il ignora si ce ravissement eut lieu lo jour ou la nuit, avec ou sans son corps. Cet état dura une heure et demie, et cette goutte délicieuse de la vie éternelle qui coula du sein de Dieu sur le cœur d'Henri, calma ses peines et le fortifia dans ses résolutions, en lui donnant un avant-goût des douceurs célestes. Quand il revint à lui, il sembla sortir d'un autre mo.ide, et son corps était si abattu , si douloureux, qu'il disait : Je ne sais si , à l'heure de ma mort , je souffrirai davantage. Il tombait et retombait à terre; des soupirs profonds sortaient de sa poitrine, et sa bouche laissait échapper ces cris plaintifs : 0 mon Dieu ! mon Dieu ! où étais- je? où suis-je maintenant? Qui m'a ravi les biens ineffables que je possédais? Quand jouirai-je encore de cette éblouissante clarté? Oh ! bien certainement, mon Jésus, ni le temps, ni l'éternité ne pourront effacer de mon àme la grâce que vous venez de me faire. 0 douceur délicieuse ! ô beauté incomparable ! ô source d'éternelles jouissances! si ce n'est point là le ciel lui-même, je ne sais pas ce que peut être le séjour de Dieu , le paradis.
Frère Henri conserva longtemps dans les puissances cle son âme la mémoire et le goiit de cette extase, comme un Yase conserve l'odeur d'un parfum ; et le souvenir de cette vision , de cette lumière céleste , excitait toujours davantage la soif ardente qu'il avait de Dieu.
Frère Henri se passionne pour 1 éternelle Sagesse.
Aidé par ce secours divin , frère Henri s'affranchit des affections humaines, et se livra tout entier à la solitude et au silence de l'àme. Il parvint à consacrer tous ses instants à une contemplation intérieure qui tendait sans cesse à jouir de la divine Sagesse. Ce violent désir naquit dans ce jeune cœur, si enchn à aimer, en voyant dans les saintes Ecritures que l'éternelle Sagesse s'offre aux hommes comme une tendre vierge qui les séduit par des charmes incomparables, et qui gagne leurs âmes par ses saintes et douces leçons; car elle leur découvre la fausseté, l'inconstance des autres affections, et leur f^iit comprendre la félicité , la douceur ineffable de son amour.
Ce jeune homme, captivé comme le cerf l'est par l'odeur de la panthère , se passionna pour l'éternelle Sagesse. Un jour, entendant lire à table quelques-unes de ses délicieuses paroles , dans les livres de Salomon, il se prit à gémir, à soupirer, à brûler d'une véritable flamme pour une vierge si adorable. Mon cœur, disait-il
en lui-inêino , mon cœur est jeune , ardent et porté à l'amour; il m'est impossible de vivre sans aimer; les créatures ne sauraient me plaire et ne peuvent me donner la paix; oui , je veux tenter fortune , et tâcher d'obtenir les bonnes grâces de cette divine et sainte amie dont on raconte des choses si admirables et si sublimes: que je serais heureux si je pouvais avoir son amitié et jouir de sa tendresse!
Peu après il entendit encore lire à table ces autres paroles de la divine Sagesse : a La Sagesse est plus écla- « tante que le soleil, elle est plus belle que l'harmonie « des cieux; et quand on la compare à la lumière, on (( la trouve supérieure. Aussi je l'ai aimée, je l'ai recher- « chée dès mon enfance , je l'ai demandée pour épouse, « et je suis devenu l'adorateur de ses charmes (1 ). Avec « cette épouse, je resplendirai devant les peuples; tous « m'honoreront, les jeunes gens comme les vieillards; « je rendrai mon nom immortel , et je laisserai à mes « descendants un souvenir qui ne s'effacera pas ; et puis, « quand cette épouse céleste viendra habiter mon cœur, « comme mon came se reposera doucement en elle ! Sa « présence et ses entretiens ne peuvent causer d'ennui « et d'amertume; elle apporte toujours, au contraire, « une paix et une joie continuelle. C'est avec la sagesse « que le Seigneur a bâti la terre au-dessus des abîmes, « et c'est sa prudence qui a ordonné les cieux; c'est la
(1) Est eniin heec splendidior sole, et super oiiiiiem dispositionem stellanim ; luci comparata invenitur prior. Hanc amavi et exquisivi a jiiventute mea, et qiiaesivi eam milii in sponsam assumere, etamator factiis sum forma? illius. (Sip., vu, 29; viii, 2, 10, 13, 16 et passim.)
HENHI SLSO. 29
« Sagesse qui rend féconds les fontaines et les gouffres; « c'est elle qui nourrit les nuages de rosées. Oh! celui « qui l'aime , cette Sagesse , qui l'embrasse, la possède « et la suit dans tous ses sentiers , n'a pas à craindre les « égarements et les chutes. Quand il voudra dormir, « il ne sera point réveillé par les fantômes de l'épou- « vante; son repos sera assuré et son sommeil toujours « délicieux, »
De quelques tentations du démon i)Our le distraire de l'amoui de l'élernelle Sagesse.
L'àme d'Henri se nourrissait de ces paroles de Salomon écrites à la louange de l'éternelle Sngcssc , et cette méditation augmentait son amour. Mais le démon, qui déteste la lumière et la vérité, le tourmentait, et cherchait à le détourner de sa route; il lui présentait des pensées opposées à ses saints désirs. Que fais-tu? disaitil: à quoi penses-tu , Henri? quelle folie de vouloir aimer ce que tu ne connais pas , ce que tu n'as jamais vu ! Ne vaut-il pas mieux posséder une petite chose certaine que d'en tenterune grande qui est bien douteuse? Quand on recherche l'amitié d'un homme puissant et illustre, on travaille des mois et des années sans réussir : que sera-ce donc pour toi , qui es si petit devant Dieu! Comment pourras-tu jamais obtenir l'amilié de la Sagesse éternelle? Ce qu'elle ordonne n'est-il pas même trop difficile pour In jeunesse? Si c'était une amie discrète qui
te permît de penser à toi et à ton bien-être , tu pourrais justifier ton amour. Mais ne veut-elle point que ses amants soient les ennemis d'eux-mêmes, qu'ils se privent de sommeil, de nourriture, devin, de délassements, de plaisirs? et, ce qui est plus cruel , ceux qui n'obéissent pas à ses ordres seront dans les adversités et les pièges de la mort. Il est écrit : « Celui qui aime le vin et (( la bonne clièrc sera dans la misère (1) ; » et encore : « Paresseux, quand quitteras -tu ta couche? quand « sortiras-tu de ton sommeil? Tu épargnes les mains , « et tu te reposes. Mais voici la pauvreté qui vient à « grands pas, et le besoin ([ui t'attaque comme un « homme armé (2). » Une amie peut-elle dire à ses amis des choses si dures ?
L'inspiration lui venait d'en haut pour répondre à ces attaques: Quel est l'amant qui n'a point souflert? N'est-ce pas une loi de l'amour que celui qui veut aimer se soumette à la peine et à la douleur? Aimer est d'ordinaire un martyre, et ne vaut-il pas mieux supporter les rigueurs de ce martyre en aspirant à une amie, à une épouse si noble , si glorieuse et si divine? Vois quelles fatigues, quels dégoûts et quels déboires endurent les amants du monde.
C'est ainsi qu'il encourageait son àme à la persévérance; mais le grand combat intérieur ne cessait pas: tantôt il se sentait plein d'un saint courage; tantôt il se
(1) Qui amatvinumet pinguia, non ditabitur. (Prov., xxi, 17.)
(2) Usquequo, piger, dormies? qnaiido consurges esomno tiioVpaulU' liim conseresmanus, ut dormias; et veniet tibi quasi viator, egestas, et pauperies quasi vir armatus. (Prov., vi, 9, 10, 11.)
voyait abattu et captivé par les ciioses terrestres etpassa'i^ères. Cette agitation , cette fluctuation entre Dieu et le monde Taffligeait et le troublait; mais à la fin pourtant la résolution de se donner entièrement à Dieu triompbait et l'arrachait aux affections d'ici-bas. Un jour, sa force s'accrut beaucoup en entendant lire à table ces paroles de Péternelle Sagesse : « Comme le térébintbe, j'ai « étendu mes rameaux, et ce sont des rameaux d'honu ncur et de grâce. Je suis connue le liban dans sa « jeunesse; je remplis les lieux cpie j'habite , et ma « bonne odeur est un baume sans mélange. Celui qui « me trouvera, trouvera la vie, et le Seigneur sera la « source de son salut (1). » A ces paroles étaient opposées celles qui parlent des amours profanes : « J'ai <( trouvé la fennne plus amère que la mort; elle est « semblable au piège du chasseur, son cœur est un hlet (• tendu et ses mains de véritables chaînes ; l'ami de « Dieu la fuira, mais le pécheur deviendra sa proie (2). »
(1) Ego quasi terebinthus extendi ramos mcos, et rami mei lionoris etgratiae. (Eccl., xxiv, 22.)— Quasi libaiius non incisus vaporavi habitalionom meam, et quasi balsamuni non mislum odor meus. [Ujid.,^\.) — Qui me invenerit, inveniet vitam , et liauriet salutem a Domino. (Prov-, viii, 35.)
(2) Iiiveni amariorem morte mulierem, quœ laqueus venatonim est, et sagena cor ejus, vincula manus illius. Qni placet Deo, effngiet illam; qui autem peccatorest, capietur ab illa. (Eccl., vu, 27>)
32 V [E nu ïîlENHEUnEUX
L'éternelle Sagesse lui apparaît.
Alors le jeune Henri s'écriait: Que ces paroles sont vraies! lafennne, c'est la mort; l'éternelle Sagesse, c'est la vie.'Aussi, je veux décidément la prendre pour épouse et me donner tout entier à son service et à son amour. 01) ! si je pouvais la voir au moins une fois, si j'obtenais la grâce de lui parler, combien je m'estimerais heureux! Que doit être celle qui parle si éloquemmentd'elle même, et qui promet de si grands biens à ses adorateurs! Estce Dieu, est-ce une science , un symbole, une créature de la terre ou du ciel?
Au milieu de ces élans, la divine Sagesse lui apparut au loin , élevée sur une colonne de nuée et sur un troue d'ivoire, avec une majesté plus brillante que le matin , plus éblouissante que le soleil ; sa couronne était l'éternité; son voile et son vêtement , la félicité ; son langage, la douceur; et ses embrassements, l'abondance et la j)ossession de tout bien. Elle paraissait à la fois éloignée et proche, sublime et humble, évidente et cachée, simple et pourtant incompréhensible; plus élevée que les hauteurs des cieux, plus profonde que les abîmes de la mer; c'était comme une reine qui régnait avec puissance jusqu'aux limites de la terre , et qui gouvernait toute créature avec douceur. Tantôt il lui semblait une pure et charmante vierge; tantôt un jeune homme d'une exquise beauté; tantôt c'était une maîtresse sa-
vante en toute chose; tantôt une tendre amie qui se tournait doucement vers lui et lui souriait avec grâce et majesté, en lui disant: Fili, prœhe ynihi cor tuum: « Mon fils, donne -moi ton cœur.» Alors il se précipitait à ses pieds et lui rendait les plus humbles , les
plus amoureuses actions de grâces.
L'éternelle Sagesse disparut, et laissa son cœur plein de pensées célestes et d'enthousiasme pour sa beauté. D'oii peut donc, disait- il, venir tant d'amour, d'amabilité, de beauté, de splendeur, de grâces et de charmes? Tant de choses précieuses peuvent-elles avoir une autre origin<3 que le sein fécond de la Divinité même? Me voilà donc, éternelle Sagesse, tout entier à votre amour! Oui, je vous veux, je vous choisis pour ma bien -aimée, pour la souveraine de mon cœur ; et c'est avec les sentiments les plus vifs de mon âme que je vous embrasse, que je m'attache à vous. En vous est réuni d'une manière ineffable tout ce qu'on peut imaginer de beau, de précieux, d'aimable, de parfait; vous seule êtes un fleuve éternel de délices, une fontaine d'où s'échappent tous les biens , un abîme incompréhensible de grâce et de bonté.
Depuis ce moment , dès que le jeune Henri entendait des paroles ou des chants d'amour, il se recueillait en lui-même et sentait aussitôt une force divine entraîner son esprit et son cœur vers sa chère et bien douce amie. Qui pourrait dire combien de fois , les yeux pleins de larmes, iU'embrassa au fond de son cœur, et la pressa contre sa poitrine dans une sainte ardeur? Il s'attachait à sa bien -aimée, semblable au petit enfant qui, dans
Sll VIE [)U BIENHEUREUX
les bras de sa mère, s'atlache à ses mamelles et se cache dans son sein; cet être faible agile sa tète et son petit corps ponr atteindre celle (jui le nourrit, et lui témoigner par des caresses et des baisers la joie de son cœur; ainsi s'agitait et se tourmentait FAme d'Henri en présence de la divine Sagesse , tout enivré qu'il était par le torrent des consolations célestes. 0 très -doux Jésus ! disait-il en lui-même, si cetl(^ reine toute- puissante devenait ma liancée, que je serais heureux! 0 Sagesse éternelle! soyez donc la dame et la souveraine de monàme,la source féconde de toute grâce. En vous je trouve les richesses, les honneurs, la vertu , la puissance , la gloire , tous les biens à la fois: puis-je vouloir autre chose? ai-je encore un désira former en ce monde? Oh non ! vous seule serez ma beauté , ma lumière , mon trésor. Et dans l'exaltation de sa joie il s'écriait : « J'aime la Sagesse par-dessus la santé , par -dessus la « beauté; je l'ai choisie pour ma lumière, parce que « c'est une lumière intarissable , et tous les biens me « sont venus avec elle (1). »
Comment le Lienlieureux écrit sur sa poitrine et dans son cœur le saint nom de Jésus.
Cependant l'âme d'Henri devenait une fournaise divine , et son cœur se consumait dans les flammes im-
{]) Super saliitem et speciem dilexi illam, et proposui pro luce habere ill.im : quoniam inextinguiltile est himeu illius. Venerunt autem milii omnia hona pariter cum illa. (Sap., vu , 10 et 11.)
pétueuses de l'amour. Une fois qu'il ressentait plus vivement l'ardeur de la charilé de noire Seigneur Jésus- Christ, il se retira dans le secret de son oratoire pour donner issue par ses soupirs à cet incendie intérieur , et pour passer tout le jour dans la douce contemplation de son bien -aimé Sauveur. Ah! disait-il, si je pouvais, tendre Jésus, imaginer un signe d'amour qui fût une marque éternelle de la réciprocité de nos sentiments, et une preuve pour le ciel et pour la terre que moi , je suis à vous , et que vous, vous êtes à moi ! Tout à coup, rempli de ferveur , il se découvre la poitrine , et prenant un canif, il dit à Dieu : Maître tout- puissant , donnez- moi la force d'accomplir le désir que j'ai de vous graver jusqu'au fond de mon cœur. Et en disant ces mots , il se met avec le tranchant du fer à se couper et se lacérer la poitrine jusqu'à ce qu'il ail formé les lettres du saint nom de Jésus et qu'il l'ait gravé dans la chair qui recouvrait son cœur. Le sang ruisselle de son sein sur tout son corps , la douleur est vive ; mais son amour est si violent, qu'il l'ouhlie et qu'il se contemple avec bonheur , ainsi tout ensanglanté. Il sort de sa chambre dans cet état et court aux pieds d'un crucifix; là il se prosterne en disant: 0 amour unique de mon cœur et de mon âme î 0 mon Jésus! voyez donc l'ardeur de ma passion pour vous! Je vous ai imprimé dans ma chair; mais je ne suis pas satisfait, je voudrais aller plus loin et arriver jusqu'au centre de mon cœur; je ne le puis , mais que votre tendresse accueille ma prière; qu'elle supplée à ce qui me manque , et puisque vous le pouvez, gravez vous-même votre saint nom au
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fond do ce cœur , et cola avec des lettres oternolles que
rien ne puisse effacer et détruire en moi.
Ces blessures de Tamour saignèrent longtemps; quand elles se cicatrisèrent , le nom de Jésus resla imprimé sur sa chair ainsi qu'il Pavait désiré, et ces lettres, longues comme une articulation du petit doigt, parurent sur sa poilrino jusqu'à sa mort; à chaque battement de son cœur, le nom do Jésus se faisait senliid'une manière toute particulière. Il eut grand soin , pendant toute sa vie , de cacher cette grâce aux hommes; il la confia seulement à un de ses amis intimes, auquel il montra une fois dans le plus grand secret sa poitrine, où était le nom de Jésus. Quand il lui survenait quelques épreuves cruelles, il découvrait son cœur, et la contemplation do cette marque d'amour le consolait tout à coup et l'aidait à porter ses croix ; alors il disait à Dieu: ((Mon très-aimable Jésus, les amoureux du (( monde ont coutume d'attacher à leur vêtement le poru Irait, l'image de leurs amies; moi, j'ai fait plus, (( puisque je vous ai gravé sur mon cœur et dans ma (( chair même.»
De quelques autres consolatious qu'il reçoit du Ciel.
Frère Henri reçut encore d'autics consolations. Un jour qu'il était assis dans sa cellule, il entra dans une extase oii il vit sortir de son cœur un rayon d'une pure
luiuière, et dans son cœur même briller et resplendir une croix d'or magnifique, toute garnie de pierres précieuses, sur lesquelles était gravé le nom de Jésus. Cette lumière envahissait toute sa poitrine, et il cherchait à la voiler avec ses vêtements ; mais les rayons en étaient si abondants et si vifs, qu'il ne pouvait en cacher l'éclat. Une autre l'ois , étant retourné le matin à sa cellule pour se reposer , il commençait à fermer les yeux pour prendre un peu de sommeil, lorsqu'il fut réveillé par le tambour et les voix des gardes de la citadelle qui saluaient l'aurore : il secoua aussitôt sa somnolence , se leva de son siège et se prosterna contre terre en saluant son Étoile d'amour, la Reine souveraine du ciel; il lui chanta dans son âme un cantique délicieux avec cette effusion de joie que font paraître pendant l'été les oiseaux des champs, quand ils saluent le lever du soleil. Une voix mélodieuse lui répondit intérieurement par ces mots : Maria, Stella maris , hodie processit ad orfum : « Voici Marie , l'Etoile de la « mer, qui se lève.» Alors son allégresse n'a plus do bornes; il chante avec Marie, qui chante dans son cœur; il répète les paroles qu'il avait entendues; et, tout entier à celle qui lui parle, il s'efforce de s'unir à elle par ses adorations , par ses aspirations les plus fortes et les plus passionnées. Et Marie , se penchant avec bonté vers son serviteur, lui dit : « Plus tu m'em- (( brasseras amoureusement sur la terre, plusjet'em- <i brasserai tendrement en paradis ; plus ton âme « m'aura poursuivie d'un amour chaste et dégagé des a sens, plus aussi, au jour de l'éternelle clarté, tu
« régneras allaclic ci uni à mon cœur. » Ces paroles anéantirent d'amour le saint jeune homme, et de ses yeux s'épanchaient deux fontaines de larmes.
Des grâces send)lahles lui étaient accordées pendant ses prières du matin, lorsqu'à l'aurore il se prosternait trois fois en embrassant la terre et en saluant ainsi l'éternelle Sagesse: « Mon àme a soupiré après vous toule « la nuit , et dès le matin mon esprit s'est empressé « de vous louer du plus profond de son être (1). — Tantôt il s'adressait à sa chère Etoile de lumière et d'amour, à Marie, la Mère du Verbe incarné, tantôt au Séraphin le plus élevé du ciel , cà celui qui , de tous les esprits bienheureux, ressentait davantage l'amour de l'éternelle Sagesse; et il activait tellement son ardeur pour Dieu, qu'il devenait comme un foyer d'amour, et que ses paroles étaient des flammes qui embrasaient tous les cœurs.
Au temps du carnaval, ayant passé toute une nuit en oraison , le matin, à l'instant où le jour allait paraître, les anges descendirent dans sa cellule et chantèrent : « Levez-vous, illuminez-vous, Jérusalem, parce que « votre lumière a paru , et que la gloire du Seigneur « brille sur vous (2).» Frère Henri , en entendant ce chant du paradis, pleura avec tant d'abondance, que son visage était tout inondé de larmes. Son enivrement fut si grand, que son corps ne put le supporter, et losanges
(1) Auima inea desideravit te in iiocte, sed et spiritu meo in praecordiis mais de mane vigilabo ad te. (Isa., xxvi , 9.)
(2) Surge, illuminare, Jérusalem, quia venit lumen tuimi, et gloria Pomim super te orta est. (Isa., ix, 1.)
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se virent forcés de se taire. Une luitre fois il fut transporté au sein cFune grande lumière , et il se trouva près (le son ange gardien, a Esprit tout aimable , lui dit-il, « vous que Dieu a bien voulu me donner pour gardien « et pour consolateur , je vous conjure, par Tamour « que vous avez pour votre créateur et votre Dieu , de « ne me quitter jamais, et de ne point m'abandonner «tant que je vivrai dans cette vallée de larmes.» L'ange lui répondit : « Pourquoi l'adresser à moi? a crains-tu de te contier à Dieu? Apprends et crois que « du sein de son éternité il t';i aimé et t'aime avec un « amour si grand, qu'il ne veut jamais l'abandonner, « et qu'il se plaira toujours à résider dans ton cœur. » Frère Henri demanda à l'ange qu'il lui fût permis de voir comment Dieu habitait son cœur , et il lui fut répondu : «Fixe tes yeux sur ta poitrine, et tu verras « ce que Tamour divin opère en loi.» VA le saint vit sa poitrine transparente comme du cristal ; et il aperçut dans la retraite la plus intime de son cœur l'éternelle Sagesse qui s'y reposait dans une ])aix profonde. A ses côtés, et s'appuyant sur son sein , l'àme d'Henri s'efforçait de se transformer en elle , et de se cacher dans les bras de son Rédempteur , pour s'y endormir dans les délices de l'extase.
Ces visites du ciel se renouvelaient souvent pour notre cher Henri , pendant sa jeunesse et surtout lorsqu'il se trouvait triste et abattu par la rigueur de ses austérités. Alors les anges venaient le consoler par leurs chants, et l'invitaient à chanter lui-même ; ils le prenaient par les mains pour le faire danser et chanter
/lO VIE nu BlENHEURELiX
avec eux. Ces danses n'étaient pas humaines et ne ressemblaient en rien aux noires ; elles étaient spirituelles et intelligentes; c'était comme un élan de Dieu, une joie avec Dieu , un retour à Dieu , un tlux et un reflux dans cet abîme innnense de la Divinité. Ces plaisirs célestes lui faisaient si bien oublier toutes ses peines , qu'il lui semblait ne les avoir jamais souffertes; et son ange gardien lui disait : « Hesle avec nous, Henri , et K la douleur, la tristesse déserteront ton àme; chante « joyeusement dans notre compagnie , participe à nos « divertissements, et tu ne sentiras plus le poids de tes « afflictions. Henri, le bonheur et l'allégresse que tu c( ressens en nous entendant, nous l'éprouvons, nous, «quand tu souffres pour l'amour de Jésus-Christ, « quand tu chantes et que tu bénis l'éternelle Sagesse « au milieu de tes |)eines.»
Les anges rendirent témoignage devant les hommes de la sainteté d'Henri, et la firent connaître particulièrement à un grand serviteur de Dieu, qui le vit en esprit entouré d'une foule de petits anges qui le caressaient au moment où il célébrait à l'autel. Ce serviteur de Dieu leur demandant pourquoi ils l'entouraient ainsi et l'embrassaient avec tant d'affection : «Ce jeune homme, répondirent-ils, est notre plus « cher ami, et nous lui témoignons la familiarité et les « sentiments les plus tendres , parce que Dieu entre- « tient dans son âme des vertus ineffables, et lui porte « tant d'amour, que tout ce qu'il demandera il l'ob- « tiendra sans être jamais refusé. »
HENRI SUSO. Ui
De ses rapports avec les âmes du purgatoire.
Frère Henri vivait dans une si grande pureté d'àine , un tel délachement de la terre et un tel goût du ciel, que Dieu lui faisait connaître les choses de l'autre vie et lui apprenait ce qui se passait dans le paradis, Tcnfer et le purgatoire; les âmes innombrables de ceux qui mouraient lui apparaissaient et lui révélaient leur état, leurs joies ou leurs peines. 11 vit entre autres l'âme d'un nommé Eckard; ce saint homme lui raconta qu'il était dans le ciel , heureux , inondé d'une gloire inefï'able et réellement tout transformé en Dieu. Frère Henri lui demanda comment se reposent en Dieu ceux qui désiraient ici-bas satisfaire la Vérité suprême par un abandon total et une confiance véritable et parfaite envers le Créateur. L'âme d'Eckard lui répondit: « Ceux-là sont « les bien-aimés , et leurs âmes sont dans le ciel délice cieusement unies à Dieu et toutes submergées dans « l'abîme de son essence divine; et comme cet abîme « de la Divinité n'a pas de forme, de mesure et de « limites , aucune expression ne peut rendre la félicité « de ces âmes bienheureuses qui sont toutes noyées en a Dieu. — Dites-moi au moins, répliqua Henri, quel « est, dans notre pèlerinage , l'exercice spirituel le plus « utile et le plus efficace pour arriver à cette parffiite « béatitude? — L'âme répondit : C'est de renoncer à
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« soi et à toute propriété en se confiant aveuglément à « Dieu; c'est de recevoir tout ce qui arrive comme « venant du Créateur et non de la ciéalure ; c'est d'être « patient et doux avec ceux (pii nous poursuivent « comme des loups furieux. »
11 vit aussi l'âme de frère Jean Fucrer de Strasbourg, qui lui dévoila toute la beauté de sa gloire. Henri lui demanda quelle était la plus grande douleur que pût supporter le juste et la plus méritoire pour ol)tenir le ciel? El l'àme lui répondit : « La plus grande douleur du juste « et la plus méritoire est de se trouver abandonné de (( Dieu , de s'oublier soi-même et de se faire violence (( au point de se résigner par amour à rester privé de « Dieu, autant qu'il plaît à Dieu lui-même; » puis elle (hsparut.
Une autre fois, parmi beaucoup d'autres âmes , il vit l'àme de son père, qui avait vécu très-attaché au monde; elle lui apparut toute souffrante et toute affligée, lui faisant comprendre par là les peines cruelles qu'il endurait dans le purgatoire, et lui demandant le secours de ses prières ; notre Henri répandit des larmes si ferventes, qu'il la délivra bientôt , et elle revint le remercier de son bonheur. L'àme de sa mère, qui avait été une femme d'une grande sainteté , le visita aussi pour le consoler et l'entretenir des ineffables récompenses dont elle jouissait en paradis. Ces visites des anges et des âmes l'encourageaient beaucoup, et le fortifiaient de plus en plus dans le service de Dieu.
Comment frère Henri se tenait à table et se nom-rissait.
Frère Henri avait coutume de prendre la nourriture de son corps en se recueillant profondément en Dieu. Avant de se mettre à table , il se prosternait en la présence de l'éternelle Sagesse et la priait au fond de son canu" de vouloir bien lui tenir compagnie et partager son repas. « 0 mon très-doux Jésus ! disait-il , c'est de toute « l'affection de mon âme que je vous fais cette invitait tion, etqueje vous conjure dédaigner vous asseoir à « ma table, vous qui me nourrissez avec tant de bonté à « la vôtre. » Et quand il s'y plaçait , il s'imaginait qu'il était en face ou à coté de Jésus , et que cet bote divin lui accordait une grâce toute particulière en l'honorant de sa présence. Aussi tenait-il les yeux de son âme sans cesse fixés sur lui, et il baissait quelquefois humblement la tête comme pour se pencher et se reposer sur ce sein percé d'une lance à cause de nos crimes. A chaque chose qu'on lui servait, il levait ses regards au ciel pour offrir cette nourriture à Dieu et demander à ladivine Sagesse qu'elle voulut bien la bénir. « Oui , disait-il , vous qui m'aimez « tant, vous , mon Jésus et mon Dieu, mangeons en- « semble ; bénissez mon repas et partagez-le avec moi. » Lorsqu'il buvait, il présentait son verre à Jésus-Christ, en le priant de vouloir bien y boire aussi. Le peu qui lui était absolument nécessaire pour étancher sa soif,
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il le prenait en cinq fois pour lionoier les cinq plaies (lu Rédempteur, et In dernière lois était partagée en deux gorgées, parce que du côté de notre Seigneur avaient coulé de l'eau et du sang. Pendant ses repas , il s'occupait à chaque bouchée de quelques pensées pieuses ; mais il prenait toujours la première et la dernière en union de la charité ardente du Séraphin le plus élevé du ciel , et en participation eavec le cœur le plus enflammé de la terre , et il suppliait Dieu de vouloir bien pénétrer son àme de ces deux amours. Quand il trouvait quelque mets désagréable, il le mettait d'abord dans le cœur sanglant de Jésus , et le mangeait ensuite avec courage.
Il aimait beaucoup les fruits et les pommes; mais Dieu lui en accordait rarement. Un jour qu'il priait, il lui sembla, voir quelqu'un lui offrir une pomme en disant : « Prends cette ponmie , puisque ton bonheur (( est de manger des fruits. — Non, répondit Henri, « mon unique bonheur est dans l'éternelle Sagesse. — « Tu parles contre la vérité , répliqua-t-on , car tu aimes « beaucoup les fruits, w Henri, plein de honte, pleura amèrement, et voulut rester deux ans sans en manger, sans en toucher. La troisième année , comme les fruits étaient très-rares, et qu'on n'en donnait pas au réfectoire, le saint demanda à Dieu qu'il en envoyât à lui et h tous les rehgieux ; cette grâce lui fut accordée , carie lendemain matin il se présenta au couvent une personne inconnue apportant au supérieur beaucoup d'argent, qui paraissait tout neuf; elle le lui donna à la condition qu'il achèterait des fruits pour les religieux , et
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qu'il en fournirait abondamment le réfectoire pendant plusieurs jours. Frère Henri uiangea de ces fruits et remercia Dieu; il divisait les plus belles pommes en quatre morceaux, trois en l'honneur de la très-sainte Trinité , et le quatrième en mémoire de l'amour avec lequel la sainte Vierge donnait des fruits à Fenfant Jésus. Quand il mangeait ou buvait avec trop d'empressement et qu'il allait au delà du strict nécessaire, il se mettait en la présence de sa divine liancée, le chagrin dans le cœur, la honte sur le visage, et il lui demandait pardon en s' engageant à expier sa faute par de rudes |)énitences.
Dans quel esprit et avec quel amour de la Sagesse frère Henri commençait le premier jour de l'année.
Dans la ville de Souabe où il naquit , se conserve la coutume de fêter le commencement de chaque année. Pendant les premières nuits de janvier, les jeunes gens du monde vont chanter et faire de la musique à leurs amies, dans l'espoir d'obtenir d'elles des couronnes ou quelques fleurs. Frère Henri se rappela cette coutume, et voulut , comme l'aurait f;iit le plus jeune et le plus passionné, aller trouver aussi sa sainte amie et réclamer d'elle les fleurs du premier jour de l'an.
Prosterné devant une i?nage de la sainte Vierge qui pressait son fds sur son sein, il se mit à chanter avec
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l'acccnl de l'àme les louaDges de Marie, la suppliant les larmes aux yeux de demander à son (ils une couronne, et de suppléer à ce qui pouvait lui manquer pour l'obtenir. Puis, quand il eut fini le cantique à Marie, il s'adressa à son amie la Sagesse , et la salua liumblement du plus profond de son cœur; il exalta sa vertu, sa noblesse , sa grâce et sa miséricorde , unie à son éternelle majesté , sa beauté souveraine , préférable à la beauté de toutes les jeunes (illeset de toutes les fiancéesdu monde. 11 employait tantôt les chants, tantôt les paroles , tantôt les pensées et les désirs les plus ardents; il lui demandait à être le cbantre céleste de ses vertus auprès de tous les cœurs qui savent aimer. 11 voulait réunir en lui-même les pensées, les paroles, les affections de toutes les âmes saintement passionnées, pour s'en composer un cantique sublime d'amour qui louerait dignement la divine Sagesse, sa noble fiancée.
« 0 ma sainte et cbarmante amie, lui disait- il, « soyez la Pàque-Fleurie , l'été joyeux de mon cœur, « le commencement de mon année et l'heure qui « m'apporte tous les biens. Oui , soyez Tamie la plus (( doucement aimée , lapins désirée de mon cœur dans « sa jeunesse , l'amie qui me fait renoncer à tous les « amours trompeurs. Que cette nuit soit réjouie par vos (( grâces les plus douces ; accordez-moi une de vos « couronnes et tressez-moi une belle guirlande qui « puisse parer mon cœur de mérite et de vertu. Votre (( infinie libéralité, votre tendre bonté, votre grande « miséricorde ne me laisseront jamais partir sans avoir « rien obtenu. En vous, comme dit saint Paul , ne se
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a trouve point à la fois le oui et le non (1) ; vous dites « oui toujours. Vous m'accorderez donc ce que je dé- « sire , ô ma souveraine ; et tandis que ces amoureux (( aveugles et insensés reçoivent une couronne faite par (( les mains profanes de leurs.maîtresses, vous me don- « nerez aujourd'hui, au lieu de cette récompense fri- « vole , une grâce toute s|)i rituelle et une lumière divine « sortie de vos mains, pour que je puisse vous posséder « et vous aimer pendant toute réternité. Ainsi soit- il. »
De quelques autres dévotions de IVèie Henri (^2).
Lorsque notre Bienheureux était jeune, toutes les fois qu'il se faisait saigner , il se mettait en présence de Jésus crucifié , et lui montrait son hras en disant: « 0 Jésus , le plus doux , le plus cher des amis , vous savez que parmi les hommes les amis vont visiter leurs amis quand ils se font saigner, afin que leur sang reçoive une heureuse influence. Vous savez hien , Seigneur, que je n'aime personne autant que vous : aussi je viens à vous pour que vous hénissiez mon sang. » Lorsqu'il se faisait raser, et que son visage hrillait de tout l'éclat de l'adolescence, il allait trouver Notre Seigneur et lui disait : « Doux Jésus , si mon visage et ma houche sur-
(1) Non est in illo Est et Non. (H Cor., i, 18. j
(2) Ce chapitre ne se trouve pas dans l'édition italienne ; nous le donnons d'après le texte latin publié par les BoUandistes.
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passaient la fraîcheur des roses, votre serviteur n'offrirait cette beauté qu'<à vous seul, .le sais bien que vous ne regardez que le cœur , et (|ue vous ne vous arrêtez pas à l'extérieur; aussi c'est mon cœur qui vous donuc cette preuve d'amour et qui ne s'adresse i\uh vous.» S'il mettait une robe nouvelle, il se reliiait daus sou oratoire et priait Dieu , dont la boulé lui donnai! ce vêtement, de lui accorder aussi la grâce de l'user eu faisant toujours sa sainte volonté.
Quand le printemps venait, et (|ue les fleurs commençaient à paraître , il ne voulait pas en jouir avant d'avoir fait une belle couronne à la Sagesse éternelle; il y mettait en l'honneur de la Mère de Dieu la première fleur qu'il avait cueillie; il arrangeait ses fleurs en s'entretenant de pensées pieuses, et quand il avait terminé sa couronne, il allait au chœur, à la chapelle de la Vierge , et il la plaçait sur la tète de Marie, en la proclamant la plus belle de toutes les fleurs et la joie la plus douce de son àme; il la conjurait de ne pas mépriser ces prémices du printemps que lui présentait son petit serviteur.
Un jour qu'il avait honoré ainsi la sainte Vierge , il lui sembla que le ciel était ouvert, et qu'il voyait de beaux anges revêtus de robes magnifiques , qui volaient d'en haut vers lui; il les entendait faire une musique céleste d'une douceur ineffable, et chanter à la louange de Marie une liymne d'une harmonie si ravissante, qu'il en mourait de plaisir. Cette hymne ressemblait à celle qu'on chante le jour de la Toussaint: Jllic Regina virginum transcendens cidmen ordi--
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mim: (( Au ciel, la Reine des vierges surpasse tous les anges. » Le Bienheureux unit sa voix à leurs voix , et son âme fut inondée de délices et d'amour pour Dieu.
Une autre fois, au commencement du mois de mai, il avait dévotement offert , selon sa coutume, une couronne de roses à la Reine du ciel ; le matin il voulait se reposer et dormir, parce qu'il était revenu de la campagne très-fatigué, et ne comptait p-is faire ce jour-là ses prières accoutumées à Marie. Mais , lorsque l'heure de son lever fut arrivée, il lui semhla qu'il était au milieu d'un concert céleste oii l'on chantait le Magnificat. Lorsqu'il fut Uni, la sainte Vierge s'avança vers lui et lui commanda de chanter ce verset: 0 vernaiis rosiila...: 0 rose du printemps. Il ohéit avec joie, et aussitôt trois ou quatre heaux anges, qui faisaient partie du concert, s'unirent à lui ; et leurs voix étaient plus admirahles et plus ravissantes que tous les instruments de musique réunis. Le Bienheureux ne put supporter tant de honheur, et revint à lui.
Le jour qui suivit l'Assomption , il lui fut encore permis d'entrevoir les joies du paradis. Ceux qui en étaient dignes pouvaient seuls entrer, et quand le Bienheureux voulut se présenter, un jeune homme le prit par la main et lui dit : « Frère, aujourd'hui la porte vous est fermée; il faut rester dehors, car vous avez une dette à payer , et tant que vous n'aurez pas expié votre faute , vous ne pourrez pas entendre les concerts célestes.» Il le mena ensuite, par un chemin difficile, dans une caverne ohscure et Iiorrihle à voir. Le Bienheureux ne pouvait faire un pas dans cette prison, et il
n'y voyait ni le soleil ni la lune; il gémissait de son sort et pleurait amèrement sa captivité. Le jeune homme revint quelque temps après, et lui demanda comment il se trouvait. « Très- mal, répondit- il. — Sachez , dit le jeune homme , que la Heine des cieux et très-courroucée contre vous, à cause de la faute pour laquelle vous êtes ici. » Le Bienheureux, eiïrayé , lui dit : « Hélas! misérahle , comment ai- je donc pu l'offenser? — Elle est fâchée de ce que vous prêchez à contrecœur le jour de ses fêtes; et hier encore, qui était son plus beau triomphe, vous avez répondu à vos supérieurs que vous ne vouliez pas prêcher sur elle. — Ah ! c'est (jue j'ai une si haute idée de son excellence et de sa i:;randeur, que je me sens indigne de parler d'elle en public; et alors je le laisse faire aux plus âgés et aux plus éloquents, parce que je pense qu'ils le feront beaucoup mieux que moi, qui ne suis rien. » Le jeune homme lui assura au contraire que la Mère de Dieu aimait beaucoup ses sermons, et qu'il ne devait jamais à l'avenir refuser de prêcher en son honneur. Le Bienheureux se mit à pleurer , et dit:(( Cher ami , je vous en conjure, réconciliez -moi avec la glorieuse Mère de Dieu; je vous promets bien que je ne tomberai plus dans une semblable faute. » Le jeune homme se mit à sourire et à le consoler; il le tira de prison et le ramena chez lui , en disant : « Je me suis aperçu au visage de la Reine des cieux, et aux paroles qu'elle disait de vous, qu'elle était apaisée à votre égard, et qu'elle vous aimera toujours comme une mère. »
Quelles pensées notre Bienheureux avait quand il célébrait la messe.
