‹ Œuvres de BaconChapitre 68 sur 170 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

l'esprit proprement dit étant absolument sans pesanteur ; et alors la sortie ou l'émission de Tesprit est rendue sensible par la rouille dans les métaux et par d'autres putréfactions de ce genre, qui ne sont que commencées et qui ne vont pas jusqu'au point où s'ébauche la vi.vification, celle de la dernière espèce se rapportant au troisième genre de progrès. En effet, dans les corps très-compactes, l'esprit ne trouvant point de pores, d'issues par où il puisse s'échapper, est forcé d'attaquer les parties tangibles, de les heurter, de les détacher les unes des autres et de les chasser devant lui , de manière qu'enfin il s'échappe avec elles : c'est ainsi que se forment la rouille et autres substances de cette nature. Mais la contraction des parties tangibles après l'émission d'une partie de l'esprit (émission d'où sensuit cette dessiccation dont nous parlions ci-dessus), cette contraction, dis-je, est rendue sensible parla dureté même du corps, qui alors est augmentée, mais plus encore par les fentes, les gerçures, les rétrécissements, les rides et les plis des corps, tous effets résultant de cette contraction. Par exemple^ certaines parties du bois se déjettent et se resserrent, les peaux se rident, et ce n'est pas tout que ces rides ; mais lorsque , par l'action d'une forte chaleur, l'émission de l'esprit est subite , ces peaux se contractent si promptement qu'elles vont jusqu'à se plier et se rouler sur elles-mêmes.

Au contraire, lorsque l'esprit, quoique retenu, ne laisse pas d'être dilaté et excité par la chaleur ou toute autre cause analogue, effet qui a lieu dans les corps très-solides et très-tenaces, tels de ces corps, comme le fer chauffé jusqu'à l'incandescence, s'amollissent seulement; d'autres, tels que certains métaux, deviennent coulants; d'autres enfin, tels que les gommes, la cire ou autres substances semblables, deviennent tout à fait liquides. Ainsi ces effets, en apparence si contraires, de la chaleur, qui durcit certains corps et en liquéfie d'autres, se concilient très-bien par cette explication, surtout si l'on considère que, dans les corps qui se durcissent, il y a émission d'esprit, au lieu que dans ceux qui s'amollissent ou se liquéfient cet esprit est retenu et seulement agité dans les limites du composé ; que le premier de ces deux phénomènes à concilier est l'effet propre de la chaleur et de l'esprit, et le dernier l'effet du simple rapprochement des parties tangibles, rapprochement dont l'émission de l'esprit n'est que la cause occasionnelle. •

Mais si l'esprit, n'étant ni tout à fait retenu ni tout à fait émis, il s'agite seulement et s'essaie, pour ainsi dire, dans les limites du corps où il est comme emprisonné ; si, de plus, il trouve sous sa

prise des parties tangibles, souples, obéissantes, promptes à courir partout où il agit et à suivre tous ses mouvements, alors il en résulte une configuration régulière et la formation d'un corps organique avec tous ses membres et toutes les autres actions vitales , tant dans les végétaux que dans les animaux. Tous ces effets sont ramenés à la portée des sens par des observations exactes et suivies sur les premiers essais , les ébauches et les rudiments de la vie, dans les animaux qui naissent de la putréfaction, par exemple sur les œufs des fourmis, sur les vers, les mouches et les grenouilles qui paraissent après la pluie. Or deux conditions sont nécessaires pour que la viviôcation ait lieu , savoir, une chaleur douce et une matière visqueuse : l'une, de peur qu'une dilatation trop subite ne force l'esprit à s'échapper; l'autre, a6n que la raideur des parties n'oppose pas trop de résistance à son action expansive, et qu'au contraire il puisse les fléchir, les figurer, les mouler comme une cire.

Une autre différence bien importante et qui a une infinité d'ap~ plications, c'est celle-ci : on peut distinguer trois espèces ou modes d'esprit, savoir, l'esprit entrecoupé, l'esprit simplement rameux, enfin l'esprit tout à la fois rameux et distribué en différentes cellules. Le premier est celui de tous les corps inanimés , le second celui des végétaux, le troisième celui des animaux. Or, ces différences, il est beaucoup d'exemples déductifs à l'aide desquels on peut les mettre comme sous les yeux.

On conçoit aussi que les configurations et les textures les plus délicates des corps (quoique ces corps, pris dans leur totalité, soient visibles et palpables] ne laissent pds d'être impalpables et invisibles. Ainsi la recherche qui a pour objet ces textures doit procéder aussi par voie de déduction ; mais parmi ces différences de texture et d'intime constitution , la plus radicale , la différence vraiment primaire , c'est celle qui se tire de la plus grande ou de la moindre quantité de matière comprise dans le même espace ou sous les mêmes dimensions : car ces autres différences qui se rapportent soit à la dissimilarité des parties constitutives d'un même corps, soit à leurs différentes situations ou positions; ces différences, dis-je, ne sont que secondaires par rapport à celle dont nous parlons.

