‹ Œuvres de BaconChapitre 75 sur 170 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

ment, selon la nature du mouvement et du corps mu, mats toujours dans des espaces de temps déterminés. On sait aussi que dans Texplosion de plusieurs canons tirés tous à la fois, et dont le bruit se fait entendre quelquefois jusqu'à la distance de trente milles, ceux qui se trouvent près de Tendroit où se fait cette décharge d'artillerie l'entendent plus tôt que ceux qui en sont éloignés. Dans la vision, genre de sensation qui dépend d'une action trop rapide pour que l'impression soit sentie, il faut qu'elle soit d'une certaine durée; c'est ce dont on voit un exemple dans les corps dont l'extrême vitesse rend le mouvement invisible. Tel est celui d'une balle de mousquet ; car le passage de la balle est si rapide que son mouvement n'a pas le temps de faire impression sur l'organe de la vue.

Cet exemple et d'autres semblables ont fait naître dans notre esprit un soupçon qui a je ne sais quoi d'étrange et de bizarre. Doit-on croire, nous disions-nous, qu'un ciel serein et semé d'étoiles est vu dans le temps même où il est réellement tel, ou qu'il ne l'est qu'un peu de temps après; et dans l'observation des corps célestes ne faudrait-il pas distinguer un temps vrai et un temps apparent, comme on distingue un lieu vrai et un lieu apparent? distinction que les astronomes ne manquent pas de faire relativement aux parallaxes, tant il nous paraissait incroyable que les rayons des corps célestes pussent traverser si rapidement tant de milliards de lieues et frapper l'œil en un instant! Il nous semblait plutôt qu'ils devaient employer un certain temps à franchir une si prodigieuse distance. Mais ce doute (du moins par rapport à une différence notable entre le temps apparent et le temps vrai) s'est ensuite entièrement dissipé , dès que nous sommes venu à considérer quel immense déchet doivent essuyer les rayons lumineux en parcourant de si grands espaces, et combien l'image formée par le corps réel de l'étoile doit être affaiblie au moment où l'œil la reçoit; dès que nous avons considéré de plus, qu'ici-bas les corps blanchâtres seulement sont aperçus en un instant à la plus grande distance et tout au moins à celle de soixante milles. Car il n'est pas douteux que la lumière des corps célestes doit, quanta la force de là radiation, l'emporter infiniment, non-seulement sur la couleur d'un blanc éclatant, mais même sur la lumière de toutes les flammes qui peuvent se trouver autour de nous. De plus , cette vitesse prodigieuse du corps même des astres emportés par le mouvement diurne a étonné certains hommes graves et judicieux, à tel point qu'ils ont mieux aimé croire au mouvement de la terre qu'à celui de la sphère céleste; cette vitesse, dis -je, rend plus croyable la

tOO NOUVEL ORGiUfUM.

force avec laquelle les astres dardent leurs rayons, et la rapidité avec laquelle leur lumière franchit ces espaces immenses. Mais ce qui a le plus contribué à fixer notre opinion sur ce point, c'est que, s'il y avait en effet un intervalle de temps notable entre la présence réelle d'un astre et la vision, les images visuelles seraient souvent interceptées ou rendues confuses par les nuages qui pourraient s'élever tandis qu'elles traverseraient l'espace, et par d'autres semblables changements survenus dans le milieu qu'elles ont à traverser. Quoi qu'il en soit, en voilà assez sur les mesures absolues des mouvements.

Mais il ne suffit pas de déterminer ces mesures absolues des mouvements et des actions; il est également nécessaire, il importe même beaucoup plus de les déterminer comparativement: ces comparaisons mènent à une infinité de conséquences et d'applications utiles. Or l'on sait que, dans l'explosion d'une arme à feu, on voit la lumière assez long-temps avant d'entendre le coup , quoique la balle doive frapper l'air plus tôt que ne le fait la flamme, qui, étant derrière, ne peut sortir qu'après cette balle, différence qui vient de ce que le mouvement de la lumière est beaucoup plus rapide que celui du son. Nous voyons aussi que l'organe de la vue reçoit beaucoup plus promptement les images visuelles qu'il ne les laisse échapper. Voilà pourquoi une corde d'instrument, poussée par le doigt avec une certaine force , paraît double ou triple , l'œil commençant à voir la seconde et la troisième imago avant d'avoir cessé de voir la première. C'est par la même raison qu'un anneau qu'on fait tourner parait une sphère , et qu'un flambeau qu'on transporte avec une certaine vitesse semble avoir une queue. C'est même sur ce fondement de l'inégalité des mouvements, quant à la vitesse, que Galilée a appuyé l'hypothèse à laquelle il a recours pour expliquer le flux et le reflux de la mer. Selon lui , le globe terrestre tournant avec plus de vitesse que les eaux placées à sa surface , et ces eaux montant les unes sur les autres, elles s'entassent ainsi et retombent ensuite ; deux effets alternatifs et périodiques qui ont de l'analogie avec ce qu'on observe dans un bassin en partie rempli d'eau, auquel on imprime un mouvement rapide. Mais il n'a imaginé cette hypothèse qu'en supposant qu'on lui accorderait ce qu on ne peut réellement lui accorder, savoir : le mouvement diurne de la terre ; et, d'ailleurs, faute d'être suffisamment instruit de ce mouvement de la mer, qui a lieu de six heures en six heures.

Mais un exem(>!e de ce que nous avons en vue, c'est-à-dire des mesures comparatives des mouvements, et qui est en même temps

Page 1