LIVRE DEUXIÈME
dilatation de l*air fera baisser et que sa contraction fera monter. Or la sensibilité de Tair, par rapport au chaud et au froid , est si fine et si exquise qu'à cet égard elle surpasse infiniment celle du tact humain ; en sorte qu'un rayon solaire ou'la chaleur de l'haleine, ou mieux encore celle de la main appliquée à la partie supérieure du tube, fait sur-le-champ baisser Teau d'une quantité sensible. Nous croyons cependant que l'esprit animal a un sentiment encore plqs exquis du chaud et du froid , comme il serait facile de s'en assurer si la masse du corps qui l'enveloppe ne le rendait plus obtus.
39<* Nous pensons qu'après l'air les corps les plus sensibles à la chaleur ce sont ceux qui ont été récemment contractés et modifiés par le froid ; telles sont la glace et la neige, qui au plus faible degré de chaleur commencent à fondre et à se liquéfier. Vient ensuite peut-être le mercure, puis les substances grasses, telles que l'huile, le beurre et autres semblables ; ensuite le bois , l'eau ; enfin le» pierres et les métaux, qui ne s'échauffent pas aisément , surtout à l'intérieur. Mais, la chaleur qu'ils ont une fois contractée, ils la conservent long-temps, et ils la retiennent si obstinément qu'une pierre ou un morceau de fer chaufl'és jusqu'au rouge , jetés dans; un bassin rempli d'eau froide et retirés presque aussitôt, sont encore, au bout d'un quart d'heure, tellement chauds qu'on ne peut y porter la main.
40<> Moins un corps a de masse et plus il s'échauffe promptement à l'approche d'un corps chaud , ce qui prouve que toute chaleur près de notre globe est en quelque manière ennemie des corps tangibles.
44<> La chaleur, quant à la sensation et au tact humain, est une chose variable et purement relative; car de l'eau tiède paraît chaude si la main qu'on y plonge est froide, et parait froide si cette main est chaude.
XIV. Que notre histoire naturelle soit encore bien pauvre et bien incomplète, c'est ce dont on aura d'autant moins de peine à s'apercevoir que dans les tables précédentes, au lieu d'une histoire et de faits bien constatés, nous insérons quelquefois de pures traditions, de simples ouï-dire (sans oublier pourtant la précaution d'y joindre quelque avertissement qui mette en état de distinguer les faits douteux de ceux qui sont appuyés sur de plus graves au:orités) ; nous sommes souvent obli;;é d'employer ces expressions : « C'est un fait à vérifier, une expérience à tenter ; » ou encore : « Ce point aurait besoin d'être éclairci par des observations plus exactes. »
XV. Pour marquer plus précisomenl la deslination et le but des
lU NOUVEL ORGANUM.
trois tables précédentes, nous les désignons ordinairement par ce titre : Comparution d'eccemples ou de faits devant V entendement. Mais après avoir ainsi fait comparaître ces exemples, il faut y appliquer Vinduction même proprement dite ; c'est-à-dire qu'il faut, d'après la considération attentive de la totalité et de chacun de ces exemples, trouver une nature qui soit toujours avec la nature donnée , ou dans le même sujet , ou en différents sujets , présente , absente , croissante et décroissante , et qui , de plus , soit , comme nous le disions plus haut, la limitation d'une nature plus commune (une espèce d'un genre plus connu). Or, ce* que nous prescrivons ici, pour peu que l'esprit veuille le faire de prime-saut et affirmativement, comme il le fait toujours lorsqu'il est abandonné à luimême , aussitôt vont accourir les fantômes , les conjectures , les notions mal déterminées ; d'où naîtront des axiomes qu'il faudra rectifier à chaque instant, à moins que, prenant goût à la dispute, nous ne nous accoutumions à argumenter en défense de l'jerreur à la façon des scolastiques. Parmi ces résultats si incertains il y en aura sans doute de plus ou moins exacts et à raison de plus ou moins de fSgueur des facultés de l'entendement qui travaillera sur de tels matériaux; mais à Dieu seul, véritable auteur et introducteur des formes , ou tout au plus aux anges et aux célestes intelligences , est réservée la faculté de connaître les formes immédiatement par la voie affirmative et dès le commencement de la contemplation : méthode trop peu proportionnée à la faiblesse de Tesprit humain , à qui il est donné seulement de procéder d'abord par les négatives, et, après des exclusions de toute espèce, d'arriver enfin, mais bien tard, aux affirmatives.
XVI. Ainsi il faut analyser et décomposer la nature , non pas à l'aide du feu matériel , mais à l'aide de l'esprit, qui est comme un feu divin. Nous disons donc que le premier procédé de Vinduction véritable pour la découverte des formes est de rejeter et d'exclure successivement chacune des natures qui ne se trouvent point dans tel exemple où la nature donnée est présente, ou qui se trouvent dans quelque exemple où cette nature est absente , ou encore qui croissent dans les sujets où cette nature donnée est décroissante , ou enfin décroissent dans ceux où cette même nature est croissante. Alors seulement, en seconde instance, après les eosclusions ou réjeotions convenables , toutes les opinions volatiles s'en allant en fumée, restera au fond du creuset la forme affirmative , véritable , solide et bien limitée. Or, s'il ne s'agit que d'indiquer le but et à peu près la marche à suivre pour en approcher, cela est bientôt dit; mais ce but, on n'y arrive réellement qu'après bien des dé-