‹ Œuvres de BaconChapitre 23 sur 170 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

des écoles, des académies, des collèges et autres établissements de ce genre destinés à la culture des sciences, f^i où les savants vivent rassemblés, les leçons et les exercices sont disposés de manière que ce serait un grand hasard s'il venait en tète à quelqu'un de méditer sur un sujet nouveau. Si tel d'entre eux a le courage d'user sur ce point de toute la liberté de son jugement, ce fardeau qu'il s'imposera , il le portera seul ; qu'il ne s'attende à aucun secours de la part de ceux avec qui il vit. Que s'il résiste au dégoût que doit naturellement lui inspirer un tel isolement, qu'il sache encore que cette activité et ce courage ne seront pas un léger obstacle à sa fortune dans cette sorte d'établissement. Toutes les études sont resserrées dans les écrits de certains auteurs , tous les esprits y sont comme emprisonnés; et ces auteurs classiques, si quelqu'un ose s'écarter un peu de leurs opinions, à l'instant tous s'élèvent contre lui : c'est un homme turbulent , un novateur , un brouillon. Il est pourtant une différence in6nie entre les arts et les affaires publiques. Une révolution politique et une lumière nouvelle ne font pas, à beaucoup près, courir les mêmes risques ; car si, dans l'état politique, un changement, même en mieux, ne laisse pas d'inquiéter, c'est à cause des troubles qu'il excite ormnairement, vu que le gouvernement repose principalement sur l'autorité , sur l'assentiment public, sur la renommée et l'opinion ; au lieu que dans les sciences et les arts, ainsi que dans les mines d'où Ton tire les métaux, tout doit retentir du bruit que font les travailleurs. Du moins, ce serait ainsi que les choses iraient , pour peu qu'on suivît les principes de la droite raison ; mais, dans la réalité, il s'en faut beaucoup qu'elles marchent ainsi , l'effet ordinaire de cette administration et de ce gouvernement des sciences, dont il est ici question, étant d'en arrêter plus fortement tous les progrès.

XCI. Mais quand cette jalousie qui arrête leurs accroissements viendrait à s'éteindre, n'est-ce pas encore assez que tout effort et toute industrie en ce genre demeurent sans récompense! car malheureusement la faculté d'avancer les sciences et le prix qui leur est dû ne se trouvent pas dans les mêmes mains. Les talents nécessaires pour leur faire faire de rapides progrès sont le lot des grands génies ; mais le prix et les émoluments sont au pouvoir du peuple ou des grands, c'est-à-dire de gens dont les lumières sont rarement au-dessus du médiocre. Non-seulement de tels progrès demeurent sans récompense , mais même ceux qui les font nç sont rien moins qu'assurés de l'estime publique. Des vérités neuves et grandes sont au-dessus de l'intelligence du commun des hommes, et trop aisément renversées, éteintes par le vent des opinions vul-*

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gak*e&. Devons-nous donc être ôtonnés qiie ce qtii est sans honneur ffoft aussi sans succès?

XCII. De tous les M)stacles qui empêchent les hommes de former dans les sciences de nouvelles entreprises et d*y prendre pour ainsi dire de nouvelles tâches, le plus puissant est la facilité même avec laquelle ils désespèrent du succès et supposent que toute grande découverte est impossible; car c'est principalement en ce point que les hommes judicieux et sévères manquent de confiance et de courage , considérant à toute heure les obscurités de la nature , Ta eoorfce durée de la vie , les illusions des sens, la faiblesse du jugement humain et cent autres semblables inconvénients. Vains efforts, pensenrt-ik^ dans les révolutions de ce monde et dans ses différents âgesî les sciences ont leur flux et leur reflux; on les voit, tantôt croître et fleurir, tantôt décliner et se flétrir, de manière cependant qu'après être parvenues à on certain degré* suprême ou maximum elles ne vont jamais au delà.

Aussi , lorsque vient à paraître quelqu'un qui os& promettre de plus grandes choses ou les espérer , sa généreuse hardiesse est^ elle taxée de présomption et imputée à défaut de maturité. Danfi les entre(»'ises de cette nature , dit-on alors , le commencement est flatteur , le milieu épineux , la fin humiliante. Et comme c'est dan^ l'esprit des hommes graves et judicieux que tombent le plus sou-> vent ces pensées si décourageantes , il est trop vrai que nous devons être attentifs sur nous-mêmes , de peur que , séduits par un objet très-beau sans doute et très-grand en lui-môme , nous ne venions à relâcher de la sévérité de notre jugement. Voyons quelle espérance peut nous luire , et de quel côté se montre cette lumière. Rejetons cette fausse lueur d'espoir; mais ce qui peut avoir en soi plus de solidité , tâchons de le bien discuter et de le bien peser. Il est même bon d'appeler à notre discussion cette sorte de prudence par laquelle on se gouverne ordinairement dans les affaires; science qui se fait une règle de la défiance, et, dans les choses humaines , suppose toujours le pire. C'est donc de nos espérances que nous allons parler ; car nous ne sommes rien moins que de simples prometteurs ; nous ne dressons point d'embâches aux esprits, mais nous conduisons les hommes de leur bon gré et comme par la main. Nous serons, il est vrai, plus à portée de remédier à ce découragement, qui fait obstacle aux progrès des sciences, quand nous en serons au détail des expériences et des observations , surtout à nos tables d'invention, digérées et ordon-^ nées avec le plus grand soin (tables qui appartiennent à la seconde, ou plutât à la quatrième partie de notre Restauration des sciences,

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