‹ Œuvres de BaconChapitre 157 sur 170 · XX. — NémésiSy ou les vicissitudes naturelles des choses · texte numérisé non relu

XX. — NémésiSy ou les vicissitudes naturelles des choses

Némésis, suivant les poètes, était une déesse qui méritait les hommages de tous les mortels, et que devaient surtout redouter les puissances et les heureux de ce monde. Elle était fille de l'Océan et de la Nuit. Les poètes en font cette description : Elle avait des ailes et portait aussi une couronne, tenant de la main droite une lance de frêne, et de la gauche une fiole toute remplie d'Ëthio* piens ; enfin, elle avait pour monture un cerf.

On peut expliquer ainsi celte parabole : D'abord ce nom de Némésis signifie vengeance ou rétribution (compensation). La fonction de cette déesse était d'arrêter le cours des prospérités des gens trop heureux et d'y mettre une sorte d'opposition , semblable à celle des tribuns du peuple, en interposant son veto. Et non-seulement elle réprime et châtie l'orgueil et la présomption de ceux que des succès continuels rendent insolents , mais même elle balance par des disgrâces les prospérités des hommes les plus justes et les plus modestes; comme si aucun mortel ne devait être admis au banquet des dieux que pour y servir de jouet. Pour moi , lorsque j'ai lu dans Pline le petit chapitre où il fait l'énuméralion des disgrâces et des infortunes de César-Auguste , que j'avais d'abord regardé comme le mortel le plus fortuné qui eût existé, et qui eût su môme jouir de sa fortune avec beaucoup de prudence et de méthode, et dans le caractère duquel on ne voyait ni enflure , ni timidité, ni faiblesse, ni confusion, ni mélancolie; quand je voyais, dis-je, dans ce récit, qu'il fut même un jour tenté de se donner la mort, alors je conçus la grandeur et la puissance de cette déesse, qui avait pu traîner à son autel une telle victime. Lorsque les poètes disent qu'elle est fille de l'Océan , c'est pour nous faire entendre que les vicissitudes des choses et les jugements divins sont ensevelis dans l'obscurité la plus profonde, et sont un mystère pour tous les mortels.

C'est avec raison que cette vicissitude est représentée ici par l'Océan, dont le flux et le reflux en sont la fidèle image. Or, cette Providence, dont les dispositions se dérobent à nos yeux, est trèsjudicieusement figurée par la Nuit. Les païens avaient aussi quelque idée de cette nocturne et mystérieuse Némésis , et avaient observé comme nous que les jugements humains sont rarement d'accord avec les jugements divins.

« Nous vîmes tomber aussi Riphée, le plus juste des Troyens et le plus religieux observateur des lois de l'équité; mais les dieux en jugèrent autrement. » (Virgile.)

436 Sagesse des anciens.

Némésis est représentée avec des ailes, à cause de ces changements subits et imprévus qu'on observe dans les choses humaines ; car noQS voyoos que dans tous les temps les personnages les plus distingués par leurs lumières et leur prudence ont péri par les dangers mêmes qu'ils méprisaient le plus. Gcéron, par exemple, lorsque Décimus Brutus l'avertit de se défier de la mauvaise foi d'Octave et de son rœur ulcéré , ne lui fit d'autre réponse que celle-ci : <r Quant à moi , mon cher Brutus , j'ai pour vous toute Taffection que vous méritez, et je vous sais gré d'avoir bien voulu que je fusse instruit de ces bagatelles que vous m'apprenez. »

Cette couronne qu^ porte Némésis désigne l'effet ordinaire de la nature maligne et envieuse du vulgaire ; car à la chute des personnages qui ont été long-temps fortunés et puissants a ses yeux, il triomphe et couronne Némésis. Cette lance qu'elle tient de la main droite se rapporte à ceux qu'elle frappe et perce tout à coup. Quant à ceux qu'elle nlmnK>le pas ainsi par une soudaine catastrophe , elle ne laisse pas de les avertir de se tenir sur leurs gardes ) en leur montrant le noir et sinistre attribut qui est dans son autre main ; car, pour peu que les personnages élevés «u plus haut point de prospérité soient encore capables de quelque réflexion , elle leur présente sans cesse la sombre perspective de la mort, des maladies, des disgrâces, des perfidies de leurs amis» des embûches de leurs ennemis, de l'instabilité naturelle des choses, et mille autres objets afiligeants renfermés dans sa fiole, et représentés par les Éthiopiens. Virgile ajoute à sa description de la bataille d'Âctium omette judicieuse réflexion :

« Au son du sistre égyptien, elle (Cléopâtre) appelle ses guerriers au centre de l'armée; elle ne regarde pas encore derrière ellO) et ne voit pas ces deux serpents qui la menacent. »

Mais peu de temps après , de quelque côté qu'elle se tournât , elle voyait devant elle des légions entières d'Éthiopiens. Une addition non moins ingénieuse du poète inventeur de cette fable , c'est que Némésis a pour monture un cerf, animal très-vivace. En effet, ceux qui sont enlevés à la fleur de leur 4ge peuvent prévenir par cette mort prématurée les coups de Némésis et lui échapper; mais ceux dont la puissance et les prospérités ont été de très-longue durée sont sans contredit continuellement exposés à ses coups et pour ainsi dire sous elle.

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