‹ Œuvres de Balzac (volume 2)Chapitre 20 sur 55 · RESTITUIT, AMICIS XII JUVANTIBUS · texte numérisé non relu

RESTITUIT, AMICIS XII JUVANTIBUS

MORIBUKDUS PATER.

— Quel homme! dit Jules en fondant en larmes. Huit jours suffirent à l'agent de change pour obéir

à tous les désirs de sa femme, et pour mettre ordre à ses affaires. Il partit de Paris au moment où l'administration discutait encore s'il était licite à un citoyen de disposer du corps de sa femme.

Qui n'a pas rencontré sur les boulevards de Paris, au détour d'une rue ou sous les arcades du Palais- Royal, enfin, en quelque lieu du monde que le hasard veuille le présenter, un être, homme ou femme, à l'aspect duquel mille pensées confuses naissent en l'esprit. A son aspect, nous sommes subitement intéressés ou par des traits dont la conformation bizarre aimonce une vie agitée, ou par l'ensemble curieux que présentent les gestes, l'air, la démarche et les vêtements, ou par quelque regard profond, ou par d'autres je ne sais quoi qui saisissent fortement et tout à coup, sansque nous nous expliquions bien précisément la cause de notre émotion. Puis, ie lendemain, d'autrespensées,d'autresimages parisiennes emportent ce rêve passager.

Mais, si nous rencontronsencore le même personnage, soit passant à heure fixe, comme un employé de mairie qui appartient au mariage pendant huit heures; soit errant dans les promenades, commeces gens qui semblent être un mobilier acquis aux rues de Paris, et que l'on retrouve dans les lieux publics,

SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE

aux premières représentations ou chez les restaurateurs dont ils sont le plus bel ornement ; alors, cette créature s'inféode à notre souvenir, et y reste comme un premier volume de roman dont nous ne connaissons pas la (in. Nous sommes tentés d'interroger cet inconnu, de lui dire :

— Qui êles-vous? Pourquoi flânez-vous? De quel droit avez-vous un col plissé, une canne à pomme d'ivoire, un gilet passé ? Pourquoi ces lunettes bleues à doubles verres? ou pourquoi conservez-vous la cravate des miiscaditis ?...

Parmi ces créations errantes, les unes appartiennent à l'espèce des dieux Termes; elles ne disent rien à l'âme; elles sont là, voilà tout; pourquoi? personne ne le sait ; ce sont de ces figures semblables à celles qui servent de type aux sculpteurs pour les quatre Saisons, pour le Commerce et pour l'Abondance. Quelques autres, anciens avoués, vieux négociants, antiques généraux, s'en vont, marchent et paraissent toujours arrêtés. Semblables à des arbres qui se trouvent à moitié déracinés au bord d'un fleuve, ils ne semblent jamais faire partie du torrent de Paris, ni de sa foule jeune et active. Il est impossible de savoir si l'on a oublié de les enterrer ou s'ils sesont échappés du cercueil ;ils sont arrivés à un état quasi fossile.

Un de ces Melmoth parisiens était venu se mêler, depuis quelques jours, parmi la population sage et recueillie qui, lorsque le ciel est beau, meuble infailliblement l'espace enfermé entre la grille sud du Luxembourg et la grille nord de l'Observatoire, espace sans genre, espace neutre dans Paris. En eff'et , là, Paris n'est plus ; et là , Paris est encore. Ce lieu tient à la fois de la place, de la rue, du boulevard, de la forliDcation, du jardin, de l'avenue, de la route, de la province, de la capitale ; certes, il y a de tout cela, mais ce n'est rien de tout cela; c'est un désert. Autour de ce lieu sans nom, s'élèvent les Enfants-Trouvés, la P>ourbe, l'hôpilal Cochin, les Capucins, l'hospice La Piochefoucauld , les Sourds- Muets, l'hôpital du Val-de-Gràce ; enfin, tous les vices et tous les malheurs de Paris ont là leur asile; et, pour que rien ne manquât à cette enceinte philanthropique, la Science y étudie les Marées et les Longitudes, 31. de Chateaubriand y a mis l'infirmerie Marie-Thérèse, et les Carmélites y ont fondé un couvent. Les grandes situations de la vie sont représentées par les cloches qui sonnent incessamment dans ce désert, et pour la mère qui accouche, et pour l'enfant qui nait, et pour le vice qui succombe, et pour l'ouvrier qui meurt, et pour la vierge qui prie, et pour le vieillard qui a froid, et pour le génie qui se trompe. Puis, à deux pas, est le cimetière du ]\lont-Parnassc, qui attire, dheure en heure, les chétifs convois du faubourg S*-Marceau.

