DIPLOMATIE FÉMININE
Mademoiselle de Pcn-Hoël, la vicomtesse de Kcrgaro et et Charlotte trouvèrent la table mise et furent traitées avec cordialité, sinon avec luxe par les du Guénic. La vieille Zéphyrinc avait indiqué dans les profondeurs de la cave des vins fins, et Mariotle s'était surpassée en ses plais bretons. La vicomtesse, enchantée d'avoir fait le voyage avec l'illustre Camille Maupin , essaya d'expliquer la littérature moderne et la place qu'y tenait Camille; mais il en fut du monde littéraire comme du whist : ni les du Guénic , ni le curé qui survint, ni le chevalier (lu llalga n'y comprirent rien. L'abbe Grimonl et le vieux marin prirent part aux liqueurs du dessert. Dès qucMariolle, aidée par Cassclin et parla femme de chambre de la vicomtesse, eut ôté le couvert, il y eut un cri d'enthousiasme pour se livrer à la mouche. La joie régnait dans la maison. Tous croyaient Calyste libre et le voyaient marié dans peu de temps à la petite Charlotte. Calyste restait silencieux : pour la première lois de sa vie, il établissait des comparaisons entre la vicomtesse, sa fille et les deux femmes élégantes , spirituelles , pleines de goùl, qui, pendant ce moment, devaient bien se moquer de deux provinciales , à s'en rapporter au premier regard qu'elles avaient éc!i Fanny , qui connaissait le secret de Calyste, observait la tristesse de son fils sur qui les coquetteries de Charlotte ou les attaques de la vicomtesse avaient peu de prise. Évidemment son cher enfant s'ennuyait; le corps était dans celte salle où jadis il se serait amusé des plaisanteries de la mouche, mais l'esprit se promenait aux Touches. Comment l'envoyer chez Camille ? se demandait la mère qui sympathisait avec son fils, qui aimait et s'ennuyait avec lui. Sa tendresse émue lui donna de l'esprit.
— Tu meurs d'envie d'aller aux Touches la voir, dit Fanny à l'oreille de Cahste.
L'enfant répondit par un sourire et par une rougeur qui firent tressaillir celte adorable mère jusque dans les derniers replis de son cœur.
— Madame, dit-elle à la vicomtesse, vous serez bien mal demain dans la voilure du messager, et forcée de partir de bonne heure; ne vaudrait-il pas mieux que vous prissiez la voilure de mademoiselle des Touches? Va, Calysle, dit-elle en regar-
dant son fils, arranger cette affaire aux Touches, mais reviens-nous promptement.
— 11 ne me faut pas dix minutes, s'écria Calyste, qui embrassa follement sa mère sur le perron, où elle le suivit.
Calysle courul avec la légèreté d'un faon , et se trouva dans le péristyle des Touches quand Camille et Béatrix sortaient du grand salon après leur dîner. Il eut l'espril d'offrir le bras à Félicité.
— Vous avez abandonné pour nous la vicomtesse et sa (ille, dit-elle en lui pressant le bras, nous sommes à même de reconnaître l'étendue de ce sacrifice.
— Charlotte de Kergarouët est-elle pareille du vieil amiral de Kergarouët dont la veuve a épousé Charles de \ andenesse? demanda madame de Rochegude à Camille.
— Sa petite -nièce, répondit Camille.
— C'est une charmantejeune personne, ditBcalrix en se posant dans un fauteuil gothique, ce sera bien l'affaire de monsieur du Guénic.
— Ce mariage ne se fera jamais, dit vivement Camille.
Abattu par l'air froid et calme de la marquise, qui montrait la petite Bretonne comme la seule créature qui put s'appareiller avec lui, Calyste resla sans \oix ni esprit.
— El pourquoi, Camille? dit madame deRochegude.
— 31a chère, reprit Camiile en voyant le désespoir de Calysle, je n'ai pas conseillé à Conti de te marier, et je crois avoir été charmante pour lui, vous n'êtes pas généreuse.
