PS. CXLV
DE hX SAGESSE ÉTEUNELLE. 231
sions et la parole, parce que je comprends combien votre souveraine Majesté est au-dessus de toute louange. Je m'adresse, pour me suppléer, aux plus belles créatures du ciel , aux esprits les plus purs et les plus sublimes du paradis; je vois que l'éternité même est trop petite pour célébrer votre bonté. Que pourraient donc vous dire ma bassesse et mon néant! L'ordre admirable qui règne dans l'univers, l'espace et ses profondeurs, les forêts, les campagnes, les montagnes et les vallées font retentir à mes oreilles un concert magnifique en votre bonneur. J'entends toutes les beautés du ciel et de la terre qui crient : Qu'il est aimable , qu'il est adorable le Dieu qui nous a créées; aime-le, adore-le, car il est la source de toute beauté. Mais si ce Dieu, si grand, si beau , si sublime , s'unit à ton àme comme à sa bien -aimée, comment pourras- tu ne pas mourir d'amour? 0 mon Jésus, éternelle Sagesse, consolezmoi et enseignez-moi ce que je dois faire.
La Sagesse. — Que désires-tu? Est-ce apprendre à me bien louer?
Le Disciple. — Ah! Seigneur, pourquoi me provoquer? Vous connaissez les cœurs, et vous savez bien que le mien s'enflamme au seul désir de vous louer , et que c'est là ma passion depuis mon enfance.
La Sagesse. — Ma louange demande beaucoup de droiture, de justice et de sainteté.
Le Disciple. — 0 très-bon Jésus, ma justice et ma sainteté sont dans votre infinie miséricorde. Je sens bien mon indignité , ma bassesse , et j'avoue que je devrais plutôt pleurer devant vous mes péchés que célébrer vos
louanges. Que votre Bonté infinie ne méprise pas un pauvre ver de terre, et qu'elle l'aide à satisfaire son désir. Les anges et les chérubins vous louent à des degrés différents, et, sans \otre secours, ils ne le pourraient pas plus que la plus petite créature. Vous n'avez pas besoin de nos louanges ; mais rien ne fait mieux paraître votre infinie bonté, que d'accueillir les malheureux, et de vous laisser louer par les indignes.
La Sagesse. — Aucune créature ne peut me louer dignement; et cependant toute créature, petite ou grande , est obligée , dans la mesure de ses forces , de louer son Créateur. Plus je m'unis à l'âme, plus je mérite ses louanges ; et les louanges qui m'honorent davantage sont celles qui ressemblent aux louanges des habitants du ciel. Ces louanges sont dégagées des nuages de la terre ; elles viennent des cœurs unis à moi par une piété véritable et par un amour sincère.
Je suis plus loué et plus réjoui par une méditation, et par un épanchement silencieux du cœur, que par tous les cantiques que pourraient faire entendre la bouche et les lèvres. Une âme qui se méprise elle-même , qui ne veut être ni estimée , ni connue ; qui se met audessous de tout le monde, et qui se plaît dans cet abaissement , me charme plus que tous les concerts et les harmonies qu'on pourrait faire entendre. C'est cette louange surtout que j'adressais à mon Père lorsque j'étais attaché à la Croix , défiguré, humihé, injurié et dans les angoisses de la mort.
La louange qui ne vient pas du cœur me déplaît, et
je refuse celles qu'on m'adresse dans la prospérité, et qui tarissent dans le malheur. La louange véritable qui fume et s'élève vers moi comme un encens de bonne odeur , est celle que disent à la fois le cœur, les paroles et les actes; et cela aussi bien dans les choses contraires que dans les moments heureux. Car celui qui me loue dans les choses contraires prouve qu'il m'aime réellement plus que lui-même; et c'est là pour moi la louange la plus parfaite.
