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EXPLICATION DES FABLES DE CUPIDON ET DU CIEL

BERVAMT DB VOILE AUX BY8TKMBS DE PARMÉNIDE, DE TELESIO, ET SURTOUT DE DÉMOCRITE.

(Be pff&ncttpîU aUpie orifinihut. )

Ce que ies différents poètes de Fentiquité ont dit de Copîdon ou de TAmour ne peot être appliqué à une seule et même divinité. Je dirai plus : ils supposent deux Cupidons, et donnent le même nom à deux divinités trô6-<ii8tinctes, entre lesquelles cependant ils me\^ tent une telle dUfêrence qu'ils regardent Tun comme le plus ancien des dieux et l'autre comme te plus jeune. Quoi qu'il en soit, c'est de la plus ancienne de ces deux divinités qu'il s'agit principalement ici . Cela posé^ les poètes prétendent que c^ Amour dont nous parlons est le jplus ancien de tous les dieux et par conséquent de tous les êtres à l'exception du chaos, qui, selon eux, n'est pas moins ancien que lui. Les poètes, en parlant de ce même Amour, supposent toujours qu'il n'eut point de père. Ce fut lui qui, par son union avec le Ciel, engendra les dieux et tous les autres êtres. Quelques-uns cependant prétendent qu'il provint d'un œuf couvé par la Nuit. Quant à ses attributs, ils se réduisent à quatre principaux. Ils le supposent : 4^ éternellement enfant, 2® aveugle, ^ nu, 4^ armé d'un arc et de flèches. La force qui lui est propre et qui le caractérise, est la principale cause de l'union et de la combinaison des corps. On lui met en main les clefs de la terre, de la mer et des cieux. L'autre Cupidon, suivant les poètes, est le plus jeune des dieux. On lui donne tous les attributs du plus ancien, auxquels on en ajoute d'autres qui lui sont propres et qui le caractérisent.

Cette fable parait indiquer, sous le voile d'une courte allégorie, un système sur les principes des choses et sur les origines du monde ; système qui diffère peu de celui que Démocrite a pubKé, et qui toutefois nous parait moins hasardé, mieux puri6é de snppo^

Bilions gratuites et plus conséquent : car, quoiqu*à parler en général ce philosophe ne manque ni d'exactitude ni de pénétration, cependant, outre qu'il se livrait trop à ses premières idées et ne savait point s'arrêter, il ne se soutenait pas assez, et son système est quelquefois incohérent. Mais quoique les assertions mêmes qu'on découvre sous le voile de la fable que nous allons expliquer soient un peu moins vagues et moins hasardées, elles ne laissent pas d'avoir le défaut commun à toutes celles que produit l'enten-* dément humain lorsqu'il s'abandonne à son mouvement naturel et prend un essor téméraire au lieu de marcher pas à pas à la lumière de Texpérience; car les philosophes des premiers siècles étaient aussi sujets à de tels écarts. Nous devons observer en premier lieu que toutes les assertions et les opinions avancées par les anciens philosophes et rapportées dans cet exposé ne sont appuyées que sur la seule autorité de la raison humaine et sur le témoignage des sens, dont les oracles ont été avec raison rejetés depuis l'époque , désormais assez ancienne, ou la lumière du Verbe diviù a révélé aux mortels des vérités plus utiles et plus certaines.

Gela posé, le chaos, qui était aussi ancien que Gupidon, représente la masse et la totalité de la matière confuse, et Cupidon re^ présente cette matière même, ainsi que sa nature et sa force primordiale ; en un mot, les principes des choses. On le suppose absolument sans père, c'est-à-dire sans cause ; car la cause d'un effet en est pour ainsi dire le père (la mère), et rien n'est plus commun que cette métaphore. Or la matière première ou la force et Taction qui lui est propre ne peut avoir une cause dans la nature (excepté Dieu, exception qu'il faut toujours faire en pareil cas), rien n'ayant existé avant elle; elle ne peut être regardée comme un effet, et, comme elle est ce qu'il y a de plus universel dans la nature, elle n'a point non plus de genre ni de forme (de différence spécifique). En conséquence, quelle que puisse être cette matière avec sa force ou son action, c'est une chose positive et absolument ^urde, unique en son espèce et en son genre, sans relation et incomparable. Il faut la prendre telle qu'on la trouve, et on n'en peut juger à l'aide de quelque prénotion fondée sur l'analogie. S'il était possible de connaître sa nature et son mode d'action, on ne pourrait parvenir à cette connaissance par celle de sa cause. Étant après Dieu la cause de toutes les causes, elle est elle-même sans cause et par conséquent inexplicable : car, dans cette recherche des causes naturelles, il est un terme où il faut savoir s'arrêter; et demander ou chercher soi-même quelle est la cause d'une force primordiale ou d'une loi positive de la nature, ce n'est pas moins

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manquer de philosophie que de ne point démander ou chercher celles des choses qui, étant subordonnées à d'autres, sont susceptibles d'explicalion. Ainsi, c'est avec fondement que les sages de Uantiquité supposent que Cupidon est sans père, c'est-à-dire, sans cause. Or cette observation, sur laquelle nous insistons ici, n'est rien moins qu'indifférente ; j'oserai même dire qu'il en est pem d'aussi importantes, car rien n'a plus contribué à dénaturer la philosophie que la recherche qui a pour objet les père et mère de Cupidon : je veux dire que la plupart des philosophes, au lieu d'ad^ mettre purement et simplement les résultats de l'observation relativement aux principes des choses, de les prendre, pour ainsi dire, tels que la nature même les présente, de les adopter comme une sorte de doctrine positive qu'on n'est pas obligé de prouver et dont on ne doit pas demander la preuve, et comme des espèces d'articles de foi fondés sur l'expérience même , ont voulu les déduire de certaines observations purement grammaticales, des règles de la dialectique, de petits corollaires mathématiques, des notions communes et d'autres sources semblables qui ne sont à proprement parler que des produits diversifiés des écarts de l'esprit humain ; petites ressources auxquelles il s'accroche lorsqu'il se jette hors dé la nature.

