‹ Œuvres de Balzac (volume 2)Chapitre 18 sur 55 · CECI EST 3I0S TESTAMENT · texte numérisé non relu

CECI EST 3I0S TESTAMENT

Elle s'agenouilla comme devant une tombe, et baisa la main de son mari, qui s'éveilla soudain.

— Jules, mon ami, l'on accorde quelques jours aux criminels condamnés à mort, dit-elle en le regardant avec des yeux allumés par la fièvre et par l'amour : innocente, je ne t'en demande que deux.

Laisse moi libre pendant deux jours. Et attends! Après, je mourrai lieurcuse; du moins, tu me regretteras.

— Clémence, je te les accorde.

Et, comme elle baisait les mains de son mari dans une louchante elTusion de cœur, Jules, fasciné par ce cri de l'innocence, la prit et la baisa au front, tout honteux de subir encore le pouvoir de celle noble beauté.

Le lendemain, après avoir pris quelques heures de repos, Jules entra dans la chambre de sa femme, obéissant machinalement à sa coutume, de ne point sorlir sans l'avoir vue. Clémence dormait. Un rayon de lumière passant par les fentes les plus élevées des fenêtres tombait sur le visage de cette femme accablée. Déjà les douleurs avaient altéré son front et la rougeur de ses lèvres. L'œil d'un amant ne pouvait pas se tromper à l'aspect de quelques marbrures foncées et de la pâleur maladive qui remplaçait et le ton égal des joues et la blancheur mate du teint, deux fonds purs sur lesquels se jouaient si naïvement les sentiments de celte belle âme,

— Elle souffre ! se dit Jules. Pauvre Clémence, que Dieu nous protège !

Il la baisa bien doucement sur le front. Elle s'éveilla, vit son mari, et comprit tout. 3lais, ne pouvant parler, elle lui prit la main, et ses yeux se mouillèrent de larmes.

— Je suis innocente ! dit elle en achevant son rêve.

— Tu ne sortiras pas ? lui demanda Jules.

— Non, je me sens trop faible pour quitter mon lit.

— Si tu changes d'avis, attends mon retour... dit Jules.

Et il descendit à la loge.

— Fouquereau , vous surveillerez exactement votre porte, je veux connaître les gens qui entreront dans l'hôlel, et ceux qui en sortiront.

Puis 31. Jules se jeta dans un fiacre, se fit conduire à l'hôlel de Maulincour, et y demanda le baron.

— Monsieur est malade, lui dit-on.

Jules insista pour entrer, donna son nom ; et, à défaut de M. de Maulincour, voulut voir le vidame ou la douairière. Il attendit pendant quelque temps dans le salon de la vieille baronne, qui vint le trouver, et lui dil que son pelil-fils était beaucoup trop indisposé pour le recevoir.

— Je connais, madame, répondit Jules, la nature de sa maladie, par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire ; et je vous prie de croire...

— Une lettre à vous, nionsieur ! de moi ! s'écria la douairière en l'inlerrompant, mais je n'ai point écrit de lettre... Et que m'y fait-on dire, monsieur, dans cette lettre ?

— Madame, reprit Jules, ayant l'intention de venir chez M. de Maulincour aujourd'hui môme, cl de vous rendre celle lettre, j'ai cru pouvoir la conserver, malgré l'injonction qui la termine. La voici.

La douairière sonna pour avoir ses doubles besicles , et lorsqu'elle eut jeté les yeux sur le papier, elle manifesta la plus grande surprise, et dit :

— 31onsieur, mon écriture est si parfiilement imitée, que s'il ne s'agissait pas d'une affaire aussi réccnle je m'y tromperais moi-même. Mon pctit-flls est malade, il est vrai, monsieur; mais sa raison n'a jamais été le vioindrement du monde altérée. Nous sommes le jouet de quelques mauvaises gens; cependant, je ne devine pas dans quel but a été faite celle impertinence... Vous allez voir mon pclit-fils, monsieur, et vous reconnaîtrez qu'il est parfaitement sain d'esprit.

Et elle sonna de nouveau pour faire demander au baron s'il pouvait recevoir M. Desmarels. Le valet revint avec une réponse affirmative. Jules monta chez Auguste de Maulincour, qu'il trouva dans un fauleuil, assis au coin de la cheminée, et qui, trop faible pour se lever, le salua par un geste mélancolique. Le vidame de Pamiers lui tenait compagnie.

— Monsieur le baron, dit Jules, j'ai quelque chose à vous dire d'assez particulier pour désirer que nous soyons seuls.

— Monsieur, répondit Auguste, M. le commandeur sait loule cette affaire, et vous pouvez parler devant lui sans crainte.

— Monsieur le baron , reprit Jules d'une voix grave, vous avez troublé, presque détruit mon bonheur , sans en avoir le droit. Jusqu'au moment où nous verrons qui de nous peut demander ou doit accorder une réparation à l'autre, vous êtes tenu de m'aidcr à marcher dans la voie ténébreuse où vous m'avez jeté. Je viens donc pour apprendre de vous la demeure actuelle de l'être mystérieux qui exerce sur nos destinées une si fatale influence, et qui semble avoir à ses ordres une puissance surnaturelle. Hier, au moment où je rentrais, après avoir entendu vos aveux, voici la lettre que j'ai reçue.

Et Jules lui présenta la fausse lettre.

— Ce Ferragus, ce Bourignard, ou ce 31. de Funcal est un démon !... s'écria 31aulincour après l'avoir lue. Dans quel affreux dédale ai-je mis le pied ? où vais-je? J'ai eu tort, monsieur, dit-il en regardant Jules; mais la mort est, certes, la plus grande des expiations, et ma mort approche. Vous pouvez donc me demander tout ce que vous désirerez, je suis à vos ordres.

— 31onsieur, vous devez savoir où demeure l'inconnu; je veux absolument, dùt-ii m'en couler toute ma fortune actuelle , pénétrer ce mystère ; et , en

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présence d'un ennemi si cruellement intelligent, les moments sont précieux.

— Justin va vous dire tout, répondit le baron.

A ces mots, le commandeur s'agita sur sa chaise. Auguste sonna.

— Justin n'est pas à rhôlel, dit le vidame.

— Hé bien ! dit vivement Auguste, nos gens savent où il est. Un homme montera vite à cheval pour le chercher. Voire valet est dans Paris, n'estce pas ? On l'y trouvera.

Le commandeur parut visiblement troublé.

— Justin ne viendra pas, mon ami , dit le vieillard, il est mort. Je voulais te cacher cet accident, mais...

— Mort ! s'écria M. de Maulincour, mort !... Et quand, et comment ?

— Hier, dans la nuit. Il a été souper avec d'anciens amis, et s'est enivré sans doute. Ses amis, pris de vin comme lui, l'auront laissé se coucher dans la rue, et une grorse voiture lui a passé sur le corps...

— Le forçai ne Ta pas manqué !,.. Du premier coup, il l'a tué ! dit Auguste. Il n'a pas été si heureux avec moi, il a été obligé de s'y prendre à quatre fois.

Jules devint sombre et pensif.

— Je ne saurai donc rien ! s'écria l'agent de change après une longue pause. Votre valet a peutêtre été justement puni ! N'at-il [uis outre-passé vos ordres en calon)nianl 31""= Desmarcis dans l'esprit d'une Ida, dont il a réveillé la jalousie afin de la déchaîner sur nous ?

