‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 108 sur 157 · UN DUEL ENTRE FEMMES · texte numérisé non relu

UN DUEL ENTRE FEMMES

Peut-être une des plus grandes jouissances que puissent éprouver les petits esprits ou les êtres inférieurs est-elle de jouer les grandes âmes et de les prendre à quelque piège. Béatrix savait être bien au-dessous de Camille Maupin. Celle infériorité n'existait pas seulement dans cet ensemble de choses morales appelé talent, mais encore dans les choses du cœur nommées passions. Au moment où Calyste arrivait aux Touches avec l'impétuosité d'un premier amour, porté sur les ailes de l'espérance, la marquise éprouvait une joie vive de se savoir aimée par cet adorable jeune homme. Elle n'allait pas jusqu'à vouloir être complice de ce sentiment; elle mettait son héroïsme à comprimer ce capriccio, disent les Italiens , et croyait alors égaler son amie ; elle élait heureuse d'avoir à lui faire un sacrifice; enfin, les vanités particulières à la femme française et qui constituent cette célèbre coquetterie d'où elle tire sa supériorité se trouvaient caressées et pleinement satisfaites chez elle : livrée à d'immenses séductions , elle y résistait. Ainsi sa noblesse et ses vertus lui chantaient à l'oreille un doux concert de louanges.

Ces deux femmes, en apparence indolentes , étaient à demi couchées sur le divan de ce petit salon plein d'harmonies , au milieu d'un monde de fleurs et la fenêtre ouverte, car le vent du nord avait cessé. Une dissolvante brise du sud pailletait

oo'ô

le lac d'eau salée que leurs yeux pouvaient voir , et le soleil faisait briller les sables. Leurs âmes étaient aussi profondément agitées que la nature était calme , mais non moins ardentes. Broyée dans les rouages de la machine qu'elle mettait en mouvement, Camille était forcée de veiller sur elle-même, à cause de la prodigieuse finesse de l'amicale ennemie qu'elle avait mise dans sa cage ; mais pour ne pas donner son secret, elle se livrait à des contemplations intimes de la nature, elle trompait ses souffrantes en cherchant un sens au mouvement des mondes, et trouvait Dieu dans le sublime désert du ciel. Une fois Dieu reconnu par l'incrédule, il sejetle dans le catholicisme absolu qui, vu comme système, est complet. Camille avait montré le matin à la marquise un front encore baigné par les lueurs de ses recherches pendant une nuit passée à gémir. Calysle était toujours debout devant elle, comme une image céleste.

Ce beau jeune homme à qui elle se dévouait, elle le regardait comme un ange gardien. N'était-ce pas lui qui la guidait vers les hautes régions où cessent les souffrantes? Cependant l'air triomphant de Béalrix inquiétait Camille. Une femme n'a pas sur une autre un pareil avantage sans le laisser deviner, tout en se défendant. Rien n'était plus bizarre que le combat moral et sourd de ces deux amies , se cachant l'une à l'autre un secret , et se croyant réeiproquement créancières de tous les sacrifices faits par une grandeur inconnue. Calyste arriva tenant sa lettre entre sa main et son gant , prêt à la glisser dans la main de Béatrix. Camille, à qui le changement des manières de son amie n'avait pas échappé, parut ne pas l'examiner et l'examina dans une glace au moment où Calyste allait faire son entrée. Là se trouve un écueil pour toutes les femmes. Les plus spirituelles comme les plus sottes, les plus franches comme les plus astucieuses, ne sont plus maîtresses de leur secret ; en ce moment il éclate aux yeux d'une autre femme. Trop de réserve ou trop d'abandon, un regard libre et lumineux , ou rabaissement mystérieux des paupières , tout trahit alors le sentiment le plus difficile à cacher ; car l'indifférence a quelque chose de si complètement froid qu'elle ne peut jamais être simulée. Les femmes ont le génie des nuances, elles en usent trop pour ne pas les connaître toutes, et dans ces occasions leurs yeux embrassent une rivale des pieds à la tète; elles devinent le plus léger mouvement d'un pied sous la robe, la plus imperceptible convulsion dans la taille, et savent la signification de ce qui, pour un homme, paraît insignifiant. Deux femmes en observation jouent une des plus admirables scènes de comédie qui se puissent voir.