Soit donc la nature en question l'expansion ou la contraction de la matière dans les différents corps, ou leur densité respective, c'est-à-dire, la quantité de matière qu'ils contiennent sous un volume déterminé. En effet, tout, dans la nature, démontre ces deux principes : Rien ne se fait de rien, Rien ne s'anéantit ; mais la quan-

tité proprement dite ou la somme totale des parties de la matière demeure toujours la même sans augmentation ni diminution. Une autre proposition non moins évidente, est que cette quantité de matière contenue dans un même espace et sous un même volume est susceptible de plus ou de moins et varie comme la nature des différents composés ; par exemple , Teau en contient plus que Tair ; en sorte que, si quelqu'un se vantait de pouvoir changer un certain volume d'eau en un égal volume d'air, ce serait comme s'il disait qu'on peut anéantir telle portion de la matière ; ou si , au contraire, il se faisait fort de convertir un certain volume d'air en un égal volume d'eau , ce serait comme s'il disait qu'on peut de rien faire quelque chose. Or, c'est proprement de la considération de cette plus grande ou moindre quantité de matière que tirent leur origine les notions abstraites exprimées par ces mots de densité et de rarité auxquelles on a attaché des significations si différentes et des idées si confuses. Une troisième proposition non moins certaine , et sur laquelle on peut faire fond , c'est que cette différence même dont nous parlons , je veux dire ce plus ou ce moins de matière propre dans tel ou tel corps, peut être déterminé par le calcul, et, comparaison faite entre les différentes espèces de corps, être réduit à des proportions exactes ou approchant de l'exactitude. Par exemple, si l'on disait que l'or contient, sous tel volume , telle quantité de matière , et que l'esprit-de-vin , pour égaler cette quantité de matière, doit avoir un volume vingt et une fois plus grand, on ne se tromperait pas de beaucoup.

Or la quantité de matière et sa proportion sont rendues sensibles par le poids, car le poids d'un corps, du moins celui de ses parties tangibles, est proportionnel à sa quantité de matière. Mais l'esprit, ou sa quantité de matière, ne peut être déterminé par son poids, vu qu'il allège plutôt qu'il n'appesantit. Or après avoir déterminé par l'expérience ces différentes proportions, nous en avons fait une table *• où sont marqués les poids et les volumes des différentes espèces de métaux, de pierres, de bois, de liqueurs, d'huiles et d'un grand nombre d'autres substances tant naturelles qu'artificielles. C'est un vrai polychreste, tant par la lumière qu'elle répand sur la théorie que par les règles qu'elle fournit pour la pratique, et qui présente bien des résultats inattendus : car ce n'est pas peu que de savoir, par le moyen de cette table , que toute la différence qu'on observe entre les corps tangibles ( nous ne parlons que de ceux dont les parties laissent peu de vide entre elles, et non

1. Cette table se trouve dans un ouvrage de Bacon intitulé Histoire de la densité. ED.

des corps spongieux et où se trouvent beaucoup de cavités en partie remplies d'air) ; que cette différence , dis-je , n'excède pas le rapport de vingt et un à un , tant la nature est bornée à cet égard , du moins cette partie de la nature dont l'usage nous est accordé et que nous connaissons par l'expérience.

Nous avons cru aussi que l'exactitude dont nous nous piquons nous faisait une loi d'essayer si nous ne pourrions pas déterminer la proportion des corps non tangibles ou pneumatiques (aériformes) comparés aux corps tangibles , et pour parvenir à ce but nous ten-^ tâmes l'expérience suivante : Nous primes une fiole de verre, qui pouvait tenir une once ; employant exprès un petit vaisseau , afin de n'avoir pas besoin d'une chaleur si forte pour produire l*éva-» poration dont nous parlerons plus bas. Nous remplîmes d'esprit-devin cette fiole jusqu'à la naissance du cou , choisissant resprit-de«* vin préférablement à toute autre liqueur parce que la table ci-dessus montre que de tous les corps tangibles (nous ne parlons que de ceux dont la substance est continue et non entrecoupée de cavités) c'est le moins dense et celui qui contient le moins de matière propre sous un volume déterminé. Ensuite nous pesâmes la fiole et la liqueur qu'elle contenait. Après quoi nous prîmes une vessie qui pouvait tenir deux pintes. Nous en exprimâmes l'air autant qu'il nous fut possible y en la comprimant au point que ses deux côtés se tou-^ chaient partout. Nous eûmes la précaution d'enduire cette vessie d'huile en la frottait un peu afin de bien boucher tous les pores , au cas qu'il y en eût de trop grands. Nous fîmes entrer la partie supérieure de la fiole dans cette vessie, que nous liâmes fortement autour de son cou ; ayant un peu ciré le fil, afin qu'il fût plus adhé* rent et qu'il serrât davantage. Enfin nous fîmes chaufier la fiole à un feu de charbon sur un petit fourneau. Quelques minutes après, la vapeur de l'esprit-de-vin , dilaté par la chaleur et converti en une substance volatile, enfla la vessie peu à peu, et finit par la tendre dans tous les sens^ à peu près comme une voile enflée par le vent. Cela fait , nous ôtâmes la fiole de dessus le feu , nous la posâmes sur un tapis , de peur qu'un refroidissement trop subit ne la rompît, et sur-le-champ nous fîmes un trou au haut de la vessie; autrement, à mesure que la chaleur aurait diminué, la vapeur aurait pu revenir à l'état de liquide et jeter ainsi de l'incertitude dans le résultat. Alors, ayant détaché la vessie , nous pesâmes l'esprit-de-vin qui restait dans la fiole , puis, comparant son poids actuel avec son premier poids, nous connûmes ainsi la quantité d'esprit-de-vin qui s'était convertie en vapeur ou en substance volatile ; et ayant comparé le volume qu'avait eu celte

Page 1