Ainsi tout homme qui étudie la nature doit avoir constamment présente a l'esprit cette vérité, que Cupidon n'a ni père ni mère ; vérité qui l'empêchera de se perdre dans des conjectures aussi vagues qu'inutiles et de prendre les mots pour les choses. Lorsque l'esprit humain veut généraliser, il va toujours trop loin; il abuse de ses propres forces, et, après avoir passé le terme que la nature • lui a marqué, il retombe dans ses idées les plus familières et re-« vient ainsi au point d'où il est parti : car, vu la faiblesse et les limites naturelles de l'entendement, les idées qui lui sont les plus familières, celles, dis-je, qu'il peut se représenter aisément, concevoir toutes ensemble et lier par des rapports , étant ordinairement celles qui le frappent et l'affectent le plus, il arrive de là que, lorsqu'il est parvenu à ces propositions universelles auxquelles l'expérience même l'a conduit, il ne veut pas s'en contenter et s'y arrêter; mais alors, cherchant quelques vérités plus connues que celles qu'il veut absolument expliquer, il se prend aux propositions qui l'ont le plus affecté ou séduit, et s'imagine y trouver des expli^ cations plus satisfaisantes et des démonstrations plus rigoureuses que dans les propositions universelles qu'il aurait dû admettre pu-^ rement et simplement.

Ainsi nous avons désormais prouvé que l'essence primitive çt la

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force primordiale de la matière n*a aucune eau9e, et qu'elle est par cela même inexplicable. Actuellement, quel est le mode de cette chose dont il ne faut pas chercher la cause et qui en effet n'en a point? C'est ce qu'il nous reste à chercher. Or ce mode est luimême fort difficile à découvrir, et c'est un avertissement que Fauteur même de cette allégorie nous donne assez ingénieusement en supposant que Cupidon provint d'un œuf couvé par la Nuit; et tel est aussi le sentiment du poète sublime dont les écrits font partie des livres saints, il s'exprime ainsi à ce sujet : «Dieuja fait chaque chose pour être belle en son tempSj et il a livré le monde à leurs disputes; de manière toutefois que l'homme ne peut découvrir l'œuvre que Dieu a exécutée depuis le commencement jusqu'à la fin , » car, tandis que toutes les parties de l'univers sont dans un flux et reflux perpétuel , l'essence primitive de la matière et la loi sommaire de la nature subsistent éternellement, loi qui parait désignée par cette phrase : « l'œuvre que Dieu a exécutée depuis le commencement jusqu'à la fin. » Cependant la notion de cette force que Dieu lui-même a imprimée aux particules primitives et les plus déliées de la matière, et dont l'action multipliée ou réitérée opère toutes les variétés et les variations des composés, cette notion, dis-je, peut frapper légèrement et effleurer la pensée humaine, mais elle n'y pénètre que très-difficilement. Si Ton applique ce que la fable dit de l'œuf couvé par la Nuit aux démonstrations par le moyen desquelles on peut mettre au jour Cupidon (faire éclorc l'œuf de la Nuit] ou la force primordiale de la matière, celte application aura beaucoup de justesse ; car les conclusions qu'on tire par le moyen des propositions affirmatives peuvent élre regardées comme les enfants de la lumière, au lieu que celles qu'on déduit par le moyen des négatives semblent n'être que les enfants des té^ nèbres et de la nuit. C'est avec raison que ce Cupidon est représenté par l'œuf que la Nuit fait éclore en le couvant ; car, s'il est possible d'acquérir quelques connaissances sur la force qu'il repré* sente, ce ne peut être que par le moyen des exclusions et des né« gatives. Or, toute preuve qui procède par la voie des exclusions est une sorte d'ignorance ou de nuit; du moins par rapport à ce qu'elle renferme, qu'on ne voit pas encore et qu'on ne découvrira qu'à la fin. Démocrite avait donc raison de dire que les atomes ou les semences de toutes chose&et les forces qui leur sont propres ne ressemblent à rien de ce qui peut tomber sous les sens, mais qu'ils sont tout à fait invisibles, impalpables, etc. C'est ainsi que Lucrèce, qui n'a fait que revêtir du langage poétique le système de ce philosophe, les caractérise :

DES ^WClPES £1 m& OUIGIN^S. 4&5

a Ils ne ressemblent ni au feu, ni a Tair, ni à Teau, ni à la terre, ni à rien de ce qui peut tomber sous les sens. »

£t en parlant de la force inhérente à ces atomes il dit :

« La nalure des éléments d'où résultent toutes les générations doit aus&ii être cachée et échapper aux sens, aûn qu'aucune force DO puisse prévaloir contre la leur ni faire obstacle à leur action. »

Ainsi les atomes ne sont semblables ni à des étincelles de feu, ni à des gouttes d'eau, ni à des bulles d'air, ni à des grains de poussière, ni aux particules déliées de l'esprit (des substances pneumatiques ou aériformes), ni à celles de l'éther; et leur force ou leur forme (leur essence, leur mode essentiel, ce qui les Gon*« stitue) n'est ni fai pesanteur, ni la légèreté, ni le chaud ou le froid, ni la densité ou la rareté, ni la dureté ou la mollesse, ni aucune autre des qualités ou des forces qu'on observe dans les composés et dans les corps d'un plus grand volume , les qualités dont nous venons de parler et toutes celles du même genre étant ellesmêmes composées. De même le mouvement naturel de l'atome n'est ni le mouvement de descension (chute), qualifié par le vul«« gaire de mouvement naturel ; ni le mouvement en sens contraire , que Démocrite appelle mouvement de plaie, et occasionné par une moindre pesanteur spécifique; ni le mouvement d'expansion ou de contraction, ni le nu)uvement d'impulsion et de liaison, ni le mouvement circulaire des corps célestes, ni aucun autre de ces mouve-* ments qu'on observe dans le corps. Cependant, non-seulement c'est dans la substance même des atomes que se trouvent les éléments de tous les corps, mais leur mouvement et leur force sont aussi le principe de toutes les forces et de tous les mouvements. Néanmoins le système de Démocrite parait différer sur ce point (je veux dire par rapport aux mouvements des atomes comparé à celui des corps d'un plus grand volume) et s'éloigner un peu de celui qui se trouve renfermé dans cette fable; et non-seulement le sentiment de Dé-mocrlte diffère de celui qui est allégoriquement figuré par cette fiction, mais ce philosophe diffère aussi de lui-même, et ses autres suppositions sont presque en contradiction avec les premières. £n effet, il aurait dû attribuer aux atomes un mouvement différent de ceux des corps composés , comme il leur avait attribué une substance et des qualités ou forces différentes. Mais le mouvement de descension ( de chute ) des corps graves et celui d'ascension des corps légers (qu'il explique en supposant que les corps les plus pesants, frappant les corps plus légers et les forçant de leur céder la place, les. forcent ainsi à se mouvoir de bas en haut), ces deux mouvements, dis-je, sont ceux qu'il regarde comme les seuls mou*

