LE L1VI\K
queje reviens ensuite à moi , il nie semble qu'il y a des années que je n'ai loué Jésus. Applique-loi donc à le louer sans cesse , mon pauvre cœur ! Mais vous , éternelle Sagesse, apprenez-lui à toujours continuer, à ne jamais -interrompre.
La Sagesse. — Celui qui évite toujours le péché et pratique la vertu, me loue sans cesse. Maispuisque tu désires connaître une louange plus parfaite, apprends que toute àme pure et remplie par la méditation des choses du ciel, une àme libre de tout défaut et affranchie de tout désir, une âme élevée au-desssus de la terre, et qui goûte une telle paix dans ma Divinité, qu'elle ne pense qu'à me rester unie , cette âme me loue toujours, parce que ses sens sont absorbés dans la lumière qui l'environne, et que sa forme terrestre s'est revêtue de la nature spirituelle des anges. Quoi qu'elle fasse intérieurement ou extérieurement , soit qu'elle médite, qu'elle prie , qu'elle travaille , qu'elle mange , qu'elle dorme ou qu'elle veille, sa moindre action est une louange pure et agréable à Dieu.
Le Disciple. — Que vous m'apprenez doucement. Seigneur, à vous louer d'une manière parfaite. Mais dites - moi quelle sera l'occasion , le sujet de mes louanges et de mes bénédictions.
La Sagesse. — Ne suis-je pas la source infinie de tout bien , et n'est-ce pas de moi que découle le bonheur de toutes les créatures?
Le Disciple. — Seigneur, votre bonté surpasse mon intelligence. Que les cèdres du Liban, que les esprits angéliques la célèbrent. Mais moi , qui ne suis que mi-
sère et bassesse auprès d'eux , je ne puis louer celte source première de tout bien , et adorer comme elle le mérite votre essence infinie. Dans le désir que j'ai de le faire , je rappellerai aux anges leur dignité et l'excellence de leur nature; plus ils se sentiront élevés dans la gloire , plus ils seront portés à célébrer par des louanges magnifiques votre souveraine Majesté. Je serai pour eux comme l'oiseau criard qui provoque les chants du rossignol.
Je me recueillerai en moi-même; j'y contemplerai les bienfaits que vous avez versés dans mon âme , et je vous bénirai , je vous rendrai de ferventes actions de grâces. Oui , lorsque je me rappelle de combien de maux et de dangers vous m'avez délivré , je comprends combien je vous dois; et je m'étonne de ne pas m'épuiser en cantiques de reconnaissance. Oh! que vous avez été patient à m'attendre ; que vous avez été indulgent à me recevoir; que vous avez été doux dans vos appels intérieurs; que vous avez été tendre pour m'attirer et m'attachera vous, malgré mes résistances et mon ingratitude! Comment ne pas vous louer de toute l'ardeur de mon âme pour tant de bienfaits ! Oui , Seigneur, je désire vous louer comme les anges , lorsqu'ils se virent confirmés dans la grâce , après la chute des esprits rebelles; comme les âmes du purgatoire , lorsqu'au moment de leur déhvrance, elles entrent dans le ciel et commencent à jouir de votre présence. Je voudrais avoir, pour vous bénir, les cantiques que vous chanteront les élus dans la Jérusalem céleste , lorsque le dernier jugement les aura séparés des réprouvés, et qu'ils se verront enfin
assurés de leur éternité bienheureuse. Mais, Seigneur, dites-moi comment je dois rapporter à votre gloire les mouvements de la nature , bons ou indifférents.
La Sagesse. — L'homme ne peut, dans cette vie mortelle, discerner la nature delà grâce, et il doit, dès (ju'il ressent dans son corps ou dans son âme quelque joie, quelque plaisir, se recueillir aussitôt en lui-même et les rapporter à Dieu, afin qu'il les purifie et qu'il les tourne à sa gloire. Il les transformera, car il est le Seigneur de la nature et de la grâce ; et par ce moyen , la nature s'élèvera au-dessus d'elle-même et se changera en grâce.
Le Disciple. — Mais ce qui m'afflige , Seigneur, et me distrait de votre louange, ce sont les suggestions du démon , les tentations d'impiété , de blasphème , d'infidélité, les pensées mauvaises et honteuses qu'il sème dans mon âme ; apprenez-moi comment je dois les rapporter à votre louange.
