‹ Œuvres de BaconChapitre 55 sur 170 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

pratique; car engendrer de nouvelles espèces serait une entreprise trop difficile ; mais varier les espèces connues , et par cette seule varialion produire une infinité de choses rares et extraordinaires, le serait moins. Or, des prodiges de la nature aux prodiges de l'art le passage est facile. Si une fois Ton pouvait saisir la nature dans sa variation, et bien connaître la cause de cette variation, alors il serait facile à l'art de ramener la nature dans les voies oii elle s'était égarée par hasard, et de la conduire non-seulement à ce point, mais même à tout autre, ses écarts dans une seule direction frayant la route à des écarts et à des déviations dans toutes les directions. Or, par cela même que les exemples de cette classe sont en grand nombre, nous n'avons pas besoin d'en citer, et il faut composer une histoire naturelle ex professa où entrera la description de tous les monstres et de toutes les productions bizarres de la nature; en un mot, de tout ce qui est nouveau, rare et extraordinaire. Mais une pareille histoire doit être faite avec le choix le plus sévère ; on n'y doit faire entrer que des faits authentiques. Il faut surtout tenir pour suspects tous les faits merveilleux qui ont des relations quelconques avec la religion, tels que les prodiges que rapporte Tite-Live, et regarder du même œil tous ceux qu'on rencontre dans les traités de magie naturelle et d'alchimie, et se défier de tout ce que rapportent les écrivains de ce caractère, qui, sembla* blés en cela' aux amants de Pénélope, ont un goût trop vif pour les fables et les contes amusants. Ces faits, enfin, il faut les tirer d'une histoire grave, sûre, et appuyée de solides autorités.

XXX. Nous mettrons au huitième rang les eosemples UmitropheSj auxquels nous donnons assez souvent le nom de participes. Ce sont ceux où se présentent certaines espèces qui semblent être composées de deux espèces différentes, ou n'être que des ébauches, des essais entre une espèce et l'autre. A proprement parler, on pourrait ranger ces exemples-ci parmi les eccemples monodiques ou hétéroclites, vu qu'ils sont également rares et extraordinaires dans l'immensité des choses. Cependant par leur importance ils méritent d'être classés à part et de faire le sujet d'une analyse particulière ; car ils fournissent d'excellentes indications sur le mécanisme et la structure des composés divers. Ils dévoilent les causes du nombre et des qualités distinctives des espèces les plus communes dans Tunivers, et, à l'aide du fil de l'analogie , conduisent l'entendement de ce qui est à ce qui peut être.

On peut regarder comme limitrophes les exemples suivants : la mousse, qui tient le milieu entre la substance putride et la plante ; certaines coiifiètes, entre les j^stres et les ipétéoreg ignés ; lesppis-

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sons volapto, antra les oiseaux et les poissona; les chauvesHUMiris, entre les oiseaux et les quadrupèdes ; Et môme :

Simia quam similis, turpissima bestia, noUs;

Eufin tous ces fœtus qui tiennent de deux espèces ou d'un plus grand nombre.

XXXI. Nous mettrons au deuxième rang parmi les prérogatives des faits les exemple» de puissance , ou de faisceaux (expression Urée des insignes du commandement ] , que nous appelons aussi quelquefois les productions du génie, ou encore les secondes mains de rhomme. Ce sont les ouvrages les plus distingués et les plus parfaits, ^n un mot les chefs-d'œuvre dans chaque art. Car le principal but en philosophie étant de plier en quelque manière la nature pour approprier ses opérations à l'avantage et à l'utilité du genre humain, c'est un dessein tout à fait conforme à cette fin que celui de dénombrer et de décrire tous les procédés dont l'homme est depuis long-temps en possession , comme autant de provinces déjà conquises et assujetties, mais surtout ceux qui sont aujour-* d'hui le mieux développés et portés au plus haut point de perfec*tion : car de ces moyens déjà connus à de nouvelles découvertes le passage sera plus prompt et plus facile que s'il eût fallu inventer sans un tel secours; et pour peu qu'un homme, ayant suffisam-*ment considéré et analysé toutes ces découvertes déjà faites, s'a-* nime ensuite et s'applique avec ardeur à l'invention , il ne pourra manquer d'étendre un peu ces procédés connus, ou ils le conduiront à d'autres fort analogues, ou enfin il en fera de plus belles e| de plus utiles applications.

Ce n'est pas tout; mais de même qu'à la vue des productions les plus rares et les plus extraordinaires de la nature l'entende^ ment s'éveille , et prenant un essor plus hardi s'élève à la recher-*che et à l'invention des formes dans l'étendue desquelles ces pro-r ductions se trouvent comprises et dont la connaissance met en état de les imiter ; ainsi à la vue des chefs-d'œuvre et des productions admirables de l'art, l'admiration même qu'ils inspirent excite à en chercher les raisons; et l'attention qu'ils excitent, jointe aux indi^ cations qu'ils fournissent, met en état de les expliquer. On peut dire même qu'à cet égard la vue de ces dernières a des effets plus puissants, attendu que la manière dont l'art opère ses prodiges est visible et palpable ; au lieu que la nature, en opérant les siens, semble presque toujours cacher sa marche. Mais c'est une raison de plus pour ne pas s'attacher sans précaution à ce genre d'étude

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