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vemenU primitifs et naturels, et que, d'après cette supposition, il attribue aux atomes. Mais le système renfermé dans la parabole est plus cohérent et plus conséquent : il suppose que les atomes et les composés diffèrent à tous ces égards, savoir, par rapport à leur substance, leur force et leurs mouvements respectifs. De plus, cette allégorie nous fait entendre que les exclusions dont nous avons parlé ont une fin, un terme et une mesure ; car la Nuit ne couve pas éternellement. Si les recherches que l'homme peut faire sur la nature de la divinité ont cela de propre qu'elles ne se terminent jamais par des propositions affirmatives, il n'en est pas de même de celles dont il est question ici ; car dans celles-ci, après les exclusions et les négations convenables, on peut affirmer et établir quelque chose. Cet œuf, dis-je, après Tavoir couvé à propos et pendant un temps suffisant, on parvient à le faire éclore : et nonseulement on le fait éclore, mais on en fait sortir le vrai Cupidon ; c'est-^à-dire qu'on peut extraire de l'ignorance non-seulement quelque notion du sujet de la recherche , mais même une notion claire et distincte. Telle est l'idée qu'on peut se faire d'une recherche sur cette matière première, et qui parait être la plus conforme au sens de la fable que nous expliquons. Il nous reste à parler de Cupidon lui-même, c'est-à-dire de cette matière première ; et nous tâcherons, à l'aide des indications que nous donne cette fable, de répandre quelque lumière sur ce sujet. Nous n'ignorons pas toutefois que les opinions de ce genre paraissent étranges et presque incroyables, qu'elles ne pénètrent que très-difficilement dans les esprits, et c'est ce dont nous voyons un exemple frappant dans cette hypothèse de Démocrite sur les atomes. Comme elle était assez élevée au-dessus des notions vulgaires, il fallait un peu de pénétration et des méditations profondes sur la nature pour l'entendre parfaitement. Aussi le vulgaire , en l'interprétant à sa manière , la rendit-il ridicule ; puis elle fut en quelque manière agitée et presque éteinte par le vent des opinions et des disputes que firent naître les autres philosophies. Cependant ce grand homme ne laissa pas d'exciter l'admiration de ses contemporains mêmes, qui le qualifièrent de pantathlus. Il fut, d'un consentement unanime, re^ gardé comme le plus grand physicien de son temps, et passa même pour une espèce de mage (de sorcier). Ce système de Démocrite ne peut être entièrement enseveli dans l'oubli ou effacé ni par les continuels assauts qui lui livra la philosophie contentieuse d'An$tote, qui voulait s'établir sur les débris de toutes les autres, et qui, à l'exemple des princes ottomans, croyait ne pouvoir régner en sûreté qu'après avoir égorgé tops ses frères; qui se flattait en-

DËiS PRINCIPES ET DES ORIGÏNEI^. M

fin et se vantait même de pouvoir délivrer la postérité de toute espèce de doute; ni par le respect que s'attirait la philosophie imposante et majestueuse de Platon. Mais tandis que le fracas d*A-ristote et t'étalage de Platon faisaient valoir et mettaient en vogue dans les écoles les systèmes de ces deux philosophes, celui de Démocrite était en honneur parmi les sages qui aimaient à méditer dans le silence de la retraite. Il est également certain que dans les siècles où la philosophie fut cultivée par les Romains, celle de Démocrite ne laissa pas de subsister et de plaire; car Cicéron, par exemple, ne parle jamais de ce philosophe sans en donner la plus haute idée, et, quelque temps après, un poète (Juvénal) dont les écrits sont parvenus jusqu'à nous, et qui, selon toute apparence, en parlant de Démocrite , se conforma à l'opinion reçue dans son siècle, en a fait le plus pompeux éloge :

« Personnage, dit-il, dont la profonde sagesse montre assez que les plus grands génies et les hommes dignes de servir de modèles aux autres peuvent naître dans une contrée habitée par des hommes stupides et où règne un air épais. »

Ainsi ce ne furent ni Âristote ni Platon qui firent disparaître la philosophie de Démocrite, mais Genseric, Attila et les autres barbares; car, la science humaine ayant pour ainsi dire fait naufrage, la philosophie d'Âristote et celle de Platon, semblables à des planches d'un bois léger et gonflé, surnagèrent et parvinrent jusqu'à nous, tandis que des productions plus solides coulaient à fond et étaient ensevelies dans un oubli presque total. La philosophie de Démocrite parait mériter que nous la vengions de cet oubli ; ce que nous ferons d'autant plus volontiers qu'elle est appuyée sur l'autorité des siècles les plus reculés. Ainsi , en premier lieu , la fable que nous expliquons personniGe Cupidon et lui attribue une enfance éternelle, des ailes, un arc et des flèches, etc., tous attributs que nous allons expliquer en détail. Mais nous devons* commencer par observer que cette matière première dont parlent les anciens, et qu'ils regardent comme le principe commun de tous les corps, est une matière revêtue d'une forme, douée de plusieurs qualités déterminées; car celte autre matière, abstraite, dépouillée de toute qualité déterminée et purement passive, que d'autres philosophes ont supposée, n'est qu'un produit fantastique de l'esprit humain, les choses qu'il saisit le plus aisément et qui Tafl'ec-» tcnl le plus vivement étant ordinairement celles qui lui paraissent avoir le plus de réalité. Voilà pourquoi les êtres ou les modes chimériques que les scolastiques qualiflent de formes semblent exister plus réellement que la matière et l'action même; outre que IL 39