La Sagesse. — Dans toutes les tentations de ton ennemi , tourne-toi vers Dieu , et dis-lui : Seigneur, toutes les fois que les esprits mauvais me tentent, je veux vous louer comme ils vous auraient loué s'ils avaient persévéré dans le bien ; je suppléerai ainsi aux honneurs dont vous a privé leur chute.
Le Disciple. — Il est bien vrai, Seigneur, que tout profite à ceux qui vous aiment , puisque les tentations des démons mêmes leur servent et les aident à vous bénir. Quelles louanges vous rendrai -je donc pour toutes les beautés et les magnificences qui remplissent le monde ?
Là Sagesse. — Quand tu verras celte vie, celle activité des populations , la force et la grâce des hommes et des femmes , pense à Dieu , et dis-lui du fond de ton cœur : 0 mon Jésus , puisse vous saluer et vous louer pour moi la multitude innombrable des beaux anges qui vous entourent et vous servent ! puissent vous glorifier pour moi les désirs elles ardeurs des saints, et cette harmonie sublime de toutes les créatures qui remplissent l'univers !
Le Disciple. — 0 Sagesse infinie, que vous réjouissez , que vous dilatez mon cœur, en m'apprenant ainsi à vous louer ! Quand viendra le jour dernier qui finira mon exil? Quand vous adresserai-je avec les saints les cantiques parfaits dont rien ne troublera le charme et la durée? C'est là le besoin qui me dévore ; car comment ne pas aspirer à vous, ô mon Jésus , l'unique joie de mon cœur? Y a-t-il un homme dans le monde, quand il aime , qui ne fasse tous ses efforts pour atteindre et posséder l'objet de son amour? Vous savez, ô mon trèsdoux Jésus, que je m'abandonne à vous; mon âme n'aime que vous, ne cherche que vous, ne veut que vous , et quand elle ne vous trouve pas , il faut bien qu'elle pleure et qu'elle se tourmente.
La Sagesse. — Entre donc pour te consoler dans le parterre de mes louanges. N'est-ce pas le prélude, l'avant-goûldu bonheur éternel, que de me louer toujours dans la joie et la paix de ton cœur? Rien n'est comparable à mes louanges pour éclairer l'intelligence, adoucir les croix, vaincre les esprits mauvais, chasser la tristesse et l'ennui , rendre tranquilles et heureuses
les âmes. Si tu me loues par tes paroles, tes chants, tes inspirations , tes méditations et tes œuvres , tu effaceras tes péchés; tu t'enrichiras de mes grâces; tu édifieras ton prochain ; tu consoleras les âmes du purgatoire ; tu auras les anges pour compagnie; tu seras mon hienaimé ; ta mort sera sainte et heureuse comme ta vie.
Le Disciple. — Que mon cœur soit donc une flamme ardente qui se consume à vous louer, qui s'unisse à l'amour de tous les saints, de tous les séraphins du ciel, et à cette charité infinie que Dieu le Père ressent pour vous, qui êtes son Fils unique et bienaimé !
Comment Dieu est une essence très- simple.
Le Disciple. — Enseignez maintenant à votre disciple, éternelle Sagesse, comment il doit se résigner et se reposer en Dieu. Dites-moi , je vous en prie, quel est le moyen d'atteindre ce but si élevé.
La Sagesse. — Une âme ne peut retourner à son origine si elle ne comprend d'abord l'unité de Dieu , c'est-à-dire que Dieu est le principe nécessaire et premier de tout être ; qu'il est une essence incompréhensible et sans nom. Car ce qui ne peut se comprendre ne peut être nommé. Tout ce que notre intelligence créée affirme de Dieu et lui attribue n'est rien; la négation peut seule le définir; parce que Dieu n'est aucune de ses créatures, mais une essence infinie , impénétrable, supérieure à tout ce qu'il a fait; un esprit
qui a la plénitude de l'être , qui se comprend seul , et qui est en lui et par lui-même le principe et la fin de toutes choses. C'est dans cet océan que commence et que finit l'homme juste et résigné; il s'oubheet se perd en Dieu par un abandon surnaturel et parfait.
Le Disciple. — Mais si Dieu est une essence simple , d'où vient que nous lui donnons les noms de Sagesse, de Bonté ^ de Justice et de Miséricorde? comment cette multiplicité se montre-t-elle avec cette unité d'essence ?
La Sagesse. — Cette multitude d'attributs dans l'Etre divin n'est autre qu'une unité parfaite.
Le Disciple. — Qu'est-ce que l'Être divin?
La Sagesse. — C'est la source d'où découlent les émanations et les communications divines.
Le Disciple. — Quelle est cette source , Seigneur?