— Calyste a commis quelque sottise! pensa Ca-

mille, remarquant chez l'un et l'autre l'air indéfinissable des gens qui s'entendent.

Il n'y avait plus ni roideur ni fausse indifférence chez la marquise ; elle regardait Calyste comme une chose à elle. Calyste fut alors explicite ; il rougit en vrai coupable , en homme heureux. Il venait arrêter les arrangements à prendre pour le lendemain.

— Vous venez donc décidément, ma chère? dit Camille.

— Oui, dit Béatrix.

— Comment le savez-vous? demanda mademoiselle des Touches à Calyste.

— Je venais le savoir, répondit-il à un regard que lui lança m idame de llochegude, qui ne voulait pas que son amie eut la moindre lumière sur la correspondance.

— Ils s'entendent déjà, dit Camille qui vit ce regard par la puissance circulaire de son œil. Tout est fini, je n'ai plus qu'à disparaître.

Sous le poids de celte pensée, elle eut un espèce de décomposition de visage qui fit frémir Béalrix.

— Qu'as-lu, ma chère? dit-elle.

— Rien. Vous dites doue, Calyste, que vous enverrez mes chevaux et les vôtres pour que nous puissions les trouver au delà du Croisic, et revenir à cheval par le bourg de llalz. Nous déjeunerons au Croisic, et dînerons aux Touches. Vous vous chargez des bateliers. Nous partirons à huit heures et demie du malin. Ouels beaux spectacles ! dit-elle. Vous verrez Cambremer, un homme qui fait pénitence sur un roc pour avoir tué volontairement son fils. Oh! vous êtes dans un pays primitif où les hommes n'éprouvent pas des sentiments ordinaires. Calysle vous dira celle histoire.

Elle alla dans sa chambre, elle étouffait. Calyste doryia sa lettre et suivit Camille.

— Calysle, vous èles aimé, je le crois, mais vous me cachez quelque chose.

— Aimé ! dit-il en tombant sur un fauteuil.

Camille mit la tète à la porte : Béatrix avait disparu. Ce fait était bizarre. Une femme ne quitte pas une chambre où est celui qu'elle aime en ayanl la certitude de le revoir, sans avoir à faire mieux. Mademoiselle des Touches dit : — Aurait-elle une lettre de Calysle ? Mais elle le crut incapable de cette hardiesse.

— Si lu m'as désobéi, tout sera perdu par ta faute, lui dit-elle d'un air grave. Va-t'en préparer tes joies de demain.

Elle fil un geste auquel Calyste ne résista pas; il y a des douleurs muettes d'une éloquence despotique. En allant au Croisic voir les bateliers , en traversant les sables et les marais, Calyste eut des craintes : la phrase de Camille élait augurale et

mipreinle de quelque chose de fatal qui trahissait a seconde vue de la maternité. Quand il revint juatre heures après, fatigué , comptant dîner aux louches, il trouva la femme de chambre de Canillo eu sentinelle sur la porte, l'attendant pour ui dire que sa maîtresse et la marquise ne pourraient pas le recevoir ce soir. Quand Calyste surpris toulut questionner la femme de chambre, elle 'erma la porte et se sauva. Six heures sonnaient au docher de Guérande. Calyste rentra chez lui , se fit faire à dîner et joua la mouche en proie à une sombre méditation. Ces alternatives de bonheur et [le malheur, l'anéantissement de ses espérances succédant à la presque certitude d'être aimé , brisaient cette jeune âme qui s'envolait à pleines ailes vers le ciel et arrivait si haut que la chute devait itre horrible.

— Qu'as-tu, mon Calyste? lui dit sa mère à 'oreille.

— Rien , répondit-il en montrant des yeux d'où la lumière de l'âme et le feu de l'amour s'étaient retirés.

Ce n'est pas l'espérance , mais le désespoir qui Jonne la mesure de nos ambitions. On se livre en secret aux beaux poëmes de l'espérance, tandis que la douleur se montre sans voile.

— Calyste, vous n'êtes pas gentil, dit Charlotte après avoir essajé vainement sur lui ces petites agaceries de provinciale qui dégénèrent toujours en taquinages.

— Je suis fatigué, dit-il en se levant et souhaitant le bonsoir à la compagnie.

— Calyste est bien changé , dit mademoiselle de Pen-Hoël.

