‹ Œuvres de Balzac (volume 2)Chapitre 19 sur 55 · Desmarets chercha le baron de Maulincour · texte numérisé non relu

Desmarets chercha le baron de Maulincour

— Oh! c'est lui... dit le commandeur en montrant un homme assis dans un fauteuil au coin du feu.

— Qui ! Jules ! ... dit le mourant d'une voix cassée. Auguste avait perdu la seule faculté qui nous fasse

vivre, la mémoire.

A cet aspect , M. Desmarets recula d'horreur. II ne pouvait reconnaître l'élégant jeune homme dans une chose sans nom , en aucun langage , suivant le mot de Bossuet. C'était en effet un cadavre à cheveux blancs, des os à peine couverts par une peau ridée, flétrie, desséchée, des yeux blancs et sans mouvement , une bouche hideusement entr'ouverte, comme le sont celles des fous ou celles des débauchés tués par leurs excès. Aucune trace d'intelligence n'existait plus ni sur le front , ni dans aucun trait , de même qu'il n'y avait plus, dans sa carnation molle, ni rougeur, ni apparence de circulation sanguine. Enfin c'était un homme rapetissé , dissous, arrivé à l'étal dans lequel sont ces monstres conservés au Muséum , dans les bocaux où ils flottent au milieu de l'alcool. Jules crut voir au-dessus de ce visage la terrible tête de Ferragus , et cette complète Vengeance épouvanta la Haine. Le mari se trouva de la pitié dans le cœur pour le douteux débris de ce qui avait été naguère un jeune homme.

— Le duel a eu lieu, dit le commandeur.

— .Monsieur a tué bien du monde! s'écria douloureusement Jules.

— Et des personnes bien chères, ajouta le vieil-

lard. Sa grand'mère meurt de chagrin, et je la suivrai dans la tombe!

Le lendemain de cette visite, M™« Jules empira d'heure en heure. Elle profita d'un moment de force pour prendre une lettre sous son chevet, la présenta vivement à Jules, et lui fit un signe facile à comprendre. Elle voulait lui donner dans un baiser son dernier souffle de vie. Il le prit, et elle mourut. Jules tomba demi-mort et fut emporté chez son frère.

Là, comme il déplorait, au milieu de ses larmes et de son délire, l'absence qu'il avait faite la veille, son frère lui apprit que cette séparation était vivement désirée par Clémence, qui n'avait pas voulu le rendre témoin de Tappareil religieux, si terrible aux imaginations tendres, et que l'Église déploie en conférant aux moribonds les derniers sacrements.

Tu n'y aurais pas résisté, lui dit son frère. Je n'ai pu moi-même soutenir ce spectacle, et tous tes gens fondaient en larmes. Clémence était comme une sainte. Elle avait pris de la force pour nous faire ses adieux ; et cette voix, entendue pour la dernière fois, déchirait le cœur. Quand elle a demandé pardon des chagrins involontaires qu'elle pouvait avoir doimés à ceux qui l'avaient servie, il y a eu un cri mêlé de sanglots, un cri...

— Assez, dit Jules, assez!...

Il voulut être seul pour lire les dernières pensées de cette femme que le monde avait admirée et qui avait passé comme une fleur.

a Mon bien-aimé, ceci est mon testament. Pourquoi ne ferait-on pas des testaments pour les trésors du cœur, comme pour les autres biens? mais mon amour, n'était-ce pas tout mon bien? Et je veux ici ne m'occuper que de mon amour : il fut toute la fortune de ta Clémence, et tout ce qu'elle peut te laisser en mourant. Jules, je suis encore aimée : je meurs heureuse ! Les médecins expliquent ma mort à leur manière, moi seule en connais la véritable cause. Je le la dirai, quelque peine qu'elle puisse le faire. Je ne voudrais pas emporter, dans un cœur tout à loi, quelque secret qui ne te fut pas dit, alors que je meurs victime d'une discrétion nécessaire.

« Jules, j'ai été nourrie, élevée dans la plus profonde solitude, loin des vices et des mensonges du monde, par l'aimable femme que tu as connue. La société rendait justice à ses qualités de convention, par lesquelles une femme plaît à la société, mais moi, j'ai secrètement joui d'une âme céleste, et j'ai I)U chérir la mère qui faisait de mon enfance une joie sans amertume, en sachant bien pourquoi je la chérissais. N'est-ce pas aimer doublement? Oui, je l'aimais, je la craignais, je la respectais, et rien ne me pesait au cœur, ni le respect, ni la crainte. J'élais tout pour elle, elle était tout pour moi. Pen-

dant dix-neuf années, pleinement heureuses, insouciantes, mon âme, solitaire au milieu du monde qui grondait aulour de moi, n'a réfléchi que la plus pure image, celle de ma mère, et mon cœur n'a battu que par elle ou pour elle. 3'étais scrupuleusement pieuse, et me plaisais à demeurer pure devant Dieu. 5Ia mère cultivait en moi tous les sentiments nobles et fiers. Ah! j'ai plaisir à te l'avouer, Jules, je sais maintenant que j'ai été jeune fille, que je suis venue à toi vierge de cœur.