La Sagesse. — La nature même et l'essence de la Divinité : et dans cet abîme infini, la trinité des personnes se résume dans son unité ; car en elle il n'existe point de multiplicité ni d'actions extérieures, la nature divine étant simple et comme une obscurité agissant immuablement sur elle-même.
Le Disciple. — Mais quelle est l'origine première des communications divines ?
La Sagesse. — La faculté, la vertu toute-puissante.
Le Disciple. — Qu'est-ce que cette vertu, cette faculté ?
La Sagesse. — La nature divine , dans laquelle le Père est le principe de l'être, de la génération et de l'opération.
Le Disciple. — Dieu et la Divinité, est-ce une môme chose ?
La Sagesse. — La même chose; mais la Divinité n^engendre pas, n'opère pas, tandis que Dieu opère et engendre ; ce qui vient de la diversité des personnes, que l'intelligence distingue de Pessence divine; mais au fond c'est une même chose , puisque dans la nature divine il n'y a que l'essence divine; et les relations des personnes n'ajoutent rien à cette essence , quoiqu'on les distingue entre elles. La nature divine n'est pas plus simple en elle-même que le Père , le Fils , ou le Saint-Esprit, qu'elle comprend ; l'imagination vous égare dans la contemplation de ces mystères , parce que vous les examinez d'après les choses créées.
Le Disciple. — 0 ahîme incompréhensible de simplicité ! Mais, dites-moi, éternelle Sagesse, qu'étaient les créatures en Dieu avant leur création?
La Sagesse. — Elles étaient comme dans leur exemplaire éternel.
Le Disciple. — Qu'est-ce que cet exemplaire éternel?
La Sagesse. — C'est l'essence éternelle de Dieu en tant qu'elle se montre par communication, et qu'elle se fait connaître à la créature : dans l'idée éternelle , les créatures ne sont pas distinctes de Dieu ; elles participent à son essence, à sa vie, à sa puissance; elles sont Dieu en Dieu ; elles se confondent avec Dieu et ne sont pas moindres que lui; mais dès qu'elles sortent de Dieu par la création, elles ont une forme , une substance, une essence particulière et distincte de Dieu ; et ainsi, dans leur écoulement de Dieu elles ont Dieu
DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 2Zi3
pour principe , et, comme créatures, elles le reconnaissent pour Créateur.
Le Disciple. — L'essence de la créature est -elle plus noble et plus élevée en Dieu qu'en elle-même?
La Sagesse. — L'essence de la créature en Dieu n'est pas créature. La création est plus utile à la créature que l'essence qu'elle avait en Dieu , car la créature ne se confond plus éternellement avec Dieu ; mais Dieu, par la création, ordonne divinement toutes les créatures; elles regardent naturellement leur principe, et comme elles sortent de Dieu , elles retournent à Dieu .
Le Disciple. — D'où naissent donc. Seigneur, le péché, l'iniquité, l'enfer, le purgatoire, les démons, si toute créature vient de Dieu et retourne à Dieu ?
La Sagesse. — La créature intelligente et raisonnable devait revenir à Dieu son principe; mais elle resta en elle-même par un acte insensé de son orgueilleuse volonté : de là les démons , l'enfer et toute malice.
Comment l'homme doit retourner à Dieu.
Le Disciple. — Comment doit faire celui qui est sorti de Dieu pour retourner à Dieu et pour reconquérir sa félicité perdue ?
La Sagesse. — Son moyen est Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, qui, par sa dignité incompréhen-
siblo et par refficacité de sa Passion et de sa mort, a fondé les mérites des saints, et est devenu le chef de l'Eglise. Celui qui veut retourner à Dieu et devenir le fils du Père éternel, doit se quitter lui-même et se convertir entièrement en Jésus-Christ, afin d'arriver à l'union béatifique de la gloire.
Le Disciple. — Et quelle est celte conversion parfaite en Dieu par Jésus-Christ?
La Sagesse. — Ecoute bien ce que je vais dire : L'homme devait habiter dans son centre, qui est Dieu ; il en est sorti par un amour exclusif de lui-même et des créatures; il a ainsi usurpé ce qui était au Créateur. Il s'est ravi lui-même à Dieu dans son aveuglement, et il s'est répandu criminellement dans les créatures; aussi, pour se rendre à Dieu, il doit: 1° se pénétrer du néant de son essence, qui , séparée de la vertu toutepuissante de Dieu, n'est absolument rien; 2° considérer sa nature produite et conservée dans l'être de Dieu, mais malheureusement souillée par sa propre malice ; et cela, afin de la ramener à Dieu après l'avoir domptée et purifiée ; 3° se relever par une haine généreuse de soi-même; se détacher de la multiplicité des amours créés; se renoncer parfaitement et s'abandonner à Dieu et à son bon plaisir en toute chose, dans la joie comme dans la souffrance , dans le travail comme dans le repos.