— Ah ! monsieur, dans ma colère, je lui avais abandonné iM'"'^ Jules.

— Monsieur! s'écria le mari vivement irrilé.

— Oh ! maintenant , monsieur, répondit l'officier en réclamant le silence par un geste de main , je suis prêt à (ont. Vous ne ferez pas mieux que ce qui est fait, et vous ne me direz rien que ma conscience ne m'ait déjà dit. J'attends ce matin le plus célèbre professeur de toxicologie pour connailre mon sort. Si je suis destiné à de trop grandes souffrances, ma résolution est prise : je me brûlerai la cervelle !..

— Vous parlez comme un enfant ! s'écria le commandeur épouvanté par le sang-froid avec lequel le baron avait dit ces mots. Votre grand'mère mourrait de chagrin.

— Ainsi, monsieur, dit Jules, il n'existe aucun moyen de connaître en quel endroit de Paris demeure cet homme extraordinaire?

— Je crois, monsieur, répondit le vieillard, avoir entendu dire à ce pauvre Justin que M. de Funcal logeait à l'ambassade de Portugal, ou à celle du Brésil. M. de Funcal est un gentilhomme qui appartient aux deux pays. Quant au forçat, il est mort

et enterré. Votre persécuteur, quel qu'il soit, me paraît assez puissant pour que vous l'acceptiez sous sa nouvelle forme, jusqu'au moment où vous aurez les moyens de le confondre et de l'écraser; mais agissez avec prudence , mon cher monsieur. Si M. de Maulincour avait suivi mes conseils, rieu de tout ceci ne serait arrivé...

Jules se relira froidement, mais avec politesse, et ne sut quel parti prendre pour arriver à Ferragus.

Au moment où il rentra, son concierge lui dit que madame était sortie pour aller jeter une lettre dans la boite de la petite poste, qui se trouvait en face de la rue de Ménars.

Jules se sentit humilié de reconnaître la prodigieuse intelligence avec laquelle son concierge épousait sa cause , et l'adresse avec laquelle il devinait les moyens de le servir. L'empressement des inférieurs, et leur habileté particulière à compronietlre les maîtres qui se compromettent, lui élaient connus; le danger de les avoir pour complices en quoi que ce soit, il l'avait apprécié; mais il ne put songer à sa dignilé personnelle qu'au moment où il se trouva si subitement ravalé. Quel triomphe pour l'esclave incapable de s'élever jusqu'à son maître, de faire tomber le maître jusqu'à lui ! Jules fut brusque et dur; autre faute. Mais il souffrait tant ! Sa vie, jusque-là si droite, si pure, devenait tortueuse; et il lui fallait mainlenanl ruser, mentir... Et Clémence aussi menlait et rusait ! Ce moment fut un moment de dégoût. Perdu dans un abîme de pensées amères, Jules resta n)achinalcment immobile à la porte de son hôlel. Tanlôl s'abandonnant à des idées de désespoir, il voulail fuir, quiller la France, en emportant sur son amour toutes les illusions de l'incertitude. Tantôt, ne mettant pas en doute que la lettre jetée à la poste par Clémence ne s'adressât à Ferragus, il cherchait les moyens de suri)rcndre la réponse qu'allait y faire cet èlre mystérieux. Tantôt il analysait les singuliers hasards de sa vie depuis son mariage, et se demandait si la calomnie dont il avait tiré vengeance n'était pas une vérité. Enfin, revenant à la réponse de Ferragus, il se disait :

— Mais cet homme si profondément habile, si logique dans ses moindres actes, qui voit, qui pressent, qui calcule et devine même nos pensées, Ferragus répondra t-il ?... Ne doit-il pas employer des moyens en harmonie avec sa puissance? N'enverrat-il pas sa réponse par quelque habile coquin; ou, peut-être, dans un écrin apporté par un honnête homme qui ne saura pas ce qu'il apporte, ou dans l'enveloppe des souliers qu'une ouvrière viendra livrer fort innocemment à ma femme?... Si Clémence et lui s'entendent...

Et il se défiait de tout, et il parcourait les champs

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immenses , la mer sans rivage des suppositions , puis, après avoir flotté pendant quelque temps entre mille partis contraires, il se trouva plus fort chez lui que partout ailleurs, et résolut de veiller dans sa maison, comme un fonnica-leo au fond de sa volute sahlonnouse.

— Fouquereau , dit-il à son concierge , je suis sorti pour tous ceux qui viendront me voir. Si quelqu'un veut parler à madame, ou lui apporte quelque chose, tu tinteras deux coups. Puis tu me monteras toutes les lettres qui seraient adressées ici, n'importe à qui...

— Ainsi, pensa-t-il en remontant dans son cabinet, qui se trouvait à l'entresol , je vais au-devant des finesses de maître Ferragus. S'il envoie quelque émissaire assez rusé pour me demander afin de savoir si madame est seule, au moins je ne serai pas joué cotnme un sot !

I! se colla aux vitres qui, dans son cabinet, donnaient sur la rue, et, par une dernière ruse que lui inspira la jalousie, il résolut de faire monter son premier commis dans sa voiture, et de l'envoyer à la P»ourse en son lieu et place, avec une lettre pour un agent de change de ses amis, auquel il expliqua ses achats et ses ventes, en le priant de le remplacer. Il remit ses transactions les plus délicates au lendemain, se moquant de la hausse et de la baisse, et de toutes les dettes européennes. Beau privilège de l'amour ! il écrase tout , fait tout pâlir : l'autel , le trône et les grands-livres !

A trois heures et demie, au moment où la Bourse est dans tout le feu des reports, des fin-courant, des primes, des fermes, etc., M. Jules vit entrer dans son cabinet Fouquereau tout radieux.

— Monsieur, il vient de venir une vieille femme, mais soignée, i& dis, et une fine mouche. Elle a demandé monsieur, a paru contrariée de ne point le trouver , et m'a donné pour madame une lettre que voici !

Jules décacheta la lettre, en proie à une angoisse fiévreuse. En la voyant, il tomba dans son fauteuil, tout épuisé. La lettre était un non-sens continuel; il fallait en avoir la clef pour la lire. ,

— Va-t'en, Fouquereau.

Le concierge sortit.

— C'est un mystère plus profond que ne l'est la mer, à l'endroit où la sonde se perd!... Ah! c'est de l'amour. L'amour seul est aussi sagace, aussi ingénieux ! Mon Dieu ! je tuerai Clémence.

En ce moment, une idée heureuse jaillit dans sa cervelle avec tant de force qu'il en fut presque physiquement éclairé.