« Quand je suis sortie de cette profonde solitude; quand, pour la première fois, j'ai lissé mes cheveux en les ornant d'une couronne de Heurs d'amandier; quand j'ai complaisamment ajouté quelques nœuds de satin à ma robe blanche, en songeant au monde que j'allais voir, et que j'étais curieuse de voir ; eh bien! Jules, cette innocente et modeste coquetterie a été faite pour toi ; car, à mon entrée dans le monde, je t'ai vu, toi, le premier. Ta figure, je l'ai remarquée, elle tranchait sur toutes les autres ; ta personne m'a plu; la voix et les manières m'ont inspiré de favorables pressentiments; et quand lu es venu, que tu m'as parlé, la rougeur sur le front, que ta voix a tremblé, ce moment m'a donné des souvenirs dont je palpite encore en l'écrivant aujourd'hui, que j'y songe pour la dernière fois. Noire amour a été d'abord la plus vive des sympathies, mais il fut bientôt mutuellement deviné ; puis, aussitôt partagé, comme depuis nous en avons également ressenti les innombrables plaisirs. Dès-lors , ma mère ne fut plus qu'en second dans mon cœur. Je le lui disais, et elle souriait, l'adorable femme! Puis, j'ai été à toi, toute à toi. Voilà ma vie, toute ma vie, mon cher époux. Et voici ce qui me reste à te dire.

i! Un soir, quelques jours avant sa mort, ma m.ère m'a révélé le secret de sa vie, non sans verser des larmes brûlantes. Je t'ai bien mieux aimé, quand j'appris, avant le prêtre chargé d'absoudre ma mère, qu'il existait des passions condamnées par le monde et par l'Eglise. Mais, certes. Dieu ne doit pas être sévère quand elles sont le péché d'âmes aussi tendres que l'était celle de ma mère; seulement, cet ange ne pouvait se résoudre au repentir. Elle aimait bien, Jules!... Elle était tout amour. Aussi ai-je prié tous les jours pour elle, sans la juger. Alors je connus la cause de sa vive tendresse maternelle; alors je sus qu'il y avait dans Paris un homme dont j'élais loule la vie, tout l'amour; que ta fortune élail son ouvrage et qu'il t'aimait ; qu'il était exilé de la société, qu'il portait un nom flétri, qu'il en était plus malheureux pour moi, pour nous, que pour lui-même. Ma mère élait toute sa consolation, et ma mère mourait. Je promis de la remplacer, car, dans toute l'ardeur d'une âme dont rien n'avait faussé les sentiments, je ne vis que le bonheur d'à-

SCENES DE LA VIE PARISIENNE

doucir l'anicrtume qui chagrinait les derniers moments de ma mère. Je m'engageai donc à continuer celle œuvre de charité sccrèlc, la charité du cœur. La première fois que j'aperçus mon père, ce l'ut auprès du lit où ma mère venait d'expirer. Quand il releva ses yeux pleins de larmes, ce fut pour retrouver en moi toutes ses espérances mortes. J'avais juré, non pas de mentir, mais de garder le silence; et ce silence, quelle femme l'aurait rompu ? Là est ma faute, Jules, une faute expiée par la mort! J'ai douté de toi. Mais la crainte est si naturelle à la femme, et surtout à la femme qui sait tout ce qu'elle peut perdre ! J'ai tremblé pour mon amour. Le secret de mon père me parut être la mort de mon bonheur, et plus j'aimais, plus j'avais peur. Je n'osais avouer ce sentiment à mon père, c'eut été le blesser, et dans sa situation, toute blessure était vive. Mais lui, sans me le dire, il partageait mes craintes. Cette chère et noble créature, ce cœur tout paternel tremblait pour mon bonheur autant que je tremblais moi-même, et n'osait parler, obéissant à la même délicatesse qui me rendait muette. Oui, Jules, j'ai cru que tu pourrais un jour ne plus aimer la fille de Gratien, autant que tu aimais ta Clémence. Sans cette profonde terreur, t'aurais-je caché quelque chose, à toi qui étais même tout entier dans ce repli de mon cœur ? Le jour où cet odieux, ce malheureux officier t'a parlé, j'ai été forcée de te mentir. Ce jour, j'ai, pour la seconde fois de ma vie, connu la douleur, et cette douleur a été croissant jusqu'à ce moment où je t'entretiens pour la dernière fois. (^)u'importc maintenant la situation de mon père? ïu sais tout. J'aurais, à l'aide de mon amour, vaincu la maladie, supporté toutes les souffrances, mais je ne saurais étouffer la voix du doute. N'est-il pas possible que mon origine altère la purelé de ton amour, l'affaiblisse, le diminue? Cette craiîite, rien ne peut la détruire en moi. Telle est, Jules, la cause de ma mort. Je ne saurais vivre en redoutant un mot, un regard; un mot que tu ne diras peut-êlre jamais, un regard qui ne t'échappera point; mais que veux-tu? je les crains. Je meurs aimée, voilà ma consolation. J'ai su que, depuis quatre ans, mon père et ses amis ont presque remué le monde, pour mentir au monde. Afin de me donner un état, ils ont acheté un mort, une réputation, une fortune, tout cela pour faire revivre un vivant, tout cela pour loi, pour nous. Nous ne devions en rien savoir. Eh bien! ma mort épargnera sans doute ce mensonge à mon père, il mourra de ma mort.