Ce renoncement doit être fait de manière à ne jamais se reprendre à Dieu , à être si étroitement uni d'esprit à Jésus-Christ, qu'on puisse voir et faire tout en lui et par lui , et qu'on puisse dire avec saint Paul : « Je
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« vis, mais ce n'est plus moi, c'est Jésus -Christ qui « vit en moi (1). »
C'est là ce que veut dire le renoncement de soimême en Dieu; ainsi donc, laisse-toi, abandonne-toi toi-même, non pour détruire et anéantir ta nature, mais pour t'en ôter la propriété et te mépriser souverainement par amour de Dieu : c'est ainsi que tu deviendras heureux.
Le Disciple. — Comment cela, Seigneur?
La Sagesse. — Parce que tu goûteras les délices du paradis et que tu jouiras, non pas en réalité, mais par ressemblance, de la félicité suprême des saints, qui sont tellement à Dieu , qu'ils ne pensent jamais à euxmêmes.
Le Disciple. — Quel est l'état des saints dans le ciel?
La Sagesse. — C'est une ivresse divine et ineffable: de même que l'homme ivre s'oublie et n'est plus maître de lui-même , de même les saints s'abandonnent tellement à Dieu , qu'ils perdent en lui toute propriété ; qu'ils ne peuvent plus se reprendre; qu'ils vivent avec Dieu, transformés pour toujours en Dieu, comme une goutte de vin qui, jetée dans l'Océan, perd son goût, sa couleur, et se confond avec l'immensité qui la reçoit.
Le Disciple. — Les saints perdent donc en Dieu leur nature et leur essence?
La Sagesse. — Non, mais en Dieu ils ne ressentent aucun désir humain ; ils perdent complètement
(1) Vivo autem Jam non ego, vivil vero in me Ghristus. (Gai., u , 20.)
l'usage de leur volonté : ils sontabîuiés dans la volonté divine , et ne peuvent vouloir que ce que Dieu veut. Leur nature et leur essence restent les mômes; mais elles revêtent une autre forme, une autre gloire, une autre vertu; car ils sont unis à l'essence divine, et deviennent une même chose avec elle, non par nature, mais par grâce. Une lumière ineffable et une vertu toute-puissante leur font vouloir ce que Dieu veut. Ces dons précieux sont accordés à tous les bienheureux en récompense de leur renoncement parfait et de leur abandon total en Dieu.
Le Disciple. — 0 mon Jésus , ce renoncement est plus admirable qu'imitable. Qui pent ici-bas ne jamais penser à soi et rester indifférent à la prospérité comme au malheur? Il est trop difficile, dans cette vie mortelle, d'aimer purement pour Dieu, sans ressentir la moindre inclination propre, et sans jamais consulter sa volonté.
La Sagesse. — Je ne t'appelle point au renoncement des saints , que vous ne pouvez pas même comprendre , parce que les nécessités et les imperfections de la nature vous en empêchent : mais apprends du moins que le renoncement de mes vrais serviteurs est une imitation de celui des saints du paradis. J'ai, parmi mes élus , des âmes pieuses qui vivent dans un oubli complet du monde et d'elles-mêmes , et qui conservent leur vertu stable, immuable, et, pour ainsi dire, éternelle comme Dieu. Elles sont déjà par la grâce transformées dans l'image et dans l'unité de leur principe, et comme Dieu ne peut agir pour d'autres que pour lui , elles ne
pensent, elles n'aiment, elles ne veulent d'autre chose que Dieu et son bon plaisir. Cet état d'union et de renoncement est complet dans le paradis, mais sur terre il se rencontre parmi mes plus fervents adorateurs à des degrés différents , selon les trésors de ma grâce.
En quoi consiste le véritable renoncement.
Le Disciple. — Dites-moi , éternelle Sagesse , comment souffrent et meurent vos serviteurs qui sur la terre se renoncent parfaitement en Dieu. Je suis persuadé qu'ils mènent une vie très-pure , qu'ils observent les conseils de l'Évangile , et qu'ils tendent toujours à ce qui est le plus parfait.