Il est impossible de dire avec quelle dévotion sensible frère Henri célébrait le saint Sacrifice de la messe, et combien il était embrasé d'amonr, surtout lorsqu'il disait à la préface : Sursum corda ! Gralias agamus Domino Deo nostro: « Elevons nos cœurs. Rendons grâces au Seigneur notre Dieu. » Une fois il fut ravi en extase à ces paroles, et il les prononça sous l'influence de cette grâce avec tant d'ardeur, quelesassistants s'aperçurent de son état et lui demandèrent quelles pensées l'occupaient alors.
Le saint leur répondit : « Trois pensées surtout agi- « tent et enflamment mon cœur, tantôt l'une après « l'autre, tantôt toutes ensemble. D'abord je contemple « en esprit tout mon être , mon àme , mon corps, mes « forces et mes puissances, et autour de moi toutes « les créatures dont le Tout-Puissant a peuplé le ciel , « la terre et les éléments, les anges du ciel, les bêtes « des forêts, les habitants des eaux, les plantes de la « terre, le sable de la mer, les atomes qui volent dans « l'air aux rayons du soleil , les flocons de neige, les « gouttes de la pluie et les perles de la rosée. Je pense « que jusqu'aux extrémités les plus reculées du monde, « toutes les créatures obéissent à Dieu et contribuent ce autant qu'elles peuvent à cette mystérieuse harmonie
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« qui s'élève sans cesse pour louer et bénir le Créateur.
c( Je me figure alors être au milieu de ce concert comme
« un maître de cli.tpelle, el j'ap|)li(|ue loutes mesl\icul-
(( tés à marquer la mesure; j'invite, j'excite par les
« mouvements les plus vifs de mon cœur, les plus iu-
« tiines de mon àme , à chanter joyeusement avec moi :
« Sursum corda! Ilahemus ad Dominmn. Graiias
« agamiis Domino Deo îiosfro: « l^levez vos cœurs!
« Nous les avons vers le Seigneur. Rendons mille
« actions de grâces au Seigneur notre Dieu. »
« Je considère ensuite mon cœur el ceux de tous les <( hommes; je pense à la joie, à l'amour, à la paix de ceux « qui se consacrent uniquement à Dieu ; puis aux malce heurs, aux tortures, aux remords, à l'agi talion de ceux u qui se passionnent pour le monde avec tant de sollic( cilude el d'ardeur. Alors j'appelle de toutes mes forces « tous les hommes qui peuplent la terre à s'élever avec « moi jusqu'à Dieu pour le louer el le bénir. Je m'écrie: « 0 pauvres cœurs des hommes , surmontez donc le flot a qui vous entraîne; sortez enlin du vice et de la mort, « rompez les chaînes de votre dure prison, secouez le « sommeil de votre apathie; ([u'une sainte et véritable « conversion vous conduise à Dieu pour le remercier « el le servir! Sursum corda! Graiias agamus Do- « 7nmo Deo noslro.
c( Enfin je m'adresse à ces âmes innombrables qui ont « bonne volonté, mais qui ne s'abandonnent point ence tièremenl à Dieu. Je pleure et je gémis amèrement « sur elles , parce que, dans leur déplorable erreur, « elles ne peuvent jouir ni de Dieu ni des créatures,
« mais qu'elles s'égarent à la vaine poursuite des choses « de la terre. Je les invite, je les excite à mépriser avec (( courage l'amour frivole des créatures, à se donner à « Dieu pour toujours, à l'aimer avec confiance, et à le « remercier en disant : Sursiim corda ! Gr^atias oga- « mus Domino Deo noslro. »
Coiniiient le Bienheureux honorait la Parifîcation de la vierge Marie.
Au temps de la Purification de la Vierge , pour se préparer dévotement à la recevoir dans le Temple, frère Henri choisissait les trois jours qui précédaient cette fêle, et il honorait symholiquement la virginité, l'humilité, la maternité de Marie , en faisant brûler un cierge à trois branches et en récitant chaque jour trois fois le Mafjnificat. Le matin de la solennité, avant que le peuple \hità l'église, il allait se prosterner devant le maîtreautel , et il y méditait les gloires de Marie jusqu'au moment où elle vint apporter son cher Fils au Temple ; alors il se levait, et, s'imaginant qu'elle était arrivée à la porte de l'église, il appelait tous les amis de Dieu et allait avec eux jusqu'à la porte et sur la place à la rencontre de la sainte Accouchée. O^iand il l'avait trouvée, il la priait de vouloir bien s'arrêter un peu avec son cortège pour entendre un cantique que son cœur voulait lui chanter dans le silence de son âme , avec l'aide de tous ceux qui l'aimaient; et il entonnait
bti VIE DU BIENHEUREUX
avec tendresse celte hymne spirituelle : « Vous êtes « pure, vous êtes chaste et sans tache, ô Marie! aussi « vous êtes devenue la porte éhlouissante du ciel. « Recevez le pieux trihut de nos louanges , ô Vierge « compatissante , qui seule avez conservé votre pu- « reté(l)!)) A ces dernières paroles, il baissait humblement la tête , et suppliait Marie d'avoir compassion de son cœur, si pauvre et si chargé de péchés; puis il se levait et, se dirigeant vers l'autel, il la suivait en tenant son cierge, dont il faisait briller la clarté mystérieuse pour demander à Marie qu'elle ne laissât jaiuais éteindre dans son cœur la lumière de l'éternelle Sagesse et la flamme du divin amour. 11 s'adressait à tous les amis de Dieu, les engageant à chanter avec lui l'hymne Adorna thalammn..,, et à recevoir le Sauveur et sa Mère avec les sentiments les plus vifs d'amour et de louanges.
Arrivé à l'autel, au moment oij Marie allait offrir son cher Fils au vieillard Siméon, il la suppliait, humblement prosterné h terre, les yeux et les mains levés vers le ciel, de lui montrer son enfant, de lui permettre d'embrasser ses pieds , ses mains, de le confier un instant à son âme. Marie consentait, et frère Henri, tout tremblant de joie et d'amour , prenait Jésus dans ses bras, le pressait sur son cœur, l'embrassait et l'embrassait encore , comme s'il l'eût réellement possédé. 11 contemplait avec bonheur ses yeux
(i)Inviolata, intégra et casta es Maria, quse es eft'ecta fulgida cœli porta ; suscipe pia laiidum praeconia, o benigna! quae sola inviolata permansisti.
éblouissants , son visage pur comme le lait , sa bouche ravissante, ses petites mains, son corps blanc connue la neige , ses membres enfantins, et divinisés par quelque chose de céleste. Dans son ravissement et son extase, il était tout ému et tout étonné de voir le Créateur de toutes choses à la fois si grand et si petit , si beau et si sublime dans le ciel , si faible et si pauvre surla terre. C'était au milieu de ses chants, de ses pleurs, de ses actions de grâces qu'il rendait le divin Enfanta Marie, et qu'il racconq)agnait au cha*ur et dans les céi'émonies de la fête.
Comment il passait l'époque du caruaval et l'était le mois île mai.
Quand venait la Septuagésime, et commençait le carnaval , ce temps où les mondains se livrent plus que jamais à leurs folies , frère Henri recueillait son âme et commençait dans sa cellule un carnaval bien différent.
11 pensait d'abord combien sont courts , fugitifs et passagers les plaisirs du carnaval , et comment se perdent les âmes qui échangent alors une jouissance éphémère contre un malheur éternel; il pleurait amèrement tous les péchés et les injures qui se connuettent contre Dieu, et récitait avec l'esprit contrit de David le psaume Miserere mei Deus. Après avoir ainsi pleuré , il méditait les consolations célestes que la divine Sagesse accorde à ceux qui l'aiment, lorsqu'elle se récrée pour ainsi dire
56 VIE nu BIENHEUREUX
avec eux et fait goûter à leurs cœurs les prémices de la vie bienheureuse; il se rappelait avec quelle bonté sa divine Fiancée avait bien voulu le consoler et le combler de faveurs; et il la bénissait, la remerciait.
Comme pendant le carnaval il châtiait son corps plus qu'à l'ordinaire, et se laissait presque mourir de faim, de soif et de froid, il se sentit un soir trembler et faiblir au point qu'il fut obligé d'aller se réchauffer près du feu ; mais il s'en éloigna bientôt en pleurant et en gémissant. Intérieuiement conduit parla divine Sagesse, il retourna bien vile à sa cellule, et la nuit il fut ravi eu extase ; il lui sembla être dans une infirmerie pour se refaire un peu, et il entendit au dehors la voix mélodieuse d'un enfant de douze ans qui chantait avec tant de douceur, qu'aucune musique humaine ne lui était comparable. Le Saint, vaincu par ce charme, ne pensa plus à boire , à manger et à se chauffer; mais il disait avec ardeur: « Qui chante ainsi au dehors? Je « n'ai jamais entendu sur terre un chant si doux et si « agréable. » Un beau jeune homme, plus âgé, qui était présent, lui dit: « Cet enfant chante pour toi, « Henri , et c'est pour te plaire que sa voix est si douce. « — Puisque Dieu veut bien se souvenir de moi, ré- « pondit-il, qu'il commande à ce chantre céleste de « chanter encore. »
Et l'enfant chanta trois airs d'une voix enfantine et gracieuse ; et quand il eut fini , il s'approcha du lieu où était Henri et }»résenta sans se montrer une branche de fruits qui ressemblaient à des fraises. Le jeune homme, qui était près du Saint, prit des mains de l'enfant cette
branche, cl la lui offrit en disant : « Prends, mon cher a ami , les fruits de ton aimable maître ; le bel enf^mt, « le Fils de l'Eternel, que tu as entendu chanter, te les (( donne; si tu savais combien tu lui es cher! » Le Saint prit les fruits avec une grande joie, et dit en se voyant entouré d'une multitude d'anges : « Que je suis « heureux d'être l'objet des faveurs de ce divin enfant! A cette grâce m'excitera toujours à l'aimer. Dites-moi « donc, mes bons amis, qui êtes venus du ciel avec lui, « s'il n'est pas bien juste que j'aime beaucoup ce gra- « cieux et céleste enfant. Oh! si je pouvais faire quelc< que chose qui lui fût agréable , si je pouvais connaître « ses désirs , comme je tacherais de les satisfaire ! » Puis, s'adressant à celui qui lui avait déjà parlé: « Ce u que je pense et ce que je dis ne vous semblc-t-il pas « juste? — Très-juste, répondit l'ange en lui souriant « avec douceur; tu as mille raisons pour l'aimer, puis- « qu'il te regarde et t'aime avec tant de bonté; aime-le « donc de toutes les forces, de toutes les puissances de (( ton âme, et apprends que son désir est que tu souf- « fres à l'avenir des douleurs et des croix accablantes « pour l'amour de lui. — Me voilà prêt, dit Henri; « mais ne pourrais-je point obtenir la faveur de le voir « pour le remercier de son présent? » L'ange lui répondit : « Approche-toi de la fenêtre de cette chambre, « et tu le verras. » Henri s'approcha, ouvrit la fenêtre et aperçut un enfant d'une beauté si ravissante, qu'on ne pouvait trouver et imaginer rien qui piil lui être comparé; il voulait s'approcher davantage et se jeter à ses pieds : l'enfant, le regardant affectueusement, le
bénit et disparut. Frère Henri sortit de son extase, revint à lui et remercia Dieu d'un si saint carnaval.
Il avait aussi coutume de fêter le premier jour du mois de mai, comme les jeunes gens du monde, qui portent en chantant des chansons sur les places et dans les rues, un rameau vert et lleuri qu'ils appellent le mai; frère Henri choisissait pour son mai la sainte Croix , pensant que jamais les chanq)s et les forets n'avaient produit un arbre si beau et si riche en Heurs , en feuilles et en fruits. 11 [daçait donc la Croix sous ses yeux et chantait: Salve, Criix sancta ! salve, mundi gloria! a Salut , Croix sainte ! salut, gloire du monde ! » Et il ajoutait: Salve, cœleslis arbor salutisperpeUm, iti qua crevit fructus Sa])ie7ilia' : ^^ Salut, arbre céleste du « salut éternel, sur lequel a mûri le fruit de la Sagesse.»
Puis, comme il se pratique dans son Ordre, il l'adorait en s'inclinant profondément devant elle , et son imagination cherchait à la parer de six manières. H offrait, au lieu de toutes les roses du monde, un amour sincère et ardent; au lieu de toutes les violettes, une humble obéissance; au lieu de tous les lis, ses chastes embrassements ; au lieu de toutes les fleurs qui naissent dans les champs , les prairies et les bois , les baisers spirituels de son cœur; au lieu du chant des oiseaux qui voltigent et se posent sur les rameaux des arbres , les louanges les plus affectueuses de son àme; enlin, au lieu des ornements et des beautés dont s'embellit le printemps, son cœur, plein de joie et d'amour, tressaillait dans ce cantique : « 0 arbre précieux et béni , soyez ma « force pendant cette vie qui passe comme un instant,
« et faites que je puisse toujours vous célébrer et vous (( bénir, jusqu'à ce que je savoure en lin vos fruits de « vie et (l'immortalité. »
Dans quel esprit notre Bienheureux assistait Jésus-Christ sur le Calvaire.
Dans les commencements de sa conversion et pendant les premières années de sa jeunesse, Dieu entoura frère Henri de consolations intérieures et le nourritavec le lait du ciel sans y mêler l'amertume de la terre. Tout enivré des douceurs d'en haut, il se sentait plein d'attrait pour les choses divines ; mais lorsqu'il fallait imiter et partager la douloureuse Passion de Jésus-Christ , la chose lui paraissait difficile et dure. Jésus -Christ le reprit une fois avec sévérité : « Ignores-tu donc, Henri, « lui dit-il, que je suis la porte par laquelle doivent « passer tous les vrais amis de Dieu qui veulent arriver « à rétcrnelle félicité? Comment veux-tu parvenir jus- « qu'à ma divinité, si tu ne suis d'abord la voie rude « et douloureuse de mon humanité?» Le Saint fut épouvanté de ces paroles, et , quoiqu'elles fussent pénibles, il voulut en occuper continuellement sa pensée, et il comprit des choses qu'il avait ignorées jusqu'alors.
Son âme, parfaitement résignée , s'abandonna au gré de la volonté divine, et se laissa conduire où Dieu voulaitle mener. Depuis cette époqu(!, toutes les nuits après
matines, il se retirait dans un coin du Chapitre, pour s'exercer sur la Passion de Jésus-Christ et prendre part à toutes ses douleurs en les méditant et en y compatissant; il se promenait d'ahord de long en large dans la saUe, alin de secouer Fengourdissement du sommeil , et de se préparer à la contemplation des souffrances de notre Sauveur. Puis, conmiencant à la dernière cène , il suivait Jésus-Christ d'un lieu dans un autre, et après avoir été chez l^ilate et assisté à son jugement, il l'accompagnait, la croix sur les épaules, du prétoire à la montagne du Calvaire.
Arrivé à la porte extérieure du Chapitre, il se mettait à genoux connue pour haiser les traces de son divin Maître , qui après sa condamnation se traîna jusqu'au lieu de son supplice , et il récitait le vingt-unième psaume : Dcus, Deus meus , rcspice in me. Quand il avait fini, il allait au cimetière du couvent; et pour s'aider dans ses méditations, il imaginait quatre endroits par lesquels il devait passer avec le Sauveur pour arriver à la porte de Jérusalem. Dans le premier endroit, il s'excitait fortement à ahandonner ses amis, ses hiens , et toutes les jouissances temporelles pour vivre dans une pauvreté volontaire et pour souffrir, en l'honneur de Jésus-Christ, un exil sans aucune consolation. Dans le second , il se proposait de mépriser tous les honneurs, tous les emplois, et de rechercher au contraire, pendant toute sa vie , le mépris du monde en pensant à son divin Maître , qui sous le poids de la Croix était devenu plus vil qu'un ver de terre et s'était rendu volontairement l'opprohre des hommes et la dérision du peuple. Dans
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le troisième endroit, il embrassait la terre, et il renonçait généreusement, pour remercier et honorer son Sauveur sanglant et abattu , au repos, à toutes les aises, jouissances et satisfactions de la chair. 11 méditait le verset du vingt-unième psaume, où Jésus-Christ s'écrie : « Ma force se dessèche comme « Targile dans la fournaise; ma langue s'est attachée à (( mon palais, et vous m'avez réduit en poussière des c( tombeaux (1). »
Il contemplait alors son Sauveur marchant couvert de sang, accablé de douleur, d'angoisses, et livré à la fureur des soldats, qui ne lui laissaient seulement pas reprendre haleine, et il s'étonnait de ce que tous les yeux ne se remplissaient pas de larmes et tous les cœurs de gémissements à la vue d'un spectacle si lamentable. Enfin, au dernier endroit, et près de sortir de la ville, il devançait Jésus, se mettait à genoux et baisait la terre en demandant au Seigneur de ne point aller à la mort sans lui. Cette prière était fervente comme s'il avait vu réellement cette scène douloureuse; et il laissait passer le cortège de mort en disant ; Ave , Rex noster, fili David: « Salut, fds de David, notre Roi. »
11 fixait ensuite ses regards sur la sainte Vierge; quand il voyait passer devant lui cette pauvre mère , et qu'il avait contemplé son visage tout bouleversé et abattu, sa pâleur, ses gestes attendrissants, le déluge de ses larmes, ses profonds soupirs et ses cris déchirants , il se prosternait par terre et embrassait la trace
(1) Aruit taiiquam testa virtus inea,et lingua mea adhœsit faiiciLus mois, et in pulverem mortis decluxisli me. ( Ps. xxi, 16.)
(Je ses pas en disant: Salve, Reg ina, mater miserico)'diœ : « Salut, Reine, mère de miséricorde. » Et il la laissait passer; puis il se relevait et se hâtait tant, qu'il rejoignait Notre Seigneur et montait avec lui au Calvaire, en récitant la prophétie d'isaïe qui dépeint si bien Jésus allant à la mort, et qu'on lit à Toffice du Vendredi Saint (1). 11 protestait alors k Jésus que jamais il ne refuserait de souffrir pour lui, et qu'il s'abandonnerait tout entier à sa volonté divine. Passanteniin parla porte du chœur, et montant jusqu'à la chaire de l'église, il contemplait en versant un torrent do larmes son Rédempteur dépouillé, crucifié, élevé en l'nir, déchiré et mourant; il se prosternait devant la (Iroix , et il suppliait Jésus , puisqu'il se donnait à lui de toute la sincérité de son cœur, de ne jamais permettre qu'il s'éloignât de lui, ni dans la prospérité, ni dans le malheur, ni dans la vie , ni dans la mort.
Après les douloureuses funérailles de Jésus-Christ, notre Bienheureux imaginait le soir, pendant le Salve Rpfjina des Complies , un autre voyage spirituel pour consoler Marie , la ramener du Calvaire et la reconduire à sa maison, il allait d'abord au sépulcre où se tenait la sainte Vierge, et il l'avertissait qu'il était temps de retourner chez elle. Quand on entonnaitle Salve Regina , il s'inclinait humblement, offrait dans son ame un appui à cette mère affligée, pendant la procession qui se faisait alors; et la soutenant toujours, il s'apitoyait sur ce triste cœur torturé par les plus cruelles angoisses,
(1) Quis credidit auditiii nostiu ? et luachium Domini ciii revelatuni est? etc. (Isa., lui.)
sur cette àme maternelle abreuvée de mépris et de confusion sur le Calvaire, k 0 bonne et tendre mère ! lui (( disait -il pour la consoler, souvenez-vous que c'est « par cette voie douloureuse que vous êtes parvenue au « royaume d'amour où vous êtes maintenant une reine a toute-puissante, une mère pleine de miséricorde, « notre vie, notre douceur et notre espérance! » Arrivé à la porte de Jérusalem, il contemplait Marie entrant dans la ville , tombant en défaillance, tout inondée du sang qui avait découlé des plaies de son Fils crucifié; il la saluait encore et T embrassait respectueusement à ces paroles: Eia ergo, Advocola uosira. h Consolez-vous, « lui disait-il, consolez -vous et reprenez courage: « n'est-ce pas par ce sang précieux que vous devenez « l'avocate , la protectrice de tous les fidèles? Au nom c( de cette scène douloureuse , au nom de Jésus cru- (( cifié , mort et déposé sur vos genoux , jetez un regard « bienveillant sur mon àme ; et quand elle sortira du « corps qui l'emprisonne, présentez-la au doux, au « tendre Jésus, à Jésus mon Rédempteur, à Jésus le c( fruit béni de votre sein virginal. » Son imagination le conduisait jusqu'à la porte de la maison de Marie; il la saluait encore bumblonient à ces paroles : 0 démens! opia ! 0 dulcis Virgo Maria! 11 la suppliait de vouloir bien le défendre dos assauts de l'ennemi et le sauver à fbeure de la mort. Après avoir ainsi loué la clémence, la bonté , la douceur de cette Mère de toutes les grâces, il lui disait adieu , et la laissait se retirer dans sa maison.
Gk VFF DU BIENHEUREUX
De son iii:oureux silence.
La divine Sagesse excitait sans cesse l'àme d'IIeiH-i à rechercher avec soin le calme de l'esprit et la tranquillité du cœur. Sacliant que le silence était le moyen d'y parvenir, il s'appliqua si scrupuleusement à l'ohserver, que pendant trente ans il ne parla jamais à tahle, excepté une fois, dans un hatenu (|ui le ramenait avec ses frères du Chapitre général. Pour donq)ter mieux sa langue et n'être jamais enq)ressé et havard , il se proposa trois grands modèles i\() silence: saint Dominique , saint Arsène et saint Bernard , s'ohligeant à ne jamais parler sans leur permission. Quand il était dans la nécessité de le faire, il leur demandait leur hénédiclion dans cet ordre : à saint Dominique , lorsqu'il s'agissait d'une chose qu'on pouvait faire en temps et lieu convenahles; à saint Arsène, lorsqu'il savait que ses habitudes et ses exercices n'en pouvaient pas souffrir ; h saint Bernard, lorsqu'il jugeait qu'il n'en pouvait résulter aucun trouble, aucune inquiétude pour son ame. Dans les autres cas , il fuyait toujours et se renfermait dans le plus absolu silence.
Les étrangers l'appelaient -ils au parloir du couvent, il s'appliquait, 1° à les recevoir tous avec bonté; 2" à les satisfaire en peu de paroles; 3" à les renvoyer avec quelques consolations; 4" à se maintenir toujours dans
la modestie la plus parfaite , et à se préserver de tout ce qui pourrait troubler son repos en l'attachant au monde et aux créatures. Puis il retournait dans sa cellule, pur et tranquille comme il en était sorti. Son imagination n'y rapportait aucun fantôme, aucun souvenir des choses humaines ; il semblait n'en avoir rien vu , rien entendu , parce qu'il ne s'occupait dans toutes fës affaires que de ce qui pouvait intéresser le service de Dieu et le salut des âmes. On comprenait combien il aimait à se taire, en voyant avec quel soin il mesurait ses paroles et calculait leur effet, avec quelle attention et quelle vigilance sur lui - même il conversait et traitait avec les hommes.
De ses grandes mortifications.
Frère Henri était dans la fleur de sa jeunesse , d'une nature vive, ardente et fortement portée aux plaisirs; il ressentait sans cesse les attaques et les combats de la chair, et pour la soumettre à l'esprit il inventa des pénitences si rigoureuses, si impossibles à imiter, qu'elles feront frémir le lecteur. D'abord il se revêtit d'un cilice et se ceignit d'une chaîne de fer qui lui déchirait le corps. Il la garda jusqu'à ce que la quantité de sang qu'il perdait l'obligeât à la quitter; mais pour la remplacer il se lit une espèce d'habit tissu de cordes dans lesquelles étaient cent cinquante pointes de fer si
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aiguës et si terribles , qirappliquées sur la chair , elles la perçaient et faisaient autant de douloureuses blessures. Ce vêtement, avec lequel il dormait la nuit, lui couvrait et lui serrait les côtés et une partie des reins et du corps.
On ne peut dire le supplice qu'il endurait en été lorsque, épuisé par le voyage, la prédication ou la lecture , il étendait sur son lit ce corps tout haletant, tout couvert de blessures et tout dévoré par les vers qui s'engendraient dans sa chair et s'y nourrissaient de ses sueurs et de son sang. Aussi pendant la nuit il se contractait, se repliait sur lui-même, et, vaincu par la douleur, il se tournait tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, comme un ver que le fer a blessé. Quelquefois il se trouvait dévoré d'une si grande quantité de ces animaux dégoûtants et affamés, qu'il lui semblait être au milieu d'une fourmilière, et dans ce tourment il disait avec raison : « 0 Dieu , que cette mort m'est amère ! si des « lions et des tigres me dévoraient, je mourrais sur-le- (( champ et d'un seul coup; mais avec ces vers qui me «rongent la chair et s'abreuvent de mon sang, je (( meurs à chaque minute sans pouvoir jamais mourir « entièrement. »
Sa constance fut admirable: l'été et ses chaleurs, l'hiver et ses longues nuits, la fatigue et la violence de la douleur ne purent jamais l'ébranler et lui faire abandonner ou adoucir la rigueur de ses pénitences. Pour se priver de tous les adoucissements qu'il aurait pu se donner en touchant aux endroits malades, il se fil une espèce de collier d'où pendaient deux courroies ou plutôt
deux anneaux de cuir où il plaçait ses mains et ses bras pendant la nuit , et qu'il fermait et serrait ensuite avec un cadenas. Par ce moyen , ses poignets étaient tellement liés et enchaînés au cou , qu'il ne pouvait se servir de ses mains et se secourir lui-même, sa cellule eût-elle été toute en flammes ; il passait ainsi la nuit , et c'était seulement lorsque paraissait le jour qu'il s'en délivrait en ouvrant le cadenas.
11 supporta ce martyre jusqu'à ce que ses mains , blessées par ces entraves , commencèrent à trembler et se paralyser; mais pour n'y rien perdre , il imagina deux gants grossiers comme ceux que prennent les paysans pour couper la vigne et les broussailles , et il les garnit de pointes de fer de telle manière qu'ils ressemblaient à des étrilles ou à des cardes. Il mettait ces gants la nuit , et si par hasard en dormant il voulait ôter son cilice , éloigner les pointes de fer et se soulager d'une manière quelconque , les vers, qu'il avait irrités par cet attouchement, le tourmentaient et le rongeaient plus que jamais. Souvent pendant son sommeil , en se grattant la poitrine et le corps, il se déchirait tant, qu'il semblait avoir passé par les griffes des ours. La chair de ses bras s'en allait en lambeaux , et tout son corps était rouge, sanglant et enflammé. Quand il était trop déchiré, et que les plaies couvraient les plaies, il se soignait pendant plusieurs jours ; mais bientôt il rouvrait ses blessures en les touchant et les déchirant avec ses gants terribles. Ces souffrances ou plutôt cet affreux martyre dura seize à dix-sept ans, c'est-à-dire jusqu'au moment où, la nature no pouvant résister davan-
tage, un ange Taverlil et Tassura que Dieu ne voulait pas qu'il continuât do semblables pénitences. Le Saint obéit aussitôt et jeta tous ses instruments dans la rivière.
Il porte pendant plusieurs années une croix garnie de pointes.
Notre Bienheureux jetait si touché de la Passion et delà mort de Jésus-Christ, son divin Maître, qu'il lui sembla n'avoir rien fait s'il n'imprimait pas sur son corps quelque signe sensible qui fut pour lui un souvenir continuel du supplice de la Croix. 11 se fit donc une croix de bois , longue d'une palme et large en proportion , sur laquelle il planta trente clous en honneur et reconnaissance de toutes les plaies que Jésus-Christ souffrit pour nous prouver son amour. 11 plaça cette croix sur ses épaules, de telle sorte que la pointe des clous appuyait sur ses omoplates, et il la porta ainsi nuit et jour pendant l'espace de huit ans; la dernière année il y ajouta au milieu sept pointes fortement rivées et tournées contre sa chair, de manière à la déchirer et à la mettre tout en sang, voulant honorer ainsi le cœur de Marie, blessé sur le Calvaire et déchiré par la cruelle mort de son Fils. Lorsqu'il commença à porter cette croix sur ses épaules nues, la violence du mal lui lit croire qu'il ne pourrait jamais tant souffrir, et il se mit à émousser et aplatir les clous avec un caillou ; mais il s'en repentit bientôt, et, tout honteux de son
peu de courage , il commença à refaire les pointes avec une lime. Cette croix, clouée sur sa chair et ses os, était comme un bourreau qui le torturait et le couvrait de blessures. Quand il marchait ou qu'il était couché, il lui semblait avoir un vêtement d'épines , et toutes les l'ois qu'on le touchait quelque part , il soutirait mille morts. Il n'employa pourtant qu'un moyen pour tempérer et adoucir l'excès de ses douleurs , ce l'ut d'écrire sur la croix qui les causait le doux nom de Jésus.
Comme si ces pénitences n'étaient point assez rigoureuses , il se donnait la discipline deux lois le jour, la première en méditant Jésus-Christ flagellé; la seconde en le contemplant mourant sur le Calvaire , et il reconmiençait encore lorsqu'il croyait avoir l'ait quelque faute en mangeant, en buvant ou en parlant. Enfin , il inventait tant de disciplines et d'instruments armés de balles, d'éperons et de pointes de fer, pour torturer son corps, que le récit en fait horreur , et qu'il paraît impossible qu'un homme puisse se traiter si durement. Un jour , se trouvant en public avec deux jeunes personnes , il leur serra la main sans aucune intention mauvaise ; mais , dès qu'il fut éloigné, il en eut un grand chagiin et crut avoir commis une faute qui méritait le plus grave châtiment. Se retirant aussitôt à l'écart, il se frappa contre la croix qu'il portait sur ses épaules, se jetant dessus avec une telle force que les clous lui entrèrent dans la chair et dans les os. Puis il se priva d'aller au Chapitre, oi^i les anges venaient assister à ses méditations, et il chercha à expier sa faute en demandant pardon à Dieu et aux saints , en se donnant la discipline
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et en se tVappant plus de trente fois contre sa croix comme nous venons de le dire.
Le Saint avait Tiiabitude de se retirer après matines dans la chapelltî du Chapitre , et là , seul , il se prosternait cent fois la face contre terre , embrassant le pavé et méditant cha(jue fois la Passion de Notre-Scigneur. En se baissant et en se relevant si souvent, il remuait dans sa chair les clous de sa croix et s'occasionnait des douleurs incroyables. Puis il se frappait avec des fouets garnis de fer et de molettes avec tant de force, cpie le fer en élaitaplati, et qu'un jour sa discipline s'étant brisée en trois morceaux , les molettes s'éj)arpillèrent au loin. Quand il voyait son corps si maltraité, il prenait compassion de lui-même; il demandait à Dieu avec larmes de vouloir bien lui pardonner ses péchés , et il cherchait à se consoler en pensant qu'il ressemblait à Jésus llagellé. Les religieux de son couvent, effrayés d'entendre les coups qu'il se donnait, cherchaient à l'arrêter; Henri cessait dès qu'il se voyait découvert ; mais il lavait alors ses blessures avec du vinaigre et du sel, et il trouvait, en paraissant ne rien faire, un remède plus douloureux qne ses blessures mêmes.
Le jour de Saint -Benoît, qui était l'anniversaire de sa naissance, il alla se cacher au sortir de table dans un lieu obscur et secret. Puis il se dépouilla de ses vêtements et commença à se donner une cruelle discipline. Mais en se frappant , il s'ouvrit une veine du bras gauche, d'où jaillit sur le plancher une grande quantité de sang. Son bras resta noir, enflé et paralysé. Il eut si grand'peur, qu'il ne savait que faire et qu'il cessa de
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se battre. 11 se passa alors une chose miraculeuse : une sainte religieuse, nommée Anne, qui était en oraison dans une ville éloignée, fut transportée en vision à l'endroit où le Saint se flagellait. Ayant vu les coups cruels qu'il se donnait , elle en eut compîission et avança le bras pour recevoir le coup qu'Henri se destinait. 11 lui sembla être frappée elle-même, si bien qu'au sortir de son extase elle vit son bras tout livide et tout noir, el elle le garda malade pendant quelque temps.
De la dureté de son lit.
Le lit sur lequel dormait frère Henri était d'une extrême dureté; il n'avait dans sa cellule ni matelas, ni couvertures, et ses meubles consistaient en une vieille porte sur laquelle il étendait une petite natte de jonc qui lui arrivait seulement aux genoux ; c'est là qu'il se reposait, ou plutôt qu'il se torturait. Au lieu d'un oreiller, il mettait à son chevet un sac plein de paille d'avoine, et il se couchait habillé comme il était pendant le jour; il ne quittait que ses chaussures. Aussi son repos était loin d'être une jouissance. Il portait des bas de crin tout hérissés, une chemise grossière et pesante, des caleçons garnis de pointes de fer; les clous de sa croix déchiraient ses épaules ; la dureté de son lit et de son oreiller brisait ses membres; ses bras étaient liés et ses mains recouvertes de fer. 11 était obligé de
doriiiir dans cet état , replié sur lui -même et immobile , parce que, s'il avait le malheur de remuer, il souffrait bien davantage de sa croix, et les clous qui perçaient ses os lui causaient des douleurs inexprimables. Aussi poussait -il alors vers le ciel de profonds soupirs et des cris déchirants. Pendant l'hiver, le froid rigoureux de son pays le faisait souffrir encore davantage. Ses pieds nus et découverts se crevassaient et se couvraient de tumeurs; ses jambes s'enflaient comme celles des hydropiques , ses cuisses étaient couvertes du sang qui tondjait de SCS flancs déchirés par les pointes de son cilice, son dos était lacéré par les clous de la croix , ses bras , ses mains étaient liés et tremblants; enfin tout son corps épuisé était brisé par la dureté de sa couche. Voilà le repos et le sommeil que notre Bienheureux s'accordait. 11 avait beau mourir de froid , il se tenait pendant la nuit, après les matines, plus d'une heure sur un marbre glacial , devant le maître-autel , et il supporta avec tant de constance les plus rigoureux hivers, que pendant l'espace de vingt-cinq ans il ne s'approcha jamais du feu. Jamais il ne se permit un mouvement qui pût alarmer la chasteté de son âme ou de son corps. H ne faisait qu'un repas très-frugal par jour, s'abstenant de poisson, de viande, d'œufs, et se contentant de pain , de légumes et de fruits. Il observa scrupuleusement son vœu de pauvreté, et ne voulut jamais recevoir ou toucher d'argent, qu'il en eût ou qu'il n'en eût pas la permission. Ses vêtements étaient très -pauvres , et nous avons dit quels étaient les meubles qui décoraient sa cellule.
Conimeiit notre Bienheureux souffrait le tourment de la soif.
Plus frère Henri se torturait par ces cruelles inorlifications, plus son âme désirait ardemment trouver quelques nouveaux moyens de souffrir davantage. Sachant que la soif est le plus terrible des supplices , il commença par diminuer ce qu'il buvait ordinairement, et se réduisit à une très-minime quantité de vin. Pour ne point outre-passer la mesure qu'il s'était fixée, il se procura une petite tasse qu'il portait toujours avec lui. Quand la soif devenait intolérable , il s'humectait la bouche avec quelques gouttes d'eau, comme le font les malades et les fiévreux. Mais augmentant peu à peu son abstinence , il finit par se priver entièrement de vin , et n'en but pendant longtemps que le jour de Pâques; il s'accordait un peu d'eau, et encore au dîner seulement. Celte mortification lui fut très-pénible, et il la pratiqua avec tant de sévérité, qu'il ne voulut jamais soulager sa soif en s'accordant quelques gouttes de plus. Dieu voulut bien le soutenir par sa grâce toute-puissante. Un jour qu'il levait les yeux vers le ciel, il entendit une voix d'en haut qui disait dans son cœur : « Rappelle-toi , « Henri , combien fut terrible ma soif lorsque j'étais « sur la Croix, dans les dernières angoisses de la mort. « Quoique je fusse le créateur de toutes les fontaines, « je n'ai pu obtenir alors pour me soulager que du fiel
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« et du vinaigre. Supporte encore avec pulieiice la soif « que tu éprouves , si tu veux suivre mes traces. »
Le Bienheureux, pour imiter Jésus- Christ et hii obéir, passa encore tout le jour sans boire , quoiqu'on tut au fort de l'été. Le soir , il ressentit une soif ardente ; son corps, affaibli et haletant, soupirait après un peu d'eau; ses lèvres se desséchaient à l'intérieur et à l'extérieur; sa langue s'entr'ouvrait, se crevassait, et sa soif devenait si violente , qu'au moment où on jette à rOilice de l'eau bénite sur les religieux, il ouvrait avidement la bouche pour en recueillir quelques gouttes. A souper , il (piitta la table sans toucher le vin qu'on servait, et au milieu des ardeurs qui le tourmentaient, il levait les yeux au ciel en disant: « Recevez, ô Père « céleste, ce vin en sacrilice , comme si c'était le sang « de mon cœur, et offrez-le à votre cher Fils altéré et « mourant sur la Croix. »
Quelquefois il s'arrêtait à la fontaine du couvent , et contemplait cette eau qui jaillissait claire et limpide et s'écoulait en mille ruisseaux; il gémissait et soupirait en sentant augmenter sa peine , et il disait à Dieu : « 0 « Bonté éternelle! que vos jugements sont cachés! je « suis près du lac de Constance et du Rhin ; je touche à « cette fontaine, et de toute cette eau il n'y en a pas « une goutte pour moi ! » 11 continua longtemps cette mortification, et jamais elle n'aurait été adoucie, si Dieu ne l'avait adoucie lui-même.
Le dimanche des Noces de Cana, frère Henri étant à table et ne pouvant rien manger à cause de la sécheresse de sa bouche, quitta le réfectoire des religieux, et
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allji se cacher dans sa cellule; là , vaincu par la violence de la soif, il pleura amèrement sur lui-même, et ne pouvant davantage supporter son supplice , il cria vers Dieu : « Seigneur tout- puissant, vous qui connaissez (( les peines et les douleurs de ceux qui vous servent, « prenez pitié de la soif qui me dévore , et voyez comme « je souffre sur cette terre. J'aurais pu me procurer tout « ce qui me fallait pour vivre , et me voilci réduit à un (( tel état de besoin et de misère, que je ne puis rien « prendre , pas même une petite goutte d'eau pour cal- « mer ma soif brûlante. » Au milieu de ses gémissements, il entendit une voix divine qui disait à son àme : a Du courage, frère Henri, cesse tes gémisse- « ments et ranime ton cœur et les forces : tu touches à « la fin de tes peines; voici venir les jours de joie et de « rafraîchissement. »
Frère Henri est consolé par notre Seigneur Jésus-Christ et par sa sainte Mère.
Dès la nuit suivante , frère Henri reçut les consolalions promises. Etant en oraison, il fut ravi en extase , et la vierge Marie lui apparut ayant à ses côtés son cher Fils sous la forme d'un enfant de sept ans. Cet enfant tenait à la main un petit vase rempli d'une eau céleste ; alors la vierge Marie prit des mains de son Fils le vase, et l'offrit à frère Henri en lui disant d'y boire;
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frère Henri le prit avec une sainte rtvidité, et y l)ut une li(|ueur d'une saveur , d'une douceur , trune vertu si grandes, que sa soif se calma, et qu'il se trouva, selon son désir, tout rafraîchi , tout consolé.