» Adieu donc, Jules, mon cœur est ici tout entier. T'exprimer mon amour dans l'innocence de sa terreur, n'est-ce pas te laisser toute mon âme? Je n'aurais pas eu la force de te parler, j'ai eu celle de l'écrire. Je viens de confesser à Dieu les faules de

ma vie ; j'ai bien promis de ne plus m'occuper que du roi des cieux; mais je n'ai pu résister au plaisir de me confesser aussi à celui qui, pour moi, est tout sur la terre, llélas ! qui ne me [lardonnerail ce dernier soupir, entre la vie qui fut et la vie qui va être ! Adieu donc, mon Jules aimé, je vais à Dieu, près de qui l'amour est toujours sans nuages, près de qui tu viendras un jour. Là, sous son trône, réunis à jamais, nous pourrons nous aimer pendant les siècles. Cet espoir peut seul me consoler. Si je suis digne d'être là par avance, de là, je te suivrai dans ta vie, mon âme t'accompagnera, t'enveloppera, car tu resteras encore ici-bas, toi. Mène donc une vie sainte pour venir sûrement près de moi. Tu peux faire tant de bien sur cette terre! N'est-ce pas une mission angélique pour un être souffrant que de répandre la joie autour de lui, de donner ce qu'il n'a pas? Je te laisse aux malheureux. Il n'y a que leurs sourires et leurs larmes dont je ne serai point jalouse. Nous trouverons un grand charme à ces douces bienfaisances. Ne pourrons-nous pas vivre encore ensemble, si tu veux mêler mon nom, ta Clémence, à ces belles œuvres. Après avoir aimé comme nous aimions, il n'y a plus que Dieu, Jules! Dieu ne ment pas. Dieu ne trompe pas. N'adore plus que lui, je le veux. Cultive-le dans tous ceux qui souffrent, soulage les membres endoloris de son Eglise. Adieu, chère âme que j'ai remplie, je te connais : tu n'aimeras pas deux fois. Je vais donc expirer heureuse par la pensée qui rend toutes les femmes heureuses. Oui, ma tombe sera ton cœur. Après cette enfance que je t'ai contée, ma vie ne s'est-elle pas écoulée dans ton cœur? 31orte, tu ne m'en chasseras jamais. Que je suis fière de cette vie unique ! Tu ne m'auras connue que dans la fleur de la jeunesse, je te laisse des regrets sans désenchantements. Jules, c'est une mort bienheureuse.

'» Toi qui m'as si bien comprise, permets-moi de le recommander, chose superflue sans doute, l'accomplissement d'une fantaisie de femme, le vœu d'une jalousie dont nous sommes l'objet. Je te prie de brûler tout ce qui nous aura appartenu, de détruire notre chambre, d'anéantir tout ce qui peut être un souvenir de notre amour.

(1 Encore une fois, adieu, le dernier adieu, plein d'amour, comme le sera ma dernière pensée et mon dernier souffle. »

Quand Jules eut achevé cette lettre, il lui vint au cœur une de ces frénésies dont il est impossible de rendre les elfroyablcs crises. Toutes les douleurs sont individuelles, leurs efl'ets ne sont soumis à aucune règle fixe : certains hommes se bouchent les oreilles pour ne plus rien entendre; quelques femmes ferment les yeux pour ne plus rien voir; puis, il se rencontre de grandes et magnifiques âmes

SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE

qui se jettent dans la douleur comme dansunabime. En fait de désespoir, tout est vrai.

Jules s'échappa de chez son frère, revint chez lui, voulant passer la nuit près de sa femme, et voir jusqu'au dernier moment celte créature céleste.

Tout en marchant avec l'insouciance de la vie que connaissent les gens arrivés au dernier degré du malheur, il concevait comment, dans l'Asie, les lois ordonnaient aux époux de ne point se survivre. Il voulait mourir. Il n'était pas encore accablé, il était dans la fièvre de la douleur.

Il arriva sans obstacles, monta dans cette chambre sacrée, il y vit sa Clémence sur le lit de mort, belle comme une sainte, les cheveux en bandeau, les mains jointes, ensevelie déjà dans son linceul. Des cierges éclairaient un prêlre en prières, Joséphine pleurant dans un coin, agenouillée, puis, près du lit, deux hommes. L'un était Ferragus : il se tenait debout, immobile, et contemplait sa fille d'un œil sec; sa télé, vous l'eussiez prise pour du bronze; il ne vit pas Jules. L'autre était Jacquet, Jacquet pour lequel M"" Jules avait élé constamment bonne. Jacquet avait pour elle une de ces respectueuses amitiés qui réjouissent le cœur sans troubles, qui sont une passion douce, l'amour moins ses désirs et ses orages; et il était venu religieusement payer sa délie de larmes; dire de longs adieux à la femme de son ami; baiser pour la première fois le front glacé d'une créature dont il avait lacilement fait sa sœur.

Là tout était silencieux. Ce n'était pas la Blort terrible comme elle l'est dans l'église, ni la pompeuse Mort qui traverse les rues; non, c'était la Mort se glissant sous le loildomestique, la Mort louchante; c'étaient les pompes du cœur, les pleurs dérobés à tous les yeux.

Jules s'assit prèsdeJacquetdontil pressa la main, et, sans se dire un mot, tous les personnages de cette scène restèrent ainsi jusqu'au matin.

Ouand le jour fit pâlir les cierges. Jacquet, prévoyant les scènes douloureuses qui allaient se succéder, emmena Jules dans la chambre voisine.

En ce moment le mari regarda le père, et Ferragus regarda Jules. Ces deux douleurs s'inlcrrogèreul, se sondèrent, s'eulendircnt par ce regard. Un éclair de fureur brilla passagèrement dans les yeux de Ferragus :

— C'est toi qui l'as tuée!... pensait-il.

— Pourquoi s'être défié de moi? paraissait répondre l'époux.

Celle scène fut semblable à celle qui se passerait enlrcdcux tigres reconnaissant l'inutilité d'une lulle, après s'être examinés pendant un moment d'hésitation , sans même rugir.

— Jacquet, dit Jules, tu as veillé à tout.

— A tout, répondit le chef de bureau, mais par-

tout me prévenait un homme qui partout ordonnait et payait...

— II m'arrache sa fille!... s'écria le mari dans un violent accès de désespoir.

Il s'élança dans la chambre de sa femme ; mais le père n'y était plus, Clémence avait été mise dans un cercueil de plomb , et des ouvriers s'apprêtaient à en souder le couvercle. Jules rentra tout épouvanté de ce spectacle, et le bruit du marteau dont se servaient ces hommes le fit machinalement fondre en larmes.

