‹ Œuvres de BaconChapitre 57 sur 170 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

les produits de l'art il faut surtout préférer ceux qui imitent le mieux la nature, ou au contraire ceux qui la maîtrisent et renversent sa marche.

De plus, parmi les productions de ï intelligence et de la main humaine , il ne faut pas tout à fait mépriser les prestiges et les tours d'adresse ; en un mot, les jeux proprement dits. Quoique ce ne soient que des jouets et des bagatelles , on ne laisse pas d'en tirer d'assez grandes lumières et des connaissances applicables à des objets plus importants.

Enfin il ne faut pas non plus rejeter entièrement les relations superstitieuses et même magiques (en laissant à ce mot sa signification ordinaire}; car^ quoique les faits de ce genre soient comme étouffés par la masse énorme des fables et des mensonges qu'on y mêle, il est bon toutefois d'y donner un coup d'œil, afin de voir si dans cette immensité de prétendus miracles on ne trouverait pas quelque opération vraiment naturelle : par exemple , dans ce qu'ils disent sur les moyens de fasciner ou de fortifier l'imagination , sur la corrélation et l'action réciproque de certains sujets à des distances assez grandes; sur la transmission qui, selon eux, n'a pas moins lieu d'esprit à esprit que de corps à corps, et autres effets de cette nature.

XXXII. Il suit de tout ce que nous venons de dire que la re*cherche des cinq derniers genres d'exemples ( savoir : des exemples de conformité , monodiques , de déviation , limitrophes et de puissance) ne doit point être retardée jusqu'au temps où l'on s'occupera ex professo de telle ou de telle nature à définir, comme l'on doit réserver pour ce temps-là les autres espèces d'exemples que nous avons proposés d'abord, et la plus grande partie de ceux que nous proposerons par la suite; mais qu'il faut, dés le commencement, en faire une collection, en composer une sorte d'histoire particulière, parce qu'ils servent à digérer tout ce qui entre dans l'entendement et à corriger sa mauvaise complexion, laquelle, s$ins cela, serait nécessairement infectée, pervertie, dépravée par les choses familières et rebattues qui y formeraient autant de préjugés difficiles à vaincre.

Ainsi, les exemples de ces cinq dernières classes doivent être employés comme une sorte de remèdes préparatoires pour rectifier et purger l'entendement; car tout ce qui le détourne des choses trop familières et le dégage des liens de l'habitude, nettoyant pour ainsi dire son aire et aplanissant sa surface, le prépare amsi à recevoir la lumière pure et sèche des notions véritables.

Il y a plus : ces sortes d'exemples fraient le chemin à la prati- II. 13

14e NOU?BL ORGAMUM.

que^ Gomme il sera dit en son lieu et lorsqae nous traiterons de la manière de déduire les conséquences pratiques.

XXXni. Parmi les prérogatives des faits, nous mettrons au onzième rang les eorompîea d'accompagnement et les escempUs hostiles, que nous appelons aussi eocemples de propositions fixes. Ce sont ceux qui présentent tel corps ou composé dans lequel se trouve perpétuellement la iiature à définir, comme une sorte de compagne inséparable ; ou, au contraire, tel composé où la nature en question ne se trouve jamais et dont elle est perpétuellement exclue , comme une sorte d'ennemie. Car c'est d'exemples de ce genre que se forment les propositions certaines et universelles, soit affirmatives, soit négatives; c'est-à dire les propositions dont le sujet sera tel genre de composés, et l'attribut la nature même en question. En efiét, lés propositions particulières ne sont rien moins que fiûoes lorsque, dans le genre de composé qui en est le sujet, la nature en question n'est que passagère et accidentelle , c'est-àdire tantôt acquise, tantôt perdue, et peut y entrer en quelque manière et en sortir alternativement. Nous devons même observer à ce sujet qu'il n'est point de proposition particulière qui ait de plus grandes préfo^at^t^es que d'autres, si l'on en excepte le seul cas de migration dont nous avons parlé dans un des articles précédente. Et néanmoins ces propositions particulières mêmes, comparées aux propositions 'universelles, sont d'une grande utilité, comme il sera dit en son lieu; Mais, dans ces propositions universelles, auxquelles nous attachons tant d'importance, ce n'est point une affirmative ou une négative rigoureuse et absolue que nous demandons; elles rempliraient suffisamment notre objet dans le cas même où elles souffriraient une seule, et même un petit nombre d'exceptions.

Or l'avantage des exemples de concomitance est de resserrer V affirmative de la forme. En effet, de même que nous voyons, dans les exemples de migration, V affirmative de la forme se resserrer à tel point qu'il faut absolument supposer que la forme de la nature à définir est quelque chose qui est mis ou été , produit ou détruit par cet acte de migration; de même aussi l'affirmative de la forme se resserre tellement dans les exemples de concomitance qu'on est forcé de supposer que la forme de cette nature en question est quelque chose qui entre toujours dans la composition d'un corps de cette espèce ou qui en est perpétuellement exclu par une espèce d'antipathie : en sorte que tout homme qui connaîtrait bien la constitution et la texture de ce corps ne serait pas loin de découvrir la forme de la nature prqiosée.

Page 1