Le Saint, revenu à lui, conserva la plus vive reconnaissance d'une si grande grâce; il bénissait sans cesse Marie avec amour, et pensait à elle toutes les fois qu'il voyait une femme. Le jour suivant il en rencontra une dans la rue la plus sale de la ville, et il se mit aussitôt dans la boue pour la laisser passer par le seul endroit sec qu'il y avait. La fenuue remarqua cet acte d'humilité et lui dit: «Mon Père, que faites-vous! vous êtes « prêtre et religieux : pourquoi me céder le chemin à « moi qui ne suis qu'une pauvre femme? pourquoi me « traiter ainsi et me faire rougir de confusion ? » Frèie Henri répondit : << Ma sœur, j'ai l'habitude d'honorer « et de vénérer toutes les femmes parce qu'elles rap- « pellent à mon cœur la puissante Reine du ciel , la (( Mère de mon Dieu, envers qui j'ai tant d'obliga- « tions. » La femme leva les mains et les yeux au ciel en disant : « Je supplie cette puissante Reine que vous « honorez en nous autres femmes de vouloir bien , avant (t votre mort, vous favoriser de quelque grâce parti- « culière. »
Peu de temps après , frère Henri étant sorti du souper sans boire , revint à sa cellule tourmenté par la soif, comme à l'ordinaire ; la nuit , une femme belle et majestueuse lui apparut et lui dit : « Je suis la Vierge « Mère que tu aimes. C'est moi qui ai déjà soulagé ta « soif en t'abreuvant d'une liqueur céleste, et doré-
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« navant toutes les fois que tu souffriras ce tourment, « j'aurai compassion de toi et je te soulagerai. » Frère Henri s'écria : « Auguste Souveraine, je ne vois dans vos « mains ni tasse, ni vase d'eau ou devin, comment « soulagerez- vous ma soif? — Je te donnerai , répondit «la sainte Vierge, une liqueur salutaire ,. et cette « liqueur découlera du fond de mon cœur même. » Ces paroles troublèrent le Saint; et tout accablé de son indignité il tremblait et n'osait plus rien dire. Alors la sainte Vierge le consola avec bonté en ajoutant : « Puisque Jésus- Christ a bien voulu t'accorder les « douceurs de l'amour et se reposer dans ton âme pour « récompenser la sécheresse de cette soif dévorante que c( tu souffres pour lui , ne puis -je pas aussi te consoler « et te rafraîchir? Ce ne sera ni de l'eau , ni du vin que «je te verserai; mais de mon cœur s'épanchera dans « ton cœur une liqueur précieuse, une liqueur spiri- « tuelle d'une pureté incomparable et divine. » Alors le Saint goûta cet ineffable breuvage dont lui parlait Marie ; sa soif fut soulagée , et il lui resta dans la bouche un grain de manne d'un goût délicieux et d'une blancheur semblable à celle de la neige. Le bonheur qu'il éprouva le fil fondre en larmes, et son àme s'épuisait à remercier la sainte Vierge d'une si grande grâce.
Marie ne s'arrêta pas à cette faveur : la même nuit, elle apparut à un grand serviteur de Dieu et lui commanda d'aller trouver frère Henri et de lui dire de sa part : « Jadis, j'ai allaité saint Jean Chrysostome , lors- « qu'il était enfant, une fois qu'il priait devant une de « mes images; je l'ai pressé dans mes bras et je lui ai
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« permis de porter les lèvres à mon sein pour y savon- « rer mon lait virginal. Je fai fait la même grâce cette (( nuit, et pour gage de cette faveur, tout ce que tu « diras sera plus pur, plus fervent, et la foule accourra « pour l'entendre. » Le serviteur de Dieu répéta ces paroles de Marie au Bienheureux, qui s'écria en levant vers le ciel ses mains, ses yeux et son cœur: « Que « bénie soit cette source divine qui s'élance sans cesse u du sein de Dieu même ! Que bénie soit la Mère de c( toutes les grâces, qui a bien voulu accorder un si « grand bienfait à son indigne serviteur! » Le saint homme, son ami, ajouta: a Apprenez aussi que Jésus c( et Marie ont bien voulu me visiter et me parler de u votre tendresse et amour. La sainte Vierge avait à la « main une coupe remphe d'eau ; elle l'offrit à son fds « en le priant de la bénir. L'enfant Jésus la bénit, <( changea l'eau en vin , et dit : Jusqu'à présent , mon « serviteur s'est abstenu de vin et a souffert beaucoup de « la soif; à l'avenir, je veux qu'il boive du vin et qu'il « rétablisse ses forces épuisées. De plus , je veux avec « celle coupe pleine de mon sang le laver entièrement « pour guérir toutes ses plaies, le délivrer de ses croix « volontaires et en faire un homme selon mon cœur. » Frère Henri fut grandement consolé par la visite de cet ami , et se remit par obéissance à boire du vin comme il le faisait autrefois ; il était alors si abattu et si usé par les rigueurs continuelles de ses pénitences , qu'il ne lui restait réellement plus qu'à mourir. Dans l'impossibilité de supporter davantage ces mortifications excessives, il les abandonna , après les avoir pratiquées pendant vingt-
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deux ans, c'esl-à-dire depuis Tàge de dix-huit ans jusqu'à l'âge de quarante. Il y renonça parce que Dieu lui lit comprendre que toutes ses pénitences et ses combats contre ses sens et son corps, n'étaient point un grand progrès dans la perfection chrétienne, mais seulement un bon commencement, un acheminement vers la vertu, et qu'il fallait s'exercer d'une manière plus élevée , s'il voulait devenir parfait.
Comment le Bienheureux fut conduit par un ange à l'école d'une plus haute sagesse et d'une plus grande perfection.
Frère Henri se reposait donc de toutes ses souffrances corporelles, et souhaitait ardemment se conformer au bon plaisir de la volonté divine. Une nuit, après matines, étant assis dans sa cellule, il fut ravi en extase pendant qu'il méditait; il lui sembla voir venir à lui un ange sous la forme d'un ravissant jeune homme qui lui dit: « Frère Henri , il y a assez longtemps que tu étudies à « une petite école et que tu suis les basses classes; il « faut maintenant t'instruire à une école supérieure: « donne-moi la main , viens avec moi, et je te conduirai « à un maître d'une sagesse sublime. Ses leçons t'ap- « prendront une science divine qui éclairera ton esprit, « donnera une véritable paix à ton cœur, et te feraheu- « reusement achever ce que tu as si heureusement « commencé. » Le Saint se leva tout joyeux , et prit la main du jeune homme, qui parut le conduire dans un
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pays spirituel, et dans une maison inunense qui ressemblait à un couvent, et où demeuraient des hommes d'une intelligence merveilleuse. 11 fut introduit par Tange et reçu par tous avec une grande bonté. Le supérieur de cette réunion l'aperçut et lui dit avec un sourire: « Certainement ce nouvel arrivant deviendra un grand « maître dans la science que nous enseignons, pourvu « qu'il ait le courage et la constance de porter des « chaînes. »
Henri, ne comprenant pas ces paroles, se tourna vers l'ange et lui dit : « Quelle est cette académie, et que t( peut on y apprendre? » L'ange répondit : a La science « sublime de cette école est une abnégation parfaite de « soi-même, une résignation qui nous fait tellement « renoncer et mourir à notre volonté, que dans toutes (( les circonstances où Dieu nous met par lui-même , « par les créatures, par le malheur et la prospérité, « nous nous efforçons de conserver notre courage et « l'égalité de notre àme, en restant aussi indifférent « que le permet la faiblesse humaine, et en n'ayant a d'autre but (|ue celui de louer et d'honorer Dieu , (( comme Jésus-Christ a loué et honoré son Père cé- (( leste. » Ces choses plurent beaucoup à frère Henri , et il dit sur-le-champ qu'il voulait étudier avec ardeur, et vaincre toutes les difficultés pour apprendre à cette école une si haute sagesse. 11 commençait déjà à se fatiguer et à entreprendre beaucoup de choses, lorsque l'ange l'arrêta en lui disant: « Celte science demande un « esprit tranquille, et oblige à un grand calme. Moins « on travaille, plus on avance, parce que la propriété
« des actions empêche d'acquérir cette science, qui (( regarde uniquement l'honneur de Dieu. »
L'extase cessa , et frère Henri , revenu à lui , réfléchit et trouva que tout ce qu'il avait entendu était conforme à l'Évangile de Jésus-Christ. « Jette lesyeux sur toi-même, Henri , se disait-il; examine avec droiture l'intérieur de ton âme, et tu verras qu'avec toutes les afflictions et les pénitences que tu as choisies selon ta volonté , tu n'as encore rien fait, et que tout est à recommencer, parce que jamais tu n'as renoncé à toi-même ; parce que jamais lu ne t'es livré à la main de Dieu afin de souffrir pour son amour toutes les peines extérieures et intérieures qui peuvent t'attaqucr. Tu as toujours été comme un lièvre timide et peureux qui se cache dans un buisson et qui tremble, qui redoute la mort à la chute de la moindre feuille.
« Vois combien tu crains les persécutions des hommes, et tu es bouleversé quand tu rencontres des personnes qui te contredisent. Tu devrais te livrer volontairement aux injures et l'exposer à la mort , et tu prends la fuite; tu te caches au lieu d'aller au-devant du mal. Si on te loue , tu souris; la joie anime aussitôt ton cœur et ton visage. Si on te blâme, tu t'affliges , et tu laisses paraître ton chagrin , même à l'extérieur. 11 est donc bien nécessaire d'aller à une plus haute école de sagesse pour entrer dans la voie du Seigneur. Dieu éternel, s'écriait-il avec un profond soupir, comme je vois maintenant clairement la vérité! Hélas! hélas! quand mourrai-je à moi-même? quand m'abandonnerai je donc véritablement à Dieu? »
Comment frère Henri reçut d'un ange Tépée et les armes de chevalier.
Le bienheureux Henri avait, par Tordre de Dieu , renoncé à ses rigoureuses pénitences, qui avaient usé et presque détruit ses forces. Sa santé délabrée commençait à reprendre et à reverdir ; il pleurait de joie en se rappelant les cruelles et sanglantes chaînes qu'il avait portées pendant tant d'années , et il ne pensait pas aux maux qui pouvaient venir. « Soyez béni , mon Dieu, disait- il, voici l'hiver qui a passé, qui s'est éloigné: Jam hiems IransiU et récessif. Je vais maintenant vivre des jours tranquilles, sans combattre si durement; je calmerai ma soif avec l'eau et le vin , je coucherai sur un lit meilleur, et mon paisible sommeil ne sera pas troublé par toutes ces pointes de fer, qui souvent me faisaient soupirer après la mort comme après la fin de mon supplice. J'ai bien assez, j'ai même trop usé mes forces, je puis maintenant prendre du repos. »
Tout cela était le langage trompeur des sens, et il ne savait point encore ce que Dieu voulait faire de lui. Cette paix dura quelques semaines; mais un jour qu'il était assis dans sa cellule, et qu'il méditait sur ce texte de Job: u La vie de l'homme sur la terre est un combat (i), » il entra comme à l'ordinaire tout à coup en extase, et il vit
(1) Militia est vita hominis super terram. (Joh, vu, 1.)
un jeune homme qui portait une armure de chevalier, et qui l'en revêtit en disant : «Tu as assez combattu (( comme soldat, désormais Dieu veut que tu le serves « comme un généreux chevalier. » — Le Bienheureux regardait ces armes, et disait dans son étonnement: (( Que faites-vous de moi ? pourquoi ce changement et (( comment devenir chevalier? comment vais-je être (( chevalier, moi qui jouis maintenant du repos et de « la tranquillité? Je me soumets, puisque Dieu Tor- « donne ; mais ma noblesse me serait plus chère , si (( j'avais pu la gagner dans quelque glorieux combat. »
Le jeune homme lui répondit en souriant : « Ne te « tourmente pas de cela; les occasions de bien com- « battre ne te manqueront pas; les soldats de Jésusc( Christ ont à soutenir des guerres plus terribles , et à « remporter des victoires plus brillantes que les Hec- « tor, les Achille , les César, que tous les capitaines et « les héros que les poëtes et le paganisme ont tant « célébrés. Si tu crois que Dieu t'a déchargé de (es « pénitences pour que tu suives tranquillement ton « plaisir et tes aises, tu es dans une grande erreur. « Dieu t'a délivré non pas pour que tu sois ton maître, c( mais pour remplocer tes mortifications par des (( chaînes plus lourdes et plus douloureuses. »
Ces paroles ébranlèrent frère Henri et l'épouvantèrent. « Seigneur, dit-il à Dieu , à quoi me destinez- « vous donc? Je pensais avoir fini, et je n'ai pas com- « mencé. Vous voulez me faire souffrir et appesantir c( votre main sur moi. Serais-je le seul pécheur dans « le monde , le seul misérable indigne de consolation?
8/| MF 1)1 lUEMlEUnEUX
« Les autres seraient-ils justes et saints, puisque vous u les épargnez et que vous tournez contre moi toute « votre colère? Ne suffit-il pas de m'avoir accablé d'in- « firmités et de tentations pendant ma jeunesse , « d'avoir combattu de tant de manières ma cliair délite cate? il me semble pourtant, Seigneur, que vingt- (( deux ans de souffrance devraient vous satisfaire. — « Non , répondit le Seigneur, tu n'es point assez c( éprouve ; si tu veux que les cboses aillent bien pour « toi, il faut que tu sois tourmenté de mille façons, « et jusque dans les parties les plus intimes de ton « cœur. — Mais au moins , répliqua Suso, je vous prie (( en grâce d'être assez bon pour me découvrir quelles « sont les croix que vous me préparez. »
Le Seigneur répondit : « Lève les yeux au ciel , et
« si lu peux compter les étoiles, U\ sauras le nombre
(( des afflictions qui t'attendent; et de même que les
(( étoiles sont immenses et qu'elles paraissent petites
« aux yeux des bommes , de même les croix que tu
c( porteras paraîtront légères à ceux qui ne les connais-
(( sent point, tandis que tu sentiras combien elles sont
« dures et pesantes. — Seigneur, dit Suso , faites-les-
« moi connaître d'avance, pour que je puisse m'y
« préparer. » — Et Dieu répondit : « Il vaut mieux
« pour loi que tu les ignores , parce qu'elles te décou-
« rageraient. Pourtant je veux bien t'en découvrir trois
« parmi toutes celles que je te prépare.
« La première croix sera celle-ci: Autrefois tu te
« frappais de tes propres mains tant que tu voulais, et
« tu t'arrêtais quand tu avais pitié de toi-même. Main-
HEINHI SUSO. 85
(( tenant tu seras entre les mains des autres, tu seras « maltraité et frappé sans pouvoir te défendre. De plus « tu perdras l'estime et la considération de beaucoup , « et cela te sera plus pénible que cette croix pleine de (( clous qui déchirait ta chair et tes épaules. On te <( louait, on t'admirait dans tes mortifications volon- « taires; mais désormais, quand tu souffriras, tu seras « abaissé, méprisé et tourné en ridicule par tout le « monde.
« La seconde croix sera celle-ci : Quoique tu te sois « martyrisé par de nombreuses et cruelles tortures, tu « as conservé ton cœur d'homme et ta nature aimante; « tu jouis de l'affection de beaucoup de monde. Mais {( là où tu avais trouvé de la confiance , de l'estime et « de l'amour, tu rencontreras désormais une insigne « déloyauté ; tu seras tellement joué et accablé , que (( tu deviendras le chagrin et le désespoir du petit (( nombre qui te restera fidèle.
« Voici la troisiènje croix : Jusqu'à présent je t'ai ((. nourri comme un petit enfant du lait de ma divine « grâce, et cela avec tant d'abondance, que tu te sen- « tais souvent plongé dans un océan de délices. Désor- « mais je retirerai mes grâces et mes consolations ; je « te livrerai à la pauvreté, à l'aridité spirituelle; tu « seras abandonné de Dieu et des hommes, tourmenté « de toutes les manières par tes amis et tes ennemis , « et ce que tu rechercheras, ce que tu tenteras pour « te consoler et te soulager dans tes angoisses , tour- « nera toujours contre toi. »
Cette extase glaça Henri d'épouvante et le lit treni-
86 VIE DU BIEiMlEURLUX
bler (le tous ses membres. 11 se leva et se précipita par terre en étendant les bras en croix. 11 cria vers Dieu, le cœur tout déchiré et la voix pleine de lartnes , conjurant sa Bonté de vouloir, s'il était possible, lui épargner tant de misères; mais se soumettant humblement , s'il le fallait, à l'accomplissement de son éternelle volonté. Pendant qu'il était ainsi prosterné dans les soupirs et les pleurs, il entendit une voix qui lui disait intérieurement : « Aie bon courage, car je serai avec toi et je « te rendrai victorieux dans tous tes conibats. » Alors il se releva et se remit entièrement entre les mains de Dieu.
Quelque temps après, se tenant un matin dans sa cellule , toujours triste et préoccupé des peines qui l'attendaient, une voix lui dit : « Ouvre la fenêtre , regarde et « apprends. » il obéit et vit à l'entrée du couvent un chien qui avait dans sa gueule un mauvais morceau d'étoffe. L'animal jouait avec ce lambeau, le jetait en l'air, le reprenait, le mordait et le mettait en pièces avec ses pattes et ses ongles. A cette vue , frère Henri comprit toutes ses douleurs dans l'avenir; il tourna les yeux au ciel et gémit profondément. Alors une voix lui dit : « C'est ainsi que tu seras traité par la bouche et « les langues de tes frères. » Comme je ne puis éviter ces croix , pensa frère Henri , que mon âme se confie en Dieu et qu'elle souffre sans se plaindre comme ce morceau d'étoffe. 11 quitte la fenêtre et va à la porte du couvent ramasser le chiffon, qu'il conserva pendant plusieurs années; et lorsque dans ses peines il était tenté d'impatience, il le plaçait sous ses yeux en se rappelant
IJENRl SUSO. 87
le silence qu'avait gardé cet élre insensible entre les dents du chien; il rentrait en lui-même et portait patiemment sa croix sans parler et sans se plaindre.
Le Bienheureux se prépare dans la solitude à bien souffrir.
Les croix arrivèrent bientôt , et lorsque Henri était injurié par les siens et qu'il détournait la télé par dégoût et par indignation , il entendait au fond de son âme les reproches de Jésus-Christ , qui lui disait : « Ai-je dé- « tourné la tète quand les honmies m'injuriaient et me « crachaient au visage? » 11 se corrigeait alors, allait trouver ceux qui l'avaient maltraité et leur parlait avec douceur. Au commencement de ces épreuves , il s'adressait à Dieu et le suppliait de vouloir bien le délivrer.
Jésus-Christ, qui voulait l'instruire, lui apparut le jour de la Purification sous la forme d'un enfant, et le reprit ainsi : « Henri, tu n'as pas encore appris la véri- « table manière de souffrir. Quand , pour mon amour, « tu supportes une croix, ne pense pointa l'instant oii « tu la quitteras et où tu te reposeras , mais endure-la (( avec patience, supporte-la avec courage; qu'elle te « soit une expérience pour l'avenir , et que la constance « te prépare à en recevoir une autre lorsque celle-là « sera passée. La jeune fille qui, dans un champ, « cueille des roses pour sa parure ne se contente point « d'en prendre une seulement, mais elle retourne chez
88 VŒ DU BIENHEUREUX
« elle avec tout un bouquet. Ces croix font le mérite, « la beauté de ton âme. Ne crains pas que ce buisson « d'épines et de fleurs arrête les rayons de ma grâce; « à travers les ombres de ces branches, ma lumière « t'arriveraen si grande abondance, que tu pourras, au « sein même de l'affliction , convertir beaucoup de « pécheurs. »
Fortifié par les leçons d'en haut, frère Henri attendait avec résignation les croix que le Seigneur lui réservait. La solitude lui parut favorable à ces nouveaux combats; il résolut de fuir pendant dix ans la conversation de tous les hommes , et de vivre dans un entier isolement du monde. Au sortir de table , il courait s'enfermer dans son oratoire, n'allait jamais h la porte du couvent et ne sortait pas dans la ville pour voir et entretenir qui que ce fût. 11 s'imposait , quand il marchait, le recueillement et la retenue la plus grande , ne levant jamais les yeux et ne les laissant errer sur la terre qu'à la distance de quatre ou cinq pas. 11 fit peindre dans l'étroite cellule OLi il s'était emprisonné les images des saints Pères , avec quelques-unes de leurs maximes et de leurs pensées; mais à peine le peintre avait-il esquissé au charbon son ouvrage, qu'un mal très-grave lui vint aux yeux. Il eût été arrêté pendant plusieurs mois si le Bienheureux ne l'avait guéri sur-le-champ en touchant du doigt d'abord les images des saints Pères , puis les yeux de l'artiste.
C'est dans cette retraite, qu'il avait choisi pour conserver la paix , que commença précisément la guerre. Il y vécut dans de tels combats et de telles afflictions intérieures, qu'il n'avait pas un instant de repos, et
IJENIU SUSO. 89
qu'il semblait que Dieu eût permis à tous les démons de l'enfer de le tourmenter le jour et la nuit. Un matin , se sentant malade, il crut devoir aller dîner à l'infirmerie pour manger un peu de viande, dont il se privait ordinairement; il y alla, dîna et revint à son oratoire; mais voici qu'une troupe de démons se présentèrent à lui , et l'un d'eux se mit à déclamer ce texte de l'Ecriture : « Leur nourriture était encore dans leur bouche, et la « colère de Dieu descendit sur eux (1). » 11 ajouta : « Ce « religieux est digne de mort , et je serai son bourreau . » Il voulut le tuer; mais les autres démons ne s'entendirent pas sur les moyens de le faire souffrir davantage. Alors le démon qui en voulait au religieux lui dit : « Puisque je ne puis t'ôter la vie, je te torturerai avec « ce fer, et tu vas sentir autant de douleur et de tour- « menls que tu as eu de plaisir à manger de la viande. » Et lui mettant son fer dans la bouche , il lui déchira tellement les gencives, et lui causa un si grand mal de dents, que pendant trois jours il ne put absolument rien manger.
Comment Dieu instruisit le Bienheureux par l'exemple d'un jouteur.
Dans sa jeunesse, frère Henri désirait ardemment plaire à Dieu et mener une vie sainte, mais sans fatigue
(1) Adhuc esccB eurum erantin ore ipsoruni, et ira Dei ascendit super eus. (Ps, uxvii, 30.)
90 VIE DU lilENHEUniaX
et sans duii leurs. Dieu lui lit coiiipiciRlrc sou erreur par le uioiule lui-même. Un jour qu'il allait prêcher, il monta sur un bateau pour traverser le lac de Constance. Parmi les passagers se trouvait un jeune homme richement vôtu. Frère Henri l'aborda et lui demanda qui il était et ce qu'il faisait. Le jeune homme lui répondit qu'il était maître d'escrime et de joute, et qu'il apprenait aux nobles et aux chevaliers ajouter et à combattre corps à corps. Ces joutes se faisaient devant les dames, et le vainqueur obtenait de la plus belle un anneau d'or pour récompense. Le serviteur de Dieu lui demandant quelcjnes autres détails , il ajouta : « Pour obtenir cet (( anneau d'or, il faut combattre sans jamais faiblir, « supporter de nond)reuses blessures , et recevoir les « couj)s de ses rivaux avec sang-froid , générosité et « courage. Il ne suflit pas de connnencer, il faut souci tenir le conibat jusqu'à la tin et montrer toujours aux ((■ dames un visage joyeux , serait-il tout couvert de « sang. Celui qui se plaint devient la risée de tous les « spectateurs. »
Alors le serviteur de Dieu quitta le jeune homme et médita ces paroles pendant toute la nuit. Cet exemple le renq)lissait de confusion , et il disait en soupirant et en gémissant : « 0 Dieu! quelle leçon je reçois ! cescheva- « tiers, ces hommes du monde , pour plaire à une « femme, pour en obtenir une frivole récompense, a s'exposent à tant de fatigues , à tant de dangers î ne « serait-il pas plus juste que nous , serviteurs de Dieu, « nous supportions avec courage les peines les plus a dures pour gagner une éternité de jouissance! Sei-
HE Mil SUSO. 91
(( gncur, vous avez bien voulu nie compter au nombre « des soldats de votre sacrée milice. Divine Sagesse, « Miroir d'éternelle clarté, Image de Dieu même. Fleur « de beauté, Dame la plus gracieuse et la plus aimable, « vous qui régnez au ciel , oh ! si je pouvais obtenir de « vous un anneau de chastes liançailles , comme je « supporterais volontiers tout ce qu'il vous plairait « d'ordonner ! » Ces pensées faisaient couler ses larmes , et le remplissaient d'ardeur.
Lorsqu'il fut arrivé au lieu de sa prédication , Dieu lui envoya de telles douleurs, qu'il tomba presque dans le désespoir. Ses amis étaient touchés de son état, et il oubliait déjà l'exemple des jouteurs et les résolutions qu'il avait prises; son esprit bouleversé se laissait aller à l'impatience. Pourquoi Dieu , disait-il , me traite-t-il ainsi! Le jour suivant, comme il priait au matin , son cœur entendit ces paroles : « Henri , où est donc ton humeur « guerrière et ta valeur? Serais-tu un soldat inu- « tile et poltron, un vrai chevalier de théâtre? Tu es « joyeux dans la prospérité, mais quand le malheur « arrive tout est perdu, et tu te laisses abattre comme « une femme. Est-ce ainsi que tu veux acquérir de la « divine Sagesse l'anneau de son amour? — Mais, « Seigneur, répondait le Bienheureux, je puis bien f( m'abandonner à vous et souffrir pendant quelque « temps; mais les croix ne me laissent aucun relâche. « — Mais aussi , l'anneau de gloire que je destine à mes « braves est un bien éternel. — Je le sais bien , et je me « repens de mon péché: puis-je cependant, au milieu « de mes afflictions, m'empècher de pleurer et de gémir?
i)'i VIE DU BIENHEUREUX
« — 0 honte, ô bassesse de senliincnls, tu veux donc « le montrer faible comme une Teunne ! Que diront dans « le ciel tous les saints, qui te regardent? ne vois-tu pas « que tu vas devenir la liible de cette noble assemblée , « de tous les grands du paradis? Allons, essuie tes « larmes, montre un cœur et un visage contents; et « que Dieu , que les anges et les hommes ne te voient « jamais pleurer au sujet de tes croix. »
Le Bienheureux secoua son chagrin, la sérénité et le sourire reparurent sur son visage ; il remercia Dieu de ses aflliclions, et prit la résolution de ne se jamais laisser abattre dans ses épreuves.
De.^ croix et de^ tentations iiitoricures de notre Bienheureux.
Ainsi qu'il lui avait été annoncé, les croix qu'il eut à supporter d'abord Turent intérieures et très-pénibles. Les trois plus pesantes furent celles-ci : 1" une tentation continuelle contre la Foi et les principaux mystères. Plus il cherchait à la combattre par l'élude , et plus il en était tourmenté. Cette affliction dura neuf ans ; on ne saurait dire les larmes qu'elle lui lit répandre pour obtenir le secours du Ciel. Mais enfin Dieu eut conq)assion de lui , le déHvra et lui accorda une croyance claire et surnaturelle de tous les mystères de la Foi. 2' Une tristesse profonde qui pendant huit ans pesa sur son àme comme une lourde montagne. 3" Une tentation de désespoir.
ÎIE^JR1 SUSO. 93
Le démon lui persuadait qu'il était réprouvé dans les décrets éternels, et qu'il aurait beau faire, toutes les bonnes actions imaginables ne pourraient le sauver de la damnation.
S'il se mettait en prière , s'il allait ta l'église ou s'il assistait au chœur, les mêmes pensées désespérantes le poursuivaient, et toujours le démon le tourmentait en lui criant ; « Malheureux, à quoi te sert donc ce que tu (( fais pour le ciel , puisque tu es déjà maudit et que tu (( mourras maudit? Comment veux-tu lutter contre un « décret du Tout - Puissant? pourquoi chercher à te « racheter de l'enfer? Souviens-toi que tu t'es rendu « dès le commencement coupable du crime de simonie, « puisque tu es venu dans le couvent par intérêt et dans « l'espérance de posséder des biens temporels. Ne sais- « tu pas que les choses saintes , et surtout la vie monas- « tique, demandent d'autres pensées? Avec un si crimi- « nel commencement , peux-tu prétendre à une bonne « fin? Sois donc mieux avisé ; car c'est une grande folie (( de faire le bien inutilement, et de supporter tant de « fatigues pour n'en tirer aucun fruit. »
Frère Henri souffrit cette tentation pendant dix ans , et son âme en fut tellement accablée, qu'il s'écriailparfois en gémissant : « Malheureux que je suis! que faire? « où me réfugier? Si j'abandonne le cloître et si je « retourne dans le monde , je suis damné ; si je reste « ici, je ne me sauverai pas davantage. Mon Dieu, c( mon Dieu ! fut-il jamais créature plus à plaindre que « moi ! Pourquoi suis-je né , si je dois être toujours « malheureux? oui , malheureux dans le temps et mal-
9/t VIK DU BIENTIRUKEUX
u heureux clans réternilé! » Il soupirait ainsi, il gémissait, il frappait sa poitrine. Dans son doute et son désespoir, il ne trouva aucune consolation jusqu'au moment où il se décida à découvrir son état à Eckard, théologien d'une grande sainteté , qui le calma par ses conseils et le délivra enfin de cet enfer qu'il avait enduré pendant tant d'années.
11 ne convenait pas que cette lampe brûlât toujours dans l'obscurité, et que frère Henri vécût ainsi dans le silence et la solitude. Dieu lui fit connaître sa volonté par plusieurs révélations, et l'envoya travailler dans le monde au rachat des âmes. Il rencontra dans sa mission des croix sans mesure et sans nombre; mais aussi ses prédications gagnèrent à Dieu des Ames innombrables, comme l'apprit d'en haut une sainte religieuse qui était sa fille spirituelle. Elle vit frère Henri sur une montagne où il célébrait la messe. Il était entouré d'une grande foule qu'il avait convertie, et il priait pour ce peuple avec tant de puissance, qu'aucun ne devait être damné. Une autre fois elle le vit couronné de roses blanches et de roses rouges, et Dieu lui révéla que frère Henri, son serviteur, était arrivé à une haute sainteté par sa pureté intérieure et par les croix excessives qu'il lui avait envoyées pour en faire une image vivante de son Fils crucifié. Ainsi, fallait-il considérer comme des faveurs delà grâce divine les occasions continuelles de souffrir, les travaux, les persécutions, les calomnies, les mépris, les faux témoignages de tout le monde, les infamies, et le danger de mort auquel il avait été toujours arraché. Le diadème d'or dont on orne la tête des saints figure
lIEMll SUSO. 95
la béatitude éternelle dont ils jouissent dans le ciel , tandis que la couronne de roses rouges que portait frère Henri représentait la grandeur de ses afflictions et le mérite de ses peines. Frère Henri fut délivré de ses travaux, et, pour le consoler dans ses douleurs. Dieu lui accordait des rapports continuels avec les anges, qui s'entretenaient familièrement avec lui, le fortifiaient et l'encourageaient d'une façon merveilleuse.
De quelques-unes des persécutions que souffrit le Bienheureux.
Dès que le Bienheureux eut quitté la solitude pour travailler au salut des âmes, les persécutions des hommes vinrent Tassaillir en toutes sortes de manières cl d'occasions. Un soir qu'il était agenouillé dans une petite chapelle, devant un crucifix en grande vénération parmi le peuple à cause des nombreux miracles qu'il avait opérés, il y fut aperçu seul et à une heure avancée, par une petite fille de sept ans. Lorsqu'il eut fini sa prière, il se retira à l'hôtellerie; mais, la nuit, des voleurs forcèrent la porte de la chapelle et la dépouillèrent entièment. Le matin , la nouvelle s'en répandit dans toute la ville et y causa une indignation générale. Le gardien de la chapelle chercha le voleur, et la petite fille qui avait vu la veille frère Henri devant le crucifix l'accusa du sacrilège. Malgré le peu de crédit qu'aurait dû trouver ce témoignage, on y crut, et tout le monde se déclara
96 VIE DU RIKMIEUREUX
contre le serviteur de Dieu. Le peuple, qui se laisse toujours guider plutôt par la passion que par la raison, ne chercha point à examiner la vérité et à obtenir l'aveu du coupable, mais ne s'occupa que du genre de mort qu'on devait lui infliger, chacun s'érigeant en juge et prononçant sur le châtiment que méritait un si grand crime.
Quand le Bienheureux apprit que l'effervescence du peuple se tournait contre hii , il fut si affligé de se voir sur le point de perdre à la fois la vie et l'honneur, qu'il se plaignit à Dieu d'une accusation si infâme et si calomnieuse. « Seigneur, s'écria-t-il , si vous m'envoyez des « souffrances , je les recevrai avec joie : mais pourquoi « voulez-vous que je perde Thonneur et la réputation? « Comment pourrai-jc vous servir et travailler au salut « des âmes si je suis déshonoré et regardé comme un « voleur? J'aurais le courage de supporter toute autre (( affliction , mais celle-ci est trop forte pour mon âme. » Après cette prière, il se décida à se cacher dans celte ville jusqu'à ce que la tranquillité fut revenue. Dieu vint à son secours, et le délivra heureusement de cette calomnie.
Frère Henri quitta ce lieu , et alla dans une ville voisine où cette accusation de vol s'était déjà répandue. C'était pendant le carême, et il arriva qu'un crucifix de marbre versa du sang par le côté. Ce mimcle attirait un grand concours de peuple. Le Saint y alla , s'approcha du crucifix, recueillit du sang sur son doigt, et appela les assistants en témoignage de ce qui s'était passé, sans décider si c'était une chose surnaturelle ou feinte. On
commença à douter dans la ville au sujet de ce sang qui découlait du marbre; les opinions se partagèrent, et on finit par dire que ce religieux s'était coupé le doigt avec lequel il avait touché le crucifix , pour obtenir de l'argent et des aumônes. On l'accusa de supercherie , et les magistrats de la ville ordonnèrent qu'on le cherchât et qu'on l'emprisonnât pour avoir si indignement trompé le peuple. Frère Henri fut forcé de prendre la fuite , et le sénat lança contre lui une sentence qui promettait une forte somme à qui le livrerait mort ou vivant, et il ne fut en sûreté que lorsqu'il eut quitté le territoire de la ville.
On ne saurait dire tous les jugements téméraires et injustes que le peuple portait contre lui partout où il allait; si quelqu'un moins précipité ou mieux informé prenait sa défense et le disait innocent, tout le monde se soulevait avec tant d'acharnement, qu'on était forcé de se taire ou de laisser croire à la calomnie. Sans cesse frère Henri était soumis à de nouveaux outrages. Une personne respectable qui savait combien ces mauvais traitements étaient injustes , et qui se sentait émue de compassion, l'engageait à se justifier près du sénat, et à obtenir des attestations légales de son innocence avec lesquelles il pût sauver son honneur. Frère Henri répondit : « Si je ne recevais pas de Dieu d'autres croix «que celle-ci, peut-être pourrais-je me défendre « avec des lettres du sénat; mais j'en reçois de semu blablesen si grand nombre, que je ne veux faire autre « chose qu'obéir et souffrir. Je remets ma cause entre a les mains de Dieu sans résister ni me défendre.»
98 VIE DU BlÈNHEUnEtJX
Des larmes qu'il répand pour ramener une sœur perdue.
Le Bienheureux avait une sœur religieuse dans un monastère; elle oublia le saint état qu'elle avait choisi et les promesses qu'elle avait faites. Elle négligea Dieu pour se livrer aux amitiés mondaines, qui conduisent toujours à la perte de l'honneur et de l'àme. C'est ce qui arriva à cette malheureuse : elle tomba dans le péché, et en arriva au point de laisser le cloître et l'babit religieux pour prendre la fuite. Quand frère Henri apprit la conduite de sa sœur, il en futsi aflligé, que la douleur le mit hors de lui-même ; il allait à travers le couvent, la figure bouleversée et méconnaissable; il tachait de savoir où elle s'était réfugiée, et comme il n'apprenait rien de certain , il s'adressait aux autres religieux pour avoir leurs conseils; mais tous le repoussaient et le fuyaient. Alors se recueillant en Dieu : «Voici c( bien une autre croix , se disait- il : vois comme tout « le monde te fuit; mais ne perds pas courage, il sulhl « que Dieu t' écoute. Offre -lui cette perte de ton bon - « neur et de ta réputation , foule aux pieds toute honte (( humaine , prends des informations, et tâche de sauver « cette âme qui se perd ; affronte pour elle tous les pré- * « cipices , et parcours s'il le faut le monde entier. »
Ayant enfin découvert où elle s'était réfugiée, il se mit en route le jour de la fête de sainte Agnès. C'était
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alors l'hiver; les chemins étaient remplis de boue et tout rompus par les pluies: aussi, le voyage fut pénible, et il tomba dans un fossé ; mais l'amour de sa sœur lui faisait braver toutes les peines et les fatigues; il trouva enfin dans une hôtellerie celle qu'il cherchait. Lorsqu'il la vit sans voile et avec le costume d'une femme de mauvaise vie, et qu'il l'eut abordée, il tomba en défaillance a ses pieds; et quand il fut revenu à lui, il versa un déluge de larmes , poussa des gémissements, des cris déchirants. « Mon Dieu, mon Dieu, disait-il, « pourquoi m'avez-vous abandonné? » Puis la voix lui manquait, la chaleur et la vie le quittaient encore; et quand il revenait à lui, il embrassait sa sœur en lui disant : « Ma fille, ma sœur, dans quel état vous trouvez- « vous! dans quel abîme épouvantable êtes-vous tom- « bée! 0 Agnès , ô vierge si pure, que le jour de votre « fête m'est douloureux éternel! » Et il tomba encore évanoui, pâle et mourant.
Quand la sœur d'Henri vit ses larmes , ses évanouissements , entendit ses cris lamentables, elle fut changée et se jeta aux pieds du Saint en criant : « Mon maître , « mon père ! ô jour fatal de ma naissance , pourquoi ai-je « vu la lumière, puisque je devais perdre mon Dieu, « ma virginité, mon honneur; puisque je devais vous « causer tant d'angoisses? Hélas! puissé-je expier sans « cesse ma faute et mourir de confusion et de douleur! c< Comme je suis maintenant misérable et odieuse au « ciel et à la terre ! Oui , j'ai perdu ma réputation et la « vôtre , j'ai déchiré votre came , je ne pourrai jamais « me dire votre sœur. Mon père, vous qui êtes l'ami
(( (le Dieu, au nom de son amour , pardonnez -moi et « remettez-moi dans mon premier chemin ! »
Frère Henri, un peu consolé par ces paroles , répondit : « Ma fille , la joie de mes premières années, venez , « pressez mon cœur sur votre cœur et ressuscitez-le, car « vous l'avez tué ; laissez - moi baigner votre visage de « mes larmes , et pleurer ma pauvre sœur. Oh ! qu'elle (( est grande, qu'elle est pénible la perte que nous avons « faite de Dieu, de l'âme et de la réputation ! Miséri- « cordieux Jésus, de quel coup ai -je été frappé ! Mais (( ne pleurons plus, puisque votre ame est retrouvée. « Oui, venez, ma fdle-aimée, aujourd'hui je recouvre « une sœur chérie, et je vous pardonne vos égarements (( avec la douceur et la miséricorde que je réclame moice même de Dieu à l'heure de ma mort. Non -seulece ment j'oublie toutes les peines elles fatigues endurées ce pour vous, maisje veux encore prendre sur moi toutes c( les dettes que le péché vous a fait contracter envers ce Dieu; je ne cesserai jamais de vous aider à y satisee faire, et je vous défendrai encore auprès de tous les ce hommes. » La sœur repentante se remit entre les mains de son frère, qui la plaça dans un couvent plus sévère; elle y vécut saintement jusqu'à sa mort. Frère Henri se consola et rendit grâces à Dieu; ce car pour ceux qui l'aiment , tout devient un bien (i). »
(1) Qiioniam diligentibus Deum , omnia cooperaiitur in bomim. (Rom,, VIII, 28.)