— Jacquet, dit-il, il m'est resté de cette nuit terrible, une idée, une seule, mais une idée queje veux réaliser à tout prix. Je ne veux pas que Clémence demeure dans un cimelière de Paris. Je veux la brûler, recueillir ses cendres et la garder. Ne me dis pas un mot sur cette affaire, mais arrange-toi pour qu'elle réussisse. Je vais me renfermer dans sa chambre, et j'y resterai jusqu'au moment de mon départ. Toi seul entreras ici, pour me rendrecorapte de tes démarches... Va, n'épargne rien.

Pendant cette matinée , M™" Jules, après avoir élé quelque temps exposée dans une chapelle ardente , à la porte de son hôtel , fut amenée à Saint- Roch. L'église était entièrement tendue de noir. L'espèce de luxe déployé pour ce service avait attiré du monde ; car, à Paris, tout fait spectacle, même la douleur la plus vraie. II y a des gens qui se mettent aux fenêlres pour voir comment pleure un fils ensuivant le corps de sa mère, comme il y en a qui veulent être commodément placés pour voir comment tombe une tête. Aucun peuple du monde n'a eu des yeux plus voraces. Mais les curieux furent particulièrement surpris en apercevant les six chapelles latérales de l'église Saint-Roch également tendues de noir. Deux hommes en deuil assistaient à une messe mortuaire dans chacune de ces chapelles. On ne vit au chœur, pour toute assistance, que M. Desmarels, le notaire et Jacquet; puis en dehors de l'enceinte, les domestiques. Il y avait, pour les flâneurs ecclésiastiques, quelque chose d'inexplicable dans une telle pompe et si peu de parenté. Jules n'avait voulu d'aucun indifférent à cette cérémonie.

La grand'messe fut célébrée avec magnificence. Outre les desservants ordinaires de Saint-Roch, il s'y trouvait treize prêtres venus de diverses paroisses : aussi jamais peut-être le Dies irœ ne produisit-il sur des chrétiens de hasard fortuitement rassemblés par la curiosité, mais avides d'émotions, un effet plus profond, plus nerveusement glacial que le fut l'impression produite par celte hymne, au moment où huit voix de chantres accompagnées par celles des prêtres et les voix des enfants de chœur l'entonnèrent alternativement.

SCENES DE LA VIE PARISIENNE

Des six chapelles latérales, douze autres voix d'en- I fanls s'élevèrent aigres de douleur, et s'y mêlèrent j lamenlabicnient. De toutes les parties de l'église , l'olTroi sourdait; partout, les cris d'angoisse répondaient aux cris de terreur. Cette eirrayante musique accusait des douleurs inconnues au monde, et des amitiés secrètes qui pleuraient la morte.

Jamais, en aucune religion humaine, les frayeurs del'àmc, violemment arrachée du corps et lempêtueusement agitée, en présence de la foudroyante majesté de Dieu, n'ont été rendues avec autant de vigueur. Devant cette clameur des clameurs, doi- ,vent s'humilier les artistes et leurs compositions les plus passionnées. Non, rien ne peut lutter avec ce chant qui résume les passions humaines et leur donne une vie toute galvanique au-delà du cercueil, en les amenant palpitantes encore devant le Dieu vivant et vengeur. Ces cris de l'enfance, unis aux sons des voix graves, et qui comprennent alors, dans ce cantique de la mort, la vie humaine avec tous ses développements, en rappelant les souffrances du berceau , en se grossissant de toutes les peines des autres âges avec les larges accents des hommes, avec les chevrotements des vieillards et des prêtres; toute cette stridente harmonie pleine de foudres et d'éclairs ne parle-t-elle pas aux imaginations les plus intrépides, aux cœurs les plus glacés , et même aux philosophes?... En l'entendant, il semble que Dieu tonne. Les voûtes daucune église ne sont froides; elles tremblent, elles parlent, elles versent la peur par toute la puissance de leurs échos. Vous croyez voir d'innombrables morts se lever et tendre les mains. Ce n'est plus ni un père, ni une femme, ni un enfant qui sont sous le drap noir, c'est l'humanité entière sortant de sa poussière. Il est impossible de juger la religion catholique, apostolique et romaine, tant que l'on n'a pas éprouvé la plus profonde des douleurs, en pleurant la personne adorée qui gît sous le cénotaphe ; tant que l'on n'a pas sent^ toutes les émotions qui vous remplissent le cœur, traduites par cette hymne empreinte de désespoir, par ces cris qui écrasent le cœur, par cet effroi religieux qui grandit de strophe en strophe , qui tournoie vers le ciel, et qui épouvante, qui rapetisse, qui élève et qui vous laisse un sentiment de l'Éternité dans la conscience, au moment où le dernier vers s'achève . Alors vous avez été aux prises avec la grande idée de l'infini , et alors tout se tait dans l'église. Il ne s'y dit pas une parole ; les incrédules eux-mêmes ne savent pas ce qu'ils ont. Le génie espagnol a pu seul inventer ces majestés inouïes pour la plus inouïe des douleurs.

Quand la suprême cérémonie fut achevée, douze hommes en deuil sortirent des six chapelles, et vinrent écouler, autour du cercueil, le chant d'espé-

rance que l'Église fait entendre à l'àme chrétienne avant d'aller en ensevelir la forme humaine. Puis chacun de ces hommes monta dans une voiture drapée; Jacquet et M. Desmarets prirent la treizième; les serviteurs suivirent à pied.