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cetlo malière première est cadrée, son action est passagère et s'écoule pour ainsi dire sans cesse. L'esprit saisit moins fortemenk l'idée de l'une, et la notion de Fautre a plus de peine à y prendre pied ; au lieu que les images dont nous parions paraissent sensibles et constaolcs , en sorte que cette matière première et commune semble n'être qu'une sorte d'accessoire et d'étai. On regarde l'action comme une simple émanation de la forme, et dans les explications ces formes jouent le principal rôle. De là, selon toute apparence, le règne de ces formes et des idées dans les essences; à quoi ils ont ajouté je ne sais quelle matière idéale et fantastique. Ces illusions et ces préjugés se sont accrus par une teinte de sa-* perstition qui s'y est jointe, et qui est ordinairement l'effet des écarts et des excès où donnent tôt ou tard les esprits qui ne sayat pas s'arrêter. De là aussi le règne des idées abstraites auxquelles on a attaché tant d'importance, qui se sont introduites dans la philosophie avec une sorte de majestueuse assurance, et qui ont teile^ ment imposé au vulgaire que la multitude immense des rêveurs a presque étouffé la société peu nombreuse des philosophes mieux éveillés. Mais heureusement la plupart de ces préjugés sont dissipés, quoique tel savant de nos jours ait pris peine à relever ela étayer toutes ces opinions qui tombaient d'elles-mêmes; entreprise qui nous parait plus hardie qu'utile. Mais il est aisé de sentir combien le système des philosophes qui regardent cette matière abstraite comme le principe de toutes choses, est absurde : et il n'y a que des préjugés invétérés qui puissent empêcher de sentir ceUe absurdité; car, à la vérité, quelques philosophes ont prétendu qu'il existait réellement des formes séparées de la matière , mais aucun d'eux n'a avancé qu'il existât réellement une matière indépendamment de ces formes, pas même ceux qui la regardaient comme un premier principe. D'ailleurs n'est-il pas absurde de prétendre que des êtres fantastiques constituent les êtres réels I car il o6 s'agit point d'imaginer une méthode comnoode pour concevoir la nature des êtres et pour établir entre eux des distinctions commodes, mais de savoir ce que sont réellement ces êtres primitifs ( ou pri^ maires) et les plus simples, d'où dérivent tous les autres. Or l'être principe de tous les autres doit avoir une existence tout aussi réelle que ceux qui en dérivent, et même en quelque manière plus réelle; car il doit exister par lui-même, et c'est par lui que tous les autres doivent exister. Mais ce que les philosophes dont nous parlons disent de cette matière abstraite ne vaut guère mieux que le système de ceux qui prétendent que l'univers et tout ce qu'il contient est composé de catégories ou d'autres notions s^nblables

et purement logiques; car, soit qu'on dise que le monde tire son origine et est composé de la matière, de la forme et de la privation, soit qu'on prétende qu'il Test de choses contraires, peu importe, et je ne vois pas une grande diiTérence entre ces deux suppositions. Mais presque tous les philosophes de l'antiquité, tels qu'Empédocle, Ânaxagore et Ânaximèn.e, qui à tout autre égard avaient des idées très-différentes de cette matière première, s'accordaient du moins en ce qu'ils prétendaient que cette matière était active et revêtue de quelque forme, qu'elle était le véhicule de cette forme dans les composés où elle entrait ; enfin , qu'elle avait en elle-même le principe de son mouvement : et l'on est forcé de s'en faire cette idée si l'on ne veut abandonner tout à fait l'expérience. Aussi tous ces philosophes ont-ils soumis leur esprit aux choses et conformé leurs opinions à l'état réel de l'univers. Au contraire Platon a voulu assujettir la nature aux pensées humaines, et Aristote les pensées aux mots. Les philosophes de ce temps-là, ayant déjà du goût pour la dispute et le bavardage , commençaient à négliger toute recherche sérieuse de la vérité. Ainsi nous devons plutôt rejeter ces opinions toutes à la fois que nous amuser à les réfuter en détail ; car elles ne doivent être attribuées et elles ne conviennent qu'à des philosophes plus jaloux de discourir beaucoup que d'étendre leurs connaissances. En un mot , cette matière abstraite est la matière des disputes et non celle de l'univers; mais tout homme qui veut faire des progrès réels dans la philosophie doit analyser et pour ainsi dire disséquer la nature au lieu de l'abstraire. Quand on dédaigne cette analyse, on est forcé de re-* courir à des abstractions; et l'on doit se bien persuader que la matière première, la forme première, et même le premier principe du mouvement ( supposé tel qu'on le trouve et qu'il est donné par l'observation) sont inséparablement unis : car les abstractions rela* tives au mouvement ont aussi enfanté une infinité d'opinions sur les âmes, les vies; comme si, ne pouvant expliquer toutes ces choses par la matière et sa forme, on était obligé , pour en rendre raison, de supposer qu'elles dépendent de principes qui lei^r sont propres et particuliers. Ces trois choses ne doivent nullement être séparées, mais seulement distinguées ; et, quelle que puisse être la matière première, on ne doit reconnaître pour telle qu'une matière revêtue d'une forme, douée de certaines qualités déterminées, et constituée de manière que toute espèce de force, de qualité, d'es*sence, d'action et de mouvement naturel puisse n'en être qu'une conséquence et une émanation. Mais on ne doit pas craindre pour cela que les corps ne puissent plus se mouvoir, que l'univers ne

tombe dans une sorte d'engourdissement, et qu'on ne puisse expliquer cette variété qu'on observe dans la nature ; nous ferons voir le contraire ci-après. Que la matière première soit revêtue de quelque forme, c'est ce que fait entendre la fiction même que nous expliquons; car Cupidon y est personnifié et caractérisé; de manière cependant qu'il a été un temps où la matière , prise en totalité , était encore informe et confuse , le chaos étant destitué de toute forme; au lieu que Cupidon en a une, toutes assertions conformes au texte des saintes écritures ; car il n'y est pas dit qu'au commencement Dieu créa l'hymen (le principe d'union ou la force attractive), mais le ciel et la terre.

. On trouve même, dans les livres saints, quelque description 'de l'état où était l'univers avant les ouvrages des six jours; on y voit une mention formelle et distincte de la terre et de l'eau , qui sont des noms de formes , mais il y est dit que la terre était encore dans un état de confusion. Cependant si la fable que nous expliquons personnifie Cupidon, d'un autre côté elle le représente comme nu. Ainsi, immédiatement après l'erreur de ceux qui supposent qu'une matière abstraite est le vrai principe de toutes choses, on doit placer celle des philosophes qui prétendent qu'elle n'est pas dépouillée de toute qualité semblable à celle des corps composés , en ob* servant toutefois que l'erreur des derniers est diamétralement opposée à celle des premiers. Mais ces considérations appartiennent proprement au sujet que nous commençons à traiter. Nous avons déjà fait quelques observations de ce genre en parlant de la méthode qu'on doit suivre dans une recherche sur la matière première ; il reste à voir , parmi les philosophes qui prétendent que cette matière première est revêtue d'une forme quelconque, quels sont ceux qui lui ont attribué une forme native et nue, et ceux qui ont supposé que cette forme lui venait d'ailleurs et lui avait été donnée. Nous connaissons quatre opinions différentes sur ce point, opinions avancées et soutenues par quatre sectes de philosophes. Ceux de la première classe prétendent qu'il n'existe qu'un seul principe de toutes choses et que la diversité des êtres dépend de la nature variable de ce principe. Ceux de la seconde classe, qui attribuent aussi l'origine de toutes choses à un seul principe, supposent que la diversité des êtres dépend des différentes dimensions, figures et situations de ce principe matériel et unique (des différentes proportions, combinaisons et situations respectives de ces éléments d*une seule espèce). Ceux de la troisième classe, qui supposent plusieurs principes, pensent que la diversité des êtres dépend de la proportion, de la combinaison et de l'action réciproque