Aux jours de sa laborieuse misère, avant son mariage, Jules s'était fait un ami véritable, un demi Pméja. L'excessive délicatesse avec laquelle il avait

manié les susceptibilités d'un ami pauvre et modeste, le respect dont il l'avait entouré, l'ingénieuse adresse avec laquelle il l'avait noblement forcé de participer à son opulence, sans le faire rougir, accrurent leur amitié. Jacquet resta fidèle à Desmarets, malgré sa fortune. Jacquet, homme de probité, travailleur, austère en ses mœurs, avait fait lentement son chemin dans le ministère qui consomme à la fois le plus de friponnerie et le plus de probité. Employé au ministère des affaires étrangères, il y avait, en charge, la partie la plus délicate des archives. Jacquet était, dans le ministère, une espèce de ver luisant qui jetait la lumière à ses heures sur les correspondances secrètes, en déchiffrant et classant les dépêches. Placé plus haut que le simple bourgeois, se trouvant, aux afi'aires étrangères, tout ce qu'il y avait de plus élevé dans les rangs subalternes, il vivait obscurétgent, heureux d'une obscurité qui le mettait à l'abri des revers, content de payer, en oboles, sa délie à la patrie. Adjoint né de sa mairie, il obtenait, en style de journal , toute la considération qui lui était due. Grâce à Jules, sa position s'était améliorée par un bon mariage. Patriote iîiconnu, ministériel en fait, il se contentait de gémir, au coin du feu, sur la marche du gouvernement. Du reste. Jacquet était, dans son ménage, un roi débonnaire, un homme à parapluie, qui payait à sa femme un remise dont il ne profilait jamais. Enfin, pour achever la peinture de ce phiïosophe sans le savoir, il n'avait pas encore soupçonné, ne devait même jamais soupçonner tout le parti qu'il pouvait tirer de sa position, en ayant pour ami intime un agent de change, et le secret de l'État, tous les matins. Cet homme, sublime à la manière du soldat ignoré qui meurt en sauvant Napoléon par un quivive, demeurait au ministère. En dix minutes, Jules se trouva dans le bureau de l'archiviste, et Jacquet, lui avançant une chaise, posa méthodiquement son garde-vue en taffetas vert sur sa table, se frotta les mains, prit sa tabatière, se leva en faisant craquer ses omopldles, en se haussant le thorax, et dit :

— Par quel hasard ici ?

— Jacquet, j'ai besoin de toi pour deviner un secret, un secret de vie et de mort.

— Cela ne concerne pas la politique?

— Ce n'est pas à toi que je le demanderais, je ne le saurais pas, dit Jules. Non, c'est une affaire de ménage sur laquelle je te demande le silence le plus profond.

— Claude- Joseph Jacquet, muet par état. Tu ne me connais donc pas? dit-il en riant. C'est ma partie, la discrétion.

Jules lui montra la lettre en lui disant ;

— Il faut me lire ce billet adressé à ma femme...

— Diable, diable ! mauvaise affaire !... dit Jac-

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quet en examinant la lettre de la même manière qu'un usurier examine un effet négociable. Ah ! c'est une lettre à grille... attends.

Il laissa Jules seul dans le cabinet, et revint assez promptement.

— Niaiserie, mon ami ! c'est écrit avec une vieille grille dont se servait l'ambassadeur de Portugal sous 31. de Choiseul, lors du renvoi des jésuites. — Tiens, voici.

Jacquet superposa un papier à jour, régulièrement découpé comme une de ces dentelles que les confiseurs mettent sur leurs dragées, et Jules put alors Cacilcmenl lire les phrases qui restèrent à découvert.

I! N'aie plus d'inquiétudes, ma chère Clémence, notre bonheur ne sera plus troublé par personne, et ton mari déposera ses soupçons. Je ne puis t'aller voir. Quelque malade que tu sois , il faut avoir le courage de venir; cherche, trouve des forces ; tu en puiseras dans ton amour. Mon affection pour toi m'a contraint de subir la plus cruelle des opérations, et il m'est impossible de bouger de mon lit. Quelques moxas m"ont été appliqués hier au soir à la nuque du cou, d'une épaule à l'autre; et il a fallu les laisser brûler assez longtemps, lu me comprends ? Mais je pensais à toi, je n'ai pas trop souffert. Pour dérouler toutes les perquisitions de .Maulincour, qui ne nous persécutera plus lonj^lemps, j'ai quitté le toit protecteur de l'ambassade et suis à l'abri de toutes recherches, rue des Enfants-Rouges, n° 12, chez une vieille femme nommée M"'' Etienne Grugct, la mère de celte Ida, qui va payer cher sa sotte incartade. Viens-y demain, à neuf heures du matin. Je suis dans une chambre à laquelle on ne parvient que par un escalier intérieur. Demande M. Camusat. A demain. Je te baise le front, n

Jacquet regarda Jules avec une sorte de terreur honnête, qui comportait une compassion vraie, et dit son mot favori : — Diable ! diable ! sur deux tons différents.

— Cela te semble clair, n'est-ce pas?.. . dit Jules. Eh bien ! il y a dans le fond de mon cœur une voix qui plaide pour ma femme, et qui se fait entendre plus haut que toutes les douleurs de la jalousie. Je subirai jusqu'à demain le plus horrible des supplices ; mais enfin demain, de neuf à dix heures, je saurai tout, et je serai malheureux ou heureux pour la vie. Pense à moi. Jacquet.

— Je serai chez toi demain à onze heures. Nous irons là ensemble, et je t'attendrai, si tu le veux, dans la rue. Tu peux courir des dangers; il faut près de toi quelqu'un de dévoué qui te comprenne à demi mot et que lu puisses employer sûrement. Compte sur moi.

— Même pour m'aider à tuer quelqu'un?

— Diable, diable!... dit Jacquet vivement, en

répétant pour ainsi dire la môme noie musicale, j'ai deux enfants et une femme...

Jules serra la main de Claude Jacquet, et sortit. Mais il revint précipitamment,

— J'oublie la lettre, dit-il. Puis ce n'est pas tout, il faut la recacheter...

— Diable, diable, tu l'as ouverte sans en prendre l'empreinte ! Mais le cachet s'est heureusement assez bien fendu; va, laisse-la-moi; je te la rapporterai secundum scripturam.

— A quelle heure ?

— A cinq heures et demie...

— Si je n'étais pas encore rentré, remets-la tout bonnement au concierge, en lui disant de la monter à madame.

— Me veux-tu demain ?

— Non. Adieu.

Jules arriva promptement à la place de la Rotonde du Temple; il y laissa son cabriolet, et vint à pied rue des Enfants-Rouges, où il examina la maison de M""" Etienne Gruget. Là devait s'éclaircir le mystère d'où dépendait le sort de tant de personnes. Là était Ferragus, et à Ferragus abouti ssaient tous les fils de cette intrigue. La réunion de M"« Jules, de son mari, de cet homme, n'était-elle pas le nœud gordien de ce drame déjà sanglant, et auquel ne devait pas manquer le glaive qui dénoue les nœuds les plus fortement tissus?

Cette maison était une de celles qui appartiennent au Qcnre des cabajouti's. Ce nom très-significatif est donné par le peuple de Paris à ces maisons composées , pour ainsi dire , de pièces de rapport. Ce sont presque toujours, ou des habitations primitivement séparées, mais réunies par les fantaisies de différents propriétaires qui les ont successivement agrandies; ou dos maisons commencées , laissées , reprises, achevées, des maisons malheureuses qui ont passé, comme certains peuples, sous plusieurs dynasties de maîtres capricieux. Ni les étages ni les fenêtres ne sont ensemble, pour empruntera la peinture un de ses termes les plus pittoresques; tout y jure, même les ornements extérieurs. Le cabajoulis est à l'architecture parisienne ce que le capharnaum est à l'appartement, un vrai fouillis où l'on a jeté pêle-mêle les choses les plus discordantes.