Béatrix regarda son amie avec une surprise mêlée de soupçons indéfinissables. Calyste comprit à peu près le dévouement de Camille en voyant se mêler à ses joues celle faible rougeur qui chez elle annonce ses émotions les plus violentes, il vint assez gauchement auprès d'elle, lui prit la main et la baisa. Camille se mit négligemment au piano , comme une femme sure de la loyauté de sou amie et de l'amour de l'adorateur qu'elle s'attribuait, en leur tournant le dos et les laissant presque seuls. Elle improvisa des variations sur quelques thèmes choisis à son insu par son esprit , car ils furent d'une mélancolie excessive. La marquise paraissait écouler, mais elle observait Calyste, qui, trop jeune et trop naïf pour jouer le rôle que lui donnait Camille, élait en extase devant la véritable idole. Après une heure, pendant laquelle mademoiselle des Touches se laissa naturellement aller à sa jalousie, Béatrix se retira chez elle.
Camille fit aussitôt passer Calysle dans sa chambre, afin de ne pas être écoutée, car les femmes ont un admirable instinct de défiance.
— Mon enfant, lui dit-elle, ayez l'air de m'aimer, ou vous êles perdu. Vous êtes un enfant, vous ne connaissez rien aux femmes, vous ne savez qu'aimer. Aimer et se faire aimer sont deux choses bien différentes. Yousalleztomberen d'horribles souffrances! ïe vous veux heureux. Si vous conlrariez non pas l'orgueil, mais l'eulètemcnl de Réalrix, elle est capable de s'envoler à quelques lieues de Paris, auprès ile Conti. Que deviendrez-vous alors?
— Je l'aimerai, répondit Calysle.
— Vous ne la verrez plus?
— Oh si ! dit-il.
— Et comment?
— Je la suivrai.
— Mais tu es aussi pauvre que Job, mon enant.
— Mon père, Gas-elin et moi , nous avons été en Vendée avec cent cinquante francs pendant trois nois, marchant jour et nuit.
— Calyste, d.t mademoiselle des Touches, écou- ;ez-moi bien. Je vois que vous avez trop de candeur jour feindre, je ne veux pas corrompre un ai:ssi [»eau naturel que le vôtre, je prendrai tout sur moi. (Tous serez aimé de Béatrix.
— Est-ce possible! dit-il enjoignant les mains.
— Oui, répondit Camille, mais il faut vaincre chez ille les engagements qu'elle a pris avec elle-même. le mentirai pour vous, seulement ne dérangez rien lans l'œuvre assez ardue que je vais entreprendre. La marquise possède une finesse aristocratique, elle ;st spirituellement défiante, jamais chasseur ne pencontrera de proie plus difficile à prendre; ainsi, mon pauvre garçon, le chasseur doit écouter son :hien. Me promettez-vous une obéissance aveugle? le serai votre Fox, dit-elle en se donnant le nom du meilleur lévrier de Calyste.
— Oui, répondit le jeune homme, que dois-je 'aire ?
— Très-peu de chose, reprit Camille. Vous viendrez ici tous les jours à midi. Je serai, comme une maîtresse impatiente, à celle des croisées du corridor d'où l'on aperçoit le chemin de Guérande, pour rous voir arriver. Je me sauverai dans ma chambre Jtin de n'être pas vue et de ne pas vous donner la mesure d'une passion qui vous est à charge; mais rous m'apercevrez quelquefois et me ferez un signe avec votre mouchoir. Vous aurez dans la cour et en moulant l'escalier un petit air assez ennuyé. Ca ne te coûtera pas de dissimulation , mon enfant? dit- L'Ile en se jetant la tête sur son sein , n'est-ce pas? Tu n'iras pas vite, tu regarderas par la fenèlrc de l'escalier qui donne sur le jardin en y cherchant Béatrix. Quand elle y sera, elle s'y promènera, sois tranquille ; si elle l'aperçoit, tu te précipiteras trèslentement dans le petit salon et de là dans ma cham-
bre. Si ta me vois à la croisée espionnant tes trahisons, tu te rejetteras vivement en arrière pour que je ne le surprenne pas mendiant un regard de Béatrix. Une fois dans ma chambre, tu seras mon prisonnier, nous y resterons ensemble jusqu'à quatre heures. Vous emploierez ce temps à lire, et moi à fumer; vous vous ennuierez bien de ne pas la voir, mais je vous trouverai des livres attachants. Vous n'avez rien lu de George Sand ; j'enverrai cette nuit un de mes gens acheter ses œuvres à Nantes , et relies de quelques autres auteurs que vous ne connaissez pas. Je sortirai la première, et vous ne quitterez voire livre, vous ne viendrez dans mon petit salon qu'au moment où vous y entendrez Béatrix causant avec moi. Toutes les fois que vous verrez un livre de musique ouvert sur le piano, vous me demanderez à re ter à dîner. Je vous permets d'être avec moi grossier si vous le pouvez ; tout ira bien.