La Sagesse. — On ne peut se renoncer en Dieu que par l'observation complète de la loi et par une très-grande pureté de cœur. Car celui qui s'aime et qui aime les créatures, n'a pas la pureté de mon amour et ne pourra jamais renoncer à sa volonté. Mais mes serviteurs vivent toujours de la manière la plus parfaite, détachés d'eux-mêmes au dedans et au dehors, et libres de toute propriété de corps et d'esprit. Dans les épreuves, ils sont tellement forts et constants, qu'ils méprisent la souffrance et qu'ils ne la comptent pour rien. Ils sont tellement bien disposés à la mort, que non-seulement ils la reçoivent avec soumission des mains de Dieu , mais qu'ils l'aiment , qu'ils la désirent plus que tous les trésors du monde , et qu'ils ne vou-
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(Iraient pas un seul moment d'existence en dehors de ma volonté.
Le Disciple. — Pour marcher ainsi dans la voie parfaite du renoncement, quelle est la chose principale, la contemplation , ou l'action?
La Sagesse. — Ces deux choses ne doivent point se séparer: à quoi sert de rechercher ce qu'est la vertu , l'union et le renoncement, si l'on ne combat pas la nature, si l'on ne l'affranchit du péché en domptant ses passions et en mettant en pratique la vérité même? Plus on étudie alors , plus on se perd , parce qu'on se complaît dans sa science, parce qu'on ne veille pas sur soi, et qu'on arrive à une fausse liberté qui charme et qui égare.
Le Disciple. — Ceci est l'abus de la science, et il n'est pas étonnant que beaucoup de savants se perdent. Mais on ne peut abuser de l'austérité de la vie et des rigueurs d'une sainte pénitence.
La Sagesse. — Certainement, lorsque l'extérieur correspond cà l'intérieur; mais il est des personnes qui sont très-morti fiées à l'extérieur, et qui ne se renoncent pas en Dieu.
Le Disciple. — La souffrance cependant est une imitation de Jésus-Christ et de sa Croix?
La Sagesse. — 11 serait plus vrai de dire une apparence de l'imitation de la Croix. Ces personnes ne veulent pas se conformer à la vie de Jésus-Christ , qui fut la douceur et l'humilité mêmes; elles blâment et jugent leur prochain avec une facilité extrême; elles méprisent et condamnent tous ceux qui ne vivent pas
comme elles; et si l'on veut les connaître, Ton n'a qu'à les blesser dans leur volonté et leur réputation: on les trouve alors pleines d'orgueil et dans une inquiétude continuelle. 11 est bien évident qu'elles n'ont pas le renoncement chrétien, et qu'elles n'ont jamais appris à s'abandonner réellement à Dieu, qu'elle ne meurent point à elles-mêmes et à leurs propres désirs; sous les dehors d'une vie austère, elle ont conservé toute la vivacité de leurs passions; elles nourrissent et développent leur propre volonté.
Comment l'àme devient une même chose avec Dieu.
Le Disciple. — D'où vient donc le véritable renoncement intérieur et extérieur des élus en Dieu , dans une unité parfaite?
La Sagesse. — De la génération et de la filiation de Dieu; tous mes vrais serviteurs étant fils de Dieu, puisqu'il est dit dans saint Jean : « Il a donné le pouce voir de devenir fils de Dieu à tous ceux qui sont nés « de Dieu (1), » ils participent par la grâce à la nature et à l'action de Dieu; car toujours le Père produit un fils semblable à lui dans la nature et dans l'action. Le juste qui se renonce en Dieu par cette union avec Dieu, qui est éternel, triomphe du temps et possède une vie bienheureuse qui le transforme en Dieu.
(1) Dédit eis potestatem filios Dei fieri , his qui... ex Deo nati suiit. ^ Jean, i,12.)
Le Disciple. — Mais je ne comprends pas comment tant de créatures distinctes ont en Dieu une seule existence. Il y a toujours l'infini entre le juste et Dieu, entre la créature et le Créateur.
La Sagesse. — Mon fils, si tu raisonnes d'après les sens, et si tu veux parvenir à la vérité par la science naturelle , tu ne seras jamais capable de saisir ce que lu me demandes; car la Vérité divine se comprend mieux en ne l'étudiant pas qu'en l'étudiant. Le temps et l'éternité en Dieu sont une seule et même chose ; et l'être temporel de la créature dans la nature et l'essence de Dieu n'a plus de diversité; élève - toi au - dessus des sens, et tu comprendras ce que tu désires.