— Madame Etienne ?... demanda Jules à une portière logée sous la grande porte, dans une de ces espèces de cages à poulets, petite maison de bois, montée sur des roulettes, et assez semblable à ces cabinets que la police a construits sur toutes les places de fiacres,

— Hein!... dit la portière en quittant le bas qu'elle tricotait.

A Paris, les différents sujets qui concourent à la physionomie d'une portion quelconque de cette mon-

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slrucuse cité , s'harmonienl admirablement avec le caractère de l'ensemble. Ainsi portier, concierge, ou suisse, quel que soit le nom donné à ce muscle essentiel du monstre parisien , il est toujours conforme au quartier dont il fait partie, et souvent il le résume. Brodé sur toutes les coutures, oisif, le concierge joue sur les rentes dans le faubourg Saint- Germain ; le portier a ses aises dans la Chaussée- «l'Antin; il ht les journaux dans le quartier de la Bourse; il a un état dans le faubourg Montmartre; la portière est une ancienne fille dans le quartier de la prostitution ; au Marais , elle a des mœurs, elle est revêche, elle a ses lubies.

En voyant M, Jules, la portière prit un couteau pour remuer la motte presque éteinte de sa chaufferette ; puis elle lui dit :

— Vous demandez M^eEtienne? Est-ce M"'» Etienne Gruget?

— Oui.

— Qui travaille en passementerie?

— Oui.

Alors la portière sortit de sa cage.

— Eh bien! monsieur, dit-elle en mettant la main sur le bras de M. Jules, et le conduisant au bout d'un long boyau voûté comme une cave, vous monterez lesecond escalier, au fond delà cour. Voyezvous les fenêtres où il y a des géroflées? C'est là qu'est 31™"= Etienne.

— Merci , madame. Croyez-vous qu'elle soit seule ?

— Mais pourquoi donc qu'elle ne serait pas seule, cette femme? elle est veuve.

Jules monta lestement un escalier fort obscur, dont les marches avaient des callosités formées par la boue durcie qu'y laissaient les allants et venants. Au second étage, il vit trois portes, mais point de géroflées. Heureusement sur l'une de ces portes, la plus huileuse et la plus brune des trois, il lut ces mots écrits à la craie : Ida viendra ce soir à neuf heures.

— C'est là .... se dit Jules.

Il tira un vieux cordon de sonnette tout noir, à pied de biche, entendit le bruit étouffé d'une sonnette fêlée, et les jappements d'un petit chien aslhinalique. La manière dont les sons retentissaient dans l'intérieur lui annonça un appartement encombré de choses qui n'y laissaient pas subsister le moiodreécho, trait caractéristique des logements occupés par des ouvriers, par de petits ménages, auxquels In place et l'air manquent. Jules cherchait machinalement les géroflées, et finit par les trouver sur l'appui extérieur d'une croisée à coulisse , entre deux plombs empestés. Là des fleurs, là un jardin long de deux pieds, large desix pouces ; là, un grain de blé ! là , toute la vie résumée; mais là aussi tou-

tes les misères de la vie. En face de ces fleurs chétives et des superbes tuyaux du blé, un rayon de lumière , tombant là du ciel, comme par grâce, faisait ressortir la poussière, la graisse, et je ne sais quelle couleur particulière aux taudis parisiens, mille saletés qui encadraient, vieillissaient et tachaient les murs humides, les balustres vermoulus de l'escalier, les châssis disjoints des fenêtres et les portes primitivement rouges.

Bientôt une toux de cercueil et le pas lourd d'une vieille femme qui traînait péniblement des chaussons de lisière annoncèrent la mère d'Ida Gruget.

Elle ouvrit la porte, sortit sur le palier, leva la tête , et dit :

— Ah ! c'est M. Bocquillon ! Mais non ! Par exemple, comme vous ressendjiez à M. Bocquillon? Vous êtes son frère, peut-être?.. Qu'y a-t-il pour votre service? Entrez donc, monsieur...

Jules suivit cette femmedans unepremièrepièce, où il vit, mais en masse, des cages, des ustensiles de ménage, des fourneaux , des meubles, de petits plats de terre pleins de pâtée ou d'eau pour le chien et les chats , une horloge de bois , des couvertures , des gravures d'Eisen, de vieux fers entassés, mêlés, confondus de manière à produire un tableau véritablement grotesque, le vrai capharnaiim parisien, auquel ne manquaient même pas quelques numéros du Constitutionnel.

Jules, dominé par une pensée de prudence, n'écouta pas la veuve Gruget qui lui disait :

— Entrez donc ici, monsieur, vous vous chaufferez.

Craignant d'être entendu par Ferragus , Jules se demandait s'il ne valait pas mieux conclure dans celte première pièce le marché qu'il venait proposer à la vieille.

Une poule qui sortit d'une soupente, en caquetant, le tira de sa méditation secrète. Il avait pris sa résolution. Alors il suivit la mère d'Ida dans la pièce à feu, où ils furent accompagnés par le petit carlin poussif, personnage muet, qui grimpa sur un vieux tabouret. Madame Gruget avait eu toute la fatuité d'une demi-misère en parlant de chauffer son bote , car son pot-au-feu cachait complètement deux tisons à peine rejoints. L'écumoire gisait à terre, la queue dans les cendres. Le chambranle de la cheminée, orné d'un Jésus de cire mis sous une cage carrée en verre bordé de papier bleuâtre, était encombré de laines, de bobines et d'outils nécessaires à la passementerie. Jules examina tous les meubles de l'appartement avec une curiosité pleine d'intérêt, et manifesta malgré lui sa secrète satisfaction.

— lié bien! dites donc, monsieur, est-ce que vous voulez vous arranger de mes meubes? lui dit

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la veuve en s'asseyant sur un fauteuil de canne jaune qui semblait être son quartier-général. Il y avait à la fois son mouchoir, sa tabatière, son tricot , des légumes épluchés à moitié, des lunettes, un calendrier, des galons de livrée commencés, un jeu de cartes grasses, et deux volumes de romans, tout cela frappé en creux. Ce meuble , sur lequel cette vieille descendait le fleuve de la vie , ressemblait au sac encyclopédique que porte une femme en voyage, et ou se trouve son ménage en abrégé, depuis le portrait du mari jusqu'à de l'eau de mélisse pour les défaillances, des dragées pour les enfants, et du talîetas anglais pour les coupures.

Jules étudia tout. Il regarda fort attentivement le visage jaune de M^e Gruget, ses yeux gris, sans sourcils , dénués de cils , sa bouche démeublée, ses rides pleines de tons noirs, son bonnet de tulle roux, à ruches plus rousses encore, et ses jupons d'indienne troués, ses pantoufles usées , sa chaufferette brûlée, sa (abie chargée de plats et de soieries, d'ouvrages en coton, en laine, au milieu desquels s'élevait une bouteille de vin. Puis il pensa :

— Cette femme a quelques passions, quelques vices cachés , elle est à moi.

— Madame, dit-il k haute voix, et en lui faisant un signe d'intelligence, je viens pour vous commander des galons....

Puis, baissant la voix :

— Je sais que vous avez chez vous un inconnu qui prend le nom de Camusat.