— Je sais, Camille, que vous avez pour moi la plus rare désaffections, et qui me fait regretter d'avoir vu Béatrix, dit-il avec une charmante bonne foi ; mais qu'espérez-\ous?
— En huit jours Béatrix sera folle de vous.
— Mon Dieu, serait ce possible ! dit-il en tombant à genoux et joignant les mains devant Camille attendrie , heureuse de lui donner une joie à ses propres dépens.
— Ecoutez-moi bien, dit-elle. Si vous avez avec la marquise, non une conservation suivie, unis si vous échangez seulement quelques mots, enfin si vous la laissez vous interroger, si vous manquez au rôle muet que je vous donne, et qui certes est facile à jouer, sachez-le bien, dit-elle d'un ton grave, vous la perdrez à jamais.
— Je ne comprends rien à ce que vous me dites, Camille, s'écria Calyste en la regardant avec une adorable naïveté.
— Si tu comprenais, tu ne serais plus l'enfant sublime, le noble et beau Calyste , répondit elle en lui prenant la main et en la lui baisant.
Calyste fit alors ce qu'il n'avait jamais fait, il prit Camille par la taille et la baisa au cou rnignonnernent, sans amour, mais avec tendresse et comme il embrassait sa mère. Mademoiselle des Touches ne put retenir un torrent de larmes.
— Allez-vous-en, mon enfant, et dites à votre vicomtesse que ma voiture est à ses ordres.
Calysle voulut rester, mais il fut contraint d'obéir au geste impér.ilif et impérieux de Camille. Il revint tout joyeux : il était sûr d'être aimé sous huit jours par la belle Rochegude. Les joueurs de mouche retrouvèrent en lui le Calyste perdu depuis deux mois. Charlotte s'allribua le mérite de ce changement, mademoiselle de Pen-Hoël fut char-
mante d'agaceries avec Calyste, l'abbé Grimonl cherchait à lire dans les yeux de la baronne la raison du calme qu'il y voyait. Le chevalier du Halga se frottait les mains. Les deux vieilles filles avaient la vivacité de deux lézards. La vicomtesse devait cent sous de mouches accumulées. La cupidité de Zéphyrine était si vivement intéressée qu'elle regretta de ne pas voir les cartes, et décocha quelques paroles vives à sa belle-sœur, à qui le bonheur de Calyste causait des distractions, et qui par moments l'interrogeait sans pouvoir rien comprendre à ses réponses. La partie dura jusqu'à onze heures. 11 y eut deux défections : le baron et le chevalier s'endormirent dans leurs fauteuils respectifs.
Mariottc avait fait des galettes de blé noir ; la baronne alla chercher sa boîte à thé. L'illustre maison du Guénic servit avant le départ des Kergarouêt et de mademoiselle de I'en-lloël une collation composée de beurre frais, de fruits, de crème, et pour laquelle apparut la théière d'argent et les porcelaines d'Angleterre envoyées à la baronne par une de ses tantes. Celle apparence de splendeur moderne dans celte vieille salle, la grâce exquise de la baronne, élevée, en bonne Irlandaise, à faire servir le thé, celte grande affaire des Anglaises, avait je ne sais quoi de charmant. Le luxe le plus effréné n'aurait pas obtenu l'effet simple, modeste et noble que produisait ce sentiment d'hospitalité joyeuse.