Le Disciple fut ravi hors de lui-même, et vécut douze semaines privé de ses sens extérieurs et de leurs opérations. 11 ne savait plus s'il était dans le monde ou hors du monde, parce que , dans cette vision , il ne comprenait et ne sentait qu'un Dieu unique et simple , sans distinguer la multitude et la variété des créatures. Quand finit la vision , la divine Sagesse lui dit :
La Sagesse. — Qu'est-il arrivé, mon ami?oij es-tu, et qu'as-tu compris? Ne t'ai-je pas dit la vérité?
Le Disciple. — Oui , Seigneur, il est certain que je ne l'aurais jamais si bien comprise, si je ne l'avais pas éprouvée; il me semble maintenant que je sais où tend et oii aboutit la vie d'une âme qui s'est parfaitement renoncée en vous-même. Les sens saisissent beaucoup de choses distinctes, et l'esprit n'y voit en Dieu aucune différence.
La Sagesse. — Cela est vrai, parce que l'àme , par
la voie du renoncement parfait , peut arriver à se perdre en Dieu avec un avantage infini ; à s'ensevelir dans la divine Essence, où elle ne se distingue plus de Dieu , qu'elle ne connaît plus parles images, la lumière et les formes créées, mais par lui-même. Maintenant, tu crois comprendre Dieu , lorsque tu le nommes Esprit suprême, Intelligence très -pure. Essence, Bonté, Vertu, Amour et Bonheur ; mais tu es plus éloigné de comprendre Dieu que la terre n'est éloignée du ciel.
H n'y a qu'en arrivant au centre de la Divinité, qui est l'unité de toutes choses, qu'on pénètre et qu'on comprend Dieu sans le comprendre, parce qu'on le comprend d'une manière incompréhensible , et que l'âme ne se distingue plus de Dieu : mais tu es incapable de ce changement merveilleux où l'âme, dans l'abîme de la Divinité, se transforme dans l'unité de Dieu pour se perdre elle-même et se confondre avec lui, non quant à la nature , mais quant à la vie et aux facultés.
Pour celui qui entre dans l'Eternité, plus de Passé, plus de Futur: le Présent seulement; pour celui qui se transforme dans l'unité de Dieu , plus de distinction : un seul être, une seule jouissance. Mais cette grâce d'une union parfaite , immuable , éternelle , est le partage, la félicité des bienheureux. Vous ne pouvez vous désaltérer à ces sources de gloire pendant votre pèlerinage ; vous en recevez à peine quelques gouttes comme arrhes de ce qui vous est destiné.
Le Disciple. — 0 douce Sagesse , dans cet état , ([uelle sera l'action de l'homme avec Dieu? Perdra-t-il ses puissances et ses opérations ?
La Sagesse. — Non, mais quand riiomme s'abîme tout entier dans son union avec Dieu, et devient une même chose avec lui, il ne perd pas plus ses puissances qu'il n'a perdu sa nature; il n'agit plus comme un homme, parce qu'il voit et qu'il saisit tout dans l'Unité infinie. Les philosophes considèrent les choses comme dépendantes de leur cause naturelle ; mes serviteurs s'élèvent plus haut, et les considèrent comme sorties de Dieu : ils ramènent l'homme en Dieu après sa mort, pourvu que pendant sa vie il se soit conformé à la volonté de Dieu ; et, dans ce changement divin , dans cette unité suprême, ils se considèrent eux-mêmes avec toutes les créatures comme ils y étaient dans l'Eternité. Le Disciple. — L'homme peut-il alors se regarder comme créature, si, dans l'Eternité et en Dieu , il n'est autre que Dieu? La même nature ne peut être à la fois créée et incréée.
La Sagesse. — Dans cette union , l'homme sait qu'il est créature; que, quand il n'était pas , il était conforme à son idée en Dieu, et qu'il n'était autre que Dieu , ainsi que le dit saint Jean : « Ce qui a été fait , était la vie en « lui (1). » Je ne dis pas que l'homme soit créature en Dieu, parce Dieu n'est pas autre que trinité et unité; mais je dis que l'homme qui est en Dieu d'une manière supérieure et ineffable , devient une même chose avec Dieu , en retenant cependant son être particulier et naturel, il ne le perd pas, mais il en jouit divinement; et il vit d'une manière parfaite, puisqu'il ne perd pas
(1) Quod factum est, in ipso vita erat. (Jean, i, 3.)
ce qu'il a et qu'il acquiert ce qu'il n'a pas, c'est-à-dire une existence divine.