DES PRINCIPES ET DES ORIGINES. 4ftl

de ces principes de différentes espèces. Enfin ceux de la quatrième classe supposent une infinité ou du moins un grand nombre de principes, mais doués de qualités spécifiquement et originellement différentes. Ces derniers n'ont pas besoin de nouvelles suppositions pour expliquer la diversité des êtres; attendu qu'ils supposent cette diversité dans les principes mêmes, et rompent Tunité de la nature dès le commencement. La seconde classe est la seule qui nous paraisse représenter Cupidon tel qu'il est, je veux dire nu et ik)ur ^insi dire dans sa nudité native. La première le représente comme couvert d'un voile; la troisième, comme vêtu d'une tunique de plusieurs couleurs; et la qualrième, comme enveloppé dans un manteau, et, en quelque manière , comme masqué. Nous allons faire quelques observations sur chacun de ces systèmes, afin d'indiquer avec plus de précision le vrai sens de cette fable. On doit observer, en premier lieu, que, parmi les philosophes qui n'ont admis qu'un -seul principe de toutes choses, on n'en trouve aucun qui ait attribué cette fonction à la terre; la considération de sa tendance au Topos, de son peu d'activité, de son inertie naturelle, de sa nature passive, qui la rend susceptible de l'action des corps célestes, du féu, etc., empêchait qu'ils n'en eussent cette idée. Cependant les sages des premiers siècles plaçaient la terre immédiatement après le chaos, supposant qu'elle fut d'abord la mère, puis l'épouse du ciel , mariage d'où provinrent tous les êtres. Mais on ne doit pas croire pour cela qu'ils regardassent la terre comme le principe de l'essence ( de l'existence ) , mais seulement comme le principe et l'origine de la structure , de l'ordre et du système de l'univers. Ainsi nous renverrons l'explication de ce point au lieu où nous expliquerons la fable du ciel et où nous traiterons des origines, recherche qui doit succéder à celle des principes.

Mais Thaïes regardait l'eau comme le principe de toutes choses : car il voyait que la plus grande partie de la matière était dans l'état d'humeur, surtout dans celui d'humeur aqueuse ; que, pour être conséquent, on devait regarder comme le vrai principe de toutes choses ce dans quoi (l'espèce de matière où) résident le plus ^^uvent les forces ou les énergies de tous les êtres , mais surtout les éléments des générations et des restaurations (des recompositions). Il considérait de plus que la semence des animaux est humide ; que les graines, les sem^Mîes, les amandes, etc., des végétaux sont tendres et molles tant qu'elles ont la faculté de végéter et conservent leur fécondité; que les métaux peuvent aussi devenir fluides et coulants, qu'on peut les regai^der comme des sucs concrets de la terre ou plutôt comme des espèces d'eaux minérales;

4M DU PRINCIMS KT WS ORIGIMS.

que la terre ette»iiièiiie n*eat féconde ei ne reooavre sa féoonciité qu'autant qu'elle est arro§ée par les pluiai , lea fleuves, etc., que la terre et le limon semblent n'être autre chose que des sédimenu de l'eau; que l'sir est le produit de l'expiration (de révaporstk») de l'eau» et semble n'être qu'une eau dilatée; que le fiao lui-même ne peut être excité, se nourrir et subslater que par le moyen d'une bumeur; que cette humeur grasse et onctueuse dont se nournsseot et vivent en quelque manière la flamme et le feu n'eet qu'une et*pèoe d'eau mûrie et qui a subi une conooction suffisante. U oon* sidérait encore que la substance de l'eau est répandue dans Puaivers entier comme un aliment commun; que la lerre est environnée de l'océan ; qu'une quantité immense d'eaux d'où dérivent les Unr laines et les fleuves (semblable au sang qui ooole daaa les veines et les artères d'un animal) arrosent la surface et l'intérieur de la terre ; que dans la région supérieure se trouvent d'immenees ma» d'eaux qu'on peut regarder comme autant de réservoirs qui ft>o^ aissent aux eaux inférieures et à l'océan de quoi réparer leunqiertes. Il pensait même que les feux célestes pompant ces eaux el ces vs» peurs s'en nourrissaient, attendu qu'ils ne pouvaient subeisler ssns aliment ni le tirer d'ailleurs; que la figure naturelle de l'eau* j« veux dire celle des gouttes de ce liquide, qui est ronde et s(4iérique, est semblable à celle de l'univers. Il conaidérail enfin qu'on observe dans l'air et dans la flamme des ondulations semblableflà celles de l'eau ; que ce dernier fluide est trôs^mobiie, son mouvement toutefois n'étant ni trop lent ni trop rapide ; et que dans cet élémest s'engendrent une inflnité de poissons ou d'autres animaux analogues. Mais Anâximône regardait l'air comme le principe unique de toutes choses; sentiment qui paraît trèe-fondé, si» dans la détermination du principe de toutes choses, on doit avoir égard à la masse et au volume : car c^est l'air qui occupe les plus-grands espaces dans l'univers. En effet , à moins qu'on ne suppose le vide séparé et occupant de grands espaces, ou qu'on n'adopte le préjugé en quelqoe manière superstitieux qui porte à croire que les corps et les espaces célestes diffèrent spécitiquement et essentiellement des corps et des espaces terrestres, toute cette partie de l'espace comprise entre le globe terrestre et les limites les plus reculées du ciel, dans laquelle on ne voit ni astres ni météores, parait être remplie d'une substance aérienne. Or le globe terrestre n'est qu'un point en comparaison de cet espace immense, et cette partie même des espaces célestes qui est occupée par les étoiles est extrêmement petite par rapport au tout : car, dans la partie de cet espace qui est la plus voisine de nous, les étoiles paraissent fort écartées les unes