Quand il n'y eut plus dans celte salle que la baronne et son fils, elle regarda Calyste d'un air curieux.
— Que t'est-il arrivé ce soir aux Touches? lui dit-elle.
Calyste raconta l'espoir que Camille lui avait mis au cœur et ses bizarres instructions.
— La pauvre femme! s'écria l'Irlandaise en joignant les mains et plaignant pour la première fois mademoiselle des Touches.
Quelques moments après le départ de Calyste, Béatrix, qui l'avait entendu partir des Touches, revint chez son amie, qu'elle trouva les yeux humides, à demi renversée sur un sofa.
— Qu'as-tu, Félicilé? lui demanda la marquise.
— J'ai quarante ans et j'aime ! ma chère, dit avec un horrible accent de rage mademoiselle des Touches, dont les yeux devinrent secs et brillants. Si lu savais, Réalrix, quelles larmes je verse sur les jours perdus de ma jeunesse ! Être aimée par pitié! savoir qu'on ne doit son bonheur qu'à des travaux pénibles, à des finesses de chatte, à des pièges tendus à l'innocence et aux vertus d'un enfant, n'est-ce pas infâme? Heureusement on trouve alors une espèce d'absolution dans l'infini de la passion, dans l'énergie du bonheur, dans la certitude d'êlre
à jamais au-dessus de toutes les femmes en gravant son souvenir dans un jeune cœur par des plaisirs ineffaçables, par un dévouement insensé. Oui, s'il me le demandait, je me jetterais dans la mer sur un seul de ses signes. Par moments , je me surprends à souhaiter qu'il le veuille, ce serait une offrande et non un suicide. Ah! Béatrix, tu m'as donné une rude tâche en venant ici ! Je sais qu'il est difficile de l'emporter sur toi ; mais tu aimes Conti , tu es noble et généreuse, et tu ne me tromperas pas, tu m'aideras au contraire à conserver mon Calyste. Je m'attendais à l'impression que tu fais sur lui , mais je n'ai pas commis la faulc de parailre jalouse, ce serait attiser le mal. Au contraire, je t'ai annoncée en te peignant avec de si vives couleurs que tu ne pusses jamais réaliser le portrait , et par malheur lu es embellie !
Celte violente élégie , où le vrai se mêlait à la tromperie, abusa complètement madame de Rochegude. Claude Vignon avait dit à Conti les molifs de son départ; Béatrix en fut naturellement instruite, elle déployait donc de la générosité en marquant de la froideur à Calyste; mais en ce moment il s'éleva dans son âme ce mouvement de joie qui frétille au fond du cœur de toutes les femmes quand elles se savent aimées. L'amour qu'elles inspirent à un homme comporte des éloges sans hypocrisie, et qu'il est difficile de ne pas savourer. Elle s'assit auprès de son amie cl lui fit de petites cajoleries.
— Tu n'as pas un cheveu blanc, lui dit-elle, tu n'as pas une ride, les tempes sont encore fraîches, tandis que je connais plus d'une femme de trente ans chargée de cacher les siennes. Tiens, ma chère, dit-elle en soulevant ses boucles, vois ce que m'a coûté mon voyage d'Italie !
La marquise montra l'imperceptible flétrissure qui fatiguait là le grain de sa peau si tendre. Elle releva ses manchettes et fit voir une pareille flétrissure à ses poignets , où la transparence du tissu déjà froissé laissait voir le réseau de ses vaisseaux grossis.
— N'est-ce pas, comme l'a dit un écrivain à la piste de nos misères, les deux endroits qui ne mentent point chez nous^? dit-elle. Il faut avoir bien souffert pour reconnaître la vérité de sa cruelle observation. Heureusement la plupart des hommes n'y connaissent rien et ne lisent pas.