XXÏX
Frère Henri est accusé d'avoir empoisonné les fontaines.
Un jour frère Henri ayant quitté le couvent pour une affaire dont il était chargé , arriva dans un lieu où étaient réunis un grand nombre de marchands à Toccasion d'une foire. Le bruit courait alors que les Juifs empoisonnaient toutes les eaux de l'Europe. Le compagnon du Saint, qui l'avait quitté un instant, fut soupçonné, pour quelques paroles indifférentes ou pour quelques raisons frivoles, d'être de-leur complot. On l'entraîna sur-le-champ , et comme il cherchait à se défendre en disant que pareil projet ne s'était jamais offert à son esprit , et qu'il était seulement venu pour accompagner frère Henri , qui était chargé d'une affaire importante, on l'emprisonna et on tâcha d'arrêter le religieux dont il parlait , dans la persuasion que c'était là le principal coupable. Le peuple se répandit dans les places et dans les rues en criant : « Mort , mort au traître ! Cherchons-le et tuons -le ! » Chacun courait oi^i il espérait le trouver, rompant les portes, bouleversant les maisons, ouvrant les meubles, défaisant les lits, entrant partout sans rien épargner. Quelques personnes de la ville qui connaissaient le Saint rendirent témoignage de ses vertus, et protestèrent que ce religieux était si bon , qu'il lui eût été impossible de songer seulement à un crime si abominable ; mais leurs discours firent peu
d'impression sur cette foule égarée, qui n'écoutait que le premier bruit et ne songeait qu'à saisir le prétendu coupable. Frère Henri, ne voyant pas revenir son compagnon , demanda simplement où il était, et quand il sut qu'il était en prison, il ne craignit pas le danger qu'il pouvait y avoir pour lui-même, et fît tant auprès du gouverneur, qu'il obtint sa délivrance malgré tous les obstacles.
Mais à peine était- il sorti de chez le gouverneur , qu'une grande fermentation s'éleva parmi le peuple; on chargeait frère Henri de malédictions et d'imprécations, on tâchait de le découvrir pour le jeter dans le Rhin. Au milieu du pressant danger qui le menaçait, lui et son compagnon , le Bienheureux ne savait quel parti prendre. Il résolut de fuir secrètement pour laisser calmer le tumulte, et de se retirer dans une ville voisine ; mais personne ne voulut le recevoir et le cacher. Alors il alla se réfugier dans la haie d'un jardin , et là , à travers les épines, il levait vers le ciel ses yeux encore plus remplis de sang que de larmes. « 0 Père d'étei- « nelle bonté, disait-il , que faites-vous? comment ne « secourez-vous pas votre malheureuse créature, lors- (( qu'elle se trouve dans de telles angoisses? Miséricor- « dieux Seigneur, m'avez -vous donc tant oublié? Mon « Père, qui êtes si tendre et si bon , je vous en conjure, « secourez -moi dans cette extrétnité; mon cœur se c( meurt de crainte; je perds tout espoir, et pour rem- « [)lir le vœu féroce de cette populace , il ne me reste (( plus qu'à être noyé , ou brûlé , ou percé d'une lance « et abandonné aux corbeaux. Oui , je vous recom-
HENHI SUSO. 103
(( mande mon àme désolée. Que votre tendresse s'a- « larme enfin de la mort cruelle qui me menace : « hélas! ceux qui me cherchent pour me tuer ne sont « pas loin . «
Dieu n'abandonne jamais réellement ses serviteurs; un prêtre qui passait par le jardin aperçut le Bienheureux et entendit ses plaintes déchirantes; il le retira du buisson , l'arracha des mains de la populace, le conduisit dans sa maison et le garda toute la nuit. Le lendemain frère Henri partit avant l'aurore , et échappa ainsi à la mort qui le menaçait.
Comment le Bienheureux convertit un assassin et court de grands dangers.
Frère Henri revenait de Flandre par l'Allemagne et côtoyait le Rhin, lorsqu'un soir il arriva dans un bois. Il était seul ; son compagnon , plus jeune que lui , avait pris les devants et l'attendait plus loin. En avançant dans le bois, il aperçut une belle jeune femme et un homme terrible , ayant une grande épée à son côté et une lance sur ses épaules. Frère Henri trembla à cette vue, parce qu'il savait que cet endroit était infesté de voleurs et d'assassins. Aussi forçait-il le pas pour fuir cette mauvaise rencontre ; mais la jeune femme le rejoignit et lui dit : « Mon Père , je vous connais , et je vous (( conjure par l'ardeur que vous avez de sauver les âmes, «de vouloir bien entendre ma confession.» Le Bien-
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heureux la confessa, mais en tremblant pour sa vie, surtout quand sa pénitente lui dit: « Mon Père, ayez « compassion de mon malheur ; cet homme est un « assassin de grande route, qui tue, dépouille tous les « voyageurs et ne vit que de brigandages. Il m'a trom- « pée, il m'a enlevée de la maison de mon père, il m'a « emmenée de force et m'a contrainte d'être sa femme: « voyez dans quel malheur je me trouve.» Sa confession étant terminée, elle alla parler en secret au voleur et lui persuada de se confesser.
Frère Henri trembla de tous ses membres et crut sa mort certaine en voyant le brigand venir à lui tout armé : fuir était impossible, crier était inutile. Mais ayant appris de sa femme que ce religieux était un saint et que ceux qui se confessaient à lui feraient une bonne mort , le brigand pria frère Henri de vouloir bien le confesser. Celui-ci y consentit; ils se retirèrent sur la lisière du bois et sur les bords du Rhin. Parmi ses péchés, le voleur raconta que, peu de jours avant, il avait rencontré dans le même chemin un prêtre vénérable , qu'il avait feint de vouloir se confesser , mais qu'après avoir dit quelques péchés il lui avait percé le cœur et la gorge de sa lance, qu'il l'avait tué, dépouillé, puis jeté dans le fleuve. Frère Henri crut entendre sa sentence de mort , et quand le voleur eut fmi , il tomba par terre de frayeur, et, les yeux fixés sur l'épéede l'assassin, il se recommanda à Dieu et attendit le nouveau crime de son terrible pénitent. Mais le voleur avait été tellement touché des paroles du Bienheureux , qu'au lieu de le tuer il le releva, le rassura, se recommanda à ses
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prières, l'accompagna avec sa femme jusqu'à l'extrémité de la forêt , et le laissa s'éloigner sans lui faire aucun mal. Frère Henri pria Dieu avec tant de ferveur, que le brigand se convertit plus tard , et le saint confesseur reçut dans une vision l'assurance qu'il était sauvé. En revenant un jour de prêcher à Strasbourg, notre Bienheureux tomba dans Peau avec un traité spirituel qu'il avait composé ; sa vie était en grand danger et le courant l'emjwrtait avec une force irrésistible , lorsqu'un jeune homme de Strasbourg arriva et vit le péril de Suso. Il se déshabille sur-le-champ, se jette à la nage et sauve le livre et son auteur. Mais il courut pendant l'hiver un bien plus grand danger; il voyageait alors par obéissance dans une voiture et côtoyait un lac profond, grossi par des pluies abondantes; le cocher négligent laissa les chevaux trop s'approcher du bord, et la voiture versa dans le lac. Le Bienheureux tomba dessous, et les chevaux l'entraînèrent jusqu'à un moulin où quelqu'un le secourut et le retira avec beaucoup de peine et d'efforts. Frère Henri , tout mouillé et tout glacé par la rigueur de la saison , ne découvrit au loin aucun endroit pour se sécher, et fut obligé de continuer sa route quoique ses vêtements gelassent sur lui. il arriva enfin à un faubourg où il frappa de porte en porte en demandant un gîte pour l'amour de Dieu; mais on le chassa partout , et il fut obligé de s'éloigner. 11 tomba par terre mourant de froid , et il se mit à gémir vers Dieu en disant: « Ne valait -il pas mieux , Seigneur , périr dans l'eau? Que vais -je maintenant devenir, si les personnes de ce bourg me rebutent? Du moins ne
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m'abandonnez pas, vous qui êtes mon guide.» — Ces plaintes furent entendues d'un pauvre paysan qui passait par le chemin. Ce brave homme le voyant pleurer ainsi au milieu des hissons de la mort , eut compassion de lui, le prit et le conduisit à sa demeure, oii il le réchauffa toute la nuit et lui prodigua tous les soins possibles.
Dieu accorde à notre Bienheureux un peu de repos.
Dieu réglait ainsi les peines de son serviteur, lui accordant le remède comme il voulait et quand il voulait, mais ne l'abandonnant jamais entièrement. Pour l'ordinaire, un péril en précédait toujoursun autre , et une aftliction était la préparation à une afïliction plus grande encore. Frère Henri était si accoutumé aux croix, qu'il s'étonnait quand Dieu lui accordait quelque trêve , et il répondit à des religieuses qu'il visitait et qui lui demandaient comment allaient ses affaires: «11 me semble «qu'elles vont mal et que Dieu m'oublie, puisque « voilà un mois tout entier que je n'ai rien souffert , et « que je n'ai été lésé ni dans ma personne , ni dans « mon corps, ni dans mon honneur et ma réputation. « C'est vraiment là une chose extraordinaire. »
A peine avait- il dit ces paroles qu'un frère de son Ordre arriva pour l'avertir qu'un seigneur d'un lieu qu'il nommait le cherchait tout en fureur et voulait le tuer. 11 avait juré devant lui de le frapper partout où
il le rencontrerait, et beaucoup de parents ou amis de ce jeune seigneur avaient fait le même serment; et cela, parce qu'une de ses filles avait embrassé avec d'autres les exercices spirituels de la vie contemplative, et qu'il avait persuadé à une jeune mariée de ne regarder son mari qu'avec une grande retenue et à travers un voile. Le religieux ajoutait que ce seigneur et ses amis étaient persuadés que toutes les personnes qui fréquentaient frère Henri se perdaient et se corrompaient. En entendant ces choses, le Bienheureux leva les mains au ciel, rendit grâces à Dieu, et quitta tout joyeux le couvent. Dieu se souvenait de lui, puisque la calomnie des hommes le poursuivait avec tant d'acharnement, et que leur ingratitude seule le payait des services qu'il leur avait rendus.
Frère Henri se plaint à Dieu de tes aillictions.
A cette époque si féconde en afflictions , frère Henri se sentit une fois si malade et si ftiible, qu'il alla chercher quelques secours à l'infirmerie. Il prit à table la dernière place et s'y tint humble et silencieux suivant sa coutume. Mais là, comme ailleurs, il trouva l'occasion d'exercer sa patience; car ceux qui servaient l'accablèrent de mépris, d'outrages, et joignirent même les mauvais traitements aux injures. Cette épreuve était dure, et le pauvre Henri ne put retenir ses larmes.
«Miséricordieux Jésus, s'écria-l-il du fond de son « cœur, n'est-ce point assez de rn'accabler de peines le « jour et la nuit? pourquoi changer encore en liel amer « le peu de nourriture que je veux prendre? »
Il ne put supporter son afïliction et quitta précipitamment la table pour aller se cacher dans son oratoire, où il se plaignit amoureusement à Dieu. « 0 mon doux « Maître, lui dit- il , vous qui ctes le père de tous les « hommes , jetez les yeux sur votre pauvre serviteur, « et veuillez, je vous en prie , vous expliquer avec moi. « Je sais bien que votre souveraine Majesté n'a envers « moi ni grandes ni petites obligations; mais il me (( semble que votre Bonté infinie doit consoler les âmes « adligées, et que vous ne vous offenserez pas, si un « cœur accablé et abandonné espère en votre grâce et « vous adresse ses plaintes. Seigneur, vous connaissez « toutes choses, et je puis invoquer votre témoignage: (( comment vous ai -je servi? N'ai -je point commencé « dès le sein de ma mère à montrer un cœur tendre et (( sensible? Ai -je jamais pu voir un de mes frères dans (( TafTIiction sans être ému jusqu'au fond de moice même? Comment aurais -je donc pu contrister volon- (( tairement quelqu'un? Ceux avec qui j'ai vécu le « savent bien; jamais je n'ai mal pensé de personne, « jamais je n'ai mal interprété les actions des autres; je « les ai toujours excusées au contraire , et lorsque je (( n'ai pu le faire et en dire du bien , j'ai gardé le « silence et je me suis éloigné.
« Quand j'ai su que quelqu'un avait été blessé dans (( son honneur, non -seulement j'en ai eu compassion.
« mais encore je me suis fait son ami pour qu'il re- « couvrât facilement l'estime qu'il avait perdue. Ne c( m'a t- on pas appelé le père assuré des malheureux, « l'ardent ami des amis de Dieu ? Tous les affligés qui « sesontadressés à moi m'ont quitté joyeux et consolés; « car je pleure avec ceux qui pleurent , je mêle mes « gémissements à leurs gémissements, je les reçois tous « avec une tendresse de mère , et je parviens toujours à « leur rendre la joie et la tranquillité. Quand quel- « qu'un m'a offensé, je lui ai pardonné sur-le-champ, (( comme s'il n'avait pas eu l'intention de le faire. « Mais pourquoi parler des hommes , puisque je n'ai « jamais pu voir un animal même, un agneau, un inc( secte souffrir sans en être véritablement ému, et sans « vous demander à vous, mon Dieu, qui êtes tout- « puissant, de vouloir bien le soulager? Oui , tout être « vivant a trouvé en moi un sentiment de tendresse et « d'amour. Comment donc, miséricordieux Jésus, per- « mettez -vous si souvent que je sois méprisé, injurié, « outragé par ceux qui m'entourent? Voyez, Seigneur, « mon affliction , et consolez-moi, puisque vous le « pouvez. »
Lorsque frère Henri eut ainsi soulagé son cœur dans le sein de son Dieu , la paix revint , et il entendit en luimême ces paroles célestes: a Henri, les plaintes que c< tu m'adresses sont bien puériles, et ce n'est pas éton- « nant , car tu n'as jamais bien médité les paroles et « les actions de Jésus-Christ, ton Sauveur. 11 ne suffit « point à Dieu que tu aies un cœur tendre et sensible , « c'est le courage et la perfection qu'il te demande ; ce
« n'est pas assez que tu souffres avec résignation les « offenses , il veut encore que tu meures véritablement « à toi-même, et que, quand tu auras été injurié, tu « ne te couches jamais sans avoir été trouver celui qui (( t'a offensé , pour fléchir sa colère et calmer sa dureté « par la douceur de tes paroles, la sérénité de ton «visage, et par tes manières tendres et affectueuses. « Cette conduite humble et patiente désarme la haine, « la fureur, et rien ne peut arrêter son triomphe. C'est « là l'éternelle voie de perfection enseignée par Jésus- <( Christ, lorsqu'il dit à ses disciples: Voici que je vous <( envoie conmie des agneaux au milieu des loups. »
Frère Henri fit un retour sur lui- même et médita cette doctrine céleste. 11 éprouva d'abord beaucoup de peine, d'ennui et de répugnance à la suivre; mais il se fit violence et finit par s'y soumettre entièrement. L'occasion de la mettre en pratique ne tarda pas à se présenter. Un laïque l'outragea contre toute raison. Frère Henri supporta toutes ses injures et garda le silence; mais dès qu'il fut seul , il se repentit de n'avoir point fait ce qui lui avait été ordonné. Le soir il attendit le laïque à la porte , se jeta à ses pieds, et le conjura humblement de vouloir lui pardonner pour l'amour de Dieu tout ce qui l'avait irrité contre lui. Le laïque, vaincu par tant d'humilité, se repentit de sa conduite, et h son tour lui demanda pardon en pleurant. Depuis, il triompha toujours ainsi de ses ennemis etde ses détracteurs, en employant contre eux des paroles affectueuses, un visage tranquille et les actes d'une humilité profonde.
HENRI StlSO. 1H
XXXIU
Le nombre et la pesanteur de ses croix le réduisent àrextrémité.
Souvent il arriva que notre Bienheureux, dans le cours de ses afflictions, se réveillait pendant la nuit tout rempli d'une terreur extraordinaire et inexplicable. Il commençait alors le psaume : Deus, Deusmeus, respiceinme: a Mon Dieu, mon Dieu, jetez les yeux sur moi : » parole que Jésus-Christ lui-même prononça sans doute sur la croix , quand il se vil abandonné de son Père et des hommes. Il achevait le psaume sans pouvoir calmer son effroi , et il comprenait que Dieu lui préparait de nouvelles et rudes épreuves. « 0 mon Jésus, « disait -il devant le crucifix , de quelle croix , de quel c< supplice suis-je menacé? Venez h mon aide, etappli- « quez-moi les mérites de votre mort sainte et inno- « cente ! » Et les croix arrivaient bientôt , non pas une à une, mais par torrents; et on ne saurait les raconter, parce qu'elles surpassent l'imagination et tout ce qu'avait déjà souffert le Bienheureux; il suffit de dire qu'il faillit y succomber.
Il était alors éloigné du couvent, étendu sur un lit , comme privé de vie, près de rendre le dernier soupir, et si pâle, si insensible, qu'un de ses amis ne sentant en lui aucune chaleur et aucun mouvement, croyait qu'il n'existait plus et le pleurait en disant : « 0 mon (( Dieu , le voilà donc éteint ce cœur si parfait, ce cœur
c( qui VOUS aimait avec tant d'ardeur, et qui vous a « sagné des âmes en si srand nombre ! Poui
tiuoi n a-
qu
« vcz-vous pas prolongé cette vie pour votre gloire et (( pour le bonheur des hommes?»
Frère Henri , au milieu de son anéantissement extatique, se sentant défaillir, et sur le point d'expirer, s'adressait à Dieu , et lui recommandait son âme par ces paroles suppliantes : « Eternelle Vérité, abîme iné- (( puisable et impénétrable à toute créature, voici votre « pauvre serviteur à l'agonie. Mon dernier soupir est « une prière, et je vous adore , Dieu tout -puissant, « qui connaissez tous nos secrets et que personne ne « peut tromper; vous connaissez seul l'état de mon 0 âme et ce qu'il y a entre vous et moi. Par moi - même « je n'ai qu'à implorer les trésors de votre miséricorde. c( Père plein de clémence et de tendresse , je me repens « amèrement des fautes que ma volonté a commises « contre votre Vérité suprême. Lavez mes erreurs dans « votre Sang précieux, rappelez -vous combien je l'ai «aimé, combien je l'ai exalté. Et vous, très -chaste « Marie , tendez- moi une main secourable et accueillez « mon âme avec douceur, puisque , après Dieu , vous « êtes ma joie , ma force et mon unique espérance. « 0 ma maîtresse et ma mère, je remets mon esprit « entre vos mains : 0 domina et mate?' mea, in ma- « nus tuas commendo spirilum meiim. Et vous, grands c( saints que j'ai affectionnés d'une façon toute spéciale, « saint Nicolas, mon protecteur, intercédez pour moi « dans ce dernier passage. Esprits bienheureux , anges « purs, vous qui si souvent m'avez visité et consolé dans
« mes afflictions, voici le moment de m'assister, et de « me défendre contre les assauts terribles de mes ence nemis.
« Je vous rends mille actions de grâces , ô Jésus , de « mourir l'esprit tranquille avec toute ma connais- « sance, dans l'union de la foi catholique, sans douter « et sans craindre. C'est de bien grand cœur que je c( pardonne à tous ceux qui m'ont ofTensé, comme vous « avez pardonné à vos bourreaux sur la Croix. Que votre « très-saint Corps, que j'ai reçu aujourd'hui en disant « la messe malgré mon indignité, me soit un viatique « et me conduise à la douce contemplation de votre « visage. Je vous recommande mes enfants spirituels « avec les sentiments que vous avez eus en recomman- « dant vos disciples à votre Père. Oui , maintenant je « vais abandonner les créatures et me plonger tout (( entier dans le sein de votre Divinité, dans la source « de mon salut éternel. » Après cette prière, le Bienheureux resta immobile et sans vie. Mais Dieu, qui l'avait réduit en cet état pour glorifier sa miséricorde dans son serviteur, le ranima, le guérit, le fortifia et lui rendit le courage , la force et une nouvelle existence.
Frère Henri invite tous les affligés à souffrir avec joie.
Notre Seigneur, qui voulait accroître les mérites du Bienheureux par toutes les épreuves, lui apprit dans une vision comment il devait bénir Dieu et rapporter à
lill VIE DU BIENHEUREUX
sa gloire toutes ses croix, qui, semblables à des épines cruelles, lui décbiraient l'âme et le corps. Aussi, il disait : « Seigneur, dans mes prédications et dans mes M écrits, j'ai toujours loué et publié votre Grandeur; je a vous ai célébré pour tout ce que j'ai trouvé de bon et (( de beau dans vos créatures. Maintenant je veux en- (( tonner un nouveau cantique que vous m'avez appris « au milieu de mes afflictions.
« Oui , je le désire de toutes les forces de mon âme, « puissent toutes les croix et les peines que j'ai souf- « ferles dans ma vie , puissent les douleurs , les cha- « grins de tous les bommcs , les souffrances des blessés, « des malades , les gémissements des affligés , les larmes « des malheureux , les mépris et les outrages des opu primés, les besoins des veuves, des orphelins, la « soif ardente et la faim de tous les nécessiteux; puisce sent le sang versé par tous les martyrs, les mortifi- « cations et les rudes pénitences de vos amis, les « douleurs , les afflictions secrètes et publiques que les « justes ont souffertes dans leur âme , leur corps et leurs « biens, au sein des honneurs, de l'adversité ou de la c< gloire; puisse enfin tout ce qu'on a souffert et tout « ce qu'on souffrira dans le monde être à la louange et « à la gloire de notre Seigneur Jésus-Christ dans tous (( les siècles des siècles ! Je veux suppléer tous ces affli- « gés qui n'ont point su profiter de leurs afflictions et « reconnaître votre bonté par leur résignation et leurs « actions de grâces ; et je vous prie d'agréer leurs (( peines, afin qu'elles glorifient votre Fils unique et ce qu'elles les soulagent dans la vie ou dans la moi t.
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« Pauvres affligés qui êtes attachés à la Croix avec a moi , écoutez bien, je vous en conjure : Jésus-Christ « notre grand modèle , n'a pas eu dans cette vie un « seul jour joyeux , sans cesse il a souffert pour nous; c( ne devons-nous pas supporter nos afflictions avec « allégresse , puisque par elles nous avons le bonheur (( de lui ressembler? N'entendez-vous pas ces douces « paroles: « Mes enfants, réjouissez-vous, et dans vos « peines fixez vos yeux et votre esprit sur moi. Mon « origine était céleste, et pourtant j'ai vécu pauvre et « dépouillé dans ce monde ; j'étais délicat, et j'ai u beaucoup souffert. Je quittais des joies infinies, et « je n'ai connu parmi vous que les douleurs et la « Croix. »
(( Allons donc, soldats courageux et invincibles, « revêtez-vous de force et d'ardeur. Quelqu'un hési- « terait-il à porter sa croix à la suite de son chef vica torieux? C'est une faveur inappréciable que de pou- ((. voir vivre comme Jésus-Christ, et si nous étions libres « de choisir , dans le chemin qui mène à la gloire , les « épines ou les fleurs, il faudrait préférer les épines. « Quel amant ne désire point ressembler à ce qu'il « aime? Assemblez -vous donc, affligés, opprimés, « malheureux, vous tous qui souffrez dans le monde , « venez former une couronne à notre Sauveur. Ou- « vrons tous ensemble nos cœurs desséchés à cette « source vive de toutes grâces, comme une terre altérée « s'entr'ouvre pour recevoir du Ciel les trésors de la « pluie: notre aridité, nos désolations, nos douleurs, « nos croix nous feront entrer dans les plaies de Jésus ^
« notre sang nous méritera son sang précieux , qui lave « et purifie toutes les âmes souffrantes. »
XXXY
Quelles sont les grâces que Dieu accorde à ses amis affligés.
Frère Henri fut si bien consolé par la divine Sagesse, qu'il supporta depuis ses peines avec une véritable joie. « Si quelqu'un , disait-il, souffre quelques peines, je « le plains beaucoup; car pour moi, je puis dire qu'il « me semble n'avoir pas souffert en ce monde; j'ignore « vraiment ce que c'est qu'une croix, qu'une affliction, « tandis que je connais bien la joie et le bonheur. « Il s'adressa un jour à Dieu et le supplia de vouloir lui révéler les grâces qu'il répandait en cette vie sur les affligés, et Dieu lui répondit dans une vision : « Mes « amis que j'afflige vivent dans l'allégresse et suppor- « tent tout pour mon amour avec un généreux courage, « parce qu'ils savent bien que leur patience aura son c( jour de triomphe et que leur récompense sera d'un (( prix infini. N'est-il pas juste que ceux qui souffrent « beaucoup et qui sont sans cesse malheureux au milieu « du monde, deviennent les délices de mon cœur et « vivent dans un océan de grâces , au sein d'une joie « spirituelle inaltérable?
« Apprends donc que tous mes serviteurs qui sont fi morts et ressuscites avec moi jouissent surtout de a trois grâces particulières. La première est la permis-
« sion de désirer et demander tout ce qu'ils veulent « dans le ciel et sur la terre : j'accorde tout à leur in- « tercession. La seconde est une paix intérieure etdéli- « cieuse que ne peuvent leur ravir ni les anges ni les « hommes, ni aucune créature. La troisième est une « abondance de douceurs et de caresses divines que je « leur prodigue intérieurement , de sorte qu'ils sont une « même chose avec moi. Sans cesse ils vivent en moi, et « njoi je vis en eux. Ainsi, pour ce moment d'affliction « si court et si passager, l'amour qui me lie à l'âme qui « souffre ne s'éteindra jamais ; il commence dans celle « vie et dure dans l'autre éternellement. »
Le bienheureux Suso désira savoi r de la divine Sagesse comment les serviteurs de Dieu souffrent et ne sentent pas pour ainsi dire leurs souffrances. Dieu lui répondit dans la même vision : « Il faut d'abord que mon servi- « leur aime la mortification et l'abnégation , et qu'il « meure entièrement à lui et à toutes les créatures. Ce « degré de perfection est bien rare , mais celui qui y est « arrivé s'élève rapidement à Dieu et se transforme (( tellement en sa première origine , qu'il ne songe à « lui et aux autres créatures qu'en Dieu seulement; « cela fait naître en son âme un amour et une vive « jouissance des œuvres de Dieu, comme si Dieu n'avait « rien fait dans ce monde , mais qu'il lui eût abandonné « sa puissance pour tout créer lui-même. L'amour « et la joie font régner l'âme sur les œuvres de Dieu « comme si elles étaient les siennes, et dès lors elle peut « désirer et obtenir tout ce qu'elle veut, puisqu'elle « s'est approprié le ciel, la terre et toutes choses. Est-
(( il étonnant alors que les afflictions et les croix ne « l'impressionnent point comme elles impressionnent « ceux dont le désir formel est de ne pas souffrir ?
<( Les saints ne sont pas plus que les autres liommcs « insensibles à la douleur; elle a même plus de prise « sur eux, car le plus souvent de longues pénitences (( ont épuisé leurs forces. Mais leur âme est à l'abri de (( toute atteinte, puisqu'elle ne recberche et n'aime que « la Croix. Aussi, rien au deliors ne dénote l'impatience. « Jamais le moindre geste, la moindre parole contraire « à la résignation et à la douceur. Leur corps souffre, « mais leur âme s'enivre de Dieu et savoure dans (( l'extase un bonbeur ineffable. Comment, au sein de « cette essence divine dans laquelle ils sont tout trans- « formés, pouvoir ressentir la tristesse et la douleur? (( L'amour qui les anime fait qu'ils ne peuvent plus « prendre la douleur pour une douleur, l'affliction pour « une affliction; ils ne connaissent en Dieu qu'une « paix profonde et inaltérable: et tout cela vient de ce « qu'ils ont embaîné et détruit leur volonté propre pour « s'appliquer avec une immense ardeur à accomplir la « volonté de Dieu. Son bon plaisir leur est si clier, que « toutes les peines et les afflictions leur deviennent « délicieuses, et qu'ils ne peuvent alors désirer et vou- « loir autre chose.
« Il ne faut pas croire pourtant qu'il est défendu aux « saints de demander à Dieu d'adoucir leurs souffrances (( et de les délivrer du mal. Dieu lui-même a voulu « qu'ils le demandent dans leurs prières. Mais ils ne a le font que dans les limites d'une entière soumis-
« sion de leur jugement et de leur volonté à la divine
« Providence; ils ne s'y opposent jamais, parce qu'ils
« savent que les croix viennent d'un père sur la bonté
« duquel ils peuvent se reposer; et puisque Dieu est
« un bien essentiellement pins intime et plus présenta
« sa créature que la créature ne l'est à elle-même , il
(( leur est impossible d'agir contre sa volonté, ne fùt-
« ce qu'un instant.
« D'ailleurs, ne connaissent-ils pas mieux que pcr-
« sonne les tourments inévitables qui attendent ceux
« qui s'opposent à la volonté divine et veulent la faire
« plier à leurs caprices? Ceux-là ne goûteront que la
« paix des damnés et seront à jamais rongés d'un
« sombre désespoir, tandis que ceux qui se sont dé-
« pouillés de leur volonté propre jouissent d'une paix
(( continuelle et inaltérable dans la prospérité comme
« dans le malheur. Dieu , qui habite en eux, y fait ce
« qu'il lui plaît et les gouverne en toutes choses. Com-
(( ment une croix peut-elle être dure et pesante , si dans
« cette croix même ils voient Dieu , ils trouvent Dieu ,
u ils se réjouissent du bon plaisir de Dieu , sans rcs-
« sentir la moindre opposition de leur volonté? Aussi
« toutes les délices du ciel les inondent, et leur vie
(( intérieure est une fête éternelle. »
Des fruits admirables que produisaient les prédications du Bienheureux.
Les Pères de TOrdre de Saint-Dominique connaissant Téminente sagesse, la grande vertu de frère Henri et la grâce toute particulière qu'il avait pour convertir et sauver les âmes, s'empressaient de l'envoyer dans les différentes villes et contrées de l'Allemagne pour qu'il consacrât son talentà l'édification des peuples. Le Bienheureux remplit sa mission avec tant de zèle et de sagesse, qu'il devint bientôt le plus célèbre prédicateur de son temps. Ses paroles célestes triomphaient de tous les cœurs, les arrachaient à l'amour du siècle, et faisaient embrasser une vie exemplaire à ceux même qui étaient souillés des vices les plus honteux ; le démon , qui se voyait arracher toutes ses conquêtes, entrait en fureur, et suscitait une foule d'obstacles au Bienheureux.
Une sainte religieuse nommée Anne , que dirigeait frère Henri, le vit dans une extase, tout entouré d'une multitude de démons qui criaient en rugissant: « Moine « maudit! allons, que faut- il lui faire? Unissons-nous, « foulons-le aux pieds, jetons-nous sur lui et mas- « sacrons-le. » Et ils juraient au milieu de leurs blasphèmes de se venger et de le tourmenter dans son corps, dans son honneur, dans sa réputation , par toutes sortes de moyens et de violences. Quand frère Henri eut appris cette conjuration de l'enfer, il craignit une nou-
velle épreuve et se retira dans sa chapelle, dont il fit neuf fois le tour en priant et en invoquant le secours des neuf chœurs des anges contre tant d'ennemis cruels qui en voulaient à son honneur et à sa vie. Les anges lui apparurent et lui dirent pour le consoler : « Ne crains « rien , Henri , parce que le Seigneur est avec toi et ne « t'abandonnera point au moment du péril. Poursuis « ton entreprise, et rappelle lésâmes à la vérité et à la « vertu.» Le Saint, consolé, consacra de nouveau toutes ses forces à exhorter, à prêcher, à confesser ; et Là où se trouvait une âme perdue, il y courait aussitôt pour la conquérir.
Prêchant une fois dans un monastère , il rencontra un prêtre et une religieuse qui , sous des prétextes spirituels , avaient entre eux une dangereuse amitié. Le démon les abusant, ils ne croyaient faire aucun mal, parce que leurs rapports avaient un but religieux. Leur aveuglement était si profond , qu'ils voyaient dans leur intimité une chose sainte et divine. Le Bienheureux, interrogé si la conscience pouvait permettre ces rapports, répondit que non , et prouva que les amitiés des religieux et des religieuses ont toujours une fin déplorable et ne sont que des pièges de l'enfer. Il fit comprendre que les raisons fondées sur des apparences de vertu étaient mauvaises et contraires à l'esprit de Dieu et du christianisme. Alors cette amitié cessa, le prêtre et la religieuse changèrent de conduite , évitèrent toute espèce de rapports , et le démon rugit comme un lion déchaîné, appelant à lui tout l'enfer pour se venger d'avoir ainsi perdu sa peine.
Frère Henri alla aussi visiter un homme qui ne s'était point confessé depuis dix-huit ans, et il le pressa avec tant d'instance et de larmes, que ce pécheur finit par se repentir; mais avec une contrition si parfaite, qu'il se confessa en versant un torrent de larmes, et qu'il mourut peu de temps après comme un saint. Une autre fois il convertit douze femmes de mauvaise vie. Cette conversion lui attira beaucoup de peines et de dangers; et (încore ces malheureuses furent tellement poursuivies par leurs corrupteurs, que dix retombèrent dans leur péché , et que deux seulement persévérèrent dans le bien. Les pays où il prêchait étant livrés au libertinage , beaucoup de dames et même beaucoup de religieuses s'y abandonnaient. Elles gémissaient de ne trouver personne pour confesser leurs fautes secrètes et soulager leur conscience; mais dès qu'elles apprirent l'arrivée du Bienheureux , elles coururent à lui, sachant combien il était doux , compatissant , et avec quel amour et quelle charité il s'occupait du salut des âmes. Frère Henri les accueillit avec bonté. Il pressentit bien pourtant que cette démarche pourrait nuire à sa réputation, et qu'il lui serait difficile d'éviter les mauvais propos du peuple, toujours prêt à calomnier les religieux qui sont en contact avec le monde.
Une dame d'une haute naissance qui était malheureusement tombée dans le péché, s'en était repentie amèrement , mais sans l'avouer à un confesseur ; elle pleurait dans le secret de son âme , et se recommandait à la sainte Vierge, qui daigna lui apparaître et lui ordonner d'aller se confesser à frère Henri. Cette dame
répondit qu'elle ne le connaissait pas; alors la sainte Vierge ouvrit son manteau et lui dit : « C'est ce reli- « gieux que tu vois sous mon manteau ; regarde-le, et « tu le reconnaîtras. Je l'aime et je le protège ; adresse- « toi à lui , car il est le père des malheureux, et il te « consolera. » Cette dame ayant pris des informations, alla trouver frère Henri , et le reconnut pour le religieux de sa vision. Notre Saint l'écouta, la confessa et la rendit à sa première vertu.
D'une grande épreuve qu'eut à supporter le Bienheureux.
Frère Henri ne cessa point d'être en butte à la calomnie que l'enfer soulevait contre lui. Un jour qu'il était en extase, il se sentit comme forcé de chanter la messe des martyrs, quoique ce ne fût pas le temps , et il entonna l'introït : Multœ trihulaliones jastorum : « Les « tribulations des justes sont innombrables. » 11 comprit que Dieu lui préparait une épreuve cruelle et un nouveau martyre. La tristesse et l'accablement le saisirent , et le cœur tout agité il s'écriait : « 0 mon Jésus, « mes croix ne sont donc pas finies ! » Son imagination le torturait sans cesse par la pensée de peines menaçantes; ses jours s'écoulaient dans l'amertume la plus profonde , quoiqu'il ignorât encore le supplice que Dieu lui destinait. Voici enfin ce qui lui arriva.
Parmi les personnes qu'il avait ramenées à Dieu se
12/1 VIE DU BIEÎNHEUREUX
trouvait une femme de Satan , impie et débauchée, mais habile etdissimulée. Elle trompa le Saint pendant longtemps. Henri , croyant qu'elle était sincèrement dans le chemin de la vertu, non-seulement lui servait de directeur, mais encore s'intéressait à elle et fournissait à tous ses besoins, dans la sainte pensée qu'il la fixerait par Va davantage dans le bien. Cette femme avait eu un fils, que par intérêt et pour sauver l'honneur d'un homme , elle voulait attribuer à un autre. Le Saint s'y opposa comme il le devait, mais ne l'abandonna point pour cela. Plus tard , ayant découvert qu'elle vivait dans le dérèglement comme par le passé , il l'abandonna peu à peu , ne s'occupa plus de ses affaires et ne fournit plus à ses besoins. Alors cette méchante femme entra dans une grande colère, et menaça frère Henri de se venger s'il ne réparait le tort qu'il lui faisait en cessant ses aumônes, et de le couvrir de honte lui et tout son Ordre en soutenant qu'il était le père de son enfant.
Le Saint fut effrayé , et ne sut d'abord quel parti prendre ; mais il se décida à abandonner entièrement cette femme , et à remettre entre les mains de Dieu le soin de son honneur et de sa réputation. Aussitôt ce monstre, que le démon semblait animer et conduire , alla publier dans tous les couvents et par toute la ville qu'elle avait eu un enfant de frère Henri. Cette infâme calomnie occasionna un grand scandale. Le serviteur de Dieu fut si sensible à ce coup, qu'il en pensa mourir de douleur ; il n'osa plus paraître en public et se retira dans la solitude , où il priait sans cesse avec larmes. « Voici donc , Seigneur, disait-il , voici le moment
« terrible, voici mon dernier jour. Comment sera-t-il
« possible que je supporte cette honte qui me torture
c( et me déchire l'âme? et pourquoi ne suis-je pas mort
« avant d'être ainsi déshonoré aux yeux du monde?