des autre» et comme dUporâéoa ; et quoique dans la région Ip plus éloignée ellee soient innombrables, cependant, n Von considère rimmen&ité des espaces que ces étoiles laissent entre elles, elles paraîtront eil^*mômes n'y être que des points presque Iropercep-^ tibias, en sorte que tous ces corps semblent nager et se perdre dans cet air comme dans un vaste océan. Il y a aussi une grande quan*» tité d'air et d'esprit (de substance aériforma et pneumatique) ren* fermée dans les eaux et dans les cavités du globe terrestre, 8ub« stances auxquelles oes eaux doivent leur fluidité et leur écoulement ; quelquefois môme elies dilatent, gonflent et soulevait la terre et les eaux. Or non-seulemont la terre est poreuse, mais elle est sujette à des trembiements et a des secousses qui sont des indices manifestes de cet air qui s'y trouve renfermé. S'il est vrai que les prinoipas doivent être d'une nature qui tienne le milieu entre les extrêmes (condition sans laquelle ils ne pourraient produire une ai grande diversité dans les êtres ami ils sont les éléments), Tair^ qui est le seul fluide où se trouve cette condition, doit donc être regardé comme le vrai principe de toutes cboses. En eSfet, l'air est eu quelque manière le lien commun de tous les corps, noiHseule-* ment parce qu'il se trouve en tous lieux et remplit sur^le-Kshamp tûut espace laissé vide, mais surtout par la raison môme qu'il est d'une nature moyenne et comme indifférente ; oar c'est ce fluide qui transmet le plus aisément la lumière et les ombres, ainsi que les différentes espèces ou nuances de couleurs ; toutes choses dont il est oomnoe le véhicule, transmettant également les sons harrno*» niques et, ce qui est encore plus étonnant, les plus légère» impres* sions et les différences les plus délicates des sons articulés» ainsi que celles des odeurs ; et non-seulement les différences qui distin** guent et caractérisent les odeurs suaves ou fétides, fortes ou faibles, pénétrantes ou non pénétrantes, mais même les différences pro^ près et spécifiques de la rose, de.la violette, etc. ; les transmettant, di8*-ja, sans les confondre. I>o plus l'air se prête en quelque ma<« nière indistinctement et avec U()e sorte d'indifférence à la tranft>N mission de oes qualités si puissantes et si connues sous les noms de chaud et de froid, d'humidité et de sécheresse. C'est aussi dans ce fluide que les vapeurs aqueuses, les exhalaisons onctueuses, les esprits salins et les fumées des métaux demeurent suspendus et se meuvent suivant une infinité de directions différentes. C'est encore par l'intermède de l'air que les émanations de la région céleste, les corrélations harmoniques et les oppositions (les foroes attractives et répulsives) agissent secrètement et sans y trouver d'obstaole. Bn aorte que l'air est comme un second chaos où les semences (les

principeg) dé toutes choses se portent en (out sens et agissent od' font effort pour agir. Enfin, si l'on doit qualifier de principes les substances où réside une force générale et vivifiante, comme c'est principalement dans Tair qu'on observe une telle force , c'est à ce fluide plus qu'à tout autre qu'on doit attribuer la fonction de prin^ cipe; conséquence qui paraît d*autant plus conforme à l'opinion commune, que dans l'usage on emploie indistinctement et l'on prend souvent l'un pour l'autre ces trois mots : air, esprit, âme.- Et ce n'est pas tout à fait sans fondement qu'on les confond ainsi , car, si la respiration n'a pas lieu dans les rudiments (ou ébauchesy de vivification, tels que les embryons et les œufs, du moins elle est inséparablement unie à toute vivification un peu avancée ; les pois-* sons même, lorsque la surface de l'eau vient à se glacer, sont bientôt suffoqués. Le feu s'éteint promptement lorsqu'il n'est pas environné d'un air qui puisse l'animer, il semble n'être qu'une sorte d'air frotté et embrasé par une violente irritation ; au coo^ traire, l'eau semble n'être qu'un air coagulé. L'air transpire et s'exhale continuellement du sein de la terre , et il parait que la substance terrestre pour prendre la forme de ce fluide n'a pas be^ soin de passer par l'état aqueux.

Heraclite , philosophe plus pénétrant et plus profond que ceuï dont nous venons de parler, mais dont l'hypothèse paraît moins vraisemblable, regardait le feu comme le principe de toutes choses^ car, selon lui, pour découvrir et déterminer les vrais principes des choses, il fallait chercher, non une nature moyenne, qui par cela même est ordinairement variable et corruptible, mais une nature parfaite et supérieure à toutes les autres, qui fût le terme de la corruption et de l'altération. Or il voyait que c'était dans les corps solides et d'une certaine consistance qu'on observait le plus de variétés et de variations , car les corps de cette espèce peuvent s'organiser et devenir des espèces de machines où la seule différence, par rapport à la configuration, peut produire les plus grandes variations à tout autre égard , comme on le voit dans les animaux et dans les plantes; et même si l'on observe avec un peu d'attention les corps solides et non organiques, on y aperçoit aussi dé très-grandes différences. En effet, quelle diversité ne rèpine-t-il pas entre les parties mêmes des animaux qualifiées ordinaire-* ment de similaires, telles que le cerveau , les trois humeurs et le blanc de l'œil, les os, les membranes, les cartilages, les nerfs, les veines, la chair, la graisse , la moelle, le sang, le sperme, les esprits animaux, le chyle, etc., ainsi qu'entre les parties des végétaux, telles que la racine, Técorce, la tige, la feuille, la fleur, la