Une heure après, les douze inconnus étaient au sommet du cimetière nommé populairement le Père- Lachaise, tous en cercle autour d'une fosse où le cercueil avait été descendu, devant une foule curieuse accourue de tous les points de ce jardin public. Puis après de courtes prières, le prêtre jeta quelques grains de terre sur la dépouille de cette femme, et les fossoyeurs, ayant demandé leur pourboire, s'empressèrent de combler la fosse pour aller à une autre.

Ici semble finir le récit de cette histoire; mais peut-être serait-elle incomplète si, après avoir donné un léger croquis de la vie parisienne, si après en avoir suivi les capricieuses ondulations, les effets de la mort y étaient oubliés. La mort, dans Paris, ne ressemble à la mort dans aucune capitale, et peu de personnes connaissent les débats d'une douleur vraie aux prises avec la civilisation, avec l'administration parisienne. D'ailleurs, peut-être M. Jules et Ferragus XXIIl intéressent-ils assez pour que le dénoûment de leur vie soit dénué de froideur. Enfin, beaucoup de gens aiment à se rendre compte de tout, et voudraient, ainsi que l'a dit le plus ingénieux de nos critiques , savoir par quel procédé chimique l'huile brûle dans la lampe d'Aladin.

Jacquet, homme administratif, s'adressa naturellement à l'autorité pour en obtenir la permission d'exhumer le corps de 31'"<= Jules et de le brûler. II alla parler au préfet de police sous la protection de qui dorment les morts. Ce fonctionnaire voulut une pétition. Il fallut acheter une feuille de papier timbré, donnera la douleur une forme administrative; il fallut se servir de l'argot bureaucratique pour exprimer les vœux d'un homme accablé, auquel les paroles manquaient ; il fallut traduire froidement et mettre en marge l'objet de la demande :

Le pétitionnaire

sollicite rincinération

de sa femme.

Voyant cela , le chef chargé de faire un rapport au conseiller d'état préfet de police, dit, en lisant cette apostille, où /'oô/e^ de la demande était, comme il l'avait recommandé, clairement exprimé :

— Mais c'est une question grave!... Mon rapport ne peut être prêt que dans huit jours.

Jules, auquel Jacquet fut forcé de parler de ce délai, comprit ce qu'il avait entendu dire à Ferragus :

— Brûler Paris !

SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE

Rien ne lui semblait plus naturel que d'anéantir ce réceptacle de monstruosités.

— Mais, dit-il à Jacquet, il faut aller au ministre de l'intérieur, et lui faire parler par ton ministre.

Jacquet se rendit au ministère de l'intérieur, y demanda une audience qu'il obtint, mais à quinze jours de date. Jacquet était un homme persistant. Il chemina donc de bureau en bureau, et parvint au secrétaire particulier du minisire de l'inlérieur, auquel il fit parler par le secrétaire particulier du ministre des affaires étrangères. Ces autres protections aidant, il eut, pour le lendemain, une audience lurtive, pour laquelle, s'étant précautionné d'un mot de l'autocrate des affaires étrangères écrit au pacha de l'intérieur, Jacquet espéra enlever l'affaire d'assaut. 11 prépara des raisonnements, des réponses péremploires , des en cas; mais tout échoua.

— Cela ne me regarde pas !... dit le ministre. La chose concerne le préfet de police. D'ailleurs il n'y a pas de loi qui donne aux maris la propriété des corps de leurs femmes , ni aux pères celle de leurs enfants. C'est grave ! Puis, il y a des considérations d'utilité publique qui veulent que ceci soit examiné. Les intérêts de la ville de Paris peuvent en souffrir. Enfin, si l'affaire dépendait immédiatement de moi, je ne pourrais rae décider hic et mine, il me faudrait un rapport.

Le Rapport est dans l'administration actuelle ce que sont les limbes dans le christianisme. Jacquet connaissait la manie du rapport, et il n'avait pas attendu cette occasion pour gémir sur ce ridicule bureaucratique. Il savait que , depuis l'envahissement des affaires par le rapport, révolution administrative consommée en 1804, il ne s'était pas rencontré de ministre qui eût pris sur lui d'avoir une opinion, de décider la moindre chose, sans que cette opinion, cette chose eût été vannée, criblée, épluchée par les gâte-papier, les porte-grattoir et les sublimes intelligences de ses bureaux.

Jacquet (il était un de ces hommes dignes d'avoir Plutarque pour biographe) reconnut qu'il s'était trompé dans la marche de cette affaire, et qu'il l'avait i^endue impossible en voulant procéder légalement. Il fallait simplement transporter M^^ Jules à l'une des terres de Dcsmarels; et, là , sous la complaisante autorité d'un maire de village, satisfaire la douleur de son ami. La légalité constitutionnelle et administrative n'enfante rien; c'est un monstre infécond pour les peuples, pour les rois et pour les intérêts privés, mais les peuples ne savent épelcr que les principes écrits avec du sang; or les malheurs de la légalité seront toujours pacifiques.

Alors Jacquet, homme de liberté, revint en songeant aux bienfaits de l'arbitraire, car l'homme ne

juge les lois qu'à la lueur de ses passions. Puis , quand Jacquet se vit en présence de Jules, force lui fut de le tromper, et le malheureux, saisi par une fièvre violente, resta pendant deux jours au lit.