— Ta lettre m'a tout dit, répondit Camille, le bonheur ignore la fatuité, tu t'y vantais trop d'être heureuse. La vérité, surtout en amour, est sourde, muelle et aveugle, reprit Camille. Aussi , te sachant bien des raisons d'abandonner Conli , redoulai-je ton séjour ici. Ma chère, Calyste est un ange, il est aussi bon qu'il est beau; le pauvre innocent ne résisterait pas à un seul de tes regards, il t'admire trop
)Our ne pas t'aimer à un seul encouragement ; ton lédain nie le conservera. Je te l'avoue avec la lâ- :heté de la passion vraie : me l'arracher, ce serait ne tuer. Adolphe ne nous a dit que les douleurs l'Adolphe, mais celles de la femme?... il ne les a >as assez observées pour nous les peindre, et quelle emme oserait les révéler! Elles déshonoreraient îotre sexe, elles en humilieraient les vertus, elles in étendraient les vices! Ah ! si je les mesure par nés craintes, ces souffrances ressemblent à celles le l'enfer. Moi , dans ce cas, mon thème est fait.
— Et qu'as-lu décidé? demanda Béatrix avec ine vivacité qui fit tressaillir Camille.
Là les deux amies se regardèrent avec l'attention le deux inquisiteurs d'État vénitiens, par un coup l'œil rapide où leurs âmes se heurtèrent et firent feu xmime deux cailloux. La marquise baissa les yeux.
— Après l'homme, il n'y a plus que Dieu, réponlit gravement la femme célèbre. Dieu, c'est l'in- :onnu. Je m'y jetterai comme dans un abime. Cayste vient de me jurer qu'il ne t'admirait que lonime on admire un tableau ; mais lu es à vingtluit ans dans toute la magnificence de la beauté! La lutte vient donc de commencer entre lui et moi 3ar un mensonge. Je sais heureusement comment n'y prendre pour me défendre.
— Comment feras-tu?
— Là est mon secret, ma chère; laisse-moi les bénéfices de mon âge. Si Claude Vignon m'a brutalement jetée dans l'abîme, moi , qui m'étais élevée jusque dans un lieu que je croyais inaccessible, je cueillerai du moins toutes les fleurs pâles, étiolées, maisdélicieusesquicroissentau fonddes précipices.
La marquise fut pétrie comme une cire par mademoiselle des Touches, qui goûtait un sauvage plaisir à l'envelopper de ses ruses. Camille renvoya son amie piquée de curiosité, flottant entre la jalousie et sa générosité , mais certainement occupée du beau Calyste.
— Elle sera ravie de me tromper, se dit Camille en lui donnant le baiser du bonsoir.
Puis quand elle fut seule, l'auteur fit place à la femme, elle fondit en larmes ; elle chargea de tabac lessivé dans l'opium la cheminée de son houka et passa la plus grande partie de la nuit à fumer, engourdissant ainsi les douleurs de son amour et voyant à travers les nuages de fumée la délicieuse tète de Calyste.
— Quel beau livre à écrire que celui dans lequel je raconterais mes douleurs! se dit-elle, mais il est fait; Sapho vivait avant moi, Sapho était jeune. Belle et touchante héroïne, vraiment, qu'une femme de quarante ans! Fume ton houka, ma pauvre Camille, tu n'as pas même la ressource de faire une poésie de ton malheur; il est au comble !
Elle ne se coucha qu'au jour, en entremêlant ainsi de larmes, d'accents de rage et de résolutions sublimes la longue méditation où parfois elle étudia les mystères de la religion catholique, ce à quoi, dans sa vie d'artiste insoucieuse et d'écrivain incrédule, elle n'avait jamais songé.
Le lendemain Calyste, à qui sa mère avait dit de suivre exactement les conseils de Camille, vint à midi , monta mystérieusement dans la chambre de mademoiselle des Touches, où il trouva des livres. Félicité resta dans un fauteuil à une fenêtre, occupée à fumer, en contemplant tour à tour le sauvage pays, les marais, la mer et Calyste, avec qui elle échangea quelques paroles sur Béatrix. II y eut un moment où, voyant la marquise se promenant dans le jardin, elle alla détacher, en se faisant voir de son amie, les embrasses des rideaux et les étala pour intercepter le jour, en laissant passer néanmoins une bande de lumière qui rayonnait sur le livre de Calyste.