— Nous n'avons pas de belles robes garnies de dentelles, nous n'agitons pas nos manches comme ça , nous ne nous posons pas ainsi , nous ne savons pas regarder de côté, tourner la tête , dit Charlotte en imitant et chargeant les airs , la pose et les regards de la marquise. Nous n'avons pas une voix qui part de la tète, ni cette petite toux intéressante heu! heu! qui semble être le soupir d'une ombre, nous avons le malheur d'avoir une santé robuste et d'aimer nos amis sans coquetterie ; quand nous les regardons, nous n'avons pas l'air de les piquer d'un dard ou de les examiner par un coup d'œil hypocrite. Nous ne savons pas pencher la tête en saule pleureur et paraître aimable en la relevant ainsi !

Mademoiselle de Pen-lloël ne put s'empêcher de rire en voyant les gestes de sa nièce; mais ni le chevalier ni le baron ne comprenaient cette satire de la province cunlre Paris.

— La marquise de Rochegude est cependant belle, dit la vieille fille.

— Mon ami , dit la baronne à son mari, je sais

qu'elle va demain au Cruisic ; nous irons nous y promener ; je voudrais bien la rencontrer.

Pendant que Calyste se creusait la tète afin de deviner ce qui pouvait lui avoir fait fermer la porte des Touches, il se passait entre les deux amies une petite scène qui devait influer sur les événements du lendemain.

La lettre de Calyste avait apporté dans le cœur de madame de Rochegude des émotions inconnues. Les femmes ne sont pas toujours l'objet d'un amour aussi jeune , aussi naïf, aussi sincère et absolu que l'était celui de cet enfant. Béatrix avait plus aimé qu'elle n'avait été aimée ; elle avait été l'esclave, elle éprouvait un désir inexplicable d'être à son tour le tyran. Au milieu de sa joie , en lisant et relisant la lettre de Calyste , elle fut traversée par la pointe d'une idée cruelle. Que faisaient donc ensemble Calyste et Camille depuis le lendemain du départ de Claude Viguon? Si Calyste n'aimait pas Camille et que Camille le sut, à quoi donc employaient-ils leurs matinées? La mémoire de Pesprit rapprocha malicieusement de cette remarque les discours de Camille; il semblait qu'un diable souriant fit apparaître dans un miroir magique le portrait de cette héroïque fille avec certains gestes et certains regards qui achevèrent d'éclairer Déatrix. Au lieu de lui êlre égale , elle était écrasée par Félicité; loin de la jouer, elle était jouée par elle; elle n'était qu'un plaisir que Camille voulait donner à son enfant aimé d'un amour extraordinaire et sans vulgarité. Pour une femme comme Béatrix, cette découverte fut un coup de foudre. Elle repassa minutieusement l'histoire de celte semaine.

En un moment, le rôle de Camille et le sien se déroulèrent dans toute leur étendue; elle se trouva singulièrement ravalée. Dans son accès de haine jalouse, elle crut apercevoir chez Camille une intention de vengeance contre Conti. Tout le passé de ces deux ans agissait peut-être sur ces deux semaines. Une fois sur la pente des défiances, des suppositions et de la colère, Béatrix ne s'arrêta point : elle se promenait dans son appartement, poussé.' par d'impétueux mouvements d'âme, et s'asseyait tour à tour en essayant de prendre un parti ; mais elle resta jusqu'à l'heure du dîner en proie à l'indécision et ne descendit que pour se mettre à table, sans s'être habillé. \ En voyant entrer sa rivale, Camille devina tout. Béatrix, sans toilette , avait un air froid et une tacilurnité de physionomie qui, pour une observatrice de la force de Maupin , expliquaient l'hostilité d'un cœur aigri. Camille sortit et donna sur-le-champ l'ordre qui devait si fort étonner Calyste; elle pensa que si le naïf Breton arrivait avec son amour insensé au milieu de la querelle, il ne reverrait peut-être jamais Béatrix

en compromettant l'avenir par quelque sotte franchise, elle voulut être sans témoin pour ce duel. Camille connaissait la sécheresse de celte âme, les petitesses de ce grand orgueil, auquel elle avait si justement appliqué le mot d'entêtement. Le dîner fut sombre. Chacune de ces deux femmes avait trop d'esprit et de bon goût pour s'expliquer devant les domestiques ou se faire écouter par eux aux portes. Camille fut douce et