La vieille le regarda soudain, sans donner la moindre marque d'étonnement.

— Dites, peut-il nous entendre?.... Songez qu'il s'agit de votre fortune.

— Monsieur, répondit-elle, parlez sans crainte, je n'ai personne ici. 31ais j'aurais quelqu'un là-haut qu'il lui serait bien impossible de vous écouter...

— Ah! la vieille rusée, elle sait répondre en normand! se dit Jules. Nous pourrons nous accorder.

— Évitez-vous la peine de mentir, madame, reprit-il. Et d'abord, sachez bien que je ne vous veux point de mal , ni à voire locataire malade de ses moxas, ni à votre fille Ida, couturière en corsets, amie de Ferragus. Vous le voyez , je suis au courant de tout. Rassurez-vous, je ne suis point de la police, et ne désire rien qui puisse offenser votre conscience. Une jeune dame viendra demain ici, de neuf à dix heures, pour causer avec l'ami de votre fille. Je veux être à portée de tout vdir, de tout entendre , sans être ni vu , ni entendu par eux. Vous m'en fournirez les moyens, et je reconnaîtrai ce service par une somme de dix mille francs, une fois payée, et par six cents francs de rente viagère. Mon notaire préparera devant vous, ce soir, l'acte;

je lui remettrai votre argent, qu'il vous délivrera demain , après la conférence où je veux assister, et pendant laquelle j'acquerrai des preuves de votre bonne foi.

— Ça pourra-t-il nuire à ma fille, mon cher monsieur?

— En rien , madame. ]Mais , d'ailleurs, il parait que votre fille se conduit bien mal envers vous. Aimée par un homme aussi riche, aussi puissant que l'est Ferragus , il devrait lui èire facile de vous rendre plus heureuse que vous ne semblez l'être.

— Ah! mon cher monsieur, pas seulement un pauvre billet de spectacle pour l'Ambigu ou pour la Gaieté, où elle va comme elle veut! C'est une indignité ! Une fille pour laquelle j'ai vendu mes cou- \eris d'argent, que je mange maintenant, à mon âge, dedans du métal d'Alger, pour lui payer son apprentissage, et lui donner un état où elle ferait de l'or, si elle voulait! Car, pour ça, elle tient de moi! elle est adroite comme une fée, c'est une justice à lui rendre. Enfin, elle pourrait bien me repasser ses vieilles robes de soie , moi qu'aime tant à porter de la soie. Non , monsieur, elle va au Cadran RIeu dîner à cinquante francs par tête , roule en voiture comme une princesse, et se moque de sa mère comme de Colin-Tampon. Dieu de Dieu! quelle jeunesse incohérente que celle que nous avons faite! c'est pas notre plus bel éloge. Une mère, monsieur, qu'est bonne mère, car j'ai caché ses inconséquences, et je l'ai toujours eue dans mon giron à m'ôter le pain de la bouche... et lui fourrer tout... Eh bien non! Ça vient, ça vous câline, ça vous dit : — Ronjour, ma mère. Etvoilà leurs devoirs remplis envers l'auteur de ses jours. Va comme je te pousse. Mais elle aura des enfants , un jour ou l'autre , et elle verra ce que c'est !...

— Comment elle ne fait rien pour vous!

— Ah ! rien , non, monsieur, je ne dis pas cela, si elle ne faisait rien, ce serait par trop peu de chose. Elle me paie mon loyer, elle me donne du bois, et trente-six francs par mois... Mais, monsieur, est-ce qu'à mon âge , cinquante-deux ans , avec des yeux qui me tirent le soir.je devrais encore travail 1er? D'ailleurs, porquoine veut-elle pas de moi? Je lui faist-y honte? qu'elle le dise tout de suite! En vérité, faudrait s'enterrer pour ces chiens d'enfants qui vous ont oublié rien que le temps de fermer la porte.

Elle tira son mouchoir de sa poche, et amena un billet de loterie qui tomba par terre , mais elle le ramassa promptement en disant :

— Quien, c'est ma quittance de mes impositions!

Jules devina soudain la cause de la sage parcimonie dont se plaignait la mère, et il n'en fut que plus certain de l'acquiescement de la veuve Gruget au marché proposé.

SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE

— Eh bien! madame, dit-il, acceptez alors ce que je vous offre.

— Vous disiez donc, monsieur, dix mille (Vancs de comptant, et six cents francs de viager.

— Sladamc, j'ai changé d'avis et vous promets maintenant dix-huit cents francs de rente viagère. L'affaire , ainsi faite, me paraît [)lus convenable à mes intérêts et aux vôtres. En effet, cinquante écus par mois , pendant le reste de vos jours , doivent vous dispenser de travailler, hein... Que vous en semble?

— Dame, oui, monsieur.

— Et vous irez à l'Ambigu-Comique, chez Franconi, partout.

— Ah! je n'aime pas Franconi , rapport à ce qu'on n'y parle pas. Mais monsieur, si j'accepte, c'est que ça sera bien avantageux à mon enfant. Enfin, je ne serai plus à ses crochets. Pauvre petite, après tout , je ne lui en veux point de ce qu'elle a du plaisir. Monsieur, faut que jeunesse s'amuse ! Et doîic, si vous m'assurez que je ne ferai de tort à personne....

— A personne, répéta Jules , mais voyons, comment allez-vous vous y prendre?

— Eh bien, monsieur, en donnant ce soir à M. Ferragus une petite infusion de têtes de pavots, il dormira bien le cher homme !... Et il en a bon besoin , rapport à ses souffrances ; car il souffre , que c'est une pitié. Mais aussi , demandez-moi ce que c'est que cette invention à un homme sain, de se brûler le dos, pour s'ôter un tic douloureux qui ne le tourmente que tous les deux ans !... Pour en revenir à notre affaire, j"ai la clef de ma voisine, dont le logement est au-dessus du mien , et qui a une pièce mur mitoyen avec celle où couche Ferragus. Elle est à la campagne pour dix jours. Et donc , en faisant faire un trou, pendant la nuit , au mur de séparation, vous les entendrez et les verrez à votre aise. Je suis intime avec un serrurier, un bien aimable homme, qui fera cela , ni vu, ni connu.

— Voilà cent francs pour lui, soyez ce soir chez M. Desmarets, un notaire dont voici l'adresse. A neuf heures l'acte sera prêt, mais.... motus.

— Suffit, monsieur, au revoir, monsieur.

Jules revint chez lui, presque calmé par la certitude où il était de tout savoir le lendemain. En arrivant, il trouva chez son portier la lettre parfaitement bien recachetée.

— Comment te portes-tu? dit-il à sa femme, malgré l'espèce de froid qui les séparait. Mais les habitudes de cœur sont si difficiles à quitter.

^^ Assez bien. Jules, reprit-elle d'une voix coquette, veux-tu dîner près de moi?

— Oui, répondit-il en apportant la lettre.

— Voici ce que Fouquereau m'a remis pour toi.

DE BAIZ\C. T. IV.

Clémence , qui était pâle, rougit extrêmement en apercevant la lettre, et cette rougeur subite causa la plus vive douleur à son mari.

— Est-ce de la joie? dit-il en riant. Est-ce un effet de l'attente ?

— Oh! il y a bien des choses, dit-elle en regardant le cachet.

— Je vous laisse , madame.