« Tendre et miséricordieux Jésus, vous savez avec quel
« ardent amour j'ai toujours honoré votre saint nom ,
« avec quel zèle j'ai cherché dans mes prédications
« à le faire aimer et louer en tout lieu. Comment per-
« mettez-vous que le mien subisse un tel affront? que va
« dire l'Ordre auquel j'ai l'honneur d'appartenir? Mon
« cœur éprouve une angoisse insupportable et ne peut
« arrêter ses gémissements. Et mes amis, mes enfants
« spirituels, qui m'ont toujours cru sage et vertueux ,
« tous vont s'éloigner de moi comme d'un fourbe et
« d'un corrupteur. Tous ceux qui me rencontreront
« fuiront en me méprisant et m'insultant. »
Pendant qu'il se désolait ainsi, une femme vint le trouver et lui dit : « Ne vous affligez pas , mon Père ; je
« vais prendre cet enfant , je le tuerai ou je l'enterrerai
« vivant; et dès qu'il aura disparu, on ne parlera plus
« de vous, et j'aurai sauvé votre réputation. — Dieu me
« préserve, répondit frère Henri, de faire périr un
« innocent pour sauver mon honneur! — Mais si vous
,« ne voulez pas qu'il périsse , laissez-moi l'emporter
« demain matin , je le déposerai dans l'égUse avec les
« enfants trouvés : on ne me verra pas, et il sera impos-
« sible de le reconnaître. — Non, je ne le veux pas
« davantage. — Mais vous allez vous nuire en mettant
0 contre vous les apparences, et vous verrez s'accréditer
« le mensonge de la mère. — J'ai confiance en Dieu,
c( et j'espère qu'il m'aidera à nourrir cet enfant. Donu nez-le-moi, je veux le voir. »
Quand il l'eut pris entre ses bras , l'enfant lui sourit. Le Bienheureux , l'embrassant et le pressant sur son cœur, disait: « Pauvre petit enfant, ta cruelle mère (( t'abandonne, et Dieu veut que je te serve de père; a je suis heureux de lui obéir, et je te reçois non pas « des hommes, car je suis innocent, mais des mains de u Dieu même. Oui, tu seras l'enfant de Dieu et le mien, (( devrais-tu m'occasionner mille tourments. Le Sei- « gncur te bénira , les anges te protégeront. Le même « pain nous servira, et je te ferai tout le bien possible c( pour l'honneur et la gloire de Dieu. » Dès ce jour il ht pourvoir aux besoins de cet enfant, qu'il retira à sa mère. Cette femme, surprise de tant de sainteté, rougit de honte et disparut.
Cependant la calomnie se propageait. Un des parents du Bienheureux vint le trouver et lui déclara qu'il voulait se venger de cette femme , la tuer et jeter son corps à la rivière. « Oh! ne le faites pas, répondit Henri , et « qu'on ne fasse jamais mal à personne à cause de moi. « Une telle action serait odieuse et barbare. Laissez- « moi souffrir et obéir à Dieu en tout ce qu'il ordonne. « J'ai remis cette affaire entre ses mains, et je me confie (( à son secours. » Il voulut au milieu de cette affliction aller visiter deux amis intimes dans l'espérance d'en recevoir quelque consolation. Mais cette visite eut un tout autre résultat; car l'un d'eux l'accabla d'injures, lui reprocha sa faute, et le chassa en lui disant de ne jamais reparaître devant lui. « Mon cher frère.
« lui dit Henri, si Dieu avait permis que vous fussiez « tombé dans le malheur que j'éprouve , je serais bien « vite accouru pour vous aider à en sortir: et vous , au a lieu de me consoler, vous m'accablez de vos injures « et de vos mépris. » L'autre ami lui dit : « Sortez d'ici « et que je ne vous voie jamais. Non-seulement vous « êtes perdu , mais encore vos sermons ne seront plus c( écoutés, vos livres même et vos écrits seront rejelés et « brûlés. » Le Saint répliqua : « Dieu me fait espérer « que mes livres et mes écrits seront un jour plus « aimés et plus recherchés que jamais. »
La seule chose qui le consolait dans son malheur élait de penser que les bruits publics n'étaient point parvenus à son Ordre. Dieu lui ôta même cette espèce d'adoucissement , car le Général de son Ordre et le Provincial de l'Allemagne vinrent dans le pays où demeurait la méchante femme qui l'avait déshonoré. Le Bienheureux souffrit beaucoup quand il l'apprit, car il pensa que celle qui l'avait calomnié partout ne l'épargnerait point auprès de ses supérieurs, et qu'il serait perdu à tout jamais dans leur esprit. Le démon le tenta alors de désespoir et de défiance envers Dieu , qui retardait tant son secours, et qui semblait l'abandonner et se jouer de ses peines. Frère Henri résista avec courage , mais il éprouva la vérité de ces paroles de Dieu : « Qu'il « est bien difiîcile à l'homme de renoncer à soi-même, « et de supporter avec calme et patience les coups « redoublés de l'adversité. »
Sa douleur était si profonde , qu'il passait le jour à pleurer, à gémir et à se plaindre à Dieu dans la prière.
« Mon tendre Jésus, disait-il, que voulez-vous donc « faire de moi? » Et une voix intérieure lui répondait: « Henri , oi^i est donc ta confiance en Dieu ? où est donc « cette égalité d'âme dans la bonne et mauvaise force tune que tu prêchais toi-même? — Mais, Seigneur, M répliquait-il , vous demandez où est ma résignation, « et moi je vous demanderai où est votre miséricorde. « J'ai perdu Thonneur, et je n'attends plus de mes « supérieurs que ma condamnation , l'arrêt de mon « supplice , et vous vous taisez encore. J'ai pensé que « vous êtes un père tendre et fidèle qui n'abandonnez « jamais ceux qui se confient h vous, et voilà que vous « me refusez toute espèce de secours. Est-ce pour moi « seul que les trésors de votre bonté seraient fermés? « Votre cœur, célébré partout comme le plus compatis- « sant et le plus dévoué , m'aurait-il abandonné? Qu'aiu je donc fait pour que vous détourniez de moi votre « doux visage , et les yeux clairvoyants de votre misé- « ricorde? 0 regards de mon Dieu, cœur de mon « Jésus, non, jamais je n'aurais cru que vous vousdé- « tournassiez ainsi de vos serviteurs. Du sein de votre « miséricorde infinie, venez au secours de votre enfant c( qui est perdu , qui expire. Et vous, justes affligés, « amis de Dieu, ne vous scandalisez point de mes « plaintes. J'étais résigné aussi, et lorsque l'affliction a ne faisait sentir son amertume qu'à ma bouche, à « ma langue, il m'était doux d'en parler. Mais maince tenant mon cœur n'est plus qu'une plaie , et les « blessures que Dieu m'a faites ont atteint mes en- « trailles et le centre de mon être. Je ne suis plus que
« douleur. Comment puis -je encore être calme et « résigné? »
Au milieu de ses plaintes il fut ravi en extase , et La religieuse qui lui avait prédit autrefois ces afflictions lui apparut au milieu d'une grande lumière , et lui dit de se réjouir parce que l'épreuve allait finir, que la justice divine frapperait ses détracteurs, et le rendrait, en faisant éclater son innocence , plus cher que jamais à son Ordre et au monde. Cette prédiction ne tarda point à s'accomplir : la femme qui l'avait calomnié mourut subitement, ainsi que beaucoup de ceux qui l'avaient persécuté; les autres perdirent la raison ou moururent sans sacrements. La mort frappa aussi un supérieur de son Ordre qui l'avait maltraité. Tout le peuple reconnut l'innocence du Bienheureux, et fut grandement édifié de sa patience , de sa foi et de sa charité.
Des fatigues que la charité du Bienheureux lui faisait supporter pour le salut des personnes religieuses.
Cette tempête contre son honneur s'étant ainsi dissipée , frère Henri rendit à Dieu les actions de grâces les plus tendres et les plus vives. La paix et la joie revinrent dans son cœur, et il disait souvent que, pour tout au monde , il ne voudrait pas avoir perdu cette occasion de souffrir, parce qu'il savait bien que la grâce de Dieu lui avait fait acquérir plus dans cette seule épreuve que dans toutes celles de sa jeunesse , et qu'il se sentait plus animé que jamais à la conversion des âmes.
A cette époque, dans un grand nombre de couvents d'hommes et de femmes, la règle s'était relâchée; l'esprit du monde se glissait partout, et souvent un saint habit couvrait un cœur bien profane. Frère Henri s'en affligeait beaucoup, et ressentait plus de peine du peu de vertu des religieux que de la perte des mondains. Aussi , apportait- il le plus grand zèle à les gagner à Jésus-Christ. Il eut occasion de rappeler h la vertu une religieuse égarée et livrée à de coupables affections. Il l'éloigna des frivolités du siècle , et lui fit prendre Dieu pour son unique appui. Celte personne , vaincue parle zèle et les discours du Bienheureux, se laissa persuader ; mais , poursuivie sans cesse par ceux qui l'avaient perdue, elle retourna bientôt à ses anciennes habitudes. Alors le Bienheureux lui annonça que sa résistance à la grâce tournerait à sa honte. En effet, ayant fait pour elle beaucoup de prières et de mortifications , Dieu l'exauça. Cette religieuse fit une grave maladie qui la rendit bossue et difforme, lui ôta tous ses charmes , et l'obligea , bon gré mal gré , à changer de conduite.
Dans le même couvent se trouvait une autre religieuse d'une haute naissance qui menait une vie dissolue. Elle abhorrait et détestait le Saint, dans la crainte qu'il ne la retirât du bourbier où elle était enfoncée, et où elle se complaisait, comme dans un paradis; enfant de ténèbres, elle fuyait la lumière. Sa sœur, qui était d'une grande vertu, suppliait frère Henri de vouloir bien la secourir et la ramener à une vie plus honnête. Le Saint lui répondit : « Je sens qu'il me serait plus facile <( d'abaisser les cieux que de convertir cette malheu-
HENUI SUSO. 131
« reuse. — Pourtant, lui disait la sœur, si vous intcr- « cédiez bien auprès de Dieu, vous ne seriez pas « repoussé. » Le serviteur de Dieu pria pour la pécheresse , et se présenta une fois pour lui parler; mais celle-ci, furieuse , lui jeta des regards menaçants , et lui cria : « Que voulez -vous? Retournez à votre cellule, « et ne me parlez jamais de changer de vie; j'aimerais « mieux perdre la tête que de me confesser; j'aimerais « mieux être enterrée toute vivante que de vous obéir (( et de quitter mes habitudes. » Sa sœur cherchait toujours à la faire consentir à écouter frère Henri. Enfin , elle trouva une occasion de la mettre dans l'impossibilité de l'éviter. Alors le Saint lui dit en versant des larmes : « 0 vous , qui êtes toute belle , vous l'épouse « choisie de Dieu , jusques à quand laisserez-vous cette « âme si noble et ce corps si parfait sous la puissance « du démon? Dieu vous a faite si aimable et si grâce cieuse pour que vous vous donniez à lui , qui est la « fleur des amants. Les roses du printemps n'appar- « tiennent-elles pas à Celui qui les a fait naître? Souce venez-vous de ce chaste amour qui commence sur la « terre et qui dure toute l'éternité; goûtez un peu de « cette douce paix que donne une vie sainte et pure; « et puis réfléchissez aux misères, aux infidélités, aux « peines, à la perte de la fortune, de la santé, de (( l'honneur, de l'âme , à tous les malheurs enfin qui c( abreuvent ceux qui boivent à la coupe empoisonnée « de Tamour profane. Songez surtout aux tourments « éternels qui les attendent dans l'autre vie. Allons, « ma fille, vous, si douce et si charmante, donnez
« tout ce que vous avez en vous de bon et d'aimable à (( ce Dieu qui fut de toute éternité votre bon Maître, « et je vous promets que vous serez sa bien-aimée et « qu'il vous sera fidèle en cette vie et en l'autre. »
Pendant qu'il parlait d'une manière si touchante, la religieuse pleurait , et quand il eut fini elle leva les yeux au ciel, et déclara hautement qu'elle se confiait à ses soins; puis, se tournant vers ses compagnes, elle dit : « Adieu , mes sœurs , je me détache de vous et du (( monde , pour me consacrer jusqu'à la mort à Jésusce Christ, et pour pleurer mes fautes dans la solitude. « Hélas ! que j'ai jusqu'à présent follement dissipé « mes jours! » Frère Henri la dirigea, et pendant plusieurs années la vit s'avancer à grands pas dans la perfection. Longtemps après elle tomba malade , et le Saint entreprit un voyage pour l'assister et la consoler. La route était longue, et comme il était accablé de fatigue, son compagnon lui conseilla de demander à Dieu de vouloir bien lui envoyer le secours de quelque monture. « Implorons sa divine bonté, répondit-il en demandant lui-même cette faveur. » Comme ils étaient en prière , ils virent sortir d'une forêt qui était à leur droite un cheval sans maître, tout sellé, tout bridé, et il s'approcha de frère Henri comme pour l'inviter à monter sur son dos. Frère Henri comprit que c'était un présent du Ciel , et l'accepta ; il arriva bientôt au monastère où l'appelait son ardente charité, et quand il fut descendu , le cheval disparut par le même chemin , sans qu'on ait pu découvrir à qui il appartenait.
Notre Bienheureux est nommé prieur d'un couvent.
Dans toutes ses prières, frère Henri demandait à Dieu de lui apprendre à souffrir ; aussi , la divine Sagesse ne lui enseignait que les croix et les afflictions. Un jour qu'il était dans son oratoire, Jésus-Christ lui apparut crucifié sous la forme d'un chérubin ayant six ailes. Sur les deux ailes d'en bas était écrit : Affliclionem sponle suscipe ; sur les deux ailes du milieu : Feras crucem œquanimUer ; et sur les deux d'en haut : Dises pati CImsti for miter j c'est-à-dire : Reçois avec plaisir les afflictions ; porte la croix avec résignation , et apprends à souffrir à l'exemple de Jésus -Christ. Ces mots indiquaient les degrés de perfection dans la souffrance; soumission prompte de la volonté, égalité de Pâme, toujours calme dans le malheur ou le bonheur, et souffrance en union avec la charité de Jésus-Christ.
Le Bienheureux comprit dès lors que Dieu l'appelait à une nouvelle croix ; et en effet, les Pères de son couvent l'élurent prieur. C'était une charge d'autant plus pesante , que les religieux l'avaient choisi , non pour qu'il rétablît la règle , mais pour qu'il soutînt la maison , qui se trouvait surchargée de dettes et de besoins. Frère Henri accepta cette dignité en gémissant, et déclara dans le premier Chapitre que pour le temporel il ne ferait pas autre chose que de se confier
134 VIE DU BIEMIEUrxEUX
ail pore saint Dominique , puisqu'en mourant il avait promis d'assister ses religieux ; il ordonna de prier pour la maison , et de clianter le lendemain rOflice du glorieux Fondateur. Les religieux murmuraient de sa conliance; mais le lendemain, pendant qu'on chantait la messe et que le prieur était encore au chœur, un chanoine de ses amis le lit appeler, el lui donna une grande somme d'argent , en lui disant que Dieu lui avait ordonné pendant la nuit de l'aider, et que pour ohéir il lui apportait de l'argent , et lui en apporterait davantage , parce qu'il connaissait la pauvreté de la maison et son peu d'expérience dans les affaires temporelles. Ainsi, le Bienheureux, dès les premiers jours de sa charge, pourvut pour toute l'année la maison de grains et de vin ; et les religieux furent confondus.
Non-seulement Dieu et saint Dominique le secoururent dans cette occasion , mais ils l'assistèrent encore pendant toute la durée de sa charge. Les aumônes furent si abondantes, qu'il put, sans toucher aux revenus du couvent, le fournir abondamment de tout. Le chanoine mourut, et laissa une grande somme d'argent à frère Henri pour qu'il la distribuât aux serviteurs de Dieu qui étaient dans le besoin, et surtout à ceux que le Bienheureux connaissait pour les plus saints. Ce legs fut la cause de beaucoup d'ennuis \ car un homme débauché, héritier du chanoine, vint trouver le prieur, et lui déclara que, s'il ne lui donnait pas une grande partie de cet argent qui lui revenait , il le frapperait et le tuerait, comme il avait déjà fait à un autre religieux. Mais frère Henri persista à suivre fidèlement la volonté
du chanoine, tout en craignant beaucoup pour sa vie. Dieu le rassura en faisant mourir le jeune homme luimême. Vinrent ensuite plusieurs personnes d'un collège auquel le chanoine avait fait espérer une partie de sa succession ; elles le prièrent de distribuer à l'établissement une portion des aumônes ; et comme frère Henri résista, elles commencèrent à murmurer partout, et à calomnier les choix qu'il faisait, de manière à nuire à son honneur et à sa réputation. Le Bienheureux, accoutumé à soufFrir, supporta patiemment cette croix , et continua à distribuer, avec la permission de ses supérieurs , l'argent qui lui était confié, en suivant toutes les formalités prescrites, et sans s'écarter des intentions du donateur. Peu de temps après , l'âme du chanoine lui apparut, le remercia de sa fidélité et des désagréments qu'il avait eu à essuyer pour l'amour de lui, et promit de le protéger du haut du ciel, dont il jouissait déjà.
De la sainteté de sa mère et de ses amis.
Au nombre des grâces que Dieu fit au Bienheureux, on peut compter celle d'avoir une mère d'une éminente sainteté , qui le consola souvent dans ses peines ; ellemême souffrit beaucoup dans son intérieur, car elle avait un mari méchant et dissolu, qui ne lui ressemblait en rien. Cette femme s'appliqua avec tant d'amour
à méditer la Passion du Sauveur, que pendant trente ans elle ne put assister au saint sacrifice de la Messe sans verser des torrents de larmes sur les mystères de Jésus crucifié. Elle l'avoua elle-même à son cher fils avant de mourir. L'amour de Jésus- Christ et la vivacité de ses sentiments lui occasionnèrent une maladie qui dura près de trois mois, et qu'elle supporta avec tant de résignation et avec tant de désirs de Dieu , que toute sa maison en fut édifiée; notre Bienheureux surtout se réjouit de voir sa mère arrivée à un si haut degré de perfection. Un jour qu'elle était à l'église devant un autel où était représentée la descente de Croix , elle se mit à méditer ce sujet, et elle ressentit une telle douleur, que son cœur en fut tout brisé. Elle défaillit, et on la transporta sans connaissance chez elle, où elle resta au lit depuis le commencement du carême jusqu'au Vendredi saint. Elle mourut au milieu de ce jour, au même instant que notre Seigneur, et son âme s'éleva au ciel. Frère Henri étudiait alors à Cologne ; sa mère lui apparut pendant la nuit toute resplendissante de gloire. « Mon fils, lui dit-elle, aime de toutes tes forces le « Dieu tout-puissant , et sois bien persuadé qu'il ne (( t'abandonnera jamais dans tes travaux et tes peines. « J'ai quitté le monde, mais ce n'est pas là mourir, « puisque je vis heureuse dans le paradis, où la misé- « ricorde divine a récompensé l'amour immense que « je portais à la Passion de notre Sauveur Jésusce Christ. — 0 ma sainte, ma tendre mère, s'écria « Henri , aimez-moi toujours dans le ciel comme vous et l'avez fait sur terre , et ne m'abandonnez jamais
« dans mes afflictions. » La Bienheureuse disparut, et son fils resta inondé de bonheur.
A cette même époque, il se lia d'amitié avec un religieux de son Ordre et de son âge; leurs épanchements et leurs saints entretiens lui procurèrent des instants délicieux. Ce fut à ce confident qu'il montra le nom de Jésus qu'il avait écrit sur son cœur et dans sa chair même. Ces deux amis convinrent ensemble que quand un d'eux mourrait , l'autre serait obligé de dire à son intention une messe le lundi et le vendredi de chaque semaine. Son compagnon étant mort le premier, frère Henri remplit fidèlement le pacte sacré , mais finit par l'oublier pourtant quelquefois. Le défunt lui apparut la nuit et lui reprocha en gémissant de manquer à sa promesse. Frère Henri l'assura qu'il ne l'avait jamais oublié dans ses prières. « Cela ne me suffit pas, dit le mort, ce sont des messes qu'il me faut; le sang de Jésus-Christ peut seul éteindre les flammes qui me brûlent. » Le Bienheureux lui promit de nouveau de célébrer pour lui le saint Sacrifice ; il le fit, et délivra cette âme, qui revint le remercier de l'avoir tirée du purgatoire.
Suso avait aussi deux amis d'une grande sainteté , mais dont les vies étaient bien différentes : l'un avait des jours heureux et tranquilles , et jouissait d'une grande réputation dans le monde ; l'autre , au contraire , restait inconnu et vivait sans éclat au milieu des épreuves nombreuses que Dieu lui envoyait. Tous deux moururent, et Frère Henri désirant savoir quel était leur partage dans la gloire. Dieu permit que le
premier lui apparût, cl lui dît qu'il était dans le purgatoire pour avoir ressenti quelques mouvements d'orgueil au milieu des honneurs dont on l'entourait ; qu'il n'y avait pas assez résisté, et que le feu le purifiait de cette faute, mais qu'il touchait au moment de sa délivrance. Celui, au contraire, qui avait vécu dans des épreuves continuelles, s'était envolé au ciel sans obstacle et sans expiation.
Du bien que faisait frère Henri, et de sa mort glorieuse.
Dieu, qui, dans sa bonté, envoyait tant de croix à notre cher Henri , l'affligeait et le consolait tour à tour, pour que l'expérience lui apprît à consoler les affligés qui accouraient à lui de toutes parts. Cet habile maître leur prodiguait les secours de sa sollicitude et de son immense charité. Il nous suffira d'en citer quelques exemples.
Une sainte religieuse nommée Anne , dont nous avons déjà parlé, ayant imploré saint Jean l'Evangéliste. son maître et son protecteur, et lui ayant demandé de vouloir bien la soulager dans ses peines , le saint Apôtre lui apparut et lui dit qu'il voulait lui-même lui donner un confesseur d'une vertu et d'une habileté très-grandes, qui la souliendrait dans toutes ses croix; il lui nomma frère Henri , et lui commanda de se mettre sous sa direction. Elle le fit, et le Bienheureux la soutint
dans toutes ses peines, jusqu'à la mort. Une autre religieuse, qui vivait loin de lui dans raffliction la plus profonde, fut consolée par le secours de ses prières, et leSaint lui écrivit qu'il avait, dans une vision, acquis la certitude que Dieu lui avait pardonné tous ses péchés. Un homme qui ressentait de grandes peines intérieures en fut tellement accahlé, qu'il tomha dans le désespoir, et voulut alors se jeter à la rivière. Mais il entendit tout à coup la voix de son bon ange qui lui disait : « Eloigne-toi vite de cette rivière, et va trouver frère « Henri Suso; écoute ses avis, et tu seras consolé, » Cet homme obéit à la voix du Ciel , et vint ouvrir son cœur au Bienheureux, qui changea ses tentations continuelles et ses chagrins en une paix profonde et une grande joie spirituelle.
Un religieux était poursuivi et tenté du démon de tant de manières, qu'il pleurait sans cesse et ne savait pas comment se guérir de ses peines. Il alla trouver frère Henri, qui en eut compassion, et promit de le secourir ; il le recommanda en effet à Dieu toute la nuit; le matin, le démon lui apparut sous la forme d'un Ethiopien ; ses yeux étaient enflammés d'une fureur infernale, et ses mains étaient armées d'un arc. Le Bienheureux lui ordonna au nom du Dieu vivant de dire qui il était. Le démon répondit : « Je suis « l'esprit de blasphème, et tu sauras bientôt ce que je « veux. » Le religieux parut en même temps, elle démon , tendant son arc, lui tira dans la poitrine une flèche qui le renversa par terre. Le démon insulta le serviteur de Dieu , et voulut frapper aussi frère
l/lO VIE DU BŒNHEUREUX
Henri , qui invoqua le nom de Marie en disant : Nos cum proie pia benedical Virgo Maria, « Que la sainte tt Vierge et son divin enfant nous bénissent ! » Ces paroles glacèrent d'épouvante l'ennemi infernal, qui disparut aussitôt. Frère Henri raconta au religieux l'atfaque du démon , le fortifia et lui donna de très-sages avis.
En finissant de raconter la vie du bienheureux frère Henri Suso , il est impossible d'omettre les témoignages d'amour que Jésus-Christ lui donna en récompense de la fidélité inébranlable avec laquelle ce tendre cœur se remit tout entier entre les mains de son Dieu. Il lui prodigua sans cesse les lumières de la divine Sagesse , et le chérit au point qu'il lui dit dans une vision de sa jeunesse : « Henri , ne crains rien, je serai avec toi , « je te secourrai dans toutes tes peines, parce que je «c t'aime d'une manière toute spéciale. Pour preuve de « ma tendresse , je veux changer ton nom : tu ne seras « plus frère Henri , tu seras frère Amant; si le monde « l'ignore, les anges du ciel le sauront, et les hommes c< même l'apprendront un jour, afin qu'ils voient com- « bien mes serviteurs me sont chers. » Frère Henri ne voulut point par humilité faire connaître ce nom que Dieu avait bien voulu lui donner; un ami intime connut seul ce secret, et ses écrits ne le dévoilèrent qu'après sa mort.
Ainsi , dès sa naissance il fut l'objet des complaisances du Ciel , les anges le visitèrent continuellement, les saints l'assistèrent dans tous ses travaux, et la sainte Vierge lui donna un breuvage céleste pour le
HENRI SUSO. j/ll
récompenser de ses rigoureuses pénitences; la divine Sagesse l'éclaira de mille manières ; le saint nom de Jésus brilla sans cesse sur sa poitrine et dans son cœur: en un mot, il vécut toujours dans l'union et l'amour de son Dieu. Qui pourrait raconter ses visions, ses extases, ses saintes défaillances et les révélations qu'il obtint du ciel? — Ces célestes faveurs étaient pour lui des choses ordinaires et continuelles, comme pour nous le sommeil et la nourriture.
Son Ordre, édifié de ses merveilleux exemples, l'admira pendant sa vie comme après sa mort. A Cologne , où il avait étudié , on voulut honorer ses talents du titre de Maître. Mais le Saint refusa toujours cet honneur, parce que Jésus-Christ le lui avait défendu, en lui disant que ce grade était au dessous de lui, puisqu'il avait appris et savait la grande science de ramener à Dieu et de convertir à la vérité les âmes par ses prédications. Ses supérieurs apprécièrent son humilité, et le nommèrent Prédicateur général de l'Allemagne. Les résultats de son apostolat furent immenses, parce qu'il sut joindre à ses prédications un grand zèle à confesser et une onction qui pénétrait toutes les âmes.
Il composa dans la langue de son pays un grand nombre d'ouvrages qui furent examinés par son Provincial, docteur d'une science profonde, qui les approuva et les recommanda comme remplis de l'esprit des Suintes Écritures. Ce docteur étant mort, et ayant eu pour successeur un frère nommé Barthélémy, le Bienheureux se plaignit dans ses prières de la perte
iZl2 VIE nu BIENHEUREUX
qu'il avait faite, puisqu'il ne pourrait plus communiquer ses ouvra^ies afin de les faire revoir et corriger. Mais sou supérieur lui apparut glorieux et resplendissant de lumière, et lui dit que ses œuvres contenaient une sainte doctrine, et qu'il ferait une chose agréable à Dieu en les communiquant aux personnes pieuses; ce qu'il fit dès lors.
Les miracles que Dieu opéra par son moyen, et les effets surprenants de ses prédications rempliraient tout un livre; son Ordre ne les nota point, peut-être parce que sa vie tout entière était une grande merveille. Prêchant une fois à Cologne , son visage devint par trois fois resplendissant comme le soleil, et tout le peuple qui vit cette lumière en fut frappé d'étonneujent. 11 arriva un jour dans une hôtellerie où le vin manquait; on lui en avait donné un peu par charité; il le bénit et le multiplia tellement, que vingt personnes qui étaient avec lui en prirent tant qu'elles voulurent. Les grands voyages qu'il faisait, le plus souvent à pied, le nombre et la gravité des peines qu'il éprouva, le mirent deux fois à l'agonie, et deux fois Jésus-Christ et son ange gardien, qu'il invoquait, le ranimèrent et le guérirent en un instant. Enfin il rendit la santé à une foule de malades; car tout ce qu'il demandait à Jésus-Christ lui était accordé.
Après avoir, pendant de longues années, saintement travaillé au service de Dieu et de l'Eglise, après avoir versé des torrents de larmes en méditant continuellement la Passion et la mort de Jésus-Christ, après avoir adressé à la Majesté divine les élans de l'amour
HENHI SUSO. U3
le plus pur, après avoir été l'amant de réternelle Sagesse, et s'être soumis à la solitude, aux jeûnes, aux cilices, aux chaînes, aux glaces, aux clous et aux croix; après avoir été poursuivi par mille tentations extérieures et intérieures, diffamé par tout le monde, méprisé, injurié, outragé par les étrangers et par les siens, éprouvé de Dieu en mille manières et crucifié avec Jésus-Christ, frère Henri, rassasié de la vie, et brûlant des désirs du ciel , termina sa carrière au milieu de regrefs universels, et mourut dans le couvent d'Ulm en Allemagne, riche de grâces, armé des sacrements de l'Eglise et les yeux levés au ciel. Il passa de cette vie mortelle à la gloire du paradis le 25 janvier 1365. Son corps fut enseveli dans l'église de son couvent devant l'autel de saint Pierre martyr, et Dieu attesta par de nombreux miracles la gloire et la félicité de son serviteur. Son Ordre le présenta au souverain Pontife en même temps que saint Thomas, pour que son nom fût inscrit au catalogue des Saints.
Comment Dieu attire à lui des âmes qui s'entendent appelées sans reconnaître sa voix.
Le Disciple. — 0 Dieu qui êtes la douceur même , vous savez que dès mes premières années , mon âme a ressenti un désir, une soif d'amour dont elle ignorait la cause. Depuis longtemps mon cœur soupire après un bien qu'il ne peut voir, qu'il ne peut atteindre; et dans cet instant même , je sens que je désire, que j'aime, et je ne sais ce que je désire et ce que j'aime. Il faut que ce soit une grande chose, puisqu'elle attire mon cœur avec une telle puissance, et je sens que tant que je ne la posséderai pas, je ne pourrai vivre tranquille.
Je me souviens qu'aux jours de mon enfance , je m'adressais aux créatures, dans lesquelles j'espérais trouver l'apaisement de mes affections ; mais je me trompais : plus je m'attachais à elles, plus le bien que
je cherchais me fuyait; ces créatures, qui m'avaient séduit, me (lisaient toutes: Nous ne sommes pas le hien que tu cherches; cherche -le ailleurs, si tu veux le trouver.
Et ce bien , je le désire , je le veux plus que jamais. Je sais ce qu'il n'est pas , mais j'ignore ce qu'il est. Dites-moi donc, Dieu tout-puissant, ce qui m'appelle avec tant de charme , ce qui m'attire , ce qui me captive ainsi.
La Sagesse. — Ce bien , tu ne le connais pas! c'est cependant lui qui l'a si doucement pressé, qui t'a si souvent arrêté dans tes égarements, qui t'a poursuivi, éclairé jusqu'à ce que , dégagé des choses créées , tu lui aies été uni par les liens de l'amour.
Le Disciple. — Mais si je ne l'ai jamais vu, si je n'ai jamais eu le bonheur de le rencontrer, qu'y a-t-il d'étonnant que je ne sache pas ce qu'il est?
La Sagesse. — C'est ta faute si tu as vécu dans celte ignorance. La familiarité des créatures l'a rendu négligent et paresseux dans tes recherches. Mais maintenant, ouvre les yeux intérieurs de ton âme, et vois qui je suis. Je suis le Bien suprême. Dieu, la Vérité, la Sagesse éternelle, qui t'ai choisi par amour du sein de mon éternité, et qui te réclame comme le prédestiné de ma Providence.
Le Disciple. — C'est donc vous , ô très-douce Sagesse, qui êtes le bien que je cherchais depuis si longtemps et que j'appelais jour et nuit par mes larmes et mes soupirs? Pourquoi tant différer la grâce de votre lumière? pourquoi ne pas vous révéler plus tôt à mon cœur?
DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. i[\7
Hélas ! quels chemins difficiles j'ai parcourus sans vous atteindre !
La Sagesse. — Si je m'étais montrée dès l'origine, tu ne goûterais pas, tu ne comprendrais pas ma bonté^ comme tu peux maintenant la goûter et la comprendre; c'est par le désir qu'on acquiert la jouissance, et jamais on n'arrive à ma lumière sans de pénibles offerts.
Le Disciple. — 0 Bonté immense, comme vous m'avez traité avec tendresse! Lorsque je n'étais pas, vous m'avez créé; lorsque je vous abandonnais, vous me cherchiez; lorsque je vous fuyais, vous m'arrêtiez et vous me ranimiez dans votre charité. Si je pouvais multiplier mon cœur pour vous aimer mille fois davantage , pour vous louer sans cesse , que je serais content! Combien est heureuse l'âme qui est l'objet de votre miséricorde et que vous embrasez tellement de votre amour, qu'il n'y a plus pour elle de repos qu'en vous!
Puisque vous êtes cette Sagesse éternelle que j'aime et que j'adore , ne méprisez pas votre créature , mais regardez avec compassion mon pauvre cœur tout glacé par les vanités de ce monde. Délivrez-le de ses liens et de ses ténèbres; éclairez-le et faites-moi la grâce de pouvoir m'entretenir avec Vous. Peut-on s'aimer et ne rien se dire? vous le savez bien , mon cœur n'a d'autre plaisir que de penser à vous , de soupirer après vous. La seule ambition de celui qui aime est de jouir de ce qu'il aime; si vous voulez que je vous aime seul et que je vous aime davantage , montrez-vous dans une plus vive lumière et donnez-moi une plus grande intelligence de votre bonté.
148 LE LIVUE
La Sagesse. — Quand les créatures quittent Dieu, elles descendent par une pente naturelle , des choses supérieures aux choses inférieures ; mais lorsqu'elles retournent à leur principe , elles doivent aller des plus humbles aux plus élevées. Si donc tu veux connaître et contempler ma divinité , commence à me connaître et à m'aimer dans les tourments de ma douloureuse humanité. C'est pour toi le plus court chemin de la béatitude.
Le Disciple. — Eh bien! Seigneur, au nom de cet amour qui vous fit abandonner pour cet exil le trône et le sein de votre Père , au nom de cet amour qui vous fit endurer les angoisses d'une horrible mort, daignez montrer à mon âme ces formes touchantes que votre amour a voulu revêtir sur l'arbre sanglant de la Croix.
La Sagesse. — Plus je me suis laissé vaincre par l'amour, plus la mort qu'il m'a fait endurer a été affreuse , plus aussi je dois être aimable aux âmes droites et pures. C'est dans l'horreur de ma Passion que brillent la force et la puissance de ma charité; le soleil se connaît par son éclat, la rose par son parfum et le feu par sa chaleur. Ecoute donc avec quel amour et quelles angoisses j'ai souffert pour ton salut.
DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. l/i9
Comment on parvient à la divinité de Jésus par les douleurs de son humanité.
La Sagesse. — Médite ma Passion, ô mon fils, pour graver en toi les supplices cruels auxquels je me suis soumis. Tu sais qu'après la dernière cène, dans le jardin des Oliviers, j'ai accepté, pour obéir à mon Père, la plus horrible mort. La Croix qui m'attendait m'épouvantait tellement, qu'une sueur de sang découla de tous mes membres ; je fus pris , chargé de liens , traîné dans la ville , couvert de coups et de crachats, injurié , calomnié, jugé digne de mort et conduit à Pilate, devant qui j'étais comme un doux agneau parmi les bêtes féroces ; rappelle-toi cette robe blanche dont on me revêtit par dérision chez Hérode \ et mon corps flagellé, ma tête couronnée d'épines, et ce bois d'infamie avec lequel je sortis de Jérusalem, aux cris du peuple : Crucifiez-le ! crucifiez le ! Que ton âme me contemple ainsi humilié , méprisé et regardé par tous comme un impie, un misérable , digne de la mort la plus cruelle.
Le Disciple. — 0 mon Jésus! si les commencements de votre Passion sont si affreux, quelle sera donc sa fin? Si je voyais un pauvre animal traité de la sorte, je ne pourrais en supporter la vue. Oh ! combien plus doit déchirer mon âme le spectacle de votre Passion ! Mais pourquoi , ô Sagesse éternelle, lorsque je désire
contempler les joies de votre divinité, pourquoi m'offrezvous au contraire les déchirements de votre humanité? Vous me présentez l'amertume, lorsque j'ai soif de vos douceurs. Quelles sont vos intentions? Je soupire après le lait de votre tendresse , et vous m'excitez aux combats, vous donnez le signal des blessures et des douleurs.
La Sagesse. — La douceur s'acquiert par Pamertume , et on n'arrive aux grandeurs de ma divinité que par les humiliations de mon humanité. Plus celui qui veut s'élever sans le secours de mon sang fait d'efforts, plus il tombe misérablement dans les ténèbres de l'ignorance. Mon humanité sanglante est la porte lumineuse que tu désires; dépouille- toi donc de tes faiblesses de cœur, et prends les armes pour marcher à mes côtés. H ne convient pas que le serviteur se repose dans les délices, lorsque son maître combat vaillamment au milieu des glaives ennemis.
Viens avec moi et ne crains rien ; je te revêtirai de mes armes , et tu partageras mes peines et mes blessures. Que ton âme soit forte et généreuse; apprends que pour soumettre la nature au joug de la perfection , il faut souffrir bien des croix et bien des morts dans ton cœur. Je te ferai ressentir vivement ma sueur de Gethsémani , et ton jardin portera des fleurs rouges et sanglantes; tu seras arraché de ta vie paisible, insulté et chargé des liens des méchants ; tes ennemis te tourmenteront par de secrètes calomnies, et tu seras publiquement couvert de confusion. Les jugements téméraires t'accableront, et tes proches deviendront les
détracteurs de ta vie sainte. Tu seras flagellé par les mauvaises langues , couronné par les mépris , et tu pourras de la sorte porter avec amour ma Passion dans ton cœur. Enfin tu prendras avec moi le chemin du Calvaire, courbé sous le poids de la Croix, lorsque tu auras renoncé à ta volonté , lorsque tu te seras quitté entièrement toi-même, vivant libre et affranchi de toute créature comme celui qui va mourir, et qui cesse en expirant tout commerce avec le monde.
Le Disciple. — 0 mon Jésus , que ces choses sont dures, et que ces voies sont difficiles à suivre ! La frayeur me saisit , et je tremble de tous mes membres : jamais je ne pourrai supporter de semblables travaux.
Des motifs de l'Incarnation et de la Passion de Jésus-Christ.
Le Disciple. — Permettez - moi de vous faire une demande. Ne pouviez-vous pas trouver, ô Sagesse éternelle , un plan plus facile et plus doux pour vous et pour moi? Pourquoi ne pas pj:'endre un autre moyen de me sauver et de me prouver votre amour sans vous condamner à la souffrance et sans m'obliger à souffrir avec vous?
La Sagesse. — L'abîme impénétrable des desseins avec lesquels ma providence gouverne le monde , ne peut être compris ni par toi ni par aucune créature. J'avais certainement mille moyens de sauver le genre
humain ; mais dans l'état où étaient les choses , il était impossible d'en trouver un plus convenable. L'auteur de la nature ne recherche pas ce qu'il peut faire , mais bien ce qui convient le plus à chaque chose; et tout ce qu'il fait est plutôt pour satisfaire aux besoins de ses créatures que pour montrer sa toute-puissance. Les hommes pouvaient -ils mieux comprendre les secrets de Dieu qu'en me voyant revêtu de mon humanité?
L'homme s'était privé des joies éternelles par un amour déréglé; il ne pouvait remonter à la source de la béatitude que par la voie de la douleur. Mais comment l'homme pouvait-il entrer dans une voie si nouvelle et si dure sans y avoir été précédé par Dieu même? Si tu étais condamné à mort et qu'un ami voulût mourir à ta place , ne dirais-tu pas : Oui , mon ami ne pouvait pas me prouver davantage la sincérité, la grandeur de son affection ; rien ne pouvait me le rendre plus cher que ce qu'il veut faire pour moi. Et c'est là le but de mon amour infini , de mon ineffable miséricorde , de ma divinité , de mon humanité, de ma tendresse pour toi.