Le Disciple. — Très -miséricordieux Jésus, je ne vous demande pas des croix et des afflictions, et je cherche même à les éviter; cependant, avec l'aide de votre grâce toute-puissante, je m'abandonne à vous du fond de mon cœur, et je m'offre pour être l'instrument de votre éternelle louange ; je sais bien que le renoncement total et parfait de moi-même est au-dessus de mes forces et ne peut venir que de vous. S'il vous plaît donc, Seigneur, que je sois le plus méprisé des hommes, qu'on m'injurie, qu'on me crache au visage et qu'on me fasse mourir dans les supplices; avec votre secours, je supporterai tout pour la gloire de votre nom , lors même que je serais innocent; et si je suis coupable, j'accepterai tous mes tourments pour satisfaire votre justice, qui me sera toujours plus chère que mon propre honneur.
Ainsi, je me livre à tout ce que décidera votre miséricorde, et je m'écrierai vers vous, comme le bon larron, du milieu de mes douleurs : « Oui , Seigneur, j'ai bien « mérité ce que je souffre, tandis que vous, vous c( n'avez rien fait de mal; Seigneur, souvenez-vous de
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« moi dans votre royaume (1). » Et si maintenant ma mort pouvait vous honorer, je ne voudrais pas qu'elle fût différée d'un instant. Je ne désire qu'une chose , c'est que les années, les mois, les semaines, les jours, les heures , les minutes de ma vie célèbrent vos louanges , comme elles le font dans les splendeurs des saints; et cela non pas une fois, cent fois, mille fois , mais autant de fois qu'il y a d'étoiles au ciel et qu'on aperçoit d'atomes dans les rayons du soleil. Ainsi je voudrais faire , si j'avais à vivre la longue vie des patriarches; et si, en quittant la terre, vous me laissiez pendant cinquante ans dans les flammes du purgatoire, je me réjouirais, parce que chacune de mes souffrances vous louerait , vous honorerait. Je me prosternerais à vos pieds et je vous dirais : « Béni soit le feu du pur- « gatoire , par lequel votre gloire s'accomplit en moi. » Oui, Seigneur, je ne me compte pour rien; c'est vous seul et votre bon plaisir que je désire, que j'aime, que je recherche; et même, si pour la gloire de votre nom je tombais en enfer , si j'en souffrais les tourments, si j'étais privé de votre contemplation bienheureuse, je ne m'en plaindrais pas, pourvu que je pusse, par mes douleurs, expier tous les péchés du monde, toutes les injures qui vous ont été faites , et adorer, glorifier votre Bonté infinie et votre souveraine Majesté; vos louanges sortiraient encore de l'abîme et de mon cœur brisé ; elles rempliraient l'enfer, la terre, l'air, et
(1) Et nos quidem juste, iiam digna factis recipimus : hic vero nihil mali gessit... Domine, mémento mei,cum veneris in regnnm tuum. (Luc, xxiii, 41.)
s'élèveraient vers vous jusque dans le ciel. Mais en enfer, qui est-ce qui vous bénira (1)?
Faites donc de moi , ô mon Jésus , tout ce que demandera votre gloire , votre honneur; je vous en louerai jusqu'à mon dernier soupir; et lorsque k mort éteindra ma voix, je veux que les mouvements de mon corps , de mes mains , les battements de mon cœur continuent vos louanges, et que mon dernier souflPIe vous dise encore et toujours : Saint, saint, saint, Sanctus, sanetus, sanctus. Lorsque ma chair sera réduite en poussière , que tous les grains de cette poussière tressaillent de vos louanges ; qu'ils soient emportés dans les déserts, dans les espaces, et jusqu'en votre présence, dans le ciel, et qu'ils ne s'arrêtent point jusqu'au dernier jour du monde.
La Sagesse. — Persévère dans ces saints désirs de ma louange : ton zèle m'est agréable. Que ta bouche me loue afin d'y exciter ton cœur; commence dès cette vie ces cantiques sans fin que tu continueras dans l'autre.
Le Disciple. — Je le désire tant. Seigneur, que je ne voudrais pas vivre un seul instant sans vous louer. Combien de fois me suis-je plaint, pendant la nuit, de la fuite du temps ! Pourquoi , disais-je au ciel, précipiter ainsi ta course? Arrête-toi un peu , et prolonge les ténèbres, afin que je puisse satisfaire mon désir et rester encore à louer mon doux Sauveur. Et lorsqu'il m'arrive d'être distrait pour quelque temps de vos louanges , et
(1) In inferno autem quis confitebitur tibi? (Ps. vi , 6.)