Cette esplanade, d'où Ton domine Paris, a été conquise par les joueurs de boule, vieilles figures grises, pleines de bonhomie, braves gens qui continuent nos ancêtres, et dont les physionomies ne peuvent être comparées qu'à celles de leur public, à la galerie mouvante qui les suit.

L'homme devenu depuisquelques jours l'habitant de ce quartier désert assistait assidûment aux parties de boule, et pouvait certes passer pour la créature la plus saillante de ces groupes qui, s'il était permis d'assimiler les Parisiens aux différentes classes de la zoologie, appartiendrait au genre de mollusques. Ce nouveau venu marchait sympathiquement avec le cochonnet, petite boule qui sert de point de mire, et constitue l'intérêt de la partie ; il s'appuyait contre un arbre quand le cochonnet s'arrêtait; puis, avec la même attention qu'un chien en prête aux gestes de son maître, il regardait les boules voler dans l'air ou rouler à terre. Vous l'eussiez pris pour le génie fantastique du cochonnet. Il ne disait rien, et les joueurs de boule, les hommes les plus fanatiques qui se soient rencontrés parmi les sectaires de quelque religion que ce soit, ne lui avaient jamais demandé compte de ce silence obstiné; seulement, quelques esprits forts le croyaient sourd et muet. Dans les occasions où il fallait déterminer les différentes distances qui se trouvaient entre les boules et le cochonnet, la canne de l'inconnu devenait la mesureinrailliblo. Alors lesjoueurs venaient la prendre dans les mains glacées de ce vieillard, sans la lui emprunter par un mot, sans même lui faire un signe d'amitié. Le prêt de sa canne était comme une servitude à laquelle il avait négativement consenti. Quand il survenait une averse, il restait près du cochonnet, esclave des boules, gardien de la partie commencée. La pluie ne les surprenait pas plus que le beau temps, et il était, comme les joueurs, une espèce intermédiaire entre le Parisien qui a le moins d'intelligence, et l'animal qui en a le plus.

Du reste, pâle et flétri, sans soins de lui-même, distrait, il venait souvent nu-tête, montrant sescheveux blanchis et son crâne carré, jaune, dégarni, semblable au genou qui perce le pantalon d'un pauvre. Il était béant, sans idées dans le regard, sans appui précis dans la démarche; il ne souriait jamais, ne levait jamais les yeux au ciel, et les tenait habituellement baissés vers la terre, et semblait toujours y chercher quelque chose. A quatre heures, une vieille femme venait le prendre pour le ramener on ne sait où, en le traînant à la remorque par le bras, comme une jeune fille tirant une chèvre capricieuse, qui veut brouter encore quand il faut revenir à retable. Ce vieillard était quelque chose d'horrible à voir.

Dans l'après-midi, M. Jules, seul dans une calèche

SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE

de voyage, lestement menée par la rue de l'Est, déboucha sur l'esplanade de l'Observatoire, au moment où ce vieillard, appuyé sur un arbre, se laissait prendre sa canne au milieu des vociférations de quelques joueurs pacifiquement irrités : Jules, croyant reconnaître cette ligure, voulut s'arrêter, et sa voiture s'arrêta précisément. Eneffelle postillon, serré par des charrettes, ne demanda point passage aux joueurs de boule insurgés : il avait trop de respect pour les émeutes, le postillon !

— C'est lui! dit Jules en découvrant enfin dans ce débris humain Ferragus XXIII, chef des Dévorants.

— Comme il l'aimait!... ajouta-t-il après une pause.

— Marchez donc, postillon ! cria 31. Jules.

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