Tout ce que j'ai fait est pour t' appeler, t'attirer, te persuader de m'aimer comme je t'aime. Quel cœur de rocher n'attendrirait pas un amour semblable? Examine et cherche si, dans l'ordre de la création , je pouvais trouver un moyen plus magnifique de satisfaire la justice , de prouver la miséricorde , d'élever ta nature et de t'ouvrir les trésors de ma bonté. Non, rien ne pouvait réconcilier le ciel et la terre comme la sagesse de la Croix et les douleurs de ma mort.
Le Disciple. — 0 Sagesse! mes yeux s'ouvrent maintenant à la lumière , et j'aperçois les rayons de votre vérité. Je reconnais que votre Passion et votre mort sont les preuves les plus évidentes que vous puissiez donner de l'ardeur de votre amour. Mais, hélas! ô mon Jésus , pour un corps faible et lâche comme le mien , il me semble bien difficile de vous suivre au Calvaire.
La Sagesse. — Ne crains pas de défaillir dans le chemin de ma Croix. Pour celui qui aime Dieu de tout son cœur et qui lui est uni par Tesprit d'amour, la Croix même rend tout si facile , si léger, si supportable, qu'il n'est jamais tenté de se plaindre. Personne n'est plus consolé que celui qui partage ma Croix , et mes douceurs coulent en abondance pour l'âme qui s'abreuve au calice de mes amertumes. Si l'écorce est amère, le fruit est d'un goût délicieux , et l'on ne regrette jamais la peine quand on songe à la récompense. Arme- loi donc de lumières, médite mes promesses et regarde la couronne. Viens avec confiance, et sois persuadé que l'âme qui commence à combattre avec moi est presque déjà victorieuse.
Jésus-Christ a souffert pour être imité.
Le Disciple. — 0 mon très-doux Jésus, combien je vous remercie de m'avoir consolé et encouragé par vos paroles! Il me semble qu'avec votre aide et votre com-
pagnie je pourrai tout faire et tout supporter : continuez donc à me découvrir les trésors de votre Passion.
La Sagesse. — Je fus cloué à l'arbre de la Croix , où m'avait étendu l'amour, et sur ce bois du sacrifice, tout mon corps fut défiguré , toute ma beauté disparut. J'avais les yeux ternes et livides, les oreilles remplies d'injures et de blasphèmes , l'odorat tourmenté par des odeurs immondes , la bouche abreuvée d'amertume , et toute ma chair délicate était sillonnée de plaies affreuses.
Je ne pouvais trouver dans l'univers entier le plus léger soulagement. Ma tête, appesantie par la douleur, pendait sur ma poitrine, mon cou était gonflé de meurtrissures , mon visage était couvert de crachats, tout mon extérieur était d'une horrible pâleur, et la majesté de tout mon corps avait tellement disparu , que je ressemblais à un misérable lépreux ; et cependant j'étais la Sagesse éternelle , plus belle que le soleil.
Le Disciple. — 0 miroir resplendissant de toutes les grâces, vous qu'aiment et que désirent les anges! ô Verbe de lumière , les délices du paradis et la gloire du ciel! si du moins j'avais pu dans ce moment avoir sur ma poitiine votre aimable visage, si pâle, si sanglant, si défiguré, je l'aurais lavé avec les larmes de mon cœur, et mon âme se serait un peu soulagée par ses sanglots. Oh! que n'ai -je en moi tous les gémissements et tous les pleurs des saints!
La Sagesse. — La manière la plus vraie de compatir à ma douleur est de l'imprimer par des actes dans son âme et dans son corps. J'aime mieux le détache-
ment de tout amour terrestre, l'étude fidèle de mes exemples, et la transformation d'une âme qui imite ma Passion , que tous les gémissements du monde , que toutes les larmes possibles, fussent-elles plus abondantes que toutes les gouttes de pluie qui sont tombées du ciel. Car c'est avant tout pour être imité que j'ai voulu souffrir; c'est pour imprimer dans mes élus ma douloureuse image que je suis monté sur la Croix. Je suis loin cependant de rejeter les larmes d'une sainte compassion.
Le Disciple. — Seigneur, je veux à l'avenir m'appliquer plus à imiter votre vie et votre Passion qu'à la plaindre et à la pleurer; mais enseignez-moi, ô Sagesse éternelle, comment je dois vous ressembler dans vos tourments.
La Sagesse. — Refuse- toi tout plaisir et toute satisfaction des sens ; fuis toute curiosité des yeux et des oreilles; fais ce qui te répugne, mon amour te le rendra doux et agréable. Refuse constamment tout adoucissement à ton corps ; ne trouve de plaisir et de repos qu'en moi; supporte avec douceur et bumilité les défauts d'autrui ; aime qu'on te méprise; combats tous tes appétits ; foule aux pieds et détruis tes désirs ; ce sont là les premières leçons qu'on reçoit à l'école de la Sagesse. Elles se trouvent et se lisent dans le livre ouvert de mon corps crucifié. Lorsque tu seras arrivé à faire ces choses, examine bien si tu es pour moi ce que je suis pour toi, et tu verras l'infinie différence.
Avec quel excès d'amour Jésus-Christ souffrit pour nous.
Le Disciple. — Ce que vous dites est vrai, Seigneur; mais je suis si insensible à vos douleurs , si oublieux de vos bontés et des trésors que vous nous avez acquis par votre Passion, que je vous prie de ni'expliquer encore votre amour, afin de me porter davantage à vous aimer, à vous glorifier, à vous imiter.
La Sagesse. — Médite donc avec quelle constance j'ai souffert, et tu comprendras mon amour. Tu sais que ce qui augmente un bienfait c'est l'élan du cœur qui le donne: eh bien! non-seulement j'ai voulu souffrir pour vous, mais, par excès d'amour, j'ai voulu souffrir tout ce qu'il était possible de souffrir. Je voulais pouvoir dire aux hommes : Voyez si dans tout l'univers vous trouverez un cœur plus plein d'amour que le mien. J'ai voulu que toutes les parties de mon corps fussent frappées, blessées, déchirées comme mon cœur, afin qu'il n'y eût rien en moi qui ne souffrît pour vous et qui ne vous prouvât ma tendresse infinie.
Le Disciple. — 0 très-doux Jésus, quels désirs, quelle ardeur pour souffrir, quelle immense charité! Mais, encore une fois, ne pouviez-vous pas racheter l'homme et sauver mon âme sans ces excès d'amour? ne pouviez-vous pas choisir des peines plus douces et des preuves de tendresse moins éclatantes?
La Sagesse. — Sou\iens-toi que je suis Dieu , et que mon amour ne peut être qu'infini. Non, le malade consumé par la soif de la fièvre ne soupire pas davantage après les boissons rafraîchissantes; le mourant ne désire pas plus se rattacher à la vie et jouir encore de la lumière du ciel, que je n'ai désiré secourir les pécheurs et montrer à toutes les âmes combien j'aime et combien je mérite d'être aimé. On pourrait plutôt faire recommencer les jours qui ne sont plus, et rendre leur beauté aux fleurs desséchées , que mesurer mon amour pour toi et pour les autres hommes.
Il n'y a pas une partie de mon corps qui n'ait eu sa douleur et qui n'ait été marquée du signe de mon amour; mes mains et mes pieds étaient percés par les clous, mes jambes brisées de fatigue, tous mes membres étendus immobiles sur laCroix; mon dos , déchiré de blessures, n'avait pour se reposer qu'un bois dur et raboteux; mon corps, affaissé sur lui-même, était penché vers la terre; mon sang y ruisselait en abondance, ma vie et ma jeunesse s'obscurcissaient et s'échappaient par toutes mes blessures : et cependant mon âme était calme, et mon cœur se réjouissait de tant souffrir pour toi.
Le Disciple. — 0 douleur ineffable, ô amour admirable, incompréhensible, ô mon Jésus, quand pourrai-je vous aimer comme je le dois et comme je le désire?
158 LE LIVIIE
Gémissements du Disciple.
Eh bien, mon âme, rentre en toi-même, chasse au loin toutes les choses extérieures, et renferme-toi dans le silence de ton cœur; il faut toutes tes forces et tes puissances pour suffire à cette immense douleur et pour sonder ces abîmes de misère où tu es tombée. Que de mon sein noyé de larmes s'élancent des gémissements et des cris si perçants, qu'ils retentissent à travers les vallées, les montagnes, les eaux, et qu'ils soient entendus dans le ciel par tous les saints du paradis! Oui , je dirai : 0 vous qui êtes insensible , que ne puls-je vous émouvoir par les sanglots de mon cœur et par les flots de mes larmes amères ! que ne puis-je vous faire partager ma douleur en dévoilant les peines qui me consument et me déchirent î
Malheureux que je suis! Le Père céleste avait créé mon âme au-dessus de totis les êtres corporels, il l'avait ornée de ses dons, il l'avait choisie pour son épouse bien -aimée, et je me suis éloigné de lui, je l'ai perdu. 0 Père, ô amour! hélas! hélas! infortuné que je suis, qu'ai-je fait? qu'ai-je perdu? En vous perdant, je me suis perdu moi-même, j'ai perdu l'amitié des anges du ciel, tout bonheur s'est évanoui; mon âme est restée seule et dépouillée.
Tous ceux qui prétendaient m'aimer m'ont indi-
gnement trompé et sont devenus mes bourreaux. Ils m'ont tout ravi en m'ôtant la grâce de mon unique et véritable ami. N'ai-je pas bien raison de pleurer maintenant? où trouverai-je quelque consolation, quelque secours? Le monde entier m'a abandonné, et moi j'ai quitté mon Seigneur et mon Dieu? Comment suis -je tombé dans une si profonde misère?
0 jour et heure déplorables de ma chute! Vous, roses d'amour, lis d'innocence, entendez mes gémissements, et en voyant ma tige desséchée et stérile, comprenez combien fanent vite les fleurs que le monde a touchées. Il faudra donc à l'avenir que ma vie soit une mort, ma joie une tristesse, ma jeunesse une langueur, et cependant tout ce que je puis souffrir n'est rien à comparer à ma faute. Le plus grand de mes tourments, l'enfer de mon pauvre cœur, c'est d'avoir offensé Dieu.
Hélas! malheureux que je suis, moi que vous aviez prévenu avec tant de bonté, que vous aviez averti avec tant de douceur, que vous aviez traité avec tant de familiarité , j'ai pu mépriser vos grâces et vous oublier! 0 dureté du cœur humain qui peut commettre de semblables fautes ! ô cœur plus insensible que le rocher, comment n'es-tu pas brisé par la douleur? Autrefois mon âme était appelée l'épouse bien-aiméo du Roi de gloire, elle ne mérite pas maintenant le nom de sa plus vile servante. J'ai honte de lever les yeux au ciel, et ma langue est muette en sa présence.
0 mon Dieu , comme le monde me pèse , et que je voudrais être au fond d'un bois épais oii personne ne
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me verrait ni m'entendrait! Là, mon cœur pourrait se soulager par des cris et par des pleurs. Ma seule consolation est dans les gémissements. 0 péché ! ô péché! où m'as-tu conduit? Monde trompeur, malheur à qui te sert! J'ai déjà reçu de toi ma récompense, le prix de mon esclavage; car je suis odieux à tout le monde, et je me fais horreur à moi-même.
0 vous qui êtes riches des dons de votre royal Epoux, âmes pures et saintes qui évitez nos fautes et qui savez conserver votre première innocence , vous êtes heureuses et hien heureuses ! Vous ne comprenez peutêtre pas votre honheur, parce qu'avec une conscience toujours pure on ignore le tourment d'un cœur souillé par le péché. Moi , je gémis je suis inconsolable. Quelles délices je goûtais lorsque j'étais avec vous , mon Jésus, mon bien-aimé! que j'étais joyeux et tranquille! et je ne connaissais pas mon bonheur. Qui me donnera les moyens d'exprimer toute ma peine? Oh ! si j'avais l'étendue du ciel , les eaux de la mer, les plantes de la terre pour rendre ce que souffre mon pauvre cœur et les malheurs irréparables que je me suis attirés en offensant l'Époux bien-aimé de mon âme! Pourquoi donc ai-je reçu le jour? et que me reste-t-il, sinon les abîmes d'un éternel désespoir?
L'éternelle Sagesse console son Disciple.
La Sagesse. — Pourquoi te désespérer? Ne suis-je pas venue dans ce monde par amour pour toi, pour te réconcilier avec mon Père, et pour te rendre une gloire plus grande que celle de l'innocence ?
Le Disciple. — Quelle est cette voix qui parle si doucement à mon cœur et qui console mon àme rejetée du ciel et de la terre ?
La Sagesse. — Tn ne me reconnais pas? Pourquoi tomber dans l'abattement? L'excès de ta douleur t'égare, mon fils bien-aimé: ne sais-tu pas que je suis la Sagesse du Père , si ])leine de tendresse et de bonté ! Oh ! oui , je suis un abîme de miséricorde que les saints eux-mêmes ne peuvent mesurer, et qui est toujours ouvert pour recevoir tous les cœurs humiliés et contrits. N'ai -je pas déjà souffert pour toi la pauvreté, l'exil, la mort de la Croix? Et me voici encore pâle et sanglant, avec ce même amour qui m'a placé entre ton àme et les justes rigueurs de mon Père. Je t'appartiens; je suis ton frère, ton époux, et j'ai oublié tes offenses comme si tu ne les avais jamais commises; mais à l'avenir, livre -toi tout à moi et ne te sépare jamais de ma volonté.
Relève donc la tête, regarde-moi , prends courage, et purifie-toi dans mon sang ; pour gage de notre récon-
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ciliation, prends cet anneau, ce vêtement, celte chaussure, et célébrons d'amoureuses fiançailles; car en vérité , ton âme sera mon épouse chérie et bien-aimée; ta douleur m'a séduit, et je n'ai pu résister à tes gémissements : j'ai tant de compassion pour les cœurs affligés! L'univers entier brûlerait, ses flammes ne dévoreraient pas plus avidement une poignée de paille que mon insatiable miséricorde ne reçoit une âme pénitente.
Le Disciple. — 0 Père miséricordieux, mon doux frère, mon aimable époux, la seule joie de mon cœur, vous voulez donc m'écouter, me pardonner malgré mes bassesses et mon indignité ! Quelle grâce, quelle clémence, quelle miséricorde ! Je vous adore, je vous bénis, je vous remercie , je me prosterne à vos pieds , et je vous offie votre Fils unique, mort pour moi sur la Croix : c'est l'arc-en-ciel de la paix qui vous fera oublier toutes mes iniquités.
Oui, je renais dans les bras de Jésus crucifié; je me plonge dans ses plaies, j'attache mon âme à son âme, mon cœur à son cœur, afin que, vivant ou mort, je ne sois jamais séparé de ses tendres embrassements. Désormais, plutôt la mort , le purgatoire ou l'enfer, qu'une offense contre mon Seigneur et mon Rédempteur. Que ne puis-je adresser au ciel des gémissements capables de me briser le cœur! Je voudrais me voir mourir de l'excès de ma douleur, parce que plus vous me pardonnez avec bonté mes péchés, plus je me reproche amèrement de vous avoir offensé , et d'avoir montré tant d'ingratitude envers votre miséricorde infinie.
Quelles actions de grâces vous rendrai-je , ô Sagesse
éternelle , ma douceur, ma consolation , pour avoir par vos plaies fermé mes blessures, que nulle créature ne pouvait guérir? Enseignez- moi du moins la manière de porter dans mon corps les marques de votre amour, afin que le monde entier, que les anges et les saints du ciel sachent bien que je ne suis pas insensible à rinfinie charité qui vous fait secourir un malheureux sans espoir.
La Sagesse. — Si tu es spirituellement crucifié avec moi, tu porteras dans ton corps les signes de mon amour. Donne-moi généreusement tout ton être, tout ce qui t'appartient , sans jamais rien reprendre ; ne touche qu'au strict nécessaire , et alors tes mains seront attachées à la Croix. Fais ce qui est bien avec joie, force et persévérance, et ton pied gauche sera uni au mien. Fixe en moi seul ton âme inconstante , ton cœur volage et tes pensées errantes, et ton pied droit sera crucifié; prends garde que l'énergie de ton corps et de ton âme ne s'affaiblisse avec le temps , et te laisse retomber dans la nonchalance , et tu auras tes bras étendus sur la Croix, toujours prêts à faire ma volonté. Fatigue ton corps dans les exercices spirituels , en l'honneur de mes jambes défaillantes , et ne lui permets jamais de satisfaire ses désirs.
Les dégoûts , les épreuves , les afflictions qui viendront te surprendre et t'accabler, t'uniront à moi dans les étreintes de ma Passion , et tu revêtiras par l'amour ma douloureuse ressemblance. Ta privation de toutes consolations, tes combats contre la nature me rendront ma vigueur première ; les douleurs de ton corps seront
16/i LE LIVRE
comme un lit de repos pour mes membres fatigués, ta haine contre le péché réjouira mon âme, ta tendresse adoucira mes douleurs, et ta ferveur m'enflammera d'amour.
Le Disciple. — J'attends de vous ces dons, ô Sagesse éternelle, et je soumets ma volonté à votre bon plaisir; car vous servir est facile, et votre joug est véritablement doux et léger. Us le savent surtout ceux qui ont déjà porté le joug accablant de l'iniquité.
VlU
Combien la tiédeur de Tàme est dangereuse.
Le Disciple. — 0 mon très-doux Seigneur, combien je suis heureux lorsque je vis avec vous, et combien je suis triste et défaillant lorsque je m'égare loin de vous au milieu des créatures, ne fût-ce qu'un instant! Je ressemble au jeune faon qui a perdu sa mère et que poursuivent les chasseurs. 11 fuit tout tremblant, et ne s'arrête que lorsqu'il est en sûreté dans le lieu secret qui l'a vu naître ; et moi je fuis, je cours vers vous, et je soupire avec ardeur après les eaux vives que vous répandez. Une heure sans vous me paraît une année, un jour sans votre douce intimité me semble une éternité.
0 mon Jésus, vous êtes pour moi un bel et doux ombrage, un arbrisseau fleuri, un rosier tout chargé de roses délicieuses. 0 Jésus, étendez vers moi les
rameaux sacrés de votre divinité et de votre humanité. Votre visage. Seigneur, rayonne la grâce , votre bouche répand des paroles de vie, vos entretiens sont des miroirs de perfection , d'humilité , de mansuétude. 0 bienheureuse contemplation des saints! oh! combien j'envie celui que vous favorisez de votre tendresse !
La Sagesse. — Hélas! beaucoup y sont appelés, mais combien peu sont élus!
Le Disciple. — Est-ce vous, Seigneur, qui les rejetez? ou bien s'éloignent-ils eux-mêmes de vous?
La Sagesse. — Regarde cette vision que je te présente, et comprends- en la signification. Voici une ancienne ville fortifiée qui tombe en ruine; les fossés se comblent, les murailles se fendent, les tours s'écroulent et toutes les maisons se délabrent; les habitants, qui s'y agitent en grand nombre, ressemblent plutôt à des bêtes qu'à des hommes. Vois maintenant ce pèlerin vénérable qui s'appuie sur son bâton ; il est pauvre, étranger, accablé de fatigue; il demande l'aumône et cherche qui voudra bien lui donner le vivre et le couvert; mais il ne trouve partout que des refus grossiers , et il se plaint amèrement en disant : 0 ciel, ô terre, soyez émus de compassion et pleurez avec moi de me voir ainsi traité et renié par ce peuple pour lequel j'ai souffert avec tant d'amour !
Cette ville est la vie religieuse , autrefois si pure, si sainte, si puissante, et maintenant presque entièrement tombée et perdue. Les fossés, les murailles , ce sont les fortifications de l'obéissance , de la pauvreté , de la chasteté; elles sont toutes ouvertes et toutes ruinées;
on n'en voit plus que les traces dans quelques cérémonies, quelques usages et quelques actes extérieurs. Ces habitants méconnaissables , ce sont les chrétiens qui, sous une apparence de sainteté, ont un cœur tout dévoué au monde et aux choses temporelles. Moi, je suis le pèlerin appuyé sur le bâton de la Croix. J'étais autrefois bien aimé , bien honoré ; et maintenant on me chasse , on m'insulte presque partout. La voix de ma Passion s'élève contre ces hommes , qui oublient leur vocation et mon amour, qui sont si tièdes, si relâchés; je ne puis rien en obtenir pour prix de ma mort douloureuse et de mon infinie charité. Quelques-uns cependant vivent saintement, et ceuxlà , je les console dans la vie , je les reçois sur mon sein dans la mort; je les élève et je les glorifie en présence de tous les anges du paradis.
Qu'il est impossible de servir à la fois Dieu et les créatures.
Le Disciple. — Seigneur, mon âme est bouleversée lorsqu'elle considère qu'étant si aimable, les hommes pensent si peu à vous, qu'ils vous fuient et qu'ils vous méprisent après tant de bienfaits. Combien y en a-t-il qui semblent vous aimer, et qui ne vous aiment pas, parce qu'ils prétendent allier votre service à l'amour coupable des créatures !
La Sagesse. — Ceux-là bâtissent dans le vide et sur
le vent, car il est aussi impossible de m'aimer en aimant les créatures , que de renfermer dans un petit vase l'immensité du ciel. Comment peut-on mêler ce qui passe avec l'éternité? N'est-ce pas folie de vouloir placer le Roi des rois dans l'hôpital des pauvres ou dans la cabane d'un esclave? Celui qui veut recevoir dans son cœur un hôte si grand doit nécessairement en bannir l'amour de toutes les créatures.
Le Disciple. — Hélas! combien sont égarés les malheureux qui ne veulent pas comprendre la vérité de ce que vous dites !
La Sagesse. —Dans les profondes ténèbres où ils sont plongés, ils suent et se tourmentent pour atteindre les plaisirs du monde, qui leur échappent sans cesse et dont ils ne jouissent jamais selon leurs désirs; ils rencontrent dix contrariétés avant de pouvoir satisfaire une seule fois leurs mauvais penchants , et plus ils obéissent à leurs passions, plus ils éprouvent de tortures et d'ennuis. Leur cœur, séparé de Dieu et en guerre avec lui, devient nécessairement la proie de continuelles terreurs. Leurs joies passagères sont encore mêlées de mille dégoûts et pleines d'amertumes. Le monde est trompeur, infidèle, volage; s'il fait naître une espérance, c'est pour la détruire sur-lechamp. Jamais une âme n'a pu trouver dans les créatures cette joie pure , cet amour véritable , cette paix inaltérable qui seraient son repos et son bonheur.
Le Disciple. — 0 mon Jésus, n'est-ce pas une chose lamentable de voir tant de cœurs si aimables et si aimants , tant d'âmes si belles et si pleines de votre
image, qui auraient pu partager votre trône et votre puissance pour commander au ciel et à la terre, et qui vivent misérablement privés de votre lumière , et se laissent tomber dans la plus honteuse dégradation? Ne vaudrait-il pas mieux pour eux mourir de la mort la plus cruelle que de vous perdre , vous qui êtes Téternelle et véritable vie? 0 pauvres insensés! que de malheurs vous entassez sur vos têtes! que de ruines pour votre âme ! Comme vous perdez ce temps qu^on ne retrouve plus! Et vous vivez au milieu de ces désastres comme s'ils ne vous regardaient pas.
Combien se trompent les tièdes et les mondains.
Le Disciple. — 0 miséricordieuse Sagesse , éclairez ces pauvres ignorants.
La Sagesse. — Ce ne sont pas des ignorants , car à toute heure ils sentent , ils comprennent leurs misères; mais ils veulent s'en distraire afin de jouir de leurs plaisirs; ils tâchent d'excuser leurs erreurs: ils s'apercevront qu'ils se sont trompés eux-mêmes, mais il ne sera plus temps. 0 malheur qui étonne et qu'on ne saurait trop plaindre !
Le Disciple. — 0 douce Sagesse, comment expliquer une pareille folie?
La Sagesse. — C'est qu'ils veulent fuir les fatigues et les croix de mon humanité. Ils pensent mener une vie plus douce et plus joyeuse, et ils tombent dans les
angoisses et les tourments; ils rejettent mon joug, qui est doux; ils m'abandonnent, moi qui suis le souverain Bien, et ils rencontrent en échange le souverain mal. Ils craignent le brouillard , et ils trouvent la tempête ; par un juste jugement de ma justice , ils vivent accablés sous le poids insupportable de mille misères.
Le Disciple. — Mais quelle ressource auront ces cœurs égarés, si ce n'est de revenir à vous en gémissant, miséricordieuse Sagesse?
La Sagesse. — Je suis toujours prête à les éclairer, pourvu qu'ils veuillent sincèrement être éclairés. Je ne manque à personne , si ce n'est à celui qui se manque à lui-même; je n'abandonne que ceux qui s'abandonnent eux-mêmes.
Le Disciple. — Qu'il est pénible de se séparer de ce qu'on aime !
La Sagesse. — Oui , mais je puis remplacer tout ce qu'on aime.
Le Disciple. — Mais il est bien difficile de quitter des affections et des plaisirs dont on a l'habitude.
La Sagesse. — Il sera plus difficile d'endurer un jour les tourments de l'enfer.
Le Disciple. — Us sont si tranquilles, qu'ils ne peuvent croire peut-être au malheur qui les menace?
La Sagesse. — Comment ne sais-tu pas que le péché, par sa nature même, trouble le cœur, bouleverse l'esprit, détruit la paix, la grâce ,1a pudeur, et fait tomber dans un profond aveuglement qui rend l'âme malheureuse en l'éloignant de Dieu et en la privant de son secours?
Le Disciple. — Cela est vrai , Seigneur, mais ce sont des âmes tièdes qui se persuadent qu'elles n'ont rien à se reprocher et qu'elles ne courent aucun danger ; elles vivent dans des apparences de religion , et pensent que leur amour est spirituel et non terrestre.
La Sagesse. — Une poussière , quoique blanche , n'obscurcit-elle pas le regard aussi bien que la cendre? Oii trouver plus de sainteté et de dévouement que parmi mes Apôtres? Et cependant il a fallu me séparer d'eux, afin de les mieux disposer à recevoir l'Esprit d'en haut. Combien plus doit nuire la présence des hommes ! en trouvera-t-on un seul qui puisse conduire à Dieu ? La gelée aux premiers jours du printemps ne détruit pas plus rapidement les fleurs naissantes , que l'amour fragile des hommes et leurs conversations inutiles n'éteignent la ferveur de la vie religieuse. Où sont maintenant ces couvents qui , comme des vignes fleuries, répandaient, à leur origine, la douce odeur de leurs vertus par tout le monde? Où sont ces jardins si parfumés, ces paradis terrestres que Dieu aimait à habiter? Ne sont-ils pas maintenant dépouillés de leurs parures et tout pleins de ronces et d'orties? Où est l'ardeur des premiers saints? Où sont leurs larmes, leurs pénitences, leurs contemplations, leur silence, la pauvreté , l'obéissance , la pureté de leur vie? Mais ce qu'il y a de plus malheureux et de plus irréparable, c'est que la tiédeur est devenue maintenant comme un état naturel. On fait consister la rehgion et la sainteté dans quelques formes extérieures, dans quelques cérémonies; et c'est ce qui tue la vie du cœur et la beauté
intérieure des âmes. Hélas! hélas! que d'heures perdues en pensées vaines, en discours inutiles, en histoires frivoles , en plaisanteries et en fêtes !
Le Disciple. — 0 divine Sagesse, que vos paroles sont terribles et capables d'ébranler les cœurs les plus durs! J'en suis tout épouvanté.
Combien la Sagesse éternelle est aimable , et quelles douceurs elle réserve aux âmes.
Le Disciple. — Je me rappelle , très -aimable
Sagesse , ces douces paroles que vous avez dites dans
vos livres saints pour séduire les âmes et les gagner à
votre amour : « Venez à moi , vous tous qui me désirez,
« et vous serez remplis de mes enfantements. Je suis la
« mère du bel amour. Mon esprit est plus doux que le
« miel, et ce que je donne est préférable à ses rayons.
« Le vin et la musique réjouissent le cœur, mais
« l'amour de la Sagesse le réjouit bien davantage (1). »
Vous vous montrez si aimable et si belle au cœur des
hommes , que tous devraient s'attacher à vous seule ,
s'embraser de votre amour et soupirer sans cesse après
votre lumière. Vos paroles allument des flammes; elles
(1) Transite ad me , omnes qui concupiscitis me, et a generationibus meis implemini. Ego mater pulchrae dilectionis. Spiritus enim meus super meldulcis, et haereditas mea super mel et favum.— Vinumet musica lœtificant cor, et super utraque dilectio sapientiae. (Eccl., xxiv; — xl.)
sortent de votre bouche avec une telle suavité, une telle douceur, qu'elles blessent les enfants au berceau et qu'elles éteignent toute affection terrestre en ceux qui sont encore à la fleur de leur âge. Aussi , je vous avoue que je désire bien ardenjment entendre de vous quelques paroles sur votre ineffable douceur : ô Sagesse , ma très-chère épouse, mon unique amie, consolez mon âme , votre pauvre servante , car je me suis endormi à votre ombre; mon esprit veille et mon cœur attend.
La Sagesse. — Ecoute, ô mon fils, et recueille avidement mes paroles. Je suis par moi-même le Bien suprême, incompréhensible , qui a été , qui est et qui sera; Bien infini , incommunicable, qu'on ne peut jamais comprendre ni expliquer; et cependant je me communique aux âmes saintes sous des formes sensibles afin de m'accommoder à leur faiblesse. Je me montre sous le voile des paroles et des images , comme l'éclat du soleil qui se montre à travers les nuages ; et en éclairant ainsi ton cœur au milieu des ombres corporelles, je te donne une intelligence supérieure de moi-même et de mon amour.
Revêts-toi donc de moi; rempHs ton âme de toutes les perfections possibles, afin de me recevoir avec honneur et amour, parce que tout ce qu'il y a de beau , d'honnête, de pur, de saint, en toi et dans toutes les âmes du ciel et de la terre, se trouve en moi d'une uîanière plus excellente et avec une abondance que l'intelligence humaine ne pourra jamais comprendre ; ma naissance est illustre et ma parenté glorieuse , car je suis le Verbe bien- aimé du cœur de mon Père ; je
suis infini comme lui, puisqu'il m'a engendré de sa trèspure substance , et je réjouis ses regards dans l'ineffable charité du Saint-Esprit.
Je suis le trône de la félicité parfaite, je suis la couronne de toutes les âmes ; mes yeux sont si resplendissants, ma bouche si délicate, mes joues si blanches et si vermeilles , ma beauté si pleine de grâce et de majesté, que si, pour me voir, tu pouvais brûler dans une fournaise jusqu'au dernier jugement , tu n'aurais pas encore assez payé le bonheur de me contempler un seul instant.
Mon vêtement est d'une laine éblouissante de blancheur; il est orné des fleurs les plus charmantes que fait naître l'aurore. Le mois de mai le plus riche, le plus agréable , quand on le compare à moi , ne semble offrir que des ronces sauvages; je suis la source du bonheur, et par ma divinité je cause aux anges des joies d'amour si pures , que mille années leur semblent à peine une heure rapide. Toute l'armée céleste me regarde sans cesse avec une admiration nouvelle ; les cœurs des saints se reposent en moi , et toutes les âmes bienheureuses s'y contemplent dans l'extase ; je fais d'une seule parole naître tous les concerts des anges, et je remplis le ciel des mélodies les plus ineffables; je suis si aimable et si désirable , que tous les cœurs devraient se briser d'amour en soupirant après ma lumière et ma beauté.
Je suis la pureté même , toujours présente aux âmes chastes; je leur parle dès qu'elles m'écoutent, partout, à table, au lit, en voyage. En moi se trouve tout ce
qu'on peut désirer, et rien de ce qu'on peut craindre; car je suis ce Bien infini et sans mélange dont une seule goutte est d'une douceur si puissante, qu'elle fait paraître amères toutes les joies du inonde et méprisables tous ses honneurs. Ceux qui me veulent sincèrement dans le silence de l'esprit, loin du trouble causé par les formes et les paroles sensibles, se transforment en moi et se confondent dans mon bon plaisir ; là ils retrouvent ainsi leur principe, et goûtent une liberté sainte, une pureté parfaite et assurée, une conscience calme et sans souillure. Ya-t-il un bonheur plus grand que de vivre dans la joie et de mourir sans crainte?
Comment Dieu aime les âmes d'une manière particulière.
Le Disciple. — 0 Bien vraiment incompréhensible! ô unique amour de mon cœur ! heureux l'instant où l'on jouit de votre lumière et de votre présence ! Mais daignez , je vous en prie, apaiser une crainte qui trouble mon bonheur. Un rival pour l'amour est comme l'eau pour le feu : le cœur n'accepte aucun partage. Comment pouvez-vous m'aimer parfaitement si vous en aimez tant d'autres , et si tant d'autres vous aiment? Diles-moi ce que je deviendrai , quel sera mon rang ?
La Sagesse. — Je suis l'amour infini qui n'est ni borné par l'unité, ni épuisé par la multitude; j'aime
particulièrement et uniquement chaque âme ; je te chéris, je m'occupe de toi comme si je n'en aimais pas d'autres, comme si tu étais seul au monde.
Le Disciple. — 0 mon Jésus ! que dites-vous? où suis-je? qui ravit ainsi mon cœur? «Mon âme s'est fondue, parce que son bien-aimé lui a parlé. Détournez vos yeux de moi , parce qu'ils me font évanouir (1). » Quel cœur de glace ne s'attendrirait et ne s'enflammerait à de si délicieuses paroles? Oui, heureuse l'âme qui devient votre épouse , votre bien-aimée ! De quelles consolations célestes , de quelles douceurs vous la comblez ! par combien de faveurs secrètes et de caresses vous lui témoignez votre amour ! Sainte Agnès l'exprimait lorsqu'elle disait , dans sa naïveté virginale : « C'est son sang qui orne mes joues (2). »
Allons, mon cœur, plus de nonchalance; il faut contempler, gémir, soupirer, tâcher de goûter au moins une fois cet amour avant de mourir. Quelle folie que la tienne, d'être paresseux et indifférent pour le Bien suprême, pour le Bien souverainement aimable qui apaise tous les besoins et satisfait tous les désirs ! Que veux-tu faire de ce monde frivole et trompeur? Peut-on comparer Famour grossier des créatures avec l'amour si pur du Créateur?
Eloignez-vous de moi, pauvres partisans du monde; qu'aucun de vous ne m'approche et ne me regarde, parce que j'ai choisi la divine Sagesse pour la bien-
(1) Anima mea liquefacta est , ut locutus est. — Averte oculos tuos a me, quia ipsi me avolare fecerunt. (Cant., v, 6; vi , 4.)
(2) EtsaDguis ejus ornavit gênas raeas.
176 LE LIVHE
aitnée de mon cœur, et je lui ai donné mon âme, mes facultés, mes pensées, mes affections, mes sens, mon corps, mon cœur, toutes mes forces. Oh ! si je pouvais, ô mon Jésus, vous écrire en lettres d'or dans le fond de mon cœur! si je pouvais vous faire pénétrer toutes les fibres de mon âme de telle sorte que ni le temps ni l'éternité ne pussent effacer mon ouvrage! Ah! Jésus, faites-moi donc mourir d'amour, afin que je ne sois jamais séparé de vous , qui êtes tout mon bien.
Comment la divine Sagesse est à la fois aimable et terrible, combien ses voies sont cachées.
Le Disciple. — 0 Sagesse éternelle ! vous qui êtes si douce et si aimable , comment êtes-vous si sévère et si terrible? d'où vient cette lumière qui plaît et qui effraie? Lorsque je vois les rigueurs de votre justice , je tremble de tous mes membres, et je dis en soupirant : Malheur à qui vous offense! car vous exercez en secret votre justice , même envers vos plus chers amis, et vos jugements sont sans appel. Que votre visage est terrible! on dirait un ciel noir et plein d'orages, dont les tonnerres et les feux vont bouleverser le monde. Qu'est donc devenue votre patiente miséricorde? Votre colère est plus à craindre que les flammes de l'enfer. Comment dire que vous êtes aimable, si vous nous glacez d'épouvante?
La Sagesse. — Je suis fidèle , et je ne change jamais ; c'est vous qui changez, puisque vous vous présentez tantôt avec une conscience pure, tantôt avec un cœur souillé par le péché. De ma nature, je suis l'ami des âmes, mais je suis juste aussi, et je sais me faire craindre en châtiant sévèrement les pécheurs. Le hut de ma sagesse , en demandant à ceux que j'aime une crainte chaste et filiale, un amour tendre et sincère, n'est-il pas de leur inspirer l'horreur du péché et de les unir à moi par des liens indissolubles?
Le Disciple. — Cela est vrai. Seigneur, et vous m'expliquez le plan de votre divine providence ; mais ce qui m'étonne encore, c'est qu'une âme qui brûle de votre amour et qui soupire après les douceurs de votre présence , ne vous trouve pas et n'obtient pas de vous une seule parole. Pourquoi, quand on vous aime, fuir et vous taire de la sorte ?
La Sagesse. — Toutes les créatures ne parlent-elles pas, ne répondent- elles pas pour moi?
Le Disciple. — Mais cela suffit-il à l'amour?
La Sagesse. — Tout ce que j'ai dit sur terre de tendre et d'aimable doit suffire aux âmes qui me cherchent : les saintes Ecritures ne font-elles pas connaître tout mon amour?
Le Disciple. — Mais, Seigneur, que sont vos paroles et vos Ecritures quand on désire votre présence ? Lire les lettres d'un ami et recevoir de ses nouvelles, n'est pas le posséder. Et vous , mon Jésus , vous êtes un ami si doux, si beau, si divin, si incompréhensible, que tous les anges me parleraient de vous sans pouvoir
178 LE LIVUE
«'\paiser mon cœur et Tempêcher de soupirer après votre présence. Ne m'êtes -vous pas plus cher que le ciel tout entier? Où est la fidélité de votre amour? L'épouse dont vous avez ravi le cœur vous attend ; elle vous désire, elle gémit, elle soupire, elle se meurt du besoin de votre présence ; elle vous crie du fond de son cœur : « Revenez! revenez (1) ! » Elle dit à ses compagnes: Répondez, je vous en conjure, ne l'avez -vous pas trouvé? Viendra-t-il , ne viendra-t-il pas? Le possèderai-je enfin dans mon cœur, ou restera t-il éloigné pour me faire mourir? Seigneur, vous entendez les gémissements et les cris de l'àme qui vous aime , et vous gardez le silence.
La Sagesse. — Oui , je les entends , et avec délices. Mais, dis-moi, puisque tu t'étonnes de mon silence, quelle est la plus grande jouissance que puisse ressentir l'ange le plus élevé du paradis?
Le Disciple. — Seigneur, je ne le sais pas ; ditesle-moi vous-même.
La Sagesse. — La plus grande jouissance que puisse ressentir l'ange le plus élevé du paradis, est de soumettre toute chose à ma volonté; et si ma volonté est de lui faire arracher de mauvaises herbes et des orties dans un champ , il l'accomplira de tout son cœur et avec un plaisir infini.
Le Disciple. — Je vous comprends, ô mon Jésus, vous voulez m'apprendre que le véritable amour doit entièrement s'abandonner à la volonté de l'objet aimé;
(l) Revertere, revertere. (Cant.^ vi, 12.)
et que, selon sa décision , le doux doit lui plaire autant que l'amer, la ferveur et les consolations autant que la sécheresse et l'abandon.
