‹ Œuvres de BaconChapitre 60 sur 170 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

à penser qu'elles sont capal^les aussi de faire des espèces de syllogismes , surtout si l'on en veut croire ce qu'on rapporte de certain corbeau qui, durant une grande sécheresse, étant presque mort de soif, aperçut de Teau dans le creux d'un tronc d'arbre et, n'y pouvant entrer parce que l'ouverture était trop étroite , ne cessa d'y jeter de petits cailloux jusqu'à ce que le niveau de l'eau s'élevât assez haut pour qu'il pût boire à son aise ; et ce fait a depuis passé en proverbe.

Soit enfin la nature en question la visibilité : on croit faire une excellente division en disant que la seule lumière est douée d'une visibilité originelle, qu'elle est le principe de toute vision; que la couleur n'a qu'une visibilité secondaire, et que, sans la lumière, elle ne serait pas vue, en sorte qu'elle semble n'être qu'une image, qu'une modification de la lumière. Cependant on trouve aussitôt deux eccemples d'alliance qui ruinent les deux parties de cette division, savoir : la neige vue en grande quantité et la flamme du soufre; car, dans la première, on voit une couleur tirant déjà sur la lumière, et daus la seconde une lumière tirant déjà sur la couleur.

XXXVI. Nous mettrons au quatorzième rang, parmi les prérogatives des faits, les eccemples de la croix, que nous qualifions ainsi en empruntant le nom de ces croix qu'on élève à l'entrée des chemins fourchus, et qui indiquent les lieux où conduisent les deux routes. Nous les nommons aussi eacemples décisifs ou de jugements, et, dans certains cas, exemples de Voracle et du commandement. Voici leur mécanisme et leur destination. Lorsque, dans la recherche de la forme de quelque nature , l'entendement est comme en équilibre et tellement en suspens qu'il ne sait laquelle des deux natures il doit regarder comme la véritable cause de la nature en question , incertitude où le jettent le grand nombre de natures qui se trouvent souvent réunies et concourantes dans un même sujet , les exemples de la croix montrent le lien étroit et indissoluble qui unit l'une de ces natures avec la nature en question, en faisant voir que l'autre n'y lient qu'accidentellement. Dès lors la question est terminée , et Ton peut admettre comme cause la première de ces deux natures en rejetant tout à fait l'autre. Ainsi, les exemples de cette espèce répandent un grand jour sur une recherche; ils sont pour ainsi dire d'une grande autorité, et d'un tel effet que la carrière de l'interprétation s'y termine quelquefois, et qu'alors ils mènent jusqu'au bout. De temp<% à autre on aperçoit de tels exemples parmi ceux qu'on connaissait déjà et qu'on avait envisagés d'une autre manière , mais le plus souvent ils sont entièremen t

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nouveaux ; (m ne les rencontre i}u'aprè^ les avoir cherchés, et oa n'est pas sans peine qu'on les trouve.

Supposons, par exemple, que la nature en question soit le ûnx et le reflux de I9 mer, douille phénomène qui a lieu deux fois par jour; savoir : chaque fois, six heures pour le flux et six heures pour le reflux; en qégligeanl; une petite variation qui coïncide aveo le cours de la lune. Or vpici la bifurcation qu'on trouva sur ce sujet. Ce double phénomène a nécessairement pour cause ou le mou?r, yameni progrès jfpt rétrograde des eaux (à peu près comme il arrive à Te^u qu'on agite dans un bassin, et qui, en baignant un côté, abandpnpe l'autre) ou le soulèvement des eaux de l'océan au-de$6iK 4e leur niveau , ces eaux retombant ensuite à ce niveau et au-dessous , comme on l'observe dans une eau bouillante qui s'élève et retombe alternativement. Mais à laquelle de ces deux causes doit-on attribuer le flux et le reflux? voilà ce qu'il s'agit de savoir. Si l'o^ s'en tient à la première supposition, il est clair que le flux ne peut avoir lieu sur certaines côtes sans que le reflux ait lieu en n^me temps sur d'autres rivages. Ainsi c'est là précisément le point de la question. Or Àcosta et quelques autres se sont assurés, par des observations très-exactes, que le flux a lieu sur les côtes de la Floride dans le même temps que sur les côtes .d'Espagne et d'Afrique, rivage opposé au premier. Cependant, si l'on y f^it bien attention, cela même ne suffît pas pour établir l'hypothèse du soulèvement des eaux et ruiner celle de leur mouvement progressif; c^r il se pourrait que le mouvement des eaux fût progrèssif, et que néanmoins ces eaux, dans le même bassin, inondassent les deux rivages en même temps : or c'est ce qui arriverait en effet ci elles venaient d'ailleurs; je veux dire si d'un autre bassin elles se portaient dans celui dont nous parlons , à peu près comme dans les fleuves qui pp); le flux et le reflux sur les deux rives en même temps, quoique le mouvement des eaux y soit visiblement progressif, attendu que du bassin de le mpr voisine elles se portent dans le lit de ces fleuves par leur embouchure. Il se pourrait dono aussi que les eaux, vepant en grande quantité de la mer des Indes, fussent déterminées, poussées dans le bassin de la mer Atlantique, et qu'en vertu de cette cause elles inondassent en même temps ses deux rivages. Reste donc à chercher un autre bassin où les eau^ puissent décroître et où le reflux puisse avoir lieu dans le même temps. Or nous trouvons aussitôt la mer Australe (la mor dp ^ud ou la mer Pacifique) qui suffît pour vérifier cette supposi-r tjon ; mer qui ne le pède point à le mer Atlantique, et qui est même beaucoup plus étendue, beaucoup plus vaste.

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Nous voilà donc enfin arrivéd à un eoDempk dé la croix sur ce su- Jet; le voici : si, par des observations exactes, on peut s'assuref qtt*ea même temps qu'il y a flux dans la mer Atlantique sur les deux rivages opposés (savoir, ceux de la Floride et de l'Espagne) fi y a reflux à la côte du Pérou et sur toute la partie des côtes de la Chine qui bonle la mer du Sud , alors, sans contredit, en vertà de cet BOBempU déûisif, il faut réjeter tout à fait la supposition que le flux et te reflux de la mer ont pour cause le mouvement pfoginessif ; oar il ne reste plus d'autre mer, d'autre basMn où le mou-^ vement rétrograde, lereflux, puisse avoir lieu dans le même tettips. Or c'est oe dont il serait aisé de s'assurer en s'informent des ha-^ bitants de Panama et de ceux de Lima, contrée où les deux mers, savoir^ la mer Atlantique et la mer du Sud , ne sont séparées que par un isthme fort étroit; en s'infortnant, dis-je, si le flux et le reflux ont lieu dans le môme temps sur les deux rivages opposés de cet isthme, ou si c'est le contraire qui a Heu. Mais cette décision au fond n'est certaine qu'en supposant que la terre soit immobile; si Au contraire il est vrai que la terre tourne , il se peut que, les eaux ne tournant pas avec la même vitesse que le globe, il résulte de cette inégalité de vitesse une accumulation, un entassement des eaux qui forment un flux , et qu'ensuite ces eaux , au moment où elles ne peuvent plus s'accumuler ainsi , venant à retomber, forment le reflux; mais ce point mérite une recherche é part. Cependant, en admettant cette supposition même, toujours est-il vrai que, dans le temps où le flux a lieu dans certaines parties du globe, le reflux a nécessairement lieu dans d'autres parties.

De môme , supposons que la nature en question soit le dernier des deux mouvements dont nous venons de parler ; je veux dire le mouvement par lequel les eaux s'élèveraient et retomberaient alternativement : en supposant qu'après un suffisant examen nous fussions obligés de rejeter l'hypothèse du mouvement progressif, alors nous aurons , par rapport à cette nature , une trifurcation ; car il est de toute nécessité que le mouvement par lequel, dans les flux et reflux, les eaux s'élèvent pour retomber ensuite sans aucune addition de nouvelles eaux qui viennent s'y joindre latéralement , soit opéré par un des trois moyens suivants : ou que cette grande masse d'eau sorte des entrailles de la terre et y rentre alternativement, ou que ces eaux, Ibur masse, leur quantité demeurant absolument la même, se dilatent et se raréfient de manière à occuper un plus grand espace et à augmenter sensiblement de volume, et qu'ensuite elles se contractent proportionnellement ; ou enfin que ces eaux, sans aucune augmentation dans leur quantité ou leui^'

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volume , soient attirées en dessus par quelque force magnétique , et en quelque manière appelées par consentement (corrélation ou affinité], et qu'elles retombent ensuite à leur premier niveau. Ainsi, abandonnant les deux premières suppositions, tenons-nous-en, si Ton veut bien, à cette dernière, et voyons si ce soulèvement, par consentement ou par une force magnétique , a quelque chose de réel. Or, en premier lieu, il est évident que ces eaux contenues dans le bassin de la mer ne peuvent s'élever ainsi toutes ensemble, autrement il ne resterait plus rien pour les remplacer au fond de ce bassin; en sorte que, s'il existait en, effet dans les eaux une tendance à s'élever ainsi , elle serait balancée , vaincue môme par cette autre force qui tend à maintenir la continuité de toutes choses, ou, pour employer une expression reçue, par l'horreur du vide. Reste donc à supposer que, les eaux s'élevant d'un côté, elles décroisàcnt par cela même et s'abaissent de, l'autre. Il s'ensuit de plus que, cette force magnétique ne pouvant agir également sur la totalité de ces eaux , c'est sur leur milieu qu'elle doit agir avec le plus de force , et par conséquent c'est vers le milieu du bassin que les eaux de la mer doivent le plus s'élever; effet qui ne peut avoir lieu sans qu'elles abandonnent les côtes et laissent les rivages à découvert.

Nous sommes donc enfin arrivés à un exemple de la croix sur ce sujet; le voici : si d'après d'exactes observations Ton trouve que dans les reflux la surface de la mer est plus arquée et plus arrondie, les eaux s'élevant au milieu du bassin et abandonnant les côtes, c'est-à-dire les rivages; et qu'au contraire, dans les flux, cette surface est plus unie , plus de niveau , les eaux revenant à leur premi ère position; alors, sans contredit, en vertu de cet eooemple décisif on peut admettre l'hypothèse du soulèvement de ces eaux par une force magnétique ; sinon il faut la rejeter entièrement. Or c'est ce dont il est facile de s'assurer dans les détroits par le moyen de la sonde. Il faut donc voir si dans les reflux la mer est plus haute vers son milieu que dans les flux. Or il est bon d'observer en passant que si cette d^nière supposition est fondée, il se trouve aussi (par une disposition toute contraire à ce qu'on croit communément) que, les eaux s'élevant durant le reflux els'abaissant durant le flux, c'est en vertu de cet abaissement même qu'alors elles couvrent et inondent les rivages*.

De même, soit la nature en question le mouvement de rotation spontanée, et supposons qu'il s'agisse de savoir au juste si ce mouvement diurne, par lequel le soleil et les étoiles nous paraissent se lever et se coucher, est un mouvement de circulation réel dans

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