— Aujourd'hui, mon enfant, je le prierai de rester à dîner, dit-elle en lui mettant ses cheveux en désordre, et tu me refuseras en regardant la marquise : tu n'auras pas de peine à lui faire comprendre combien tu regrettes de ne pas rester.
Vers quatre heures, Camille sortit et alla jouer l'atroce comédie de son faux bonheur auprès de la marquise, qu'elle amena dans son salon. Calyste sortit de la chambre, il comprit en ce moment la honte de sa position. Le regard qu'il jeta sur Béatrix et attendu par Félicité fut encore plus expressif qu'elle ne le croyait. Béatrix avait fait une charmante toilette.
— Comme vous vous êtes coquettement mise, ma mignonne! dit Camille quand Calyste fut parti.
Ce manège dura six jours, et il fut accompagné, sans que Calyste le sût, des conversations les plus habiles de Camille avec son amie. Il y eut entre ces deux femmes un duel sans trêve où elles firent assaut de ruses , de feintes, de fausses générosités, d'aveux mensongers, de confidences astucieuses; où l'une cachait, où l'autre mettait à nu son amour, et où cependant le fer aigu, rougi des traîtresses paroles de Camille, atteignait au fond du cœur de son amie et y piquait quelques-uns de ces mauvais sentiments que les femmes honnêtes répriment avec tant de peine. Béatrix avait fini par s'offenser des défiances que manifestait Camille, elle les trouvait peu honorables et pour l'une et pour l'autre, elle était enchantée de savoir à ce grand écrivain les petitesses de son sexe, elle voulut avoir le plaisir de lui montrer où cessait sa supériorité et comment elle pouvait être humiliée.
— Ma chère, que vas-tu lui dire aujourd'hui?
(lcmanda-t-elle en regardant méchamment son amie au moment où l'amant prétendu demandait à rester. Lundi nous avions à causer ensemble, mardi Je diner ne valait rien, mercredi tu ne voulais pas l'attirer la colère de la baronne, jeudi tu t'allais promener avec moi , hier lu lui as dit adieu quand il ouvrait la bouche, eh bien ! je veux qu'il reste aujourd'hui , ce pauvre garçon.
— Déjà! ma petite, dit avec une mordante ironie Camille à Réatrix.
La marquise rougit.
Restez, monsieur du Guénic, dit mademoiselle des Touches à Calyste en prenant des airs de reine et de femme piquée.
Réatrix devint froide et dure ; elle fut cassante, épigrammatique, et maltraita Calyste, que sa prétendue maîtresse envoya jouer la mouche avec mademoiselle de Kergarouët.
— Elle n'est pas dangereuse, dit en souriant Réatrix.
Les jeunes gens amoureux sont comme les affamés, les préparatifs du cuisinier ne les rassasient pas, et ils pensent trop au dénoUment pour comprendre les moyens. Calyste, en revenant des Touches à (iuérande, avait l'âme pleine de Réatrix, il ignorait la profonde habileté féminine que déployait Félicité pour, en termes consacrés, avancer ses affaires. Pendant celle semaine, la marquise n'avait écrit qu'une lettre à Conli. Toute la vie de Calyste était concentrée dans l'instant si court pendant lequel il voyait la marquise. Celte goutte d'eau, loin d*étancher sa soif, ne faisait que la redoubler. Ce mot magique : — Tu seras aime! dit par Camille et approuvé par sa mère, était le talisman à l'aide duquel il contenait la longue de sa passion. Il dévorait le temps, il ne dormait plus, il (rompait l'insomnie en lisant, et il apportait chaque soir des charretées de livres, selon lexpression de Mariotle. Sa tante maudissait mademoiselle des Touches; mais la baronne, qui plusieurs fois était montée chez son fils en y apercevant de la lumière, avait le secret de ces veillées. Quoiqu'elle fût restée aux timidités de la jeune fille ignorante, et que pour elle l'amour eût tenu ses livres fermés, Fanny s'élevait par sa tendresse maternelle jusqu'à certaines idées, mais la plupart des abîmes de ce sentiment étaient obscurs et couverts de nuages; elle s'effrayait donc beaucoup de l'état dans lequel elle voyait son fds, elle s'épouvantait du désir unique, incompris qui le dévorait. Calyste n'avait plus qu'une pensée, il semblait toujours voir Réatrix devant lui. Le soir, pendant la partie, ses distractions ressemblaient au sommeil de son père. Eu le trouvant si différent de ce qu'il était quand il croyait aimer Camille, la baronne reconnaissait avec une sorte de terreur les
symptômes qui signalent le véritable amour, in* connu dans ce vieux manoir. Une irritabilité fébrile, une absorption constante rendaient Calyste hébété. Souvent il restait des heures entières à regarder une figure de la tapisserie. Elle lui avait conseillé le matin de ne plus aller aux Touches et de laisser ces deux femmes.