La Sagesse. — Oui, certainement. La plus parfaite soumission d'une âme est celle qu'elle mqjître dans la privation de toute faveur et dans l'abnégation complète d'elle-même.
Le Disciple. — Gela est bien difficile.
La Sagesse. — Mais où s'éprouve la vertu, si ce n'est dans les choses contraires? Tu dois savoir aussi que bien souvent , lorsque je visite les âmes , je me trouve indignement repoussé et traité comme un étranger. Quant aux âmes qui m'aiment, non-seulement je viens en elles avec l'effusion de la tendresse, mais j'y reste, j'y habite , j'y fixe ma demeure secrète ; et personne ne s'en aperçoit, excepté le petit nombre qui vit solitaire, éloigné des choses de ce monde , et le cœur tourné vers moi pour connaître mes désirs et les suivre.
Quels sont les signes de la présence de Dieu.
Le Disciple. — Seigneur, je vois que vous êtes un ami secret et mystérieux. Mais, dites-moi, quels sont les signes de votre présence? comment pourrai -je la reconnaître?
La Sagesse. — Tu ne pourras jamais mieux reconnaître et apprécier ma présence qu'au moment où je
me cache , où je me retire de l'àme qui m'appartient. C'est alors que lu sauras par expérience ce que je suis et ce que lu es : on connaît le soleil par ses rayons, dont on ne peut contempler le foyer. Je suis le Bien suyrême , éternel , sans lequel lu ne serais pas , sans lequel rien de bon n'existerait. Je rayonne et je me communique aux créatures, et je les revêts de bonté. Ce sont mes dons qui révèlent ma présence; mais moi, je ne me montre jamais à découvert. Rentre en toi-même , et distingue les roses des épines , les fleurs de l'herbe des champs. Aime la vertu et déteste le vice ; connais-moi et connais-toi , tu auras alors des signes certains de ma présence cachée.
Le Disciple. — Très-doux Jésus, je remarque en moi une grande diversité d'existence. Quand vous m'abandonnez , je deviens comme un malade à qui rien ne plaît, à qui tout répugne : mon corps est faible et engourdi , mon àme est pesante ; à l'intérieur, je suis dans l'aridité ; à l'extérieur, dans la tristesse; tout ce que je vois, tout ce que j'entends me déplaît, et cela sans raison. Je me sens porté au mal, faible contre l'ennemi , et sans énergie pour le bien; enfin je suis comme une maison bouleversée par l'absence du père de famille.
Mais lorsque votre lumière brille dans mon âme comme une étoile divine, l'obscurité disparaît. La douleur m'abandonne, mon cœur sourit, mon esprit s'élève , et mon âme trouve en tout sa joie et son bonheur ; tout ce qui m'arrive au dedans et au dehors se change en actions de grâces. Ce qui me semblait d'abord
dur, désagréable, me devient tout à coup doux et facile. Les jeûnes, les veilles, les épreuves de la vie, dès que vous êtes présent, me paraissent des plaisirs. Dans cet état j'éprouve une grande confiance et une ardeur généreuse , que je ne ressens jamais lorsque je suis seul et abandonné.
Mon âme déborde pour ainsi dire de clartés, de vérités lumineuses ; mon cœur se remplit de douces méditations, ma langue s'exprime avec chaleur, mon corps ne craint aucune fatigue, et tous ceux qui m'approchent et me parlent s'en vont éclairés et contents. Enfin , il me semble que j'ai triomphé du temps et de l'espace, et que j'habite déjà les parvis de la Jérusalem céleste. Oh! que je serais heureux si cet état pouvait durer ! Mais, hélas ! ma félicité disparaît tout à coup; je retombe dans ma nudité, dans mon aridité première; ma tristesse s'accroît des regrets de mon bonheur perdu , et il faut bien du temps , bien des larmes , bien des soupirs avant de revenir à mes délices. Quelles alternatives. Seigneur! Où en est la cause? Est-elle en vous ou en moi?
La Sagesse. — Tu n'as en toi que des vices et des défauts; je suis, et tu n'es pas : c'est là ce qui entretient l'amour. Tant que celui qui aime possède son ami , il n'en comprend pas bien la douceur; mais lorsque cet ami s'éloigne , il apprécie le charme de sa présence.
i82 LE LIVRE
Pourquoi on ne peut pas toujours jouir de la présence de Dieu.
Le Disciple. — Seigneur, cette loi de votre amour est bien dure. Dites -moi, je vous prie, si parmi vos serviteurs , quelques-uns vivent sans ces alternatives de fuite et de retour, de présence et d'absence.
La Sagesse. — Il y en a bien peu , parce que jouir de ma présence sans aucune interruption , c'est la vie de la patrie , et non celle de l'exil.
Le Disciple. — Mais enfin , puisqu'il y en a quelques-uns, qui sont-ils?
La Sagesse. — Ce sont lésâmes pures qui appartiennent à l'éternité et qui vivent avec Dieu libres de toute créature, et parfaitement transformées en lui.
Le Disciple. — Très-doux Jésus, enseignez-moi donc comment je dois agir avec vous pour arriver, autant que le permettra ma faiblesse, à cet état de pureté et d'union.
La Sagesse. — Dans le temps de l'affliction , rappelle-toi mes consolations, et quand je te consolerai , n'oublie pas les épreuves que je t'ai fait supporter. C'est le moyen de ne pas t'enorgueillir lorsque tu jouiras de ma grâce , et de ne pas te laisser abattre lorsque tu seras dans l'affliction; et si, à cause de ta fragilité, tu ne te sens pas la force de renoncer à mes douceurs spirituelles, attends-les avec patience et recberche-moi avec amour.
Le Disciple. — Seigneur, l'espérance qui attend trop longtemps est un véritable tourment.
La Sagesse. — Mon fils, celui qui veut aimer icibas a besoin de jouir de ce qu'il aime et d'en être privé tour à tour, de passer de la joie à la triîtesse, et de comparer le bien avec le mal. Ne crois pas qu'il suffise de penser à moi une heure par jour seulement. Celui qui veut entendre intérieurement mes douces paroles, et comprendre les secrets et les mystères de ma Sagesse , doit toujours être avec moi , toujours penser à moi.
Pourquoi être si distrait de ma présence, puisque je ne le suis jamais de la tienne? Je tiens sans cesse mes yeux attachés sur ton âme; pourquoi ton cœur m'abandonne-t-il souvent pour errer dans des pensées étrangères? Comment recevoir mes inspirations et écouter les confidences de mon amour au milieu de tant d'images vaines et de ces choses auxquelles il faudrait d'abord mourir? Tu m'oublies , moi , le Bien unique , suprême, éternel , lors même que tu es tout inondé de ma divine présence. N'est-il pas honteux d'avoir en soi le règne de Dieu, et d'en sortir pour s'occuper des créatures?
Le Disciple, — Et quel est. Seigneur, ce règne de Dieu qui est au dedans de moi-même ?
La Sagesse. — La justice , la sainteté, la paix, la joie dans l'Esprit saint.
Le Disciple. — Mon Jésus , je comprends vos paroles , et je vois que vous avez pour l'âme des voies secrètes et cachées ; que vous la retirez d'elle-même peu à peu pour la soutenir et la porter à aimer et à
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connaître voire divinité : et c'est ainsi que l'âme, en méditant votre seule humanité , commence à entrer dans l'abîme de votre Majesté.
Combien les hommes ont tort de se plaindre des croix et des difficultés qu'ils rencontrent dans les voies de Dieu.
Le Disciple. — Seigneur, daignez répondre aux plaintes de ceux qui disent : L'amour de Dieu est véritablement d'une douceur extrême, mais ne le paiet-on pas bien cher? Pour le goûter, il faut supporter des croix, des épreuves cruelles; il faut endurer la haine, les persécutions et les mépris du monde. Dès qu'une âme veut entrer dans les voies de l'esprit et de l'amour, elle doit se préparer à toutes sortes de peines. Peut- on, Seigneur, trouver de la douceur dans ces afflictions, et comment permettez-vous qu'elles arrivent à vos amis?
La Sagesse. — Je n'ai jamais autrement traité mes serviteurs et mes amis depuis le commencement du monde. Je les aime comme mon Père m'a aimé (l).
Le Disciple. — C'est de cela que les hommes se plaignent, Seigneur; ils disent qu'il n'est pas étonnant que vous ayez si peu d'amis. Beaucoup commencent à vous aimer, mais lorsque viennent les épreuves , les
(1) Sicut dilexit me Pater, et ego dilexi vos. (Jean, xv, 9.)
afflictions, les croix, ils se repentent de s'être donnés à votre service, et ils retournent à leurs anciennes affections, qu'ils vous avaient d'abord sacrifiées: n'est-ce pas une chose triste et déplorable? mais que leur répondre, ô mon Jésus?
La Sagesse. — Pour se plaindre de la sorte, il faut avoir bien peu de foi, de courage et d'intelligence de la vie spirituelle. Mais toi , mon ami sors de la fange des plaisirs matériels, et regarde avec les yeux de ton àme qui tu es, où tu es, où tu vas; et alors tu comprendras qu'en affligeant mes amis je suis loin de leur nuire, mais que je leur suis au contraire très-agréable et très-utile.
Par nature , tu es un miroir de la Divinité , une imao^e de la sainte Trinité, un reflet de l'éternité : il
a en toi un désir sans bornes que je puis seul satisfaire parce que je suis le seul bien infini; et de même qu'une goutte d'eau disparaît dans l'Océan, tout ce que peut te donner le monde n'est rien pour ton cœur insatiable, tant que tu seras dans cette vallée de misère, où le bien est toujours mêlé au mal, le rire proche des larmes et la joie voisine de la tristesse.
Personne ici-bas ne peut jouir d'une paix parfaite ; le monde est faux et menteur, il promet beaucoup, et tient peu ; ses joies sont petites , frivoles et passagères. Aujourd'hui , il paraîtra t' offrir des consolations, et demain il t'accablera de douleur : ce sont là ses plaisirs. Considère d'un côté les remords, le désespoir, les frayeurs mortelles et les tourments des damnés , et de l'autre la tranquillité d'esprit, la mort paisible et la
gloire éternelle de mes serviteurs, et tu verras si c'est à tort que se plaignent les hommes du monde.
XYIl
Quelles sont les misères de ceux qui suivent le monde.
La Sagesse. — Examine avec moi les misères qu'endurent ceux qui, pendant cette vie passagère , s'adonnent aux jouissances du corps et des sens. A quoi leur servent les joies temporelles, qui disparaissent comme si elles n'avaient jamais existé? Oh! combien est court un bonheur qui doit être suivi d'une douleur sans fin ! Insensés, où est maintenant cet appel au plaisir lorsque vous disiez : Accourez , jeunes gens dont le cœur est toujours joyeux, oublions tous chagrins, livronsnous aux délices du monde ; à nous les fleurs, les roses, la verdure , les festins , la volupté des sens et de la chair? Dites ce qui vous en est resté.
Ne pouvez-vous pas maintenant vous écrier: Malheur à nous! n'aurait -il pas mieux valu que nous ne fussions pas nés? 0 temps misérable et passager, comme la mort nous a surpris à l'improviste! comme le monde nous a joués , nous a indignement trompés ! Oh! oui , toutes les croix les plus longues et les plus douloureuses de la vie ne sont rien en comparaison de ce que nous souffrons. Bienheureux celui qui n'a jamais goûté les joies du monde, qui n'a jamais eu un jour tranquille et prospère ! Nous étions fous lorsque
nous nous imaginions que les affligés étaient abandonnés de Dieu ; les voilà qui reposent dans le sein de son éternité , tout couronnés de gloire et d'honneur, au milieu des anges du paradis. Que leur importent les croix qu'ils ont souffertes pendant leur vie , les mépris et les persécutions du monde, puisque tous leurs tourments se sont changés en un bonheur si parfait , en des joies éternelles !
0 douleur, ô malheur infini , ô fin qui ne finit pas , ô mort plus cruelle que toute mort ! toujours mourir, et ne pouvoir jamais mourir! Adieu, mon père, adieu, ma mère , adieu , mes amis , je ne jouirai plus de vous. 0 séparation terrible, comme elle torture, comme elle déchire ! 0 grincement de dents , ô larmes , ô gémissements que rien n'arrêtera ! Montagnes , collines , rochers, pourquoi n'ensevelissez -vous pas sous vos ruines les victimes de tant de misère ! 0 temps qui passe, combien vous aveuglez les cœurs! Voilà donc à quoi me sert d'avoir passé ma jeunesse dans les jouissances de la chair et les plaisirs des sens! 0 vie perdue, malheur incompréhensible ! plus même une lueur d'espérance !
Le Disciple. — 0 Seigneur, juge très-juste et trèssévère , mon cœur est glacé d'épouvante , et mon âme m'abandonne à la vue d'une si grande infortune. Qui serait assez insensible pour ne pas trembler en présence de tourments si horribles? Je ne puis me faire à la seule pensée d'une âme séparée de Dieu. 0 peine au-dessus de toutes les peines, mal infini^ incompréhensible ! 0 mon Jésus , mon unique amour , ne
m'abandonnez pas , mais traitez-moi pendant cette vie comme il vous plaira, envoyez-moi toutes les croix que vous voudrez. Me voici soumis en tout à votre volonté , je ne vous demande qu'une chose , c'est que vous ne permettiez jam-iis que je perde voire grâce par le péché.
De la gloire des justes.
La Sagesse. — Mon fils , ne crains rien , parce que celui qui est avec moi ne peut périr. Lève les yeux au ciel, et contemple cet éclat , cette lumière que je destine à ceux qui auront été ici-bas affligés, persécutés et crucifiés pour l'amour de moi. Cette cité bienheureuse est toute resplendissante d'or, de pierreries , de cristal, et tout embaumée des lis, des roses et des fleurs d'un éternel printemps. C'est là que sont placés les trônes brillants d'où furent chassés les anges rebelles. Je les destine aux ûmes affligées , mes épouses bienaimées.
Les saints qui y régnent déjà sont pour toi pleins de tendresse; ils t'attendent avec impatience, ils soupirent après ta présence et ils te recommandent sans cesse à Dieu. Ils se réjouissent de tes croix, et ils tressaillent de bonheur lorsque tu les supportes courageusement à leur exemple. Gomme ils se glorifient maintenant de leurs cicatrices ! et comme ils se rappellent avec joie les
blessures sanglantes qu'ils ont reçues pendant la vie par amour pour moi ! Ils se plaisent à le voir aussi au milieu des peines, des épreuves et de l'abandon, toujours fort et victorieux. Sois persuade qu'ils t'aiment plus que le père et la mère qui t'ont donné la vie. La cbarité des saints surpasse toutes les affections de la famille. Oh ! combien est douce la compagnie des saints !
Heureuse l'àme prédestinée pour la gloire! La dot et les parures que je donne à mes bien-aimées dans le ciel , c'est de contempler à découvert toutes les choses que révélait la foi , que promettait l'espérance; c'est de posséder en paix avec assurance ce que vous faites si bien d'aimer. L'auréole, la couronne particulière que je leur destine est la joie de leurs œuvres et de leurs peines. Je les environne d'une gloire qui est la lumière de ma pure essence et la profondeur impénétrable de ma divinité. Elles y sont plongées comme dans un océan de douceur. Elles se fondent en moi par l'amour; elles se transforment tellement en moi, qu'elles ne peuvent plus vouloir que ce que je veux; enfin, elles sont heureuses par grâce, comme Dieu l'est par nature.
Oublie donc un peu tes afflictions et tes croix; médite dans un religieux silence ces ombres , ces nuages obscurs du paradis ; et en voyant la gloire et l'allégresse des saints, que ton âme fortifiée se dise : Qu'est devenue maintenant cette confusion qui accablait leur chaste cœur? Leur tête n'est plus humblement baissée, leurs yeux ne sont plus attachés à la terre. Où sont ces déchirements de leur âme , ces gémissements , ces
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larmes arrières , celle pâleur de visage , cette pauvreté si pesante , ce sang, ces blessures, ces morsures de la haine, ces tristesses intérieures et ces privations de tous secours qui leur faisaient pousser ce cri de la douleur : « Mon Dieu , mon Dieu , pourquoi m'avezvous abandonné? » 0 bienheureux, voilà donc toutes vos peines , vos dégoûts , vos souffrances et vos croix qui se sont évanouis en un instant ! Vous n'aurez plus besoin de vous cacher dans les déserts , dans les cavernes, dans des cellules étroites, pour fuir la malice du monde; vous jouirez éternellement de la béatitude des saints, et dans la joie de votre triomphe vous chanterez à Dieu ce beau cantique: « Bénédiction, (( clarté , sagesse, action de grâces, honneur, vertu et « force à notre Dieu pendant la suite de tous les « siècles (1) ! »
Rappelle-toi souvent, mon fds, cette gloire des saints qui t'ont précédé, et tu oublieras tes douleurs , tu ne désespéreras plus de ton salut. Par la manière dont je traite mes serviteurs et mes amis , comprends la différence qu'il y a entre mon amitié et celle du monde. Le monde a aussi ses ennuis et ses tourments; mais quand même ses amis seraient assez aveugles et assez enivrés pour ne pas s'en apercevoir, il est certain qu'en vertu de ma justice éternelle, tout homme qui suit ses voies déréglées se fait son propre bourreau ; il meurt dans le désespoir et devient la proie des flammes de l'enfer. Mes amis, au contraire, souffrent, il est vrai, des
(i) Benedictio, et lioiior, et gloria, et potestas in sœcula sœculorum (Apoc.,v,13.)
épreuves et des croix nombreuses , mais ils vivent joyeux dans l'espérance de la gloire; ils jouissent de la paix du cœur et de la tranquillité de Tesprit, et sont plus heureux au milieu de leurs afflictions que les mondains avec leur fausse paix et tous leurs plaisirs.
Le Disciple. — Ah ! Seigneur, me voici prêt à supporter toutes sortes de peines , puisque vos croix sont les preuves de votre amour et qu'il n'y a d'heureux que ceux qui partagent vos douleurs et votre Passion. Que maintenant les partisans du monde se taisent , et que les tièdes ne disent plus que vous traitez mal vos amis. Qu'ils admirent connue moi l'infinie bonté avec laquelle vous conduisez ceux que vous aimez par la voie des souffrances, et qu'ils comprennent enfin combien est à plaindre celui que vous n'éprouvez pas pendant sa vie mortelle.
Pourquoi Dieu se réjouit des souffrances de ses serviteurs.
Le Disciple. — Puisque les croix et les afflictions sont si profitables à la gloire des saints , dites-moi , ô Sagesse éternelle, quelles sont celles qui vous plaisent davantage dans vos amis, afin que je les désire, que je les cherche et les supporte avec allégresse comme des trésors sortis de vos mains paternelles.
La Sagesse. — Toutes les croix et les afflictions me plaisent, quelle que soit leur origine, qu'elles viennent
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de la nature, comme la maladie; ou de la volonté, comme les pénitences; ou de la violence, comme les persécutions, pourvu que Tàme qui les souffre les rapporte à mon honneur et à ma louange , et qu'elle ne désire en être délivrée que selon mon bon plaisir : plus une croix est supportée avec joie et amour, plus elle m'est chère et précieuse.
Écoute la raison qui me fait éprouver mes serviteurs en tant de manières, et grave bien ce que je vais te dire au fond de ton cœur. Je demeure et j'habite dans une âme comme dans un parachs de délices, et je ne puis permettre qti'elle se plaise hors de moi , qu'elle s'affectionne aux créatures; et parce que je veux la posséder chaste et pure , je l'entoure d'épines et je l'enferme dans l'adversité, afin qu'elle ne puisse pas s'échapper de mes mains. Je sème son chemin d'angoisses et de douleurs, afin qu'elle ne puisse se reposer dans les choses basses et créées, et qu'elle place tout son bonheur dans les profondeurs de ma divinité.
La récompense que je donne à ces âmes pour la moindre affliction supportée est fei grande, que tous les cœurs des mondains réunis en seraient accablés ; le chemin de la Croix n'est pas nouveau , il a toujours existé ; j'ai voulu que dans la nature , les choses rares et sublimes fussent difficiles, et que la vertu deniandât beaucoup de sueur et de fatigue. Si ce chemin ne plaît point à l'âme , si elle veut, en l'abandonnant, s'éloigner de moi , qu'elle parte; je l'ai créée libre, et je ne veux pas la forcer. Hélas ! la parole de mon Evangile est trop vraie : Beaucoup d'appelés, mais peu d'élus.
Le Disciple. — Seigneur, je reconnais que vos croix sont les moyens de voire Sagesse et les gages de votre éternité; mais du moins qu'elles ne soient pas trop pesantes et trop au-dessus des forces humaines. Vous connaissez toutes choses , Seigneur, puisque c^est vous qui en avez réglé le nombre , le poids et la mesure, et vous savez bien que mes peines sont véritablement accablantes. Je ne crois pas que personne au monde soit tant éprouvé que moi : comment voulez-vous que j'y résiste? Si c'étaient des croix ordinaires , je les supporterais facilement, avec patience ; mais ce sont des croix si nouvelles , si extraordinaires , que mon âme en est brisée.
La Sagesse. — Un homme malade pense toujours, au milieu de ses douleurs , qu'il n'y a pas de souffrances comparables à la sienne , et chaque pauvre s'imagine que rien n'égale sa misère. Si je t'envoyais d'autres croix, tu tiendrais le même langage. Du courage donc, et montre-toi fort et généreux. Résigne-toi complètement à ma volonté ; accepte avec patience toutes les croix qu'il me plaira de l'envoyer, et n'en repousse jamais aucune ; tu sais que je veux toujours ton bien, et que je connais parfaitement dans ma Sagesse ce qui te convient davantage. L'expérience a déjà dû t'apprend re que toutes les croix que je t'envoie , quelles qu'elles soient, t'élèvent, t'unissent plus intimement, plus fermement à ma Divinité, que toutes les croix volontaires que tu peux choisir.
Le Disciple. — Mais, Seigneur, il est bien facile de dire qu'il faut souffrir et supporter avec résignation
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toutes les croix ; le difficile est de réussir, et Taffliction qui m'accable est si grande , que je crains de succomber.
La Sagesse. — Si TafTliclion n'était pas pénible, serait-elle une afïliction? Ce qu'il y a de bon et de désirable dans la Croix , c'est de pouvoir la supporter avec courage : qu'y a-t-il d'étonnant que la Croix te pèse, si tu ne l'aimes pas? Aime-la, et tu la porteras facilement; la croix qu'on aime et qu'on désire par amour pour moi devient moins lourde et se fait sentir à peine. Si tu étais inondé de consolations et de douceurs spirituelles, si les faveurs du Ciel t'embrasaient d'amour, tu gagnerais bien moins qu'en souffrant les sécberesses et les épreuves que je t'envoie. Par ces peines qui t'accablent, tu deviens l'objet de ma tendresse, et tu acquiers des droits à une magnifique récompense.
Vis donc en paix avec cette conviction que , sous la Croix, tu ne te perdras jamais. Dix âmes qui jouissent des délices de la grâce tomberont plutôt dans le pécbé qu'une seule âme qui est dans Taflliction. L'ennemi n'a aucune force contre celles qui gémissent amoureusement sous la Croix. Quand même tu serais le premier docteur du monde , et le plus savant théologien de mon Église; quand même tu parlerais de Dieu avec la langue des anges, tu serais moins saint et moins aimable pour moi qu'une âme qui vit soumise à mes croix.
J'accorde mes grâces aux bons et aux méchants, mais je réserve mes croix aux élus, aux prédestinés. Examine et compare avec sagesse le temps et l'éternité ; tu comprendras qu'il vaut mieux brûler cent ans dans
une fournaise ardente , que d'être privé de la plus petite croix que je pourrais et voudrais donner. N'est-ce point une récompense infinie qu'on acquiert en supportant généreusement les afflictions?
Le Disciple. — 0 mon très-doux Jésus , vos paroles sont comme une musique délicieuse pour les âmes affligées, et si j'en entendais souvent de semblables, je vivrais plus joyeux, plus libre et plus courageux dans les croix que vous m'envoyez.
La Sagesse. — Ecoute maintenant, mon fils, les sons harmonieux de l'aflliction , la mélodie des cœurs éprouvés et les cantiques des âmes souffrantes; tu verras combien ils sont d'accord avec moi. Le monde fuit les afflictions et méprise ceux qui les supportent; moi, je les bénis et je les couronne. Les affligés sont mes amis les plus chers, les plus aimables, les plus semblables à ma Divinité.
L'affliction éloigne l'homme du monde et le rapproche du Ciel. Plus les amis de la terre l'abandonnent, pi u% ma grâce augmente, l'élève et le rend divin. De la Croix découlent l'humilité , la pureté de conscience, la ferveur de l'esprit , la paix , la tranquillité de Tàme, la sagesse, le recueillement, la charité et tous les biens qu'elle produit. La Croix est un don si précieux, que , si tu restais des années prosterné par terre pour me demander la grâce de souffrir, tu ne serais pas encore digne de l'obtenir. L'affliction est un trésor pour les pécheurs , les pénitents , les commençants et les parfaits. C'est un purgatoire d'amour qui purifie l'âme du péché et en détruit le châtiment. Donne-moi un affligé qui
loue et bénit Dieu dans ses peines , et l'enfer fuira devant lui tout épouvanté.
La Croix possède une telle force, une telle puissance, que, bon gré mal gré, elle attire et ravit celui qui la porte. Oh ! combien seraient damnés si je ne les avais pas crucifiés! Il est plus grand de conserver la patience dans les choses contraires que de ressusciter les morts. La patience est une hostie vivante, l'odeur d'un parfum délicieux en la présence de ma divine Majesté ; c'est un sacrifice si nécessaire à la gloire de l'àme , que je tirerais des croix et des épreuves du néant plutôt que d'en priver mes plus chers amis.
Il est vrai que le chemin de la Croix est étroit et fatigant; mais il conduit ceux qui le suivent aux portes du ciel, à la gloire des saints, au triomphe des martyrs; et alors les affligés, dans l'allégresse de lt;ur victoire, chantent à Dieu un cantique nouveau, que ne peuvent redire les anges , puisqu'ils n'ont jamais porté la Croix.
Le Disciple. — Je vois bien. Seigneur, que vous êtes la Sagesse éternelle, puisque vous faites luire ¥otre vérité dans mon âme avec une telle clarté, qu'il n'y reste plus aucun doute. Aussi, c'est du plus profond de mon cœur que je vous loue , que je vous bénis de toutes les croix passées et présentes que vous m'avez envoyées dans votre tendresse , pour mon plus grand bien.
La méditation de la Passion de Jésus-Christ procure de grands biens ; et comment il faut s'y livrer.
Le Disciple. — Je ne pourrai jamais exprimer, ô très-doux Jésus, combien votre très- sainte et trèsaimable Passion m'a consolé dans mes afflictions et mes angoisses. Je me souviens qu'un jour, étant triste , abandonné , privé de toute consolation intérieure , et dans une telle sécheresse, que je ne pouvais ni lire, ni prier, ni méditer, ni étudier, je me retirai dans un coin de ma cellule, et que, joignant les mains sur ma poitrine, je pris la résolution de ne plus sortir, puisque je ne pouvais faire autre chose pour l'honneur et la gloire de votre saint nom.
Alors j'entendis votre voix qui me disait : Lève-toi , mon ami , regarde-moi crucifié, pense à tout ce que j'ai souffert pour toi , et tu oublieras tes afflictions. Et je me suis levé, j'ai médité et j'ai pleuré devant vous, et je me suis trouvé délivré de toutes mes peines et de toutes mes sécheresses. Je me disais que Paul, votre glorieux apôtre , avait bien raison de préférer la science de la Croix à la vision sublime qu'il eut de vos mystères , lorsqu'il s'écriait : « Je ne veux savoir autre chose que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié (1). »
(l) Non enim judicavi me scire aliquid inter vos, nisi Jesum Christum, et hune crucifixum. (î Cor., ii , 2.)
Et après lui, saint Bernard disait à ses religieux , dans son doux langage : « Mes frères bien-aimés, aimez la Passion de Jésus-Christ. Quand je me suis converti , au lieu des mérites que je n'avais pas , je me suis fait un bouquet de toutes les souffrances de mon Rédempteur , et je l'ai toujours porté dans mon âme , afin de méditer son crucifiement. Ces souvenirs douloureux de sa mort me semblent la vraie sagesse du cœur; et c'est là que je trouve la perfection de la sainteté, la plénitude de la science, les trésors du salut, l'abondance des mérites , le calice de la paix, le baume de la consolation , la constance et l'égalité de toutes les choses heureuses ou contraires. Méditer la Passion, c'est acquitter mes péchés, gagner mon juge, apaiser mon esprit. Quand je regarde la Croix , je marche en assurance à travers tous les maux de cet exil. Je ne demande pas, comme l'Epouse des cantiques, oii repose celui que j'aime , puisque je le porte dans mon cœur; où il prend sa nourriture à midi , puisque je le contemple toujours sur la Croix. Oui , ma plus grande philosophie est de savoir Jésus, et Jésus crucifié. »
Mais, ô mon Jésus, rappelez-vous ma plainte ordinaire. Je n'ai rien tant à cœur que votre Passion; je désire la méditer sans cesse , et la pleurer avec des larmes amères, et cependant je suis souvent si sec, si aride, que je ne trouve pas un soupir, un acte de reconnaissance pour toutes ces douleurs qui mériteraient une compassion infinie. Enseignez - moi , ô Sagesse éternelle, comme je dois les méditer.
La Sagesse. La méditation de ma Passion ne doit
pas être faite légèrement et par routine; elle doit être profonde et pleine de considérations pénibles. Le palais peut-il trouver quelque goût à un mets que Ton prend avec précipitation? il en est de même d'une méditation faite sans amour et sans application. Si, en méditant, tu ne peux pleurer ma Passion, réjouis -toi du moins des biens immenses qu'elle t'acquiert, et qu'en reçoit le monde tout entier. Si, dans tes sécberesses, tu ne peux t'affliger, ni te réjouir, continue cependant avec courage, entretiens- toi de mes douleurs du mieux qu'il te sera possible, et sois persuadé que ces efforts me seront plus agréables que toutes les larmes et la ferveur que tu pourrais avoir ; tu auras fait un acte de vertu en te surmontant pour l'amour de moi , et tu m'auras donné la preuve d'un généreux amour.
Ne te décourage donc jamais, quel que soit l'état où tu te trouves lorsque tu médites ma Passion , et retiens bien ce que je vais te dire. Tu sais que ma justice ne laisse jamais impuni le péché mortel ou véniel , et il y en a beaucoup qui ont mérité par leurs fautes de rester dans le purgatoire. Eh bien ! en méditant ma Passion, et en s'en appliquant les mérites, ces âmes peuvent en peu de temps s'affranchir de toute faute et de toute peine , et devenir si pures, qu'elles pourraient en mourant s'envoler au ciel sans passer par le purgatoire. Tu vois les fruits qu'on retire de la méditation de ma Passion.
Le Disciple. — Mais comment peut faire un pécheur pour se purifier par la contemplation de vos douleurs , et pour s'en appliquer les mérites ?
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La Sagesse. — 11 doit T pleurer dans ramertiime de son cœur les péchés qu'il a commis contre son Père céleste, en repasser la n)ultitude, la gravité, l'ingratitude ; T se persuader qu'il ne pourra jamais expier par lui-même ses péchés, puisque les austérités les phis grandes à côté de ses fautes sont comme une goutte d'eau comparée à l'immensité de l'Océan ; 3° louer et bénir la toute puissance de ma satisfaction infinie, en pensant que la plus petite goutte de mon sang suffirait pour effacer les péchés de milie mondes ; 4" s'appliquer cette satisfaction en compatissant à mes douleurs et en s'unissant à ma Passion ; 5° élever sa douleur, faible et imparfaite, à ma douleur sans bornes et sans mesure ; mêler humblement la goutte de sa courte pénitence au mérite immense de ma satisfaction , et confondre ses souffrances avec mes peines infinies.
Comment on peut mourir avec Jésus-Christ sur la Cioix.
Le Disciple. — Vous avez eu la bonté, douce et adorable Sagesse , de me montrer les tourments que vous avez soufferts dans votre corps lorsque vous étiez attachée à la Croix et dans les angoisses terribles d'une mort infâme. Dites-moi maintenant , je vous en conjure, ce qui se passait sous la Croix; si quelqu'un compatissait à votre douleur , et ce que vous avez fait pour votre Mère affligée.
La Sagesse. — Écoute une chose digne de toutes les
larmes. Je mourais sur la Croix, et les bourreaux qui m'entouraient tournaient en dérision ma divinité, mes miracles et mes œuvres ; ils m'accablaient de crachats, d'injures, de blasphèmes, et me méprisaient comme si j'avais été un ver de terre et l'opprobre du monde entier ; et moi je supportais avec courage les opprobres , gémissant et pleurant sur la perte de leurs âmes, et offrant mon sang à mon Père pour leur salut. Pour les engager à se convertir, je me tournai miséricordieusement vers le voleur qui était à ma droite , et je lui promis le pardon.
Moi qui dispensais ainsi la gloire , j'étais abandonné de tous, nu, couvert de sanglantes blessures, sans personne pour me consoler, me secourir, me reconnaître. Tous mes disciples et mes amis s'étaient enfuis. Je voyais bien ma chère Mère , mais je savais qu'elle souffrait dans son tendre cœur tout ce que j'endurais dans mon corps, et c'était pour moi un nouveau tourment d'être témoin de sa douleur et d'entendre ses paroles déchirantes. Je cherchai à la consoler en la recommandant à mon disciple bien- aimé.
Le Disciple. — Qui pourrait retenir ses larmes et ses gémissements? 0 lumière brillante , Verbe divin, admirable Sagesse , Agneau , la pureté , l'humilité même, comme vous avez été cruellement traité par ces loups dévorants, par ces tigres affamés! Si j'avais été présent, si j'avais pu , malgré ma misère et mon indignité, mourir pour vous ou avec vous; et si je n'avais pas eu ce bonheur, je me serais du moins prosterné au pied de votre croix , je me serais attaché au rocher
(jui la portait, et quand il s'est fendu à votre dernier soupir, mon cœur se serait brisé aussi de compassion et d'amour.
La Sagesse. — J'étais seul condamné à la mort par la Justice éternelle , seul je devais être attaché à l'arbre de la Croix , seul pour le salut de tous je devais boire le calice dans ma douloureuse Passion. Mais il faut main-: tenant marcher à ma suite , renoncer à toi-même , prendre ta croix et me suivre, et ton sacrifice me sera aussi agréable que si tu étais mort avec moi sur le Calvaire.
Le Disciple. — Me voici, Seigneur, prêt ta mourir pour vous ; car il n'est pas juste que je m'appartienne, puisque vous êtes mort pour moi. Enseignez-moi seulement, ô divine Sagesse, quelle croix je dois porter à votre suite, et comment je dois mourir avec vous.
La Sagesse. — Fais le bien autant que tu pourras, et s'il arrive qu'on interprète mal tes actions , qu'on se moque de toi, qu'on t'accable d'injures, de malédictions, qu'on te traite comme un homme méchant et méprisable, efforce-toi de ne pas t'en émouvoir, et de conserver la paix de ton cœur; supporte les persécutions avec courage et humilité , sans songer à te défendre ; prie avec amour pour tes ennemis, et excuseles charitablement auprès de ton Père céleste. Tu mourras ainsi par amour sur la Croix ; ma mort recommencera dans la tienne , et ta patience sera une fleur nouvelle de ma Passion.
Si, malgré ton innocence et ta pureté , tu es regardé comme un impie, reçois avec joie cet affront, et lorsque
tes contradicteurs viendront s'excuser et te demander pardon , embrasse-les et pardonne- leur avec promptitude et amour, comme s'ils ne t'avaient jamais causé aucune peine ; tâche de leur être utile et de leur témoigner ton affection par tes actes et par tes paroles. Tu auras alors partagé ma Croix ; tu auras imité la bonté qui me faisait pardonner les injures et les cruautés de mes bourreaux.
Si tu renonces à l'amitié, aux conversations des hommes, au bien-être et aux consolations d'ici -bas, autant qu'on le peut dans cette vie , ce renoncement et cette privation remplaceront le délaissement où j'étais sur le Calvaire, lorsque tous les miens m'avaient abandonné.
Si par amour pour moi tu t'affranchis des affections inutiles, surtout de celles qui pourraient t' éloigner de mon service , tu me seras agréable comme saint Jean , mon disciple bien-aimé , qui m'était fidèle au pied de la Croix, En conservant ton cœur pur et libre de tout attachement terrestre , tu vêtiras , tu couvriras ma nudité. Mais surtout, dans les violences et les attaques de ton prochain , au milieu des persécutions et des injures, ne te défends pas , ne résiste pas , sois silencieux comme un agneau , supporte tout avec mansuétude et douceur ; que ton cœur, tes paroles , ton visage respirent la douceur et la paix. Tâche de triompher par ton humilité de la dureté et de la malice de tes ennemis.
C'est ainsi que tu porteras en toi l'image fidèle de ma mort ; c'est ainsi qu'en gravant dans ton âme ma
douloureuse Passion, qu'en la méditant, en la rappelant dans tes prières, en Timitant dans tes actions, tu te conformeras à mes souffrances et à la fidélité de ma chaste Mère et de mon bien-aimé disciple.
Le Disciple. — 0 toute -puissante Sagesse , gravez dans mon esprit et dans mon corps, que je le veuille ou que je ne le veuille pas, une image véritable de votre mort, afin que je rende gloire à votre saint nom.
Quel fut le but de notre Seigneur Jésus -Christ sur la Croix.
Le Disciple. — 0 douce Sagesse ! ma Souveraine et ma Maîtresse , entretenez-moi maintenant de ce qui se passait dans votre cœur et dans votre àme. Faites-moi connaître votre état intérieur sur la Croix. Sans doute que vous receviez des consolations du Ciel, et que vous étiez fortifié comme le furent les martyrs au milieu de leurs tourments. L'assistance de votre Père céleste a dû rendre plus supportable votre supplice.
La Sagesse. — Les peines de mon corps étaient bien grandes , mais combien plus douloureuses ont été les afflictions de mon âme ! Dans la partie supérieure de mon être je contemplais l'essence divine , comme je la contemple maintenant dans le paradis ; mais toutes les puissances et les facultés inférieures de mon âme étaient plongées dans la désolation et l'abandon :
j'étais réduit à des angoisses que personne n'a éprouvées et n'éprouvera jamais : mon corps suspendu h la Croix élait couvert de plaies, d'où s'échappait mon sang; mes yeux étaient gonflés de larmes, et mes membres disloqués ; les horreurs de la mort m'environnaient ; je ne recevais aucun secours du Ciel et de la terre, et je criais d'une voix lamentable : Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m'avez-vous abandonné? Cependant ma volonté était inébranlable , et parfaitement unie à la Justice divine qui me frappait.
Lorsque mon sang fut presque tout répandu et que les forces m'abandonnèrent dans l'agonie , j'éprouvai une soif brûlante qui me fit dire : J'ai soif; mais j'avais encore plus soif de souffrir et de sauver les âmes. Lorsque j'eus accompli tout ce qui était nécessaire à la rédemption des hommes, je déclarai que tout était consommé. J'avais été ainsi obéissant jusqu'à la mort de la Croix; je remis mon esprit entre les mains de mon Père, et je me séparai de mon corps. Après ma mort, j'eus le côté droit percé d'un coup de lance, et il en sortit des flots de sang et une source d'eau vive. Voilà, mon ami , tout ce que j'ai souffert pour réparer tes fautes et celles de mes élus; c'est le sacrifice efficace de mon sang innocent qui t'a racheté et délivré de la mort éternelle.