Aussi, l'âme en Dieu reste créature; mais dans cet abîme de la Divinité où elle se perd, elle ne pense pas si elle est ou si elle n'est pas créature : elle prend sa vie en Dieu , son essence , sa félicité , tout ce qu'elle est; et, se tenant ainsi fixée et immobile en lui , sans rien dire d'elle-même, elle se tait, et se repose dans cet Océan du bonheur infini, ne connaissant d'autre essence que celle qui est Dieu. Quand l'âme sait voir et contempler Dieu, elle sort pour ainsi dire de Dieu, et se retrouve elle-même dans l'ordre naturel. C'est cette connaissance de Dieu qu'on appelle la connaissance du soir, parce que la créature se distingue de Dieu , tandis que dans la connaissance dit matin elle connaît en Dieu sans image, sans diversité, connue est Dieu en lui-même.
Le Disciple. — S'il n'y a aucun rapport entre Dieu et l'âme , comment y a-t-il union?
La Sagesse. — L'essence de l'âme s'unit à l'essence de Dieu , les puissances et les forces de l'âme à l'action de Dieu ; et alors l'âme comprend qu'elle est unie avec Dieu dans son être infini, dont elle jouit elle-même.
Le Disciple. — L'homme dans cette vie peut-il arriver à cette union?
La Sagesse. — Oui ; non par les forces de son intelhgence , mais par ce ravissement divin qui emporte Tâme au delà du temps.
Le Disciple. — Et dans ce ravissement peut -il pécher ?
25/i LE LIVRE
La Sagesse. — S'il revient à lui, il pont pécher; mais il ne pèche pas dans cette union , comme il est dit dans saint Jean : « Celui qui est né de Dieu, ne connaît « pas le péché , parce que la semence de Dieu est en « lui (1). »
Le Disciple. — Et quelle est son action dans une union si élevée?
La Sagesse. — Il n'y en a qu'une possible, parce que la base de son union est une, comme l'essence divine.
Le Disciple. — Il perd alors l'intelligence et la volonté?
La Sagesse. — Non, mais il ne les possède que sous l'influence et l'action de Dieu.
Le Disciple. — Comment expliquer que l'âme en Dieu se perd tout entière?
La Sagesse. — Elle ne comprend et ne veut d'autre chose que Dieu , et dans son union elle ne voit rien de créé : elle ne se replie pas sur elle-même , elle ne se réfléchit pas dans sa propre intelligence et dans sa volonté ; mais elle est toute ensevelie dans l'abîme de la Divinité : là elle se tait, elle dort, elle se repose avec une douceur ineffable; et alors on peut dire en vérité qu'elle se perd elle-même, non quant à la nature , mais quant à la propriété de ses puissances; puisqu'elle ne peut comprendre et vouloir tantôt une chose , tantôt une autre, et qu'elle ne peut désirer réellement que Dieu. Et c'est là sa parfaite liberté ; car elle ne veut et ne peut vouloir que Dieu, c'est-àdire qu'elle ne veut
(1) Omnis qui natus est ex Deo, peccatum non facit; quoniam semcn ipsins in eo manet. (1 Ép. do saint Jean , m , 9.)
jamais le mal, et qu'elle veut toujours le bien. C'est pourquoi saint Augustin dit : « Otez tel ou tel bien , et « voyez le bien en lui-même , si vous le pouvez : c'est « le bien suprême, auquel nous tendons (1). »
De la vie du juste qui se renonce en Dieu.
Le Disciple. — Dites-moi maintenant, je vous en conjure, ô suprême Sagesse, comment vit parmi les hommes le juste qui s'est renoncé en Dieu ; comment se comporte-t~il dans les circonstances et les choses de chaque jour?
La Sagesse. — Il est mort à lui-même, à ses défauts et à toutes les choses créées ; il est humble ^vec tous , et se met volontiers au-dessous de tous ses semblables. Et dans l'abîme de la Divinité, il comprend tout ce qu'il convient de faire ; il reçoit toute chose comme elle est en elle-même, et comme Dieu le veut. 11 est libre dans la loi , parce qu'il observe ma volonté par amour, sans crainte et sans peur.
Le Disciple. — Celui qui , par le renoncement intérieur, vit en Dieu et dans sa volonté , n'est-il pas affranchi aussi des exercices spirituels extérieurs?
La Sagesse. — Quelques-uns seulement arrivent à ce point sans détruire leurs forces; car l'effort continuel
{'!) Toile hoc tonum, toile illud, et considéra bonum in se, si potes; et illud est summum bonum, in quod tendimus.
qu'on fait pour se renoncer en Dieu et pour se mortifier en toutes choses, use bientôt les ressorts de la vie.