Le ministre parla, le soir même, dans un dîner ministériel, de la fantaisie qu'avait un Parisien de faire brûler sa femme à la manière des Romains. Alors les cercles de Paris s'occupèrent un moment des funérailles antiques. Les choses anciennes devenant à la mode, quelques personnes trouvèrent qu'il serait beau de rétablir, pour les grands personnages, le bûcher funéraire. Cette opinion eut ses détracteurs et ses défenseurs. Les uns disaient qu'il y avait trop de grands hommes, et que cette coutume ferait renchérir le bois de chauffage; que chez un peuple aussi ambulatoire dans ses volontés que l'était le Français, il serait ridicule de voir, à chaque terme, un Longchamp d'ancêtres promenés dans leurs urnes ; puis, que, si les urnes avaient de la valeur, il y avait chance de les trouver à l'encan, saisies, pleines de respectables cendres, par les créanciers, gens habitués à ne rien respecter. Les autres répondaient qu'il y aurait plus de sécurité pour les aïeux à être ainsi casés , car, dans un temps donné, la ville de Paris serait contrainte d'ordonner une Saint-Barthélemi contre ses morts qui envahissaient la campagne, et menaçaient d'entreprendre un jour sur les terres de la Brie. Ce fut enfin une de ces futiles et spirituelles discussions de Paris, qui trop souvent creusent des plaies bien profondes. Heureusement pour Jules, il ignora les conversations, les bons mots, lespointes dont sa douleur était l'objet dans Paris.

Le préfet de police fut choqué de ce que 31. Jacquet avait employé le ministre pour éviter les lenteurs, la sagesse de la haute voirie. L'exhumation de Mme Jules était une question de voirie. Donc, le bureau de police travaillait à répondre vertement à la pétition, car il suffit d'une demande pour que l'administration soit saisie ; or, une fois saisie, les choses vont loin, avec elle. L'administration peut mener toutes les questions jusqu'au Conseil d'État, autre machine difficile à remuer.

Le second jour, Jacquet fit comprendre à son ami qu'il fallait renoncer à son projet; et que, dans une ville où le nombre de larmes brodées sur les draps noirs était tarifé; où les lois admettaient sept classes d'enterrements; où l'on vendait au poids de l'argent la terre des morts; où la douleur était exploitée, sciée, tenue en partie double; où les prières de l'église se payaient cher; où la fabrique intervenait pour réclamer le prix de quelques filets de voix ajoutés au Dies irœ, tout ce qui sortait de l'ornière administrativement tracée à la douleur était impossible.

SClfeNES DE LA VIE PARISIENNE.

— C'eût été, dit Jules, un bonheur dans ma misère, j'avais formé le projet de mourir loin d'ici, et désirais tenir Clémence entre mes bras dans la tombe.... Je ne savais pas que la bureaucratie put allonger ses ongles jusque dans nos cercueils !

Puis, il voulut aller voir s'il y avait près de sa femme un peu déplace pour lui.

Les deux amis se rendirent donc au cimetière. Arrivés là, ils trouvèrent, comme à la porte des spectacles, ou à l'entrée des musées, comme dans la cour des diligences, des c/ce/-o?ji qui s'offrirent à les guider dans le dédale du Père-Lachaisc. 11 leur était impossible, à l'un comme à l'autre, de savoir où gisail Clémence. Affreuse angoisse!

Ils allèrent consulter le portier du cimetière. Les morts ont un concierge, et il y a des heures auxquelles les morts ne sont pas visibles. Il faudrait remuer tous les règlements de haute et basse police pour obtenir le droit de venir pleurer à la nuit, dans le silence et la solitude, sur la tombe où gît un être aimé ! Il y a consigne pour l'hiver, consigne pour l'été.

Certes, de tous les portiers de Paris, celui du Père-Lachaise est le plus heureux. D'abord, il n'a point de cordon à tirer; puis, au lieu d'une loge, il a une maison, un établissement qui n'est pas tout à fait un ministère, quoiqu'il y ait un très-grand nombre d'administrés, plusieurs employés, que ce gouverneur des morls ait un traitement et dispose d'un pouvoir immense dont personne ne peut se plaindre : il fait de l'arbitraire à son aise. Sa loge n'est pas non plus une maison de commerce, quoiqu'il ait des bureaux, une comptabilité, des recettes, des dépenses et des profits. Cet homme n'est ni un suisse, ni un concierge, ni un portier; car la porte qui reçoit les morts est toujours béante; puis, quoiqu'il ait des monuments à conserver, ce n'est pas un conservateur; enfin c'est une indéfinissable anomalie; autorité qui participe de tout, et qui n'est rien, autorité placée comme le mort dont elle vit, en dehors de tout. Néanmoins, cet homme exceptionnel relève de la ville de Paris, être chimérique comme le vaisseau qui sert d'emblème, créature de raison mue par mille pâlies, rarement unanimes dans leurs mouvements en sorte que ses employés sont presque inamovibles. Ce gardien du cimetière est donc le concierge arrivé à l'état de fonctionnaire, non solublepar la destitution.

Sa place n'est d'ailleurs pas une sinécure : il ne laisse inhumer personne sans un permis, il doit compte de ses morts, il indique dans ce vaste champ les six pieds carrés où vous mettrez quelque jour tout ce que vous aimez, tout ce que vous haïssez, une maîtresse, un cousin. Oui, sachez-le bien, tous les sentiments de Paris viennent aboutir à cette loge,