—Ne plus aller aux Touches! s'étaitécrié Calyste.
— Vas y; ne le fâche pas, mon bien-aimé, répondit-elle en l'embrassant sur ces yeux qui lui avaient lancé des flammes.
Dans ces circonstances, Calyste faillit perdre le fruit des savantes manœuvres de Camille par la furie bretonne de son amour, dont il ne fut plus le maitre. Il se jura, malgré ses promesses à Félicité, de voir Réatrix et de lui parler. Il voulait lire dans ses yeux, y noyer son regard, examiner les légers détails de sa toilette, en aspirer les parfums, écouler la musique de sa voix , suivre l'élégante décomposition de ses mouvements, embrasser par un coup d'œil celle taille, enfin la contempler, comme un grand général étudie le champ où se livrera quelque bataille décisive; il le voulait comme veulent les amants ; il était en proie à un désir qui lui fermait les oreilles, qui lui obscurcissait l'intelligence, qui le jetait dans un étal maladif où il ne reconnaissait plus ni obstacles ni dislances, où il ne sentait même plus son corps. Il imagina alors d'allei aux Touches avant l'heure convenue , espérant j rencontrer Réatrix dans le jardin. Il avait su qu'elU s'y promenait le matin en attendant le déjeuner.
Mademoiselle des Touches et la marquise avaienl été voir pendant la matinée les marais salants et le bassin bordé de sable fin où la mer pénètre et qui ressemble à un lac au milieu des dunes; elle! étaient revenues au logis et devisaient en tournant dans les petites allées jaunes du boulingrin.
— Si ce paysage vous intéresse, lui dit Camille, il faut aller avec Calyste faire le tour du Croisic. Il y a là des roches admirables, des cascades de granit, de petites baies ornées de cuves naturelles, des choses surprenantes de caprices, et puis la mer avec ses milliers de fragments de marbre, un monde d'amusements. Vous verrez des femmes faisant du bois, c'esl-à-dire collant des bouses de vaches le long des murs pour les dessécher et les entasser comme les mottes à Paris. Puis l'hiver on se chauffe de ce bois-là.
— Vous risquez donc Calyste! dit en riant la marquise et d'un ton qui prouvait que, la veille, Camille en boudant Réatrix l'avait contrainte à s'occuper de Calyste.
— Ah ! ma chère, quand vous connaîtrez l'âme angélique d'un pareil enfant, vous me compren-
Lirez. Chez lui, la beauté n'est rien, il faut pénétrer lans ce coeur pur, dans celle naïveté surprise à cha- ]ue pas fait dans le royaume de l'amour. Quelle foi ! piclle candeur ! quelle grâce! Les anciens avaient 'aison dans le culte qu'ils rendaient à la sainte icauté. Je ne sais quel voyageur nous a dit que les :hevaux en liberté prennent le plus beau d'enlre îux pour chef. La beauté, ma chère, est le génie les choses, elle est l'enseigne que la nature a mise i ses créations les plus parfaites, elle est le plus 'rai des symboles, comme elle est le plus grand des îasards. A-t-on jamais figuré les anges difformes? le réunissent-ils pas la grâce à la force? Qui nous t fait rester des heures entières devant certains ta- )leaux en Italie, où le génie a cherché pendant des innées à réaliser un de ces hasards de la nature? liions, la main sur la conscience, n'était-ce pas l'iléal de la beauté que nous unissions aux grandeurs norales? Eh bien ! Calyste est un de ces rêves réaisés, il a le courage du lion qui demeure tranquille ans soupçonner sa royauté. Quand il se sent à l'aise, 1 est spirituel, et j'aime sa timidité déjeune fille, ilon âme se repose dans son cœur de toutes les coruptions, de toutes les idées de la science, de la ittérature, du monde, de la publique, de tous ces nuliles accessoires sous lesquels nous étouffons de )onne heure. Je suis ce que je n'ai jamais été, enant ! Je suis sure de lui, mais j'aime à faire la jacusc, il en est heureux. D'ailleurs cela fait partie le mon secret.
