LIVRE DEUXIÈME
le vidâmes d'air en partie par ce trou, que nous boachàmes aus-sitôt avec le doigt; puis, ayant plongé cet œuf dans Teau, nous ôtâmes le doigt. Cela posé, l'air tendu par la succion, mis, par ce moyen, dans une sorte d'état violent, dilaté fort au delà de son volume naturel, et tendant par cela même à se contracter, à occuper un moindre espace (de manière que, si l'œuf n'eût pas été plongé dans l'eau, l'air extérieur s'y serait porté avec rapidité et en produisant un sifflement); cet air, dis-je, en se resserrant tira l'eau après soi, jusqu'à ce que ce liquide fût dans l'œuf en quantité suf-< fisante pour que l'air n'y occupât plus qu'un espace égal à celui qu'il occupait avant la succion.
Il est donc certain, comme nous venons de le dire, que les corps très-ténus, tels que Tair, sont susceptibles d'un certain degré notable de contraction, au lieu que les corps tangibles, tels que l'eau, sont beaucoup moins compressibles ou beaucoup plus difficiles à réduire à un moindre volume. Mais jusqu'à quel point se laissentils comprimer? C'est ce que nous avons déterminé par l'expérience suivante.
Nous fîmes jeter en moule une sphère de plomb creuse qui pouvait contenir environ deux pintes, et dont les côtés, assez épais, étaient en état de résister à une très-grande force. Nous la remplîmes d'eau par un trou que nous y avions fait ; puis nous bouchâmes ce trou avec du plomb fondu, de manière que, ce plomb étant refroidi et consolidé, la sphère devenait toute solide ; ensuite nous aplatîmes cette sphère par deux côtés opposés, en la frappant avec un gros marteau. Une conséquence nécessaire de cet aplatissement était que l'eau occupât un moindre espace, la sphère étant de tous les solides (de même diamètre) celui qui a le plus de capacité. Lorsque nous vîmes que les coups de marteau ne faisaient plus rien, nous fîmes usage d'une presse, en sorte qu'à la fin l'eau, ne se laissant plus comprimer, filtrait à travers le plomb sous la forme d'une rosée fine. Enfin, déterminant par le calcul la diminution de volume qui avait dû résulter de l'aplatissement, nous sûmes ainsi que l'eau s'était comprimée d'autant, effet toutefois que nous ne pouvions attribuer qu'à la force prodigieuse que nous avions employée pour comprimer cette sphère.
Les corps plus solides, plus secs et plus compactes, tels que la pierre, le bois ou le métal, sont encore moins susceptibles de compression et d'extension, ou ne s'y prêtent qu'à un degré presque imperceptible; mais ils se délivrent de la violence qu'on leur fait en se brisant ou en se portant en avant, ou par des mouvements et des efforts de tout autre espèce. C'est ce dont on voit des exem-
pies dans les bois ou les métaux que Ton courbe avec effort, dans les horloges qui ont pour moteur un ressort composé d*une lame de métal pliée en deux, dans les armes de trait et les corps lancés, dans les corps qu^on frappe avec un marteau, et dans une infinité d'autres mouvements semblables. Or, tous ces effets si diversifiés, il faut en tenir compte dans l'étude de la nature et les observer avec soin, en y joignant leurs mesures, soit par Fexacte détermination des quantités, soit par simple estimation, soit enfin par des comparaisons; en un mot, par les moyens qu'on a en sa disposition.
XLYI. Nous mettrons au vingt-deuxième rang les eosemples de cours auxquels nous donnons ordinairement le nom à^eocemples de clepsydre en empruntant le nom de ces horloges dont les anciens faisaient usage, et où ils mettaient de l'eau au lieu du sable. Ce sont ces exemples qui mesurent les actions ou mouvements naturels par les divisions du temps, comme les exemples de la verge les mesurent par les divisions de l'espace; car toute action ou mouvement naturel a nécessairement une certaine durée. Il en est de lents et de rapides; mais, quelle que soit leur vitesse, toujours est-il vrai qu'ils s'exécutent dans un nombre d'instants déterminé et fixé par la nature. Les actions mômes qui semblent être subites et qui s'exercent (comme on le dit communément) en, un clin d'œil, ne laissent pas, lorsqu'on les considère avec beaucoup d'attention, de paraître susceptibles de plus et de moins par rapport à leur durée.
Par exemple, nous voyons que les révolutions des planètes s'achèvent dans des espaces de temps calculés et connus. H en est de même du flux et du reflux de la mer. Le mouvement par lequel les corps graves se portent vers le globe terrestre et les corps légers vers la circonférence des cieux, a aussi une certaine durée qui varie selon la nature des corps qui se meuvent et celle du milieu qu'ils traversent. Le mouvement d'un vaisseau à la voile, ceux des animaux et ceux des armes de trait, et en général des corps lancés, tous ces mouvements s'exécutent dans des espaces de temps qui, du moins pris en somme, sont calculables. Quant à ce qui regarde la chaleur, nous voyons que les enfants, durant l'hiver, se lavent pour ainsi dire les mains dans la flamme sans se brûler; que les faiseurs de tours, à l'aide de certains mouvements prestes et précis, renversent et relèvent un vase rempli de vin ou d'eau, et lui font faire le tour entier sans répandre la liqueur. Il n'est pas jusqu'aux compressions et aux dilatations et aux éruptions des corps qui ne s'opèrent, les unes plus vite, les antres plus lente-