Et il descendit dans son cabinet où il écrivit à son frère ses intentions relatives à la constitution de la rente viagère destinée à la veuve Gruget.

Quand il revint, il trouva son dîner préparé sur une petite table, près du lit de Clémence, et Joséphine pour le servir.

— Si j'étais debout , avec quel plaisir je te servirais, dit-elle quand Joséphine les eut laissés seuls. Oh ! même à genoux, reprit-elle en passant ses mains pâles dans la chevelure de Jules. Cher noble cœur, tu as été bien gracieux et bien bon pour moi tout à l'heure. Tu m"as fait là plus de bien, par ta confiance , que tous les médecins de la terre ne pourraient m'en faire. Cette délicatesse de femme, car tu sais aimer comme une femme, loi... eh bien ! elle a répandu dans mon âme je ne sais quel baume qui m'a presque guérie. 11 y a trêve, Jules, avance ta tête que je la baise.

Jules se leva, et ne put se refuser au plaisir d'embrasser sa Clémence, Biais ce ne fut pas sans une sorte de remords au cœur : il se trouvait petit devant cette femme qu'il était toujours tenté de croire innocente. Elle avait une sorte de joie triste. Une chaste espérance brillait sur son visage à travers l'expression de ses chagrins.

Ils semblaient également malheureux d'être obligés de se tromper l'un l'autre, et encore une caresse, ils allaient tout s'avouer, ne résistant pas à leurs douleurs !

— Demain soir, Clémence.

— Non, monsieur, demain à midi, vous saurez tout, et vous vous agenouillerez devant votre femme. Oh! non, tu ne t'humilieras pas; non, tu es tout pardonné; non, tu n'as pas de torts. Ecoute: hier, tu m'as bien rudement brisée; mais ma vie n'aurait peut-être pas été complète sans cette angoisse : ce sera une ombre qui fera valoir des jours célestes.

— ïu m'ensorcelles!... s'écria Jules, et tu me donnerais des remords.

— Pauvre ami, la destinée est plus haute que nous, et je ne suis pas complice de ma destinée... Je sortirai demain.

— A quelle heure? demanda Jules.

— A neuf heures et demie.

— Clémence, répondit M. Desmarets, prends bien des précautions, consulte le docteur Méo.

— Je ne consulterai que mon cœur et mon courage.

SCÈNES DE LA VIE l'ARISIENNE.

— Je te laisse libre, et ne viendrai te voir qu'à midi.

— Tu ne me tiendras pas un peu compagnie ce soir?... je ne suis plus souffrante...

Après avoir terminé ses affaires, Jules revint près de sa femme, ramené par une attraction invincible. Sa passion était plus forte que toutes ses douleurs.

ou ALLER MOURIR?

Le lendemain, vers neuf heures, Jules s'échappa de chez lui, courut à la rue des Enfants-Rouges, monta, et sonna chez la veuve Gruget.

— Ah ! vous êtes de parole , exact comme l'aurore. Entrez donc, monsieur, lui dit la vieille passementière en le reconnaissant.

Et quand la porte fut fermée :

— Je vous ai apprêté une.tasse de café à la crème, au cas où... reprit-elle. Ah! de la vraie crème, un petit pot que j'ai vu traire moi-même à la vacherie que nous avons dans le marché des Enfants-Rouges.

— Merci, madame! Non , rien ; menez-moi...

— Bien , bien , mon cher monsieur. Venez par

Alors la veuve conduisit Jules dans une chambre située au-dessus de la sienne, et où elle lui montra, triomphalement, un trou grand comme une pièce de quarante sous, pratiqué pendant la nuit à une place correspondante aux rosaces les plus hautes et les plus obscures du papier tendu dans la chambre de Ferragus. Celte ouverture se trouvait, dans l'une et l'autre pièce, au-dessus d'une armoire. Les légers dégâts faits par le serrurier n'avaient donc laissé de traces d'aucun côté du mur , et il était fort difficile d'apercevoir dans l'ombre celte espèce de meurtrière. Aussi Jules fut-il obligé, pour se maintenir là , et pour y bien voir , de rester dans une position assez fatigante, en se perchant sur un marche-pied que la veuve Gruget avait eu le soin d'apporter.

— Il est avec un monsieur... dit la vieille en se retirant.

Jules aperçut en effet un homme occupé à panser un cordon de plaies, produites par une certaine quantité de brûlures pratiquées sur les épaules de Ferragus, dont il reconnut la tête, d'après la description que lui en avait faite M. de Maulincour.

— Quand crois-lu que je serai guéri?... demandait-il.

— Je ne sais, répondait l'inconnu: mais, au dire

des médecins, il faudra bien encore sept ou huit pansements.

— Eh bien! à ce soir, dit Ferragus en tendant la main à celui qui venait de poser la dernière bande de l'appareil.

— A ce soir , répondit l'inconnu, non sans serrer cordialement la main de Ferragus. Je voudrais te voir quitte de tes souffrances.

— Enfln , les papiers de M. de Funcal nous seront remis demain! Henri Bourignard est bien mort ! reprit Ferragus. Les deux fatales lettres qui nous ont coulé si cher n'existent plus. Je redeviendrai donc quelque chose de social, un homme parmi les hommes, et je vaux bien le marin qu'ont mangé les poissons. Dieu sait si c'est pour moi que je me fais comte!....

— Pauvre Gratien ! toi, notre plus forte têle, notre frère chéri , tu es le benjamin de la bande, tu le sais....

— Adieu ! surveillez bien mon Maulincour...

— Sois en paix sur ce point.

— Hé, marquis! cria le vieux forçat.

— Quoi ?

— Ida est capable de tout, après la scène d'hier au soir. Si elle s'est jetée à l'eau, je ne la repêcherai certes pas, elle gardera mieux le secret de mon nom, le seul qu'elle possède; mais surveille-la, car, après tout, c'est une bonne fille.

— Bien !

Et l'inconnu se retira.

Dix minutes après , M. Jules n'entendit pas, sans avoir un frisson de fièvre, le bruissement particulier aux robes de soie , et reconnut presque le bruit des pas de sa femme.

— Eh bien, mon père, dit Clémence. Pauvre père, comment allez-vous? Quel courage!

— Viens, mon enfant.... répondit Ferragus en lui tendant la main.

Et Clémence lui présenta son front, qu'il embrassa.

— Voyons, qu'as-tu, pauvre petite? Quels chagrins nouveaux...

— Des chagrins, mon père, mais c'est la mort

de votre fille que vous aimez tant! Comme je

vous l'écrivais hier , il faut absolument que dans votre têle, si fertile en idées, vous trouviez le moyen devoir mon pauvre Jules, aujourd'hui même. Si vous saviez comme il a été bon pour moi , malgré des soupçons, en apparence, si légitimes ! iMon père, mon amour c'est ma vie!... Voulez-vous me voir mourir? Ah! j'ai déjà bien souffert! Et, je le sens, ma vie est en danger.

— Te perdre, ma fille, dit Ferragus, te perdre par la curiosité d'un misérable Parisien ! Je brûlerais Paris!.... Ah! tu sais ce qu'est un amant, mais tu ne sais pas ce qu'est un père !...

SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE

— Mon père, vous m'effrayez quand vous nie regardez ainsi. Ne mettez pas en balance deux sentiments si différents. J'avais un époux avant de savoir que mon père était vivant...

— Si ton mari a mis, le premier, des baisers sur ton front, répondit Fcrragus , moi, le premier, j'y ai mis des larmes... Ilassurc-toi, Clémence! Tarie à cœur ouvert ! Je t'aime assez pour être heureux de savoir que tu es heureuse , quoique ton père ne soit presque rica dans ton cœur , tandis que tu remplis le sien.

— Mon Dieu, de semblables paroles me font trop de bien!... Vous vous faites aimer davantage, et il me semble que c'est voler quelque chose à Jules. Mais, mon bon père, songez donc qu'il est au désespoir. Que lui dire dans deux heures?...

— Enfant! ai-je donc attendu la lettre pour te sauver du malheur qui te menace? El que deviennent ceux qui s'avisent de toucher à ton bonheur, ou de se mettre entre nous? N'as-tu donc- jamais reconnu la seconde providence qui veille sur toi? Tu ne sais pas que douze hommes pleins de force et d'intelligence forment un cortège autour de ton amour et de la vie, prêts à tout pour votre conservation? Est-ce un père qui risquait la mort en allant te voir aux promenades, ou en venant t'admirer dans ton petit lit chez ta mère, pendant la nuit? P^st-ce le père auquel un souvenir de tes caresses d'enfant a seul donné la force de vivre , au moment où un homme d'honneur devait se tuer pour échapper à l'infamie? Est-ce moi enfln, moi qui ne respire que parla bouche, moi qui ne vois que par tes yeux, moi qui ne sens que par ton cœur, est-ce moi qui ne saurais pas défendre avec des ongles de lion, avec l'âme d'un père, mon seul bien, ma vie, ma fille?... Mais, depuis la mort de cet ange qui fut la mère, je n'ai rêvé qu'à une seule chose, au bonheur de t'avouerpour ma fille, de te serrer dans mes bras, à la face du ciel et de la terre , à tuer le forçat....

Il y eut là une légère pause.

... A le donner un père , reprit-il , à pouvoir presser sans honte la main de ton mari, à vivre sans crainte dans vos cœurs , à dire à tout le monde en te voyant : — « Voilà mon enfant! » enfln, à être père à mon aise !....

— 0 mon père, mon père !

— Après bien des peines, après avoir fouillé le globe, dit Ferragus en continuant, mes amis m'ont trouvé une peau d'homme à endosser. Je vais être d'ici à quelques jours M. deFuncal , un comte portugais. Va, ma chère fille, il y a peu d'hommes qui puissent à mon âge avoir la patience d'apprendre le portugais et l'anglais , que ce diable de marin savait parfaitement.

— Mon cher père !

— Tout a été prévu , et d'ici à quelques jours Sa Majesté Jean VI , roi de Portugal , sera mon complice. Il ne te faut donc qu'un peu de patience, là où ton père en a eu beaucoup. Mais moi, c'était tout simple ! Que ne ferais-je pas pour récompenser ton dévouement pendant ces trois années! Venir si religieusement consoler ton vieux père ! risquer ton bonheur !

— ïMon père !

El Clémence prit les mains de Ferragus, et les baisa.

— Allons, encore un peu de courage, ma Clémence; gardons le fatal secret jusqu'au bout. Ce n'est pas un homme ordinaire que Jules; mais cependant savons-nous si son grand caractère et son extrême amour ne détermineraient pas une sorte de mésestime pour la fille d'un...

— Oh! s'écria Clémence, vous avez lu dans le cœur de votre enfant !

Et elle ajouta d'un ton déchirant :

— Je n'ai pas d'autre peur ! C'est une pensée qui me glace! Mais, mon père, songez que je lui ai promis la vérité dans deux heures!...

— Eh bien ! ma fille, dis-lui qu'il aille, à l'ambassade de Portugal, voir le comte de Funcal , ton père... J'y serai !

— Et M. de Maulincour qui lui a parlé de Ferragus! Mon Dieu! mon père, tromper, tromper, quel supplice !

— A qui le dis-tu? Mais encore quelques jours , et il n'existera pas un homme qui puisse me démentir... D'ailleurs, M. de Maulincour doit être hors d'état de se souvenir... Voyons, folie, sèche tes larmes , et songe...

En ce moment, un cri terrible retentit dans la chambre où était M. Jules Desmarets.

— Ma fille! ma pauvre fille!

Cette clameur passa par la légère ouverture pratiquée au-dessus de l'armoire , et frappa de terreur Ferragus et M™^ Jules.

— Va voir ce que c'est, Clémence !

Clémence descendit avec rapidité le petit escalier,

trouva toute grande ouverte la porte de l'appartement de 31™" Gruget, entendit les cris qui retentissaient dans l'étage supérieur , monta l'escalier , vint, attirée par le bruit des sanglots , jusque dans la chambre fatale où, avant d'entrer, ces mots parvinrent à son oreille :

— C'est vous, monsieur, avec vos imaginations, qui êtes cause de sa mort.

— Taisez-vous, misérable! disait Jules en mettant son mouchoir sur la bouche de la veuve Gruget, qui cria :

— A l'assassin! au secours!...

En ce moment, Clémence entra, vit son mari, poussa un cri et s'enfuit.

SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE

— Qui sauvera ma fille? demanda la veuve Gruget après une longue pause. Vous l'avez assassinée!...

— Elcommcnl? demanda machinalementM. Jules, stupéfait d'avoir été reconnu par sa femme.

— Lisez , monsieur , cria la vieille en fondant en larmes. Y a-t-il des rentes qui puissent consoler de cela!...

a Adieu , ma mère ! je te lege tout ce que j'é. I! Je le demande pardon de mes fotes et du dernié « chagrin que je te donne en mettant fain à mes <; jours. Henry, que j'aime plus que moi-même, « m'a dit que je faisai son malheur, et puisqu'il « m'a réponse de lui , et que j'ai perdu toutes mes <i espairencc d'établicement, je vai me noyez. J'irai « au-dessous de Neuilly pour n'être point mise à la « Morgue. Si Henry ne me hait plus après que je « m'ai puni par la mor, prie le de fair enterrer « une pauvre fille dont le cœur n'a Jjattu que pour « lui , et qu'il me pardonne , car j'ai eu tort de me li mélairdecequi ne me regardai pas. Panse-lui bien 0 ses moqca. Comme il a souffert ce povre cha. Mais «i j'orai pour me détruir le couraje qu'il a eu pour « se faire brulair. Fais porter les corsets finis chez <• mes pratiques. Et prie Dieu pour ta fille.

« Ida. >

— Portez cette lettre à M. de Funcal, celui qui est là. S'il en est encore temps, lui seul peut sauver votre fille.

Et Jules disparut en se sauvant comme un homme quiauraitcommis un crime. Ses jambes tremblaient. Son cœur élargi recevait des flots de sang plus chauds, plus copieux qu'en aucun moment de sa vie, et les renvoyait avec une force inaccoutumée. Les idées les plus contradictoires se combattaient dans son esprit, et cependant une pensée les dominait toutes. Il n'avait pas été loyal avec la personne qu'il aimait le plus, et il lui était impossible de transiger avec sa conscience , dont la voix , grossissant en raison du forfait, correspondait aux cris intimes de sa passion, pendant les plus cruelles heures de doute qui l'avaient agité précédemment. Il resta, durant une grande partie de la journée, errant dans Paris et n'osant pas rentrer chez lui. Cet homme probe tremblait de rencontrer le front irréprochable de cette femme méconnue.