Evite un semblable épuisement, et suis les exercices spirituels communs ; qu'il te suffise de savoir ce que tu (lois et ce que tu ne dois pas faire.
Le Disciple. — Quelle est donc Pœuvre principale de l'homme qui s'est renoncé en Dieu?
La Sagesse. — Son renoncement et son action est de vivre dans un abandon total de lui-même en Dieu. C'est là un repos saint et parfait, parce qu'en agissant ainsi , on se repose en Dieu ; et en s'y reposant, on agit merveilleusement, puisque le renoncement en Dieu est un acte d'amour et de vertu parfaite.
Le Disciple. — Quels sont ses rapports et ses conversations avec son prochain?
La Sagesse. — Il vit familièrement avec tous les hommes sans en conserver l'image et le souvenir ; il les aime sans attachement , sans amour ; et il compatit à leurs peines sans anxiété , sans inquiétude.
Le Disciple. — S'il vit si purement à l'intérieur et à l'extérieur, est-il forcé de se confesser?
La Sagesse. — La confession qui se fait par amour est plus excellente que celle qui se fait pour des fautes. Le Disciple. — Comment fait-il oraison et offret-il à Dieu ses prières?
La Sagesse. — Son oraison est très-efficace , parce que, Dieu étant esprit, elle vient de l'esprit. Il recherche avec soin si dans son intérieur il y a quelque obstacle d'images, d'apparences et d'attachement , et s'il s'appartient encore par quelque sentiment qui l'éloigné
de Dieu ; el en s'examinant ainsi , en s^expropriant , en dégageant ses sens de toute image et de toute affection humaine, il offre des prières pures, et s'oublie luimême pour ne penser qu'à la gloire de Dieu et au salut des âmes. Toutes ses puissances supérieures sont remplies d'une lumière divine, qui le rend certain que Dieu est sa vie , son essence , tout son bien ; que Dieu agit en lui , et qu'il n'est seulement que son instrument, son adorateur, son coopérateur.
Le Disciple. — Gomment mange-t-il et dort-il?
La Sagesse. — Dans la partie extérieure, il mange, il dort, il satisfait à toutes les nécessités de la vie comme le font les autres hommes; mais dans la partie intérieure, il ne sait s'il mange, s'il dort, et il ne fait aucune attention aux besoins de son corps; sans cela, il jouirait de la nourriture, et il se reposerait dans la partie basse et animale de son être.
Le Disciple. — Quelle est sa conversation avec les hommes ?
La Sagesse. — Il n'a pas beaucoup de formes et d'usage ; il parle peu et simplement. Sa conversation est toujours bienveillante; tout ce qu'il dit sort de lui sans effort , et ses sens restent dans le calme et la paix.
Le Disciple. — Tous vos serviteurs sont-ils également détachés d'eux-mêmes? Ne s'écartent-ils jamais delà vérité, et ne sont-ils pas entraînés quelquefois dans de fausses opinions?
La Sagesse. — Il ya des degrés dans leur détachement, mais ils se ressemblent tous pour l'essentiel. Quand ils se relâchent, ils ont des opinions comme les
autres ; mais quand ils s'élèvent au-dessus d'eux-mêmes, en Dieu, qui est la Vérité suprême, ils vivent dans la plénitude de la science, sans jamais se tromper; car ils ne rapportent rien à eux-mêmes, et ne s'attribuent pas ce qui vient de Dieu.
Le Disciple. — Mais d'où vient que les uns se trouvent dans de grandes angoisses de conscience, les autres dans une grande assurance?
La Sagesse. — Parce que les uns et les autres ne se détachent pas complètement d'eux-mêmes : les uns, spirituellement, et alors ils éprouvent le tourment de leur possession ; les autres, matériellement, et alors ils se relâchent pour satisfaire leur corps; mais celui qui ne retourne point à lui et qui reste entièrement abandonné en Dieu, celui-là jouit d'une vie tranquille et inaltérable.
Ce que je t'ai dit, mon bien-aimé , doit suffire; on n'arrive point à ces vérités cachées en étudiant et en interrogeant ; on y parvient en se renonçant soi-même humblement en Dieu.
Ces doux enseignements remplirent le bienheureux Henri de tant d'amour, qu'il composa , pour soulager son cœur, le petit Office de la Sagesse Eternelle que nous mettons à la fin de ses œuvres.