et s'y administrationalisent. Cet homme a des registres pour coucher ses morts : ils sont dans leur tombe et dans ses cartons. II asous lui des gardiens, dos jardiniers, des fossoyeurs, des aides. Il est un personnage. Les gens en pleurs ne lui parlent pas tout d'abord. 11 ne comparait que dans les cas graves : un mort pris pour un autre, un mort assassiné, une exhumation, un mort qui renaît. Le buste du roi régnant est dans la salle, et il garde peut-être les anciens bustes royaux, impériaux, quasi-royaux dans quelque armoire, espèce de petit Père-Lachaise pour les révolutions. Enfin c'est un homme public, un excellent homme, bon père et bon époux, épitaphe à part. Mais tant de sentiments divers ont passé devant lui sous forme de corbillard; mais il a tant vu de larmes, les vraies, les fausses ; mais il a vu la douleur sous tant de faces, et sur tant de faces, il a vu six millions de douleurs éternelles! Pour lui, la douleur n'est plus qu'une pierre de onze lignes d'épaisseur et de quatre pieds de haut sur vingt-deux pouces de large. Quant aux regrets éternels, ce sont les ennuis de sa charge, il ne déjeune ni ne dîne jamais sans essuyer la pluie d'une inconsolable affliction. Il est bon et tendre pour toutes les autres affections, il pleurera sur quelque héros de drame, sur M. Germeuil de l'Auberge des Adrets, l'homme à la culotte beurre frais, assassiné par Blacaire ; mais son cœur s'est ossifié à l'endroit des véritables morts. Les morts sont des chiffres pour lui; son état est d'organiser la mort. Puis enfin il se rencontre, trois fois par siècle, une situation où son rôle devient sublime, et alors, il est sublime à toute heure... en temps de peste!

Quand Jacquet l'aborda, ce monarque absolu rentrait assez en colère.

— J'avais dit, s'écria-t-il, d'arroser les fleurs depuis la rue Masséna jusqu'à la place Regnault de Saint-Jean-d'Angely ! Vous vous êtes moqués de cela, vous autres ! . . . Sac à papier ! si les parents s'avisent de venir aujourd'hui qu'il fait beau, ils s'en prendront à moi; ils crieront comme des diables; ils diront des horreurs de nous , et nous calomnieront...

— Monsieur, lui dit Jacquet, nous désirerions savoir où a été inhumée M'"^ Jules...

— M™^ Jules ^?<«?.... demanda-t-il. Depuis huit jours, nous avons eu trois 31™= Jules...

— Ah! dit-il en s'interrompant et regardant à la porte, voici le convoi du colonel de 3Iaulincour, allez chercher le permis...

— Un beau convoi, ma foi ! reprit-il. Il a suivi de près sa grand'mère. Il y a des familles où ils dégringolent comme par gageure. Ça vous a un si mauvais sang, ces Parisiens !

— Monsieur, lui dit Jacquet en lui frappant sur

SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE

le bras, la personne dont je vous parle e~st M™<= Jules Desmarels, la femme de l'agent de change.

— Ah! je sais, répondit-il en regardant Jacquet. N'était-ce pas un convoi où il y avait treize voitures de deuil, et un seul parent dans chacune des douze premières? C'était si drôle que ça nous a frappés...

— Monsieur, prenez garde. M. Jules est avec moi'; il peut vous entendre, et ce que vous dites n'est pas convenable.

— Pardon, monsieur, vous avez raison, excusez, je vous prenais pourdes héritiers.

— 31onsieur, reprit-il en consultant un plan du cimetière, M™« Jules est rue du maréchal Lefebvre, allée n°4, entre M"eRaucourt, de la Comédie-Française, et M. Moreau-31aIvin, un fort boucher, pour lequel il y a un tombeau de marbre blanc de commandé qui sera, vraiment, un des plus beaux de notre cimetière.

— Monsieur, dit Jacquet en interrompant le concierge, nous ne sommes pas plus avancés...

— C'est vrai, répondit-il en regardant tout autour de lui.

— Jean ! cria-t-il à un homme qu'il aperçut, conduisez ces messieurs à la fosse de M™" Jules, la femme d'un agent de change. Vous savez ! près de Bl"« Raucourt, la tombe où il y a un buste.

Et les deux amis marchèrent sous la conduite de l'un des gardiens; mais ils ne parvinrent pas à la route escarpée qui menait à l'allée supérieure du cimetière sans avoir essuyé plus de vingt propositions que des entrepreneurs de marbrerie, de serrurerie et de sculpture, vinrent leur faire avec une grâce mielleuse.

— Si monsieur voulait faire construire quelque chose, nous pourrions l'arranger à bien bon marché...

Jacquet fut assez heureux pour éviter à son ami ces paroles épouvantables pour des cœurs saignants, et ils arrivèrent au lieu du repos.

En voyant cette terre fraîchement remuée, et où des maçons avaient enfoncé des fiches, afln démarquer la place des dés de pierre nécessaires au serrurier pour poser sa grille, Jules s'appuya sur l'épaule de Jacquet, en se soulevant par intervalles, pour jeter de longs regards sur ce coin d'argile où il lui fallait laisser les dépouilles de l'être par lequel il vivait encore.

— Comme elle estmal là!... dit-il.

— Mais elle n'est pas là, lui répondit Jacquet, elle est dans ta mémoire. Allons, viens, quitte cet odieux cimetière, où les morts sont tous parés comme des femmes au bal.

— Si nous l'ôtions delà!...

— Est-ce possible?

— Tout est possible! s'écria Jules.

— Je viendrai donc là, dit-il après une pause. Il y a de la place.

Jacquet réussit à l'emmener de cette enceinte divisée comme un damier par des grilles en bronze, par d'élégants compartiments où étaient enfermés des tombeaux, tous enrichis de palmes, d'inscriptions, de larmes aussi froides que les pierres dont s'étaient servis des gens désolés pour faire sculpter leurs regrets et leurs armes. Il y a là des bons mots gravés en noir, des épigrammes contre les curieux, des concettif des adieux spirituels, des rendez-vous pris où il ne se trouve jamais qu'une personne, des biographies prétentieuses, du clinquant, des guenilles, des paillettes. Ici, des thyrses; là, des fers de lance ; plus loin, des urnes égyptiennes ; çà et là, quelques canons ; partout, les emblèmes de mille professions; enfin tous les styles : du moresque, du grec, du gothique, des frises, des oves, des peintures, des urnes, des génies, des temples, beaucoup d'immortelles fanées et de rosiers morts. C'est une infâme comédie! c'est encore tout Paris avec ses rues, ses enseignes, ses industries, ses hôtels ; mais vu par le verre dégrossissant de la lorgnette , un Paris microscopique, réduit aux petites dimensions des ombres, des larves, des morts, un genre humain qui n'a plus rien de grand que sa vanité.

