‹ Œuvres de BaconChapitre 70 sur 170 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Cest ainsi qu'on affaiblit raction des rayons du soleil en regardant cet astre dans un bassin rempli d'eau.

Le septième cas , savoir : celui où le sens est tellement surchargé et rempli d'un objet qu'il ne laisse plus de place à l'impression d'aucun autre , n'a lieu ordinairement que par rapport à l'odorat et aux odeurs. D'ailleurs, il n'a que très-peu de rapport avec notre objet actuel. Ainsi, nous terminerons ici ce que nous avions à dire sur les différents moyens de rendre sensible c^ qui échappe aux sens.

Quelquefois, cependant, la déduction se fait en ramenant l'objet imperceptible à la portée, non du sens de l'homme, mais de celui de tel animal qui pour certaine espèce d'objets a un sentiment plus fin que celui de notre espèce. C'est ainsi que, pour certaines odeurs, on s'en rapporte à l'odorat du chien, et que, pour la preuve de Texistence de la lumière que recèle un air qui n'est pas éclairé extérieurement, on s'en rapporte aux yeux du chat, du hibou et d'autres animaux de cette classe qui ont la faculté de voir la nuit. En effet, suivant Topinion de Telesio (opinion assez fondée), dans Tair même réside une certaine lumière originelle, quoique faible, ténue et presque toujours insuffisante pour les yeux de l'homme et de la plupart des autres animaux. C'est à l'aide de cette lumière que ces autres animaux , aux organes desquels elle est proportionnée et suffisante, peuvent voir durant la nuit; car on ne peut se persuader qu'ils aient la faculté de voir sans l'intermède de la lumière ou à l'aide de la seule lumière interne.

Mais ce qu'il ne faut jamais oublier, c'est que nous ne parlons ici que des cas où les sens sont en défaut et du remède à cet inconvénient. Quant à leurs illusions et à leurs prestiges , c'est un sujet que nous renvoyons au traité qui a proprement pour objet le sentiment et les choses sensibles ; en exceptant toutefois cette illusion générale des sens , qui consiste à ne nous faire connaître les choses et leurs différences que relativement à l'homme et non relativement à l'univers : erreur qu'on ne corrige que par le moyen de la raison et de la philosophie universelle.

XLI. Nous mettrons au dix-huitième rang , parmi les prérogatives des faits , les exemples de route que nbus appelons aussi quelquefois exemples itinéraires ou artictUés. Ce sont ceux qui indiquent les mouvements graduels et continus de la nature. Les exemples de ce genre échappent plutôt à l'observation qu'aux sens, car les hommes , étant d'une prodigieuse négligence sur ce point , n'étudient la nature que périodiquement et comme par sauts ; ils n'observent les corps que lorsqu'ils sont achevés , tout formés. Ce-

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pendant, si l'on Voulait se faire une juste idée de rintellîgence et de l'adresse d'un artisan ou d'un artiste, en un mot saisir le fin de son métier, on ne se contenterait pas de jeter un coup d*œil sur les matières brutes qu'il emploie et sur ses ouvrages tout faits; on voudrait être là quand il travaille , afin de suivre ses procédés et ses manipulations dans tous leurs détails. C'est à peu près ainsi qu'il faut se conduire dans l'étude de la nature. Par exemple, veut-on faire une recherche sur la végétation des plantes : il faut les suivre depuis le moment où la graine vient d'être semée , les observer sans interruption (ce qu'on peut faire aisément en tirant de la terre les graines qui y auront demeuré deux, trois, quatre jours, et ainsi de suite) et les considérer attentivement, afin de voir quand et comment cette graine commence à se gonfler, à regorger, pour ainsi dire, d'esprit; comment elle rompt sa corticule , jette des fibres, en se portant elle-même un peu de bas en haut , à moins que la terre ne lui oppose trop de résistance; comment, de ces fibres qu'elle jette, les unes, qui doivent former la racine, se portent vers le bas, et les autres, qui doivent former la tige, se portent vers le haut ou quelquefois serpentent latéralement, quand elles trouvent dans cette direction une terre plus molle et plus souple où elles peuvent s'ouvrir plus aisément un passage , et une infinité de détails de cette espèce. Il faut, en suivant la même méthode, observer les œufs depuis le moment où commence l'incubation jusqu'à celui où ils sont éclos. A l'aide de cette marche on verra l'action progressive et continue par laquelle l'embryon se vivifie et s'organise , on saura ce qui provient du jaune et quelles parties en sont formées; il en sera de même du blanc, et il en faut dire autant de tous les autres dé^ tails de cette nature. Enfin , on observera avec la môme continuité les animaux qui naissent de la putréfaction. Quant aux animaux parfaits et terrestres , on ne pourrait observer leur formation qu'en disséquant les mères et tirant les fœtus de la matrice , ce qui répugnerait davantage à l'humanité , et il ne reste d'autre parti , après avoir renoncé à cette odieuse ressource, que celui de profiter des avortements , des hasards qu'offre la chasse et d'autres semblables occasions. Quoi qu'il en soit, il faut faire autour de la nature une sorte de veillée ; attendu qu'elle se laisse plutôt voir de nuit que de jour : car les recherches et les études de ce genre peuvent être qualifiées de nocturnes , la lumière qui les éclaire étant perpétuelle, il est vrai, mais bien faible.