Les crimes sont en raison de la pureté des consciences, et le fait qui, pour tel cœur, est à peine une faute dans la vie, prend les proportions d'un crime pour certaines âmes candides. Le mot de candeur n'a-t-il pas en effet une céleste portée? Et la plus légère souillure empreinte au blanc vêtement

d'une vierge n'en fait-elle pas quelque chose d'ignoble, autant que le sont les haillons d'un mendiant. Entre ces deux choses, la seule différence n'est que celle du malheur à la faute. Dieu ne mesure jamais le repentir; il ne le scinde pas, et il en faut autant pour effacer une tache, que pour lui faire oublier toute une vie.

Ces réflexions pesaient de tout leur poids sur Jules, car les passions ne pardonnent pas plus que les lois humaines, et elles raisonnent plus juste : ne s'appuient-elles pas sur une conscience à elles, infaillible comme l'est un instinct?

Désespéré, Jules rentra chez lui, pâle, écrasé sous le sentiment de ses torts, mais exprimant, malgré lui , la joie que lui causait l'innocence de sa femme. Il entra chez elle tout palpitant; il la vit couchée; elle avait la fièvre; il vint s'asseoir près du lit, il lui prit la main , la baisa, la couvrit de ses larmes.

-^ Chère ange, lui dit-il quand ils furent seuls, c'est du repentir.

— Et de quoi ? reprit-elle.

En disant celte parole , elle inclina la tête sur son oreiller , ferma les yeux et resta immobile , gardant le secret de ses souffrances pour ne pas effrayer son mari : délicatesse de mère , délicatesse d'ange ; c'était toute la femme dans un mot! Le silence dura longtemps. Jules, croyant Clémence endormie, alla questionner Joséphine sur l'état de sa maîtresse.

— Madame est rentrée à demi morte , monsieur. Nous avons été chercher le docteur.

— Est-il venu? qu'a-t-il dit?...

— Rien., monsieur. Il n'a pas paru content, a ordonné de ne laisser personne auprès de madame, excepté la garde , et il a dit qu'il reviendrait pendant la soirée.

M. Jules rentra doucement chez sa fenmie, se mit dans un fauteuil , et resta devant le lit immobile, les yeux attachés sur les yeux de Clémence. Quand elle soulevait ses paupières, elle le voyait aussitôt, et il s'échappait, d'entre ses cils douloureux, un regard tendre, plein de passion, exempt de reproche et d'amertume, un regard qui tombait comme un trait de feu sur le cœur de ce mari cruellement absous et toujours aimé par celte créature tuée par lui. La mort était entre eux un pressentiment qui les frappait également. Leurs regards s'unissaient dans une môme angoisse , comme leurs cœurs s'unissaient jadis dans un même amour, également senti, également parlagé. Point de questions, mais d'horribles certitudes. Chez la femme, générosité parfaite ; chez le mari , remords affreux ; puis , dans les deux âmes, une même vision du dénouement , un même sentiment de la fatalité.

11 y eut un moment où, la croyant endormie.

SCÈNES DE LA ME PARISIENNE

Jules la baisa doucement au front , et dit, après l'avoir longtemps contemplée :

— Mon Dieu , laisse-moi cet ange encore assez de temps pour que je m'absolve moi-même de mes torts par une longue adoration... Fille, elle est sublime, mais je ne sais pas de mot pour qualifier la femme !...

Clémence leva les yeux, ils étaient pleins de larmes.

— Tu me fais mal!... dit-elle d'un son de voix faible.

La soirée était avancée, le docteur vint , et pria le mari de se retirer pendant sa visite. Quand il sortit, Jules ne lui lit pas une seule question, il n'eut besoin que d'un geste.

— Appelez en consultation ceux de mes confrères en qui vous aurez le plus de confiance , je puis avoir tort.

— Mais, docteur, dites-moi la vérité. Je suis homme, je saurai l'entendre; et j'ai d'ailleurs le plus grand intérêt à la connaître pour régler certains comptes...

— M™*= Jules est frappée à mort, répondit le médecin. Il y a une maladie morale qui a fait des progrès et qui complique sa situation physique, déjà si dangereuse, mais rendue plus grave encore par des imprudences : se lever pieds nus la nuit ; sortir, quand je l'avais défendu; sortir hier à pied , aujourd'hui en voiture. Elle a voulu se tuer! Cependant mon arrêt n'est pas irrévocable , il y a de la jeunesse, une force nerveuse étonnante... Il faudrait risquer le tout pour le tout par quelque réactif violent; mais je ne prendrai jamais sur moi de l'ordonner; je ne le conseillerais même pas ; et , en consultation, je m'opposerais à son emploi.

Jules rentra. Pendant onze jours et onze nuits, il resta près du lit de sa femme , ne prenant quelques heures de sommeil que durant le jour , en appuyant sa tête sur le pied du lit. Jamais aucun homme ne poussa plus loin que M. Jules la jalousie des soins, et l'ambition du dévouement. Il ne souffrait pas que l'on rendit le plus léger service à Jl™'' Jules; il lui tenait toujours la main, et semblait ainsi vouloir lui communiquer de la vie. Il y eut des incertitudes , de fausses joies, de bonnes journées, un mieux , des crises , enfin les horribles nutations de la mort qui hésite , qui balance...

M""^ Jules trouvait toujours la force de sourire à son mari, elle le plaignait, sachant que bientôt il serait seul. C'était une double agonie , celle de la vie, celle de l'amour; mais la vie s'en allait faible et l'amour allait grandissant. Il y eut une nuit affreuse, celle où Clémence éprouva ce délire qui précède toujours la mort chez les créatures jeunes. Elle parla de son amour heureux; elle parla de son

père ; elle raconta les révélations de sa mère au lit de mort , et les obligations qu'elle lui avait imposées. Elle se débattit, non pas avec la vie, mais avec sa passion , qu'elle ne voulait pas quitter.

— Faites , mon Dieu , dit-elle , qu'il ne sache pas que je voudrais le voir mourir avec moi !...

lleureusement, Jules, ne pouvant soutenir ce spectacle , était en ce moment dans le salon voisin , et n'entendit pas des vœux auxquels il eut obéi.

Quand la crise fut passée, M'"'^ Jules retrouva des forces. Le lendemain, elle redevint belle, tranquille ; elle causa ; elle avait de l'espoir; elle se para comme se parent les malades. Puis elle voulut être seule pendant toute la journée , et renvoya son mari par une de ces prières faites avec tant d'instances qu'elles son texaucéescomme on exauce les prières des enfants. D'ailleurs, 31. Jules avait besoin de cette journée.

Il alla chez M. de Maulincour afin de réclamer de lui le duel à mort convenu naguère entre eux. Il ne parvint pas sans de grandes difficultés jusqu'à l'auteur de cette infortune; mais, en apprenant qu'il s'agissait d'une affaire d'honneur , le vidame obéit aux préjugés qui avaient toujours gouverne sa vie , et introduisit Jules auprès du baron.

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