Puis Jules aperçut à ses pieds, dans la longue vallée de la Seine, entre les coteaux de Vaugirard, de Meudon, entre ceux de Belleville etde Montmartre, le véritable Paris, enveloppé d'un voile bleuâtre, produit par ses fumées, et que la lumière du soleil rendait alors diaphane. Il embrassa d'un coup d'œil furlif ces quarante mille maisons, et dit, en montrant l'espace compris entre la colonne de la place Vendôme et la coupole d'or des Invalides :

— Elle m'a été enlevée là, par la funeste curiosité de ce monde, qui s'agite et se presse, pour se presser et s'agiter!...

A quatre lieues de là, sur les bords de la Seine, dans un modeste village assis au penchant de Tune des petites collines qui dépendent de cette longue enceinte montueuse au milieu de laquelle le grand Paris se remue, comme un enfant dans son berceau, il se passait une scène de mort et de deuil, mais dégagée de toutes les pompes parisiennes, sans accompagnement de torches, ni de cierges, ni de voitures drapées, sans prières catholiques, la mort toute simple. Voici le fait.

Le corps d'une jeune fille était venu matinalement échouer sur la berge, dans la vase et les joncs de la Seine. Des tireurs de sable, qui allaient à l'ouvrage, Taperçurent en montant dans leur frêle bateau.

— Tiens! cinquante francs de gagnés! dit l'un d'eux.

SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE

— C'est vrai, dit l'autre.

Et ils abordèrent auprès de la morte.

— C'est une bien belle fille.

— Pour avoir les cinquante francs, il faut la remonter à Paris, à la Préfecture de police.

— Non, faut d'abord faire notre déclaration à la mairie.

Et les deux tireurs de sable chargèrent la pauvre fille sur deux avirons, la couvrirent de leurs vestes, et la menèrent chez le maire du village, qui fut assez embarrasse d'avoir à faire le procès-verbal nécessité par cette trouvaille.

Le bruit de cet événement se répandit avec cette promptitude télégraphique particulière aux pays où les communications sociales n'ont aucune interruption, et où les médisances, les bavardages, les calomnies, le conte social dont se repaît le monde, ne laisse point de lacunes d'une borne à une autre. Aussitôt des gens qui vinrent à la mairie tirèrent le maire de tout embarras. Ils convertirent le procèsverbal en un simple acte de décès. Par leurs soins, le corps de la fille fut reconnu pour être celui de la demoiselle Ida Gruget, couturière en corsets, demeurant rue de la Corderie-du-Temple, n° 14. La police judiciaire intervint; la veuve Gruget, mère de la défunte, arriva, munie de la dernière lettre de sa fille. Au milieu des gémissements de la mère, un médecin constata l'asphyxie par l'invasion du sang fioir dans le système pulmonaire ; et tout fut fini.

Les enquêtes faites, les renseignements donnés, le soir, à six heures, l'autorité permit d'inhumer la grisette. Le curé du lieu refusa de la recevoir à l'églisect de prier pour elle. Alors Ida Gruget futensevelie dans un linceul par une vieille paysanne et mis dans cette bière vulgaire , faite en planches de sapin; puis, portée au cimetière par quatre hommes , et suivie de quelques paysannes curieuses, qui se racontaient cette mort en la commentant avec une surprise mêlée de commisération. La veuve Gruget fut charitablement retenue par une vieille dame, qui ne la laissa pas se joindre au triste convoi de sa fille. Un homme h triples fonctions, sonneur, bedeau, fossoyeur de la paroisse, avait fait une fosse dans le cimetière du village, cimetière d'un demi-arpent, situé derrière l'église, une église bien connue, église classique, ornée d'une tour carrée à toit pointu couvert en ardoises, soutenue à l'extérieur par des contreforts anguleux. Derrière le rond décrit par le chœur se trouvait le cimetière, entouré de murs en ruines, champ plein de monticules ; ni marbres, ni visiteurs, mais certes sur chaque sillon des pleurs et des regrets véritables qui manquèrent à Ida Gruget. Elle fut jetée dans un coin, parmi les ronces, de hautes herbes. Quand la bière fut descendue dans ce champ si poétique par sa simplicité, le fos-

soyeur se trouva bientôt seul, à la nuit tombante. En comblant cette fosse, il s'arrêtait, parintervalles, pour regarder dans le chemin, par-dessus le mur; il examinait la Seine.

— Pauvre fille! s'écria un homme survenu là tout à coup.

— Vous m'avez fait peur, monsieur... dit le fossoyeur.

— Y a-t-il eu un service pour celle que vous enterrez ^

— Non, monsieur... Monsieur le curé n'a pas voulu. Voilà la première personne enterrée ici sans être de la paroisse. Ici, tout le monde se connaît... Est-ce que monsieur... Tiens, il est parti !

Quelques jours s'étaient écoulés, lorsqu'un homme vêtu de noir se présenta chez M. Jules ; et sans vouloir lui parler, remit dans la chambre de sa femme une grande urne de porphyre, sur laquelle il lut ces mots :

INVITA LEGE , CONJUCI MOERENTI

FILIOLAE CINEBES

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