Il faut suivre la même marche en observant les corps inanimés, et c'est ce que nous avons fait nous-même par rapport à la manière dont les différentes liqueurs sç dilatent par l'action du feu ; car autre

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est le mode de cette dilatation dans l'eau , autre dans le vin , dans le vinaigre , dans Topium , etc. La différence est encore plus mar^ quée dans le lait , dans Thuile et autres substances de cette nature ; différence que nous observâmes avec la plus grande facilité en fai-sant bouillir successivement différentes liqueurs à un feu doux et dans un vaisseau de verre, où toutes ces différences et toutes leurs nuances étaient plus sensibles. Mais, ce sujet, nous ne devons ici que le toucher en passant, nous réservant de le traiter plus am-^ plement et plus exactement quand nous en serons à la recherche du progrès caché des choses. Et il ne faut jamais oublier que notre dessein , dans cet ouvrage , n'est rien moins que de traiter les sujets mêmes, mais de donner de simples exemples destinés à éclaircir des méthodes qui sont notre principal objet.

XLII. Nous mettrons au dix-neuvième rang les exemples de suppiémeni ou de substitution, que nous appelons ordinairement eocem' pies de refuge. Leur destination est de suppléer l'observation directe lorsque le sens est tout à fait en défaut; et c'est à cette sorte d'exemples que nous avons recours comme à une dernière ressource , lorsque les exemples propres nous manquent absolument. Or, cette substitution peut se faire de deux manières : ou par gra-^ duation, ou par analogie. Par exemple on ne connaît aucun milieu qui fasse entièrement obstacle à l'attraction que l'aimant exerce sur le fer, et qui l'intercepte tout à fait. Elle a son effet soit qu'on interpose l'or, l'argent, le verre, la pierre ; bois, eau, huile, étoffes, corps composés de fibres, air, flamme, etc., ni ces substances, ni aucune autre, ne peuvent empêcher cette attraction. Il se pourrait cependant qu'à force de varier les sujets d'observation on rencontrât enfin quelque milieu qui en diminuât l'effet plus que tout autre milieu, et qu'on trouvât là un plus et un moins, des degrés sensiblement différents. Par exemple , il se pourrait que l'aimant n'attirât pas également le fer à travers deux épaisseurs égales. Tune d'or, l'autre d'air, ou Tune d'argent rougi au feu , l'autre d'argent . froid , et ainsi des autres. Car nous n'avons pas encore fait d'expériences dans cette vue ; et celles-ci , nous ne les proposons qu'à titre d'exemples et d'indications qui peuvent suffire pour le moment. De même , nous ne connaissons aucun corps qui , étant ap-* proche du feu, ne s'échauffe ; mais l'air s'échauffe plus vite que la pierre. Tel est donc le mode de ce genre de substitution qui se fait par la considération des degrés.

Quant à la substitution par voie d'analogie, elle est utile, sans doute, mais beaucoup moins certaine dans ses résultats, et elle exige plu& de disc^srnement. Elle a lieu lorsqu'on met à la portée

(lu sens l'objet impcrceplible, non en observant les effets sensibles du corps qui par lui-même est insensible, mais en observant d'au*tres corps plus sensibles et analogues au sujet en question. Par exemple, s'agit-il de connaître la combinaison des esprits qui sont des corps invisibles ; on conçoit d'abord qu'il doit y avoir une certaine analogie entre les corps et leurs aliments. Or l'aliment propre de la flamme est Thuile, ou en général toute substance grasse, et celui de l'air est l'eau ou toute substance aqueuse. Car les flammes se multiplient par l'addition des vapeurs huileuses et l'air par l'addition des vapeurs aqueuses. Ainsi il faut tourner son attention vers le mélange de l'eau avec l'huile, lequel se manifeste aux sens , au lieu que le mélange de l'air avec les flammes leur échappe. Or, l'huile et l'eau ne se mêlent que très-imparfaitement lorsqu'on se contente de les mettre et de les agiter ensemble; mais ces deux mêmes substances se combinent plus délicatement et plus exactement dans les plantes, dans le sang et les parties solides des animaux : d'où l'on peut déduire une conséquence assez probable relativement aux substances pneumatiques ou aériformes, savoir, que les substances pneumatiques de la nature de l'air et celles qui tiennent de la nature de la flamme, lorsqu'elles sont simplement et mécaniquement confondues, ne se prêtent pas à une véritable combinaison, mais qu'elles paraissent se combiner plus exactement et plus parfaitement dans les esprits des animaux et des plantes ; conjecture d'autant plus probable que tout esprit animé se nourrit de deux espèces d'humeur, savoir, de l'humeur aqueuse et de l'humeur huileuse, lesquelles sont ses aliments propres.

De même encore , supposons qu'il ne s'agisse plus du mélange exact, de la parfaite combinaison des substances pneumatiques et aériformes de différente espèce , mais seulement de leur composition, c'est-à-dire de savoir si elles s'incorporent aisément ensemble, ou si au contraire il y a des substances pneumatiques, par . exemple des vapeurs ou exhalaisons et autres semblables , qui ne se mêlent point avec l'air commun, mais qui y demeurent seulement suspendues et comme flottantes sous la forme de globules, de gouttes, en un mot qui sont plutôt brisées et atténuées par l'air qu'elles n'adhèrent à ses parties et ne s'incorporent avec ce fluide. Or une telle différence ne peut être aperçue par les sens dans l'air commun ou autres substances aériformes, vu leur extrême ténuité. Mais on peut ^ faire une idée de ces imparfaites combinaisons et entrevoir jusqirà quel point elles sont possibles en observant le mercure, l'huile et l'eau dans Tétat de liquides. On en voit aussi un exemple dans l'air, si Ton considère comment il se divise et se mor-

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