Le Disciple. — 0 très-douce Sagesse, que rendrai-je à votre Majesté pour tant d'amour? et quelles actions de grâceb vous offrirai-je pour votre douloureuse Passion? Si j'avais la force de Samson , la sagesse de Salomon et les richesses de tous les rois , je les consacrerais à votre louange et à votre service , mais je ne puis rien; je ne
suis rien, et pourtant je voudrais vous témoigner ma reconnaissance.
La Sagesse. — Toutes les langues des anges ne suffiraient pas pour me louer, et tous les cœurs des hommes ne pourraient me remercier de la plus petite affliction que j'ai soufferte pour eux.
Le Disciple. — Je vivrai donc sans jamais m'acquitter. Enseignez -moi de grâce ce que je puis faire pour vous plaire et vous servir.
La Sagesse. — Tiens toujours les yeux fixés sur ma Croix, et grave dans ton esprit, en y compatissant, les tourments les plus cruels de ma Passion. Lorsqu'il t'arrivera de souffrir, supporte-le en union avec moi ; si dans tes afflictions je ne te console pas , et je te laisse dans la sécheresse et l'ahaltement, comme je l'étais sur le Calvaire, garde-toi bien de chercher des consolations humaines , mais pousse vers Dieu des gémissements et des soupirs, abandonne-toi , pour m'imiter, à la volonté de ton Père céleste; et plus tu seras torturé à l'extérieur et délaissé à l'intérieur, plus tu seras cher à Dieu , et plus tu approcheras de nia ressemblance sur la Croix : c'est ainsi que j'éprouve mes plus chers amis.
Lorsque tu auras un grand désir de secours et de consolation, fais-toi violence et renonces-y, afin d'avoir dans ta soif la langue abreuvée de fiel et de vinaigre; sois toujours altéré du salut des âmes, et travailles-y avec ardeur pendant toute ta vie ; obéis avec empressement à tes supérieurs , conserve ton âme détachée de toute jouissance , et remets-la entre les mains de Dieu comme au moment de ton dernier soupir. Tu seras ainsi
uni à ma Croix ; mais par-dessus tout , apprends à te cacher dans mon côté ouvert et dans la blessure que l'amour a faite à mon cœur ; je te laverai avec Peau qui en découle , je t'y décorerai de la pourpre de mon sang, je m'attacherai à toi par des liens indissolubles, et mon esprit s'unira au tien d'une union éternelle.
Règles sommaires de la vie spiiituelle.
Le Disciple. — Très-haute Sagesse, l'empire du monde me rendrait moins heureux que je ne le suis en entendant vos admirables leçons; mais dites -moi, je vous en conjure , ce que je dois faire surtout , pour éviter le mal et arriver à la perfection.
La Sagesse. — Ecoute en peu de mots la règle d'une vie pure et parfaite. Tiens- toi séparé et éloigné des hommes ; affranchis- toi des images et du courant des choses terrestres et humaines; délivre-toi de tout ce qui peut troubler le cœur, captiver l'affection et jeter dans les peines et les inquiétudes du monde, de la chair et de la nature. Elève ton esprit à une contemplation sainte où je serai l'objet perpétuel de tes pensées. Que tous tes autres exercices spirituels, les veilles, les jeûnes, la pauvreté, les austérités de la vie, les mortitications du corps et des sens, soient dirigés vers ce but ; ne les pratique qu'autant qu'ils peuvent t'aider et t'exciter à la présence de Dieu. C'est ainsi que tu arriveras à une
perfection que n'atteint pas nne personne sur mille, parce que la plupart des chrétiens s'imaginent que tout est dans les pratiques extérieures. Ils s'y agitent pendant des années sans faire de progrès , et restent toujours les mêmes, toujours éloignés de la véritable perfection.
Le Disciple. — Mais qui pourra. Seigneur, tenir les yeux de son Ame toujours fixés sur votre divinité , et continuer, sans jamais l'interrompre, celte sublime contemplation?
La Sagesse. — Aucun homme, sans doute; mais je te dis ces choses afin que tu t'efforces au moins d'y atteindre , que tu les désires, que tu en fasses la règle de tes exercices spirituels, et que tu y consacres ton cœur et ton esprit. Quf'ind tu t'apercevras que tu t'éloignes du but et que tu es distrait de cette contemplation , songe que tu te prives de la béatitude même; retourne sur-le-champ à la fin que tu t'étais proposée, et veille constamment sur toi-même pour ne jamais t'écarter de la présence de Dieu. Toutes les fois que tu l'oublies et que tu marches à l'aventure, tu ressembles au nautonier qui a perdu , au milieu d'une tempête terrible , ses rames et son gouvernail : il ignore sa route et ne sait plus comment conduire son navire. Si tu ne peux rester constamment appliqué à la contemplation de ma divinité, reviens-y du moins sans ces^epar le recueillement et la prière, et que tes efforts pour marcher en ma présence t'affermissent en Dieu autant qu'on peut l'être ici-bas.
Écoute, ô mon fils, ces leçons, qui ne trompent pas;
écris-les au fond de ton cœur, et rappelle- toi toujours la tendresse qui me les inspire. Si tu veux faire de véritables progrès dans la vertu , que ces paroles ne s'effacent jamais de ton esprit; qu'elles te soient présentes, partout et à chaque instant, dans la paix ou dans le trouble, dans la fatigue ou le repos; tu y trouveras toujours les lumières et les avantages de la Sagesse. Mon fils , donne tous tes soins à Dieu et à ton âme, et tâche de ne jamais quitter et négliger ton intérieur. Sois pur, et débarrasse-toi de toutes les occupations qui ne sont pas nécessaires. Elève tes pensées au ciel et fixe-les en Dieu ; tu te sentiras de plus en plus éclairé, et tu connaîtras le souverain Bien , dans l'ignorance et l'éloignement duquel tu vis maintenant.
Le Disciple. — Quelles actions de grâces vous rendrai-je , ô sublime Sagesse, pour ces enseignements que vous épanchez dans mon âme avec tant de bonté et de douceur ? Vos paroles ne s'effaceront jamais de ma mémoire, elles seront la règle et la force de rna vie ; c'est mon désir, mon ambition.
Le disciple de la divine Sagesse assiste à la mort subite d'un jeune homme de trente ans.
Le Disciple. — Très-doux Jésus, que mes prières ne vous importunent pas, et daignez m'enseigner à mourir à moi-même et à toutes les choses créées , à
vivre pour vous seul, à vous aimer, a vous louer de toute mon âme , à vous recevoir humblement et dignement dans le très-saint Sacrement de l'autel. 0 mille fois heureux celui qui sait vous servir comme vous le méritez ! Mais puisque vous m'avez exhorté de tant de manières à mourir avec vous sur la Croix, dites-moi de quelle mort vous parlez : de la spirituelle , ou de la corporelle?
La Sagesse. — De l'une et de l'autre.
Le Disciple. — Mais on connaît la mort corporelle quand elle arrive ; il n'y a pas alors besoin de grand enseignement pour subir la loi de la nature.
La Sagesse. — Celui qui attend la mort pour apprendre à mourir est dans une grande erreur. On n'apprend à mourir qu'en pensant toujours à la mort.
Le Disciple. — Mais il est bien triste, bien pénible et bien dur de penser toujours à la mort.
La Sagesse. — Tu es assez aveugle pour ne pas voir qu'on meurt à chaque instant. Combien disparaissent dans les villes et les couvents ! combien sont frappés de mort subite! Tu ne te rappelles pas qu'il y a peu de temps tu as failli mourir comme les autres. Ouvre donc tes sens intérieurs, et écoute, pour ton instruction, les gémissements d'un jeune homme que la mort a surpris.
Le Mourant. — Hélas! hélas! malheureux que je suis ! pourquoi ai-je vu la lumière? Je suis né dans les gémissements et les larmes, et je meurs au milieu des cris et des angoisses. Hélas! « les douleurs de la mort « m'ont environné, et les périls de l'enfer m'ont
DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. âll
« saisi (1). » 0 mort épouvantable, pourquoi venir empoisonner mes jeunes années? Moi, qui n'ai jamais pensé à toi , qui ne t'ai jamais désirée, pourquoi m'attaquer si brusquement? Me voilà dans tes liens comme un criminel qu'on entraîne au supplice. Je me frappe la tète de désespoir, et je me déchire dans ma rage. Pour moi, aucun secours, aucune espérance; j'entends la voix de la mort qui me crie : Malheureux , il faut rendre le dernier soupir; il est impossible d'échapper, rien ne te délivrera de mes mains; amis , parents , richesses , sciences , adresse, tout est inutile; tu dois subir ton sort et quitter la vie. Ainsi donc je vais mourir ; il n'y a pas d'appel, et il faut me séparer de ce corps que j'aimais tant: ô mort! ô mort !
Le Disciple. — Mais , mon ami , pourquoi tant vous affliger? Ne savez-vous pas que la loi de la mort est commune à tous, au pauvre comme au riche, aux jeunes comme aux vieux? 11 meurt même plus de jeunes gens que de vieillards. Pensez-vous être épargné seul par la mort? ce serait une grande folie.
Le Mourant. — Est-ce ainsi que vous me consolez? pourquoi me dire des paroles si dures et si amères? J'ai bien toute ma raison. Celui qui a vécu sans se préparer à la mort et qui meurt sans la craindre, celuilà est aveugle et fou ; il meurt comme une brute, parce qu'il ignore le danger qu'il court. Je ne me plains pas de mourir, mais je me désespère de mourir subitement et sans préparation, 11 faut subir une nécessité à
(1) Gircumdederunt me dolores mortis, et pedcula iriferni inveiieriint me. (Ps. cxiv,3.)
laquelle je ne me suis aucunement disposé. Ce n'est pas seulement ma vie que je pleure , ce sont ces jours que j'ai perdus dans les plaisirs et les fêtes , tandis que j'aurais pu les utiliser pour mon âme.
Je suis maintenant comme une fleur tombée et desséchée , comme un avorton qui n'a pas connu l'existence. Le temps a passé pour moi comme la flèche d'un arc bien tendu , et ma vie va disparaître dans le néant de l'oubli. « Aussi maintenant ma parole est pleine « d'amertume , et l'excès de ma douleur étouffe mes a gémissements (1). » Oui! oui! malheur à moi! Si je pouvais retrouver mes premiers jours, si je pouvais avoir encore ce temps précieux qui m'était donné, et savoir ce que je sais maintenant! Comme je méprisais ce temps , et comme je le perdais en choses inutiles! Il est passé, et je ne puis le faire revenir. Infortuné que je suis , une de ces heures fugitives devait m'être plus précieuse que l'empire du monde entier; et maintenant je pleure leur perte, et toutes mes larmes ne peuvent m'en rendre un seul instant. Pourquoi n'ai-je pas mieux employé ce temps qui m'était donné peur bien mourir ?
0 vous, jeunes gens, qui êtes au printemps de la vie et qui en possédez les riches et riantes années, considérez mon malheur et que mon exemple vous apprenne à vous donner à Dieu, afin qu'il ne vous arrive pas un jour ce qui m'arrive maintenant. 0 jeunesse mal employée, belles années perdues dans le
(1) Nunc quoque in amaritudine est sermo meus, et maniis plagae meae aggravata est super gemitum meum. (Job. xxiii^ 2.)
péché ! Je ne voulais pas écouler les reproches de mes parents, de mes amis ; je ne voulais pas renoncer à mes plaisirs, et je suis tombé sans y penser dans les pièges de la mort. 11 eût mieux valu pour moi mourir dans le sein de ma mère, que d'avoir à me reprocher l'abus du temps et la perte de ma vie.
Le Disciple. — Mon cher frère , revenez à Dieu par un repentir sincère de vos péchés, et si vous finissez bien , tout sera réparé : vous serez sauvé.
Le Mourant. — Ce que vous me dites n'est-il pas absurde, impossible? Gomment voulez -vous qu'au moment de la mort je fasse pénitence et que je revienne à Dieu? Je suis dans les angoisses de la terreur, et je ressemble au petit oiseau qui est plus mort que vif entre les griffes du vautour. Je n'ai qu'une pensée , celle d'échapper à la mort qui m'attend; mais je vois que je ne puis l'éviter: elle me presse , elle me frappe , et mon âme va quitter mon corps..
Hélas! pourquoi ne suis-je pas revenu à Dieu par une sincère pénitence lorsque j'étais en santé? Comme maintenant je mourrais heureux et tranquille ! Celui qui abandonne Dieu et qui diffère sa conversion quand il se porte bien , mérite de ne pouvoir faire pénitence au moment de sa mort. Hélas! je différais d'année en année , de jour en jour, et je suis parvenu à me perdre avec tous mes bons vouloirs et mes stériles promesses. Je fuyais sans cesse la pénitence, et me voilà tombé dans l'abîme et les ténèbres de la mort. Mon plus grand malheur, c'est d'avoir passé les trente ans de ma vie sans avoir peut-être employé un seul jour à la gloire
(le Dieu, sans avoir fait une seule action qui lui fût agréable : c'est là le remords qui m'est le plus cruel. Quelle honte , quelle confusion , lorsque je paraîtrai devant la majesté terrible de Dieu , en présence de toute la Cour céleste ! Maintenant que je vais expirer, un seul Ave Maria, que je pourrais dire dévotement, me serait plus précieux que tout l'or du monde. Ah! Seigneur, que de biens j'ai perdus en ne profitant pas du temps , et dans quelle infortune je me suis précipité pour de vils plaisirs! Comme je me féliciterais d'avoir pendant ma jeunesse évité les amis du monde! J'aurais plus mérité en m'abstenant, pour l'amour de Dieu, d'un seul regard impur et défendu , que si d'autres offraient à cette heure pour moi trente années de ferventes prières. 0 vous, qui devez mourir, écoutez une chose épouvantable : Je meurs , et comme je n'ai fait aucune bonne action , j'implore les mérites des hommes vertueux afin de racheter ma vie coupable; mais tous me refusent, parce qu'ils craignent que l'huile de leurs lampes soit insuffisante à leur salut. Et moi, qui pouvais m'enrichir quand j'étais en santé, je sollicite inutilement une aumône spirituelle qui puisse , non pas obtenir quelque récompense, mais me concilier peut-être la miséricorde divine , et diminuer un peu ma dette. 0 vous tous , jeunes et vieux , apprenez de moi h. acquérir par vos bonnes œuvres, pendant cette vie, des grâces et des mérites ; ne comptez pas sur l'heure de la mort pour mendier les mérites des autres, parce que vous ne trouverez personne qui ait la volonté et la puissance de vous secourir.
Le Disciple. — Vos plaintes et vos angoisses me déchirent le cœur ; votre malheur me fait penser à moimême, et je vous conjure par le Dieu vivant de me dire ce que je dois faire, pendant que je suis en santé, pour éviter votre triste sort.
Le Mourant. — Ce que tout homme vivant a de plus prudent et de plus sage à faire, c'est de confesser souvent avec un grand soin et une douleur profonde tous ses péchés; et, après cette confession, il doit régler sa vie de manière à être prêt à mourir chaque semaine, chaque jour. Imaginez -vous que votre âme est condamnée à dix ans de peines et de supplices dans le purgatoire , et que vous n'avez qu'une année pour la secourir et la délivrer des flammes ; écoutez une voix lamentable qui vous crie : 0 mon fidèle ami , tendsmoi une main secourable et retire-moi de ces flammes cruelles; je suis malheureuse, pauvre, désolée, et je n'ai que toi pour me venir en aide ; le monde entier m'a oubliée, « parce que tous cherchent leurs intérêts (1). »
Le Disciple. — Tous vos conseils sont bons et profitables, et si les hommes comprenaient les choses comme vous les comprenez maintenant, ils seraient profondément impressionnés. Mais les gens du monde n'y font pas d'attention ; ils ont des oreilles, et n'entendent pas ; des yeux , et ne voient pas. Personne ne pense à mourir pendant qu'il est en vie et en santé; on attend pour cela que l'âme quitte le corps.
(1) Omnes enim quae sua sunt quserunt. (Philip, n , 21.)
Le Mourant. — Aussi , quand ils seront atteints des flèches de la mort, ils auront beau pousser des cris et des gémissements, le ciel et la terre resteront impitoyables. Sur cent chrétiens qui vivent dans le monde ou dans le cloître , il s'en trouvera à peine un qui sera frappé de mes paroles et qui changera de conduite; sur ces cent chrétiens, par conséquent, il s'en trouvera à peine un qui mourra bien préparé. Presque tous tombent dans les filets de la mort sans avoir pensé à leur fin dernière ; presque tous expirent sans se reconnaître ( t sans faire pénitence , parce que la vaine gloire, l'orgueil de la vie , les plaisirs du corps, l'amour de ce qui passe si vite , la préoccupation de leurs intérêts matériels les jettent dans le plus déplorable aveuglement.
Si vous voulez éviter avec le petit nombre les conséquences terribles d'une mort imprévue, écoutez mes conseils : pensez continuellement à la mort , et imaginez-vous que votre âme est déjà dans les flammes du purgatoire. Les prières et les bonnes œuvres que vous ferez pour la délivrer, diminueront bientôt la crainte et l'horreur que vous avez de la mort, et votre cœur finira par la désirer et l'attendre avec amour. Que ce soit votre méditation la plus fréquente et la plus sérieuse; gravez mes paroles dans votre esprit, et n'oubliez pas les leçons que je vous donne au milieu des bouleversements de ma mort et des ténèbres de ma dernière nuit. Oh ! qu'il est béni de Dieu , celui qui arrive à cette heure terrible bien préparé ! Il quitte la terre pour le ciel sans éprouver l'amertume de la mort.
Hélas ! miséricordieux Maître , quel sera tout à l'heure
Tasile, le refuge de mon àme dans cette région inconnue de l'autre vie? Hélas! je sens que tout m'abandonne , et que mon âme va souffrir au milieu de toutes ces âmes tombées dans les flammes de votre justice. Quel ami véritable et dévoué pourra me secourir? Mais plus de gémissements , voilà Theure de partir ! Je meurs, je ne puis plus retenir la vie ; mes mains deviennent froides et mon visage livide; mes yeux s'obscurcissent, les angoisses de la mort m'oppressent, c'est a peine si je respire encore ; le monde disparaît, sa lumière me fuit, j'entrevois une autre vie. Ab! quel spectacle ! voici autour de moi des fantômes horribles; les démons de l'enfer m'environnent et font tous leurs efforts pour s'emparer de mon âme.
0 Dieu ! ô justice! que vos jugements sont sévères, et combien pèsent mes moindres fautes! Hélas! quelle sueur glacée baigne tout mon corps ! 0 visage terrible de mon juge ! J'aperçois les flammes ardentes du purgatoire qui tourmentent les âmes et les agitent comme des étincelles ; elles crient toutes d'une voix lamentable : Hélas ! hélas! quel supplice nous endurons! piTsonne ne pourra jamais comprendre la multitude et la grandeur de nos peines. 0 vous qui vivez , secoureznous dans notre malheur et nos désolations ! Où sont maintenant les souvenirs de l'amitié? Ses promesses étaient trompeuses, car nous voilà dans l'abandon et l'oubli. ((Ayez pitié de nous, ayez pitié de nous, vous du moins qui êtes nos amis (1). » Nous vous chérissions,
(l) Miseremini mei , miseremini mei , saltem vos amici. (Job, xix, 21.)
nous VOUS rendions tous les services possibles : est-ce ainsi que vous nous récompensez de noire dévouement? N'aurez-vous donc pour nous aucune compassion? El pourtant notre supplice surpasse tous les tourments des martyrs, et nous souffrons plus en une heure qu'on ne peut souffrir en cent ans sur la terre. Qu'il eût mieux valu prévoir ces flammes et cet abandon ! 0 flamme cruelle! ô privation de Dieu plus cruelle encore! Mais je tombe au milieu de toutes les horreurs, je n'ai plus de force : j'expire.
Le Disciple. — 0 divine Sagesse! où êtes-vous? M'avez-vous donc abandonné? 0 mon Jésus, comme ce spectacle de la mort m'a épouvanté ! je ne sais si mon âme est encore dans mon corps, et si la crainte n'a pas tari ma vie. Je vous remercie, Seigneur, de cet enseignement, et je vais tout faire pour en profiter. Je ne passerai jamais un seul jour sans méditer sur la mort , afin de prévoir ses embûches et de ne pas être victime de ses surprises ; je veux apprendre à mourir pendant que je suis en santé ; toutes mes pensées seront dirigées vers l'autre monde, parce qu'ici-bas tout est vanité.
Je n'attendrai pas mon dernier jour pour me repentir, et je commencerai ma pénitence dans la sève même de ma jeunesse. Loin de moi maintenant un lit voluptueux , une nourriture délicate , les vins précieux, les longs sommeils, les honneurs périssables, le bien-être et les jouissances du corps. Comment pourrai-je supporter les tourments du purgatoire, si je n'ai pas le courage de faire actuellement pénitence? Oui , je veux
aujourd'hui même commencer à soulager ma pauvre âme , que tous oublieront lorsqu'elle sera dans les flammes de l'expiation.
La Sagesse. — Tu fais bien , mon ami , de songer pendant ta jeunesse aux dangers de la mort ; car à ton dernier moment personne ne pourra te secourir, et tu n'auras d'autre refuge que ma Passion, ma mort et mon infinie miséricorde. Plonge-toi donc dans mon Sang précieux avec foi et humilité , et lu seras sauvé.
Le Disciple. — C'est pour cela, mon Jésus, que je me prosterne à vos pieds sacrés, en gémissant et en vous suppliant de vouloir bien me châtier et me purifier avant que je tombe dans les supplices incompréhensibles du purgatoire. Que j'étais insensé lorsque je pensais que ce purgatoire n'était rien , et que c'était un bonheur d'y aller ! Maintenant je redoute tant ses flammes dévorantes, que je ne puis y songer sans être tout tremblant d'effroi.
La Sagesse. — Du courage , mon fils ; car cette crainte est le commencement de la Sagesse et le chemin de la glou'e. Ne te souviens -tu pas des louanges que les saintes Ecritures donnent à ceux qui craignent et méditent continuellement la mort? Tu dois me rendre grâce d'y penser comme tu le fais ; car c'est une chose bien rare dans le monde; et cependant les avertissements se renouvellent sans cesse, et l'illusion est impossible. Les malheureux tombent en mourant dans les gouffres terribles de l'enfer; ils pleurent, ils gémissent, ils s'aperçoivent alors de leur folie, mais il est trop tard.
220 LE LTVrxE
Rappelle-loi , si tu peux , tous tes contemporains qui sont morts, et évoque-les dans ton esprit; converse avec eux , et demande -leur ce qu'ils sont devenus; écoute leurs soupirs, leurs cris déchirants, et profile de leurs sages conseils. Bienheureux celui qui apprend des autres à s'occuper à temps de son salut. Si tu es sage, tu attendras la mort chaque jour; tu te tiendras toujours prêt à la recevoir, et à partir content pour ce grand voyage. Qu'y a-t-il de plus incertain que la vie? L'homme est comme le petit oiseau sur lequel plane le vautour, ou comme l'infortuné qui voit arriver du rivage le vaisseau rapide qui l'emportera pour toujours loin de sa patrie. La vraie sagesse est de prévoir sa fin dernière, et d'aller, par la méditation, au-devant de la mort.
Du très-saint sacrement de l'Eucharistie.
Le Disciple. — Si vous m'accordiez la grâce, ô compatissante Sagesse, d'entrer dans l'intimité sainte de vos divins mystères, je vous demanderais d'autres secrets de votre amour. Il est certain que l'abîme impénétrable de votre infinie charité nous est largement ouvert par votre douloureuse Passion et par votre mort; mais, dites-moi, ne pouvez-vous pas nous donner d'autres preuves aussi éclatantes de votre tendresse pour nous?
La Sagesse. — Comment ne le pourrais-je pas? Il
est aussi impossible de compter les étoiles du ciel que les preuves et les témoignages de mon amour infini.
Le Disciple. — 0 mon Jésus, mon doux Amour, voyez combien mon âme languit dans votre attente , et donnez à votre serviteur la paix et le bonheur de votre présence. Vous voyez que toutes les affections de la terre sont mortes en moi , et que je ne désire autre chose que les trésors de votre charité. Vous savez bien que le propre de l'amour est de ne pouvoir jamais être rassasié de son objet : plus il le possède , plus il désire le posséder. Dites-moi donc, Gravissante Sagesse, quelle est, avec votre Passion et votre mort , la grande preuve de votre amour que vous avez donnée dans votre Incarnation.
La Sagesse. — Réponds -moi d'abord. Parmi les choses précieuses , qu'y a-t-il de plus précieux pour celui qui aime?
Le Disciple. — La présence de celui qui est aimé, je crois, ses embrassements , sa jouissance assurée.
La Sagesse. — Cela est vrai , et comme je prévoyais que mes fidèles amis seraient tourmentés du désir de ma présence, j'ai voulu, dans la dernière Cène, au moyen du sacrement de l'Eucharistie, rester présent pour mon EgHse et mes amis jusqu'à la fin des siècles.
Le Disciple. — Mais, Seigneur, excusez mon ignorance: comment votre corps heureux et glorifié peut-il être sous les faibles apparences du pain? Comment puis-je vous voir présent dans ce Sacrement?
La Sagesse. — Rien n'est impossible à ma toutepuissance infinie, et si tes sens te font défaut, il f;iut
les suppléer par une foi simple et sincère, sans songer à sonder des abîmes incompréhensibles. Je suis présent pour toi sur Tautcl, vrai Dieu et vrai homme, avec mon corps, mon àme , ma chair, mon sang, comme je Tétais dans les bras et sur le sein de ma Mère bien-aimée, comme je le suis au ciel dans la perfection de ma gloire.
Dis-moi comment se montre un palais dans un miroir, et dans chaque fragment de ce miroir, comment toute l'étendue des cieux est saisie par l'œil, qui est si petit. Ne faut-il pas plus de puissance pour créerde rien le ciel, la terre et tout l'univers, que pour changer invisiblement du pain en mon corps? Pourquoi s'étonner plus de l'un que de l'autre? Combien y a-t-il dans le monde do choses que tu crois sans les voir? Les créaturcs invisibles ne surpassent-elles pas de beaucoup les créatures visibles? Qui ne croit fermement avoir une âme? Et pourtant personne ne l'a vue.
Si je t'interrogeais sur les voies de l'abîme et sur les eaux supérieures , ne me répondrais- tu pas que ces choses dépassent tes facultés, parce que tu n'as pas pénétré les abîmes, ni visité les hauteurs des cieux? Mais si tu ne comprends pas les choses naturelles et terrestres, comment veux -tu comprendre les choses célestes et divines? Si une mère enfantait et élevait un fils dans une prison complètement obscure, tout ce qu'elle lui raconterait du soleil, des étoiles, l'étonnerait et lui paraîtrait incroyable ; et pourtant sa mère ne l'aurait pas trompé. Ma parole n'est-elle pas plus certaine que tous les sens de l'homme? Qu'il te suffise donc
de savoir que l'Eucharistie est l'œuvre de ma toutepuissance et de mon amour; que la foi te soutienne, et lu goûteras ma présence.
Le Disciple. — Comment refuser de croire ce que vous enseignez , ô mon Jésus, puisque vous êtes la vérité qui ne peut mentir, la sagesse qui ne peut se tromper, la toute-puissance que rien ne saurait limiter? Que n'ai -je autant d'amour que toutes les créatures! Que n'ai-je une conscience aussi pure que celle des anges, une âme ornée de toutes les beautés, de toutes les vertus, afin de vous recevoir en moi avec une telle ardeur, une telle puissance, que ni la vie ni la mort ne puissent jamais me séparer de vous! Si vous m'envoyiez un ange en ambassade, je ne saurais quel honneur lui rendre pour le recevoir convenablement. Que dois- je donc faire pour vous, qui êtes le Roi de gloire , le bienaimé de mon âme, le Bien unique, souverain, qui renferme tout ce que peut désirer mon cœur dans le temps et dans l'éternité?
Vous êtes, ô doux Jésus, ce que l'œil trouve de plus beau, le palais de plus doux, le tact de plus délicat et le cœur de plus aimable. Mais je ne sais vraiment comment m'unir à vous; votre présence m'attire et m'enflamme, mais votre majesté m'éloigne et m'épouvante. Ma raison veut que je vous adore dans le silence et dans la crainte, et mon cœur veut vous aimer, vous embrasser comme son unique bien-aimé. Vous seul, ô Jésus! vous êtes mon Seigneur, mon Dieu , mon frère, mon époux. Oh ! si je pouvais changer tous mes membres, mes os , ma chair en amour î si je n'étais rien qu'amour,
afin de pouvoir reconnaître vos bontés, votre immense amour! El que m'importe le monde , si vous vous donnez réellement à moi, pour que je vous presse dans mon sein , que je vous aime et que je goûte toute l'intimité de votre présence? Je me serais estimé bien heureux si j'avais pu, de la blessure de votre cœur, recueillii' une seule goutte de sang et la conserver; et voilà que, par votre Sacrement, je reçois dans ma bouche, dans mon cœur et dans mon âme, votre précieux Sang qu'adorent les anges du ciel-
0 Sacrement d'amour ! Calice d'ineffable tendresse! Quel don , Seigneur, de recevoir en soi votre charité môme , et d'être transformé en elle par la grâce ! Je ne désire plus vous voir sans voile, parce que la foi, supérieure aux sens et à l'intelligence, me suffit, parce que je vous possède avec certitude , que rien ne me manque, et que je ne puis désirer davantage. Oui , je voudrais louer dignement et glorifier la grandeur de votre sagesse et les trésors de votre science. 0 profondeur ! immensité d'amour! Pensée sublime! Nourriture très-pure ! Sacrement ineffable! Seigneur, si dans vos dons et dans l'effusion de votre grâce et de votre amour, vous êtes si grand , si admirable , si incompréhensible, qu'êtes- vous donc dans votre essence même ? 0 mon âme , prépare avec soin ta demeure pour un roi si élevé, ton cœur pour un hôte si doux, ton amour pour un époux si pur et si ravissant. Va au-devant de lui avec tous les sentiments d'humilité et de respect dont tu es capable.
De quelle manière l'âme doit se préparer à recevoir l'Eucharistie.
Le Disciple. — Je reconnais, divine Sagesse, votre amour, votre bonté , votre grandeur dans le sacrement de l'Eucharistie ; mais je comprends par là même qu'il m'est impossible de vous recevoir dignement , si vous ne me l'enseignez.
La Sagesse. — Viens à moi avec le respect et l'humilité que ma Divinité mérite; retiens-moi dans ton âme , en ne perdant jamais de vue ma présence ; regarde-moi et traite-moi comme l'épouse chérie qu'a choisie ton cœur. Que la faim de cette céleste nourriture t'y fasse participer plus souvent. Une âme qui veut me donner l'hospitalité d'une vie retirée, et jouir de l'intimité de mes épanchements , doit être pure et libre de toute préoccupation stérile, morte à elle-même et à toutes les affections, ornée de vertus et toute parée des roses rouges de la charité, des violettes odorantes d'une humihté profonde, et des lis éblouissants d'une inviolable pureté. C'est ainsi que tu me prépareras le lit doux et paisible de ton cœur, car « je fais ma demeure dans (( la paix (1). »
Que je sois l'objet de tes désirs et de tes embrassements, mais que j'aie ton amour sans partage; l'âme qui aime la terre , je la fuis comme le petit oiseau fuit
(l) Factus est in pace locus ejus. ( Ps. lxxv, 3.)
226 LE LIVUE
le vautour. Chante- moi les cantiques de Sion, pour célébrer les merveilles de ma bonté dans un si grand Sacrement; et que tes louanges soient des élans d'amour. De mon côté, je te rendrai tendresse pour tendresse; je te ferai goûter une paix véritable , une claire vue de moi-même , une joie sans mélange , une douceur ineffable, un avant-goût de la béatitude éternelle. Ces grâces sont accordées à mes seuls amis, qui s'écrient, dans l'ivresse de ces faveurs secrètes : « Vous êtes vrai- « ment un Dieu caché (1)! »
Le Disciple. — Hélas! que je suis à plaindre! j'ai si souvent cueilli ces roses sans en avoir senti l'odeur! je me suis promené parmi ces fleurs sans les voir ; j'ai reçu ce baume, et je n'en ai pas été pénétré; j'ai été couvertd'une rosée féconde, et je suis resté une branche sèche et aride. 0 mon Jésus, hôte aimable des âmes pures , combien de fois vous ai-je reçu , et me suis-je refusé ! combien de fois ai-je mangé le pain des anges sans faim et sans désir? Si j'avais eu à recevoir un ange, avec quel respect je l'aurais fait; et le Roi des anges , je ne l'ai pas seulement remarqué ! Que je regrette amèrement d'avoir été , en votre présence eucharistique , si léger, si froid, si ignorant, si près par mon corps , si éloigné par mon cœur !
Pendant que vous me visitiez et que vos yeux étaient
tendrement attachés sur mon âme, j'étais distrait; je
pensais à d'autres choses , sans craindre votre sou-
, veraine Majesté. Et pourtant, ô mon Jésus, il était
(1) Vere tu es Deus absconditus. (Isaïe, xlv, 15.)
bien juste d'être tout à vous, de vous offrir mes hommages, mes désirs et mon cœur; de me répandre en amour, en louanges et en ferventes actions de grâces. En réparation de mes oublis et de mes fautes , je me prosterne à vos pieds sacrés ; et , en présence de tous les anges, qui vous adorent dans cet auguste Sacrement, je vous reconnais pour mon Dieu , mon Seigneur, la Sagesse éternelle, le Verbe incarné, l'Homme parfait qui règne maintenant dans la gloire, et je vous supplie de compatira mes distractions, à mes irrévérences. Que votre miséricorde se laisse toucher par mes larmes; oubliez toutes les fautes que j'ai commises contre le Sacrement de votre amour.
Combien de grâces s'acquièrent par la fréquente Communion.
Le Disciple. — Maintenant , éternelle Sagesse , dites-moi quel bien procure votre présence eucharistique à l'âme fidèle qui vous reçoit avec amour et désir?
La Sagesse. — Mon fds , cette demande est- elle digne de quelqu'un qui aime? Qu'ai-je de meilleur que moi-même? Que peut-on désirer lorsqu'on est uni à l'objet de son amour? et quand on s'est donné , que peut-on refuser? Dans ce Sacrement, je me donne à toi et je t'enlève à toi , tu me trouves et tu te perds afin d'être changé en moi-même.
Dis-moi, que fait la douceur du printemps aux campagnes et aux jardins , lorsque sont passés les glaces ,
les neiges, les venls et les rigueurs de l'hiver? Que fait l'éclat des étoiles à l'obscurité de la nuit? Que font les rayons du soleil pour un air transparent? Tous les biens affluent , par ma présence , à l'âme qui me reçoit avec amour. Mon corps glorieux n'offre-t-il pas le charme de l'été ; mon âme ne surpasse-t-elle pas les splendeurs des étoiles, et ma Divinité n'est-elle pas plus riche en lumière que des multitudes de soleils?
Le Disciple. — Mais, Seigneur, je n'éprouve pas les douceurs dont vous parlez ; je reste, dans la Communion , aride , froid , insensible ; je suis comme un aveugle qui n'a jamais vu le soleil. Je voudrais que vous me donniez des signes plus certains , des preuves plus évidentes de votre présence.
La Sagesse. — Moins elle a de signes et de preuves, plus la foi est pure et méritoire. Je ne suis pas dans ce Sacrement une lumière extérieure qui se montre , et qui agit sur les sens; je suis un bien d'autant plus grand, qu'il est plus intérieur et plus caché. Les êtres grandissent , et tu ne vois leur développement que lorsqu'il est accompli. Ma vertu est secrète; mes grâces sont insensibles , et l'on reçoit mes dons spirituels sans les sentir et sans les voir. Je suis un pain de vie pour les âmes bien préparées; un pain inutile pour les négligents ; et pour les indignes , pour ceux qui sont coupables de péchés mortels , une plaie temporelle et une ruine éternelle.
Le Disciple. — Vos paroles , Seigneur , me font comprendre combien il est dilïicile de se préparer dignement à un si grand Sacrement.
La Sagesse. — Jamais aucun homme sur terre n'a pu me recevoir d'une manière convenable. Si lu avais toute la sainteté des bienheureux et la pureté des anges, tu ne serais pas encore digne de cet honneur. Mais ne te décourage pas pour cela ; fais tout ce que tu peux ; je ne t'en demande pas davantage, et je suppléerai à la faiblesse de l'homme. Un malade doit chasser toute crainte, et obéir aux prescriptions savantes du médecin jusqu'à ce qu'il soit guéri.
Le Disciple. — Peut-être, Seigneur, qu'il vaudrait mieux, par respect et par prudence, approcher plus rarement de votre Sacrement?
La Sagesse. — Si tu sens augmenter en toi la grâce et le désir de cette nourriture divine , il faut t'en approcher plus souvent. Si tu crois ne faire aucun progrès en le recevant, et si tu n'éprouves que sécheresse , froideur, indifférence , ne te trouble pas ; mais préparetoi du mieux qu'il te sera possible, et n'abandonne pas la Communion ; parce que , plus tu me seras uni , plus tu t'amenderas ; il vaut mieux communier par amour que s'abstenir par crainte, et le salut de l'âme est plus assuré dans la simplicité de la foi , les sécheresses et les peines intérieures, que dans la douceur et les délices de l'esprit.
Le Disciple. — L'âme ne pourrait-elle pas s'abstenir par crainte, et vous recevoir seulement spirituellement?
La Sagesse. — Dis moi , s'il n'est pas plus heureux de recevoir moi et ma grâce , que ma grâce seulement? Ne vaut-il pas mieux , avec ma grâce , posséder ma présence réelle ?
De la louange qu'on doit à Dieu.
Le Disciple. — « Loue le Seigneur, uion âme; je « louerai le Seigneur toute ma vie (1) ! » 0 Seigneur, qui aidera mon cœur à vous exprimer ce qu'il ressent? Comment pourra-t-il vous bénir, vous louer avant ma mort, au gré de son désir? Comment célébrer dignement pendant ma vie le Dieu de majesté, qui aime tant mon âme? Oliî si de mon cœur s'écliappait Tbarmonie de tous les instruments de musique! si ma voix redisait tous les cantiques que Dieu a jamais entendus ! si je pouvais réjouir des accents de ma reconnaissance toute la Cour céleste! 0 mon Jésus, je suis indigne de vous louer; et pourtant c'est là l'ambition de mon âme : que le ciel le fasse pour moi, avec ses planètes, ses étoiles, sa lumière , ses splendeurs; que la terre vous loue avec la beauté de ses roses et la richesse de ses fleurs. Si j'avais les pensées , les désirs des âmes pures et saintes, quand Dieu les illumine des trésors de sa grâce, avec quelle ardeur, ô mon Jésus, ô Sagesse éternelle, je glorifierais votre nom !
Oui , quand vous versez dans mon cœur le sentiment et la pensée de votre louange , je languis d'amour et de bonheur; et dans mon ivresse, je perds les expres-
(1) Lauda, anima mea, Dominum; laudabo Dominum in vita mea.