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semence! Les fossiles ne sont certainement pas organiques; cependant on ne laisse pas d'y observer de très-grandes différences d'espèce à espèce dans un même genre, et d'individu à individu dans une même espèce. Ainsi la consistance et la solidité paraissent être la base la plus ample et la plus large de cette inépuisable variété que nous admirons dans la nature , au lieu que les liquides ne sont pas susceptibles d'organisation ; car on ne trouve dans la nature entière aucun animal ni aucune plante dont la sub* stance soit entièrement fluide. La nature de la liquidité ou de la fluidité est donc incompatible avec cette diversité dont nous parlons et l'exclut absolument. Cependant ces mêmes liquides peuvent encore différer les uns des autres jusqu'à un certain point, comme le prouvent les caractères propres et particuliers qui servent à distinguer les différentes espèces de corps fusibles, de sucs naturels et de liqueurs provenues des distillations. Mais dans l'air et les substances aériformes , les limites de cette variété sont plus resserrées , il y règne une sorte d'uniformité générale , car on n'y trouve ni les couleurs ni les saveurs qui servent à distinguer les unes des autres certaines liqueurs , mais on y trouve celles des odeurs ; différences toutefois qui s'évanouissent aisément et qui ne ' sont pas inhérentes à ce fluide; en sorte que plus les corps approchent de la nature ignée, plus on y voit décroître la diversité; et lorsque enfin on est parvenu à la nature du feu, du feu, dis-je, rectifié et très-pur, toute organisation et toute propriété spécifique disparaissent, et alors la nature semble se réunir en un seul point, comme au sommet d'une pyramide , et être parvenue au sommet de l'action qui lui est propre. Aussi voit-on qu'Heraclite désigne par le nom de paix l'inflammation ou l'ignition, parce qu'elle ramène la nature à l'unité ou à l'uniformité ; et par celui de guerre la génération, parce qu'elle produit la diversité : et pour expliquer jusqu'à un certain point cette loi en vertu de laquelle la nature va et revient sans cesse de la variété à l'unité, et de l'unité à la variété, par une sorte de flux et reflux perpétuel, il prétend que le feu se condense et se raréfie alternativement , de manière toutefois que cette raréfaction, tendant à l'état d'ignition, est la marche directe et progressive de la nature, au lieu que la condensation est sa marche rétrograde et une sorte de privation graduelle. Il pensait que ce double effet s'opérait dans la totalité de la matière en vertu d'une sorte de nécessité (d'une loi nécessaire), et dans des périodes ou espaces de temps déterminés ; en sorte que ce grand tout, qui se développe à nos yeux, sera un jour enflammé dans sa totalité, et dans un autr^ temps reteurnera à son premier

4«ê DiSft (WNCIPES £T DK8 ORIGINES.

état : en un BK)t, qu'il est sujet à une suoeessioo alternative d*î flamroatioDS et de généralioos. Si nous pouvons nous en rapporter à ce peu que Tbistoire nous apprend touchant œ philosophe et ses opinions , ii parait qu'il pensait que la nature ne suit pas la môme marche lorsqu'elle lead à rinflaramation que lorsqu'elle tend à l'extiDCtioD ; car son sentiment , par rapport à l'échelle ( ou à la gradation) de l'ioflammation, ne diffère pas de l'opinion cohh mune sur ce point; il pensait, dis-je, que la matière passe par degré de l'étal terrestre à l'état aqueux, de celui-ci à l'état aérien, et de l'état aérien à l'état igné ; mais il renversait cet ordre par rapport à l'extinction. Le feu, disait-il, en s'éteignant, devient d'abord terre, et cetle terre semble n'être qu'une sorte de futiginosité ou de sédiment du feu; puis cette terre contracte de l'humidité (devient humide) : d'où résultent la production et la flui* dite de l'eau, qui, par son expiration (évaporation] et sa dilatation, devient air; en sorte que le passage de l'état igné a l'état terrestre est subit et non graduel.

Le sentiment de ceux qui n'admettaient qu'un seul principe et qui étaient moins jaloux de l'emporter dans la dispute que d'ob* server la nature telle qu'elle était, nous paraît autant ou plus fondé que les précédents; ils méritent surtout des éloges pour n'avoir attribué à Cupidon qu'une seule espèce de vêtement, qui, comme nous l'avons dit, est plutôt Une sorte de voile léger qu'une toile fort épaisse. Nous appelons vêtement de Cupidon une forme quelconque attribuée à la nâatière première , en supposant de plus qu'elle a quelque analogie de substance avec la forme de tel être du second ordre. Les hypothèses de ceux qui regardent l'air, l'eau ou le feu comme le premier principe de toutes choses , sont appuyées aur des fondements si faibles, qu'elles ne seraient pas difficiles à réfuter; mais, au lieu de les discuter une à une, nous nous contenterons de les réfuter en masse.

Ainsi, en premier lieu, nous observerons que ces anciens philosophes paraissent avoir suivi dans la recherche des premiers principes une méthode peu judicieuse , se contentant de chercher parmi les corps apparents et sensibles celui qui leur paraissait l'emporter sur tous les autres par ses qualités, et l'avoir regardé comme principe dQ tout, mais seulement d'après les idées de perfection qu'ils s'étaient faites à cet égard , et non d'après l'observation et la mûre considération de la réalité des choses; supposant très-gratuitement que cette nature , qu'ils croyaient si parfaite , était la seule dont on pût dire avec fondement qu'elle était réellement ce qu'elle paraissait être ; que toutes les autres n'étaient/ au

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fond , qye cette même nature, quoiqu'elles parussent en différer : en sorte qu'ils semblent n'avoir voulu parier qu'au figuré, ou s'être laissé séduire par ces idées de perfection qu'ils attadiaient à cer~ tains corps, i'impression la plus forte ayant donné sa teinte à tout le reste. Clependiant tout philosophe qui veut connaître la nature lelie qu'elle est ne doit point avoir de telles prédilections, et ne é(Mt regarder comme vrai principe de toutes choses que ce qui convient non-4eulefiient au3E corps les plus volumineux , les plus nombreux et les plus actifs , mais aussi aux plus petits , aux plus rares et aux plus inertes. Ce que les hommes admirent le plus , c'est ce qu'ils rencontrent le plus (c'est ce qui les frappe le plus) ; mais la nature, qui n'est point sujette é de telles préventions, ou** vre son vaste sein à tous les êtres égalenoent. Que si ces philoso^ phes dont nous parlons, au lieu d'adopter ce principe unique d'après les idées de perfection qu'ils attachent à certains corps, le font purement et simplement (indépendamment d'un td motif), alors leur métaphore devient encore plus dioquante ; ils tombent dans une équivoque manifeste, et ce n'est plus ni au feu , ni a l'eau, ni à l'air réel de la nature, mais à je ne sais quelle substance fanta'^ attque et purement idéale qu'ils laissent ce nom de feu, d'air, etc., et en y attachant des idées très^différentes des idées communes* Ue plus , ils paraissent t'Omber dans le même inconvénient que ceux qui regardent une matière abstraite comme premier principe. Car, de même que ceux*ct supposent une matière potentielle dans ton teut, ceux-là en supposent une qui l'est du moins en partie* Ils admettent aussi une matière revêtue d'une forme (actuellement existante et douée de telles qualités), du moins à certains égards, «avoir, par rapport à leur principe même , mais purement poten** tielle à tout autre égard) et ils ne gagnent pas plus en supposant l'existence d'un principe de celte nature, que les autres en regar-* dant comme telle une matière abstraite. Cependant ils présentent â l'entendement humain un objet qui lui donne un peu plus de prise , qui Gxe davantage ses idées , sur lequel il croit pouvoir se reposer, et à l'aide duquel il croit avoir une notion un peu plus étendue et plus complète de ce principe; mais, dans le siècle ou ils vivaient, les prédicaments n'étaient pas encore assez en vogue pour que ce principe d'une matière abstraite pût se cacher sous la foi et la tutelle de quelque prédicament de la substance. Aussi aucun d'entre eux n'a~t-il osé imaginer une matière purement fanlasii^ que ; mais ils ont regardé comme principe une des substances qui tombent sous les sens, en un mot un être réel. Quant à la manière dont il variO) se modifie et se distribue,, ils ont pris plus de liberté

