‹ Œuvres de BaconChapitre 147 sur 170 · XI. — PROTÉE · texte numérisé non relu

XI. — PROTÉE

son troupeau , parce que l'immensité des choses, envisagée avec les structures communes et les formes ordinaires des espèces , présente la matière dans un état de parfaite liberté , et pour ainsi dire le troupeau des combinaisons les plus faciles. Mais si un ministre de la nature, éclairé et guidé par le génie, prend peine à lui faire une sorte de violence et à la tourmenter de toutes les manières , comme s'il avait le dessein formel de l'anéantir ; alors la matière , résistant à toutes ces forces qu'il emploie contre elle (car elle ne peut être vraiment anéantie que par la toute-puissance divine) , et faisant effort pour se dégager de ses liens, se tourne en tout sens pour s'échapper, subit les plus étranges métamorphoses, et prend successivement une inanité de formes différentes , en sorte qu'alors, après avoir parcouru toutes les combinaisons, tous les modes, tous les degrés , toutes les nuances, et en quelque manière fait le cercle , elle semble revenir à son premier état si l'on continue à lui faire violence. Or, la plus sûre méthode pour la resserrer et la lier ainsi , c'est de lui mettre pour ainsi dire des menottes , c'est-à-dire d'employer les moyens extrêmes (le maximum et le minimum dans chaque genre d'opération). Cette partie de la fable, qui suppose que Prêtée est devin et connaît tout à la fois le passé , le présent et l'avenir, est parfaitement conforme à la nature même de la matière ; or il est évident que tout homme qui connaîtrait les passions , les appétits et les procédés primitifs de la matière ( les forces primordiales et les opérations primitives et intimes- de la matière) aurait par cela seul une connaissance générale et sommaire des faits passés, présents et futurs, quoiqu'une telle connaissance ne pût s'étendre aux faits particuliers et individuels.

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