Béalrix marchait pensive et silencieuse. Camille ndurait un martyre inexprimable et lançait sur :l!e des regards obliques qui ressemblaient à des lammes.
— Ah! ma chère, tu es heureuse, toi! dit ïéalrix en appuyant sa main sur le bras de Camille ;n femme fatiguée de quelque résistance secrète.
— Oui, bien heureuse ! répondit avec une sauvage imerlume la pauvre Félicité.
Les deux femmes tombèrent sur un banc épuisées outes deux. Jamais aucune créature de son sexe ic fui soumise à de plus véritables séductions et à m plus pénétrant machiavélisme que ne l'était la narquise depuis une semaine.
— Mais moi! moi, voir les infidélités de Conli, es dévorer...
— Toi ! Et pourquoi ne le quitles-tu pas? dit Canille en apercevant l'heure favorable où elle pouvait frapper un coup décisif.
— le puis-je?
— Oh ! pauvre enfant !
Toutes deux regardèrent un groupe d'arbres d'un ïir hébété.
— Je vais aller hâter le déjeuner, dit Camille, Cette course m'a donné de l'appétit.
— Notre conversation m'a ôté le mien, dit Béalrix.
Béatrix, en toilette du matin, se dessinait comme une forme blanche sur les masses verlcs du feuillage. Calyste, qui s'était coulé par le salon dans le jardin, prit une allée où il chemina lentement, sûr de rencontrer Béalrix, qu'il avait vue. La marquise tressaillit en l'apercevant.
— Eh quoi, madame, vous ai-je déplu hier? dit Calyste après quelques phrases banales échangées.
— Mais vous ne me plaisez ni ne me déplaisez, dit-elle d'un Ion doux.
Le ton, l'air, la grâce admirable de la marquise encourageaient Calyste.
— Je vous suis indifférent, dit-il avec une voix troublée par les larmes qui lui vinrent aux yeux.
— Ne devons-nous pas être indifférents l'un à l'autre? répondit la marquise. Nous avons l'un et l'autre un attachement vrai...
— Hé! dit vivement Calyste, j'aimais Camille, mais je ne l'aime plus.
— Et que faites-vous donc tous les jours pendant la matinée? dit-elle avec un sourire assez perfide. Je ne suppose pas que, malgré sa passion pour le tabac, Camille vous préfère un cigare, et que, malgré voire admiration pour les femmes auteurs, vous passiez quatre heures à lire des romans.
— Vous le savez, dit ingénument le naïf Breton, dont la ligure était illuminée par le bonheur de voir son idole.
Calyste! cria violemment Camille en apparaissant, le prenant par le bras et l'entraînant à quelques pas. Est-ce là ce que vous m'aviez promis?...
La marquise put entendre ce reproche de mademoiselle des Touches, qui disparut en grondant et emmenant Calyste. Elle demeura stupéfaite de l'aveu de Calysle, sans y rien comprendre. Madame de Rochegude n'était pas aussi forte que Claude Vignon. La vérité du rôle horrible et sublime joué par Camille est une de ces infâmes grandeurs que les femmes n'admettent qu'à la dernière extrémité. Là se brisent leurs cœurs, là cessent leurs sentiments de femmes, là commence pour elles une abnégation qui les plonge dans l'enfer et les mène au ciel.