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à cet égard ; et celle qu'ils ont supposée est tout à fait chimérique, car ils n'ont pas su découvrir par quel appétit ou stimulus (force, tendance ou effort), par quel moyen, quelle voie, quelle marche et quelle gradation un premier principe dégénère et revient ensuite à son premier état. t)e plus, on observe dans l'univers une inlinité de choses contraires et d'oppo^tions : par exemple, les corps sont denses ou rares, chauds ou froids, lumineux ou opaques, animés ou inanimés; toutes choses qui, luttant les unes contre les autres, s affaiblissent ou se détruisent réciproquement. Vouloir faire dériver tous ces contraires d'un seul principe matériel comme d'une seule source , sans donner la plus légère idée de la manière dont cette cause unique peut produire tous ces effets opposés, est une marche propre à des philosophes qui , effrayés de la difficulté de cette recherche, prennent le parti de l'abandonner. Car, à la vérité, si le fait môme était suffisamment constaté par le témoignage des sens, il faudrait bien l'admettre tel qu'il serait, quoique son mode et ses causes demeurassent inconnus ; et même si l'on pouvait , par la seule force du raisonnement, découvrir quelque mode vraisemblable et capable de produire tous ces effets , il faudrait peutêtre alors s'élever au-dessus des apparences. Mais il serait injuste d'exiger que nous accordassions notre suffrage à des philosophes qui supposent des êtres dont l'existence n'est pas constatée par le témoignage des sens , et qui ne prennent pas même la peine de nous montrer , par des raisons satisfaisantes , la possibilité de leur existence. De plus, s'il n'y avait qu'un seul principe de toutes choses, on devrait en trouver des traces et des indices dans tous les corps , il devrait y jouer le principal rôle et y prédominer plus ou moins; enfin, rien de contraire à ce principe ne devrait jamais y prédominer. Déplus, il faudrait qu'il fût placé au milieu (au centre] : afin que tout le reste pût l'approcher et qu'il pût se répandre aisément dans tou^ les points de sa sphère d'activité. Or, dans le système dont nous parions , il n'est pas question de tout cela ; car la terre, à laquelle on refuse les honneurs et la fonction de principe , contracte et conserve des qualités diamétralement opposées à celles de trois substances , dont telle ou telle autre est regardée comme principe : par exemple, elle oppose son inertie et son opacité à la mobilité et à la nature lucide (à la lucidité) du feu ; sa densité et sa solidité, à la ténuité et à la mollesse (fluidité, de l'air); sa sécheresse et sa roideur, à l'humidité et à la souplesse de l'eau; sans compter que la terre elie-môme^ occupant le milieu (le centre), en exclut toutes les autres substances. De plus , s'il n'existait qu'un seul principe> il devrait être de nature à se prêter

DES PRINCIPES £T 1)ËS OkiGliNËS. 469

aussi indifféremment à la génération et à la dissolution, car c'est aussi le propre d'un principe que toutes choses s'y résolvent comme elles en dérivent ; or, c'est ce qu'on ne peut dire d'aucun des principes suppolsés : l'air et le feu n'étant nullement propres à fournir une matière à la génération , au lieu que les autres corps peuvent se résoudre en ces deux substances. Au contraire Teau, dont l'action est douce et bénigne, est par cela même propre à là génération, et les autres substances ne s'y résolvent que difficilepient; c'est ce qu'on verrait aisément si les pluies venaient à cesser pendant quelque temps. De plus , la putréfaction même ne ramène nullement les substances à l'état aqueux ; je veux dire qu'elle ne les réduit point en une eau pure et crue. Mais l'erreur de ces philosophes consiste principalement en ce qu'ils ont qualifié de principe une substance corruptible et mortelle; car c'est ce qu'ils font lorsqu'ils admettent un principe qui peut dégénérer dans les composés et y perdre sa nature propre et spécifique, comme la dit certain poète : « La transformation de tout corps qui sort de ses limites est la mort de ce qui existait auparavant, » observation d'autant plus nécessaire ici que , suivant l'ordre naturel de notre exposé , nous devons, parler actuellement de cette troisième secte de philosophes qui soutenaient l'hypothèse de la pluralité de prin* cipes; secte qui, à la première vue, parait appuyer ses assertions sur de plus solides fondements que toutes les autres , mais qui ne laisse pas d'avoir plus de préjugés et de hasarder un plus grand nombre de suppositions. Ainsi, après avoir examiné ces hypothèses prises, en général^ nous allons les discuter une à une. . Nous avons dit qu'une partie de ces systématiques , qui admettaient plusieurs principes, prétendait que leur nombre était infini* Cependant nous n'examinerons point ici ce sentiment, les considérations sur l'infini se rapportant à la fable du Ciel. Mais quelquesuns des anciens philosophes, entre autres Parménide, supposent l'existence de deux principes seulement, savoir : le feu et la terre, ou le ciel et la terre. Car, selon lui , le soleil et les autres astres sont de véritables feux, des feux, dis-je, purs et limpides (clairs et transparents) et très-différents du nôtre, qui, ayant été par hasard précipité sur la terre (comme Vulcain), est demeuré faible et boiteux ; système renoiivelé dans ces derniers temps par Telesio , savant distingué qui s'était instruit à fond de la doctrine des péripatéticiens (si toutefois celle qu'ils enseignaient méritait ce nom], et qui a su tourner contre eux leurs propres arguments, mais qui n'avait pas le même talent pour établir des opinions positives et savait mieux détruire que construire (démolir que rebâtir]. Quant

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