‹ Œuvres de BaconChapitre 66 sur 170 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

chemiD droit, sûr et toujours le même, aux peiceptions de l'entendement, qui constituent les notions justes et les vrais axiomes, il s'ensuit évidemment que plus les représentations mêmes des sens sont exactes et multipliées , plus ensuite les opérations de l'esprit sont faciles et sûres.

Or, chacune de ces espèces d'exemples a sa destination propre et particulière. Ceux de la première espèce fortifient, étendent et rectifient les actions immédiates des sens; ceux de la seconde espèce rendent sensibles ce qui, sans leur secours, échapperait aux sens ; ceux de la troisième espèce indiquent les progrès continus ou séries de corps et de mouvements qu'on n'observe ordinairement que dan^ leurs résultats et leurs périodes ; ceux de la quatrième espèce, lorsque les sujets d'observation directe manquent absolument, fournissent aux sens des espèces d'équivalents ; enfin, ceux de la cinquième espèce éveillent pour ainsi dire le sens, l'excitent à l'attention, et, de plus, ils limitent la subtilité des choses. Nous allons traiter successivement et en détail de ces différentes espèces d'exemples.

XXXIX. Nous mettrons au seizième rang parmi les prérogatives des faits les exemples de la porte. Sous cette dénomination nous comprenons tous ceux qui aident et facilitent l'action immédiate des sens. Or il n'est pas douteux que, parmi les sens, c'est celui de la vue qui joue le premier rôle ; aussi c'est principalement à celui-là qu'il faut tâcher de procurer des secours de toute espèce. Ces secours peuvent être de trois genres : ils peuvent mettre en état, ou de voir ce qu'auparavant on ne voyait point du tout, ou de découvrir de plus loin les objets, ou enfin de les voir plus exactement et plus distinctement.

Sous le premier genre (pour ne rien dire des besicles et autres semblables instruments , qui , ne servant qu'à remédier à la faiblesse de la vue et à la mauvaise conformation de l'organe, ne nous apprennent d'ailleurs rien dotiiouveau) nous comprenons ces instruments de nouvelle invention (les microscopes), qui amplifient prodigieusement les images et à l'aide desquels on découvre les parties imperceptibles des corps, leurs textures les plus délicates et leurs mouvements les plus secrets. Ce n'est pas sans admiration qu'armé d'un tel instrument on voit nettement la figure exacte, les contours bien terminés, la couleur et les mouvements d'une puce, d'une mouche, du plus petit insecte, en un mot une infinité d'objets qui seraient tout à fait invisibles à l'œil nu. On dit même qu'une ligne droite, tracée avec la plume ou le pinceau et considérée à l'aide de cet instrument parait toute tortueuse, toute com-

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posée de petites lignes courbes ou brisées, les mouvements de la main , quoique guidée par une règle, ni les traits de Tencre ou de la couleur n'étant rien moins qu'égaux et uniformes; inégalités toutefois si petites que, sans le secours d'un pareil instrument, il serait impossible de les apercevoir. Il est même je ne sais quelle observation superstitieuse que les hommes ont ajoutée à tout ceci (comme ils ne manquent guère de le faire en parlant de toutes les nouveautés qui ont quelque chose de merveilleux) : ils prétendent que ces instruments font ressortir les ouvrages de la nature en rabaissant ceux de l'art ; ce qui ne signifie autre chose sinon que les textures naturelles sont plus délicates et plus parfaites que les tissus artificiels, dont ces instruments, qui rendent sensibles les plus petits objets, mettent à portée de découvrir les moindres défauts. Leur effet à cet égard est si étonnant que, si Démocrite en eût essayé un, il eût tressailli et se fût imaginé qu'on venait de découvrir un moyen pour apercevoir ces atomes qu'il avait pourtant déclarés tout à fait invisibles. Mais, après tout, ces mêmes instru^ ments ne pouvant servir que pour des objets extrêmement petits, et étant même insuffisants pour ceux de cette dernière espèce, dès qu'ils font partie de corps un peu grands, leur usage est trèsborné. Ah 1 si l'on pouvait étendre cet usage aux petites parties de ces corps, et de manière que le tissu du linge parût comme un filet et qu'on pût distinguer les moindres parties, les inégalités insensibles, les différences imperceptibles des pierres précieuses, des liqueurs, des urines, du sang, des blessures et d'une infinité d'autres objets , ce serait alors véritablement que ces instruments deviendraient d'une grande utilité.

Du second genre sont ces autres instruments dont l'inveiition est due à Galilée, instruments qui, tenant lieu de vaisseau ou d'esquif, servent à entretenir un commerce plus étroit avec les corps célestes et à les considérer de plus près. Grâce à cette invention , Ton sait déjà que la voie» lactée n'est qu'un amas de petites étoiles, toutes aisées à distinguer et à compter, ce dont les anciens n'avaient eu que le simple soupçon. C'est encore à l'aide de cet instrument qu'on s'est assuré que ces espaces qu'on nomme les orbites des planètes ne sont pas entièrement d'étoiles, mais qu'on en trouve çà et là quelques-unes avant d'arriver au ciel étoile proprement dit ; mais ces étoiles sont trop petites pour être aperçues sans lunettes astronomiques. Ce sont ces mêmes instruments qui ont fait découvrir ces petites étoiles qui semblent servir de cortège à la planète de Jupiter, découverte qui porte à croire que les mouvements des étoiles ont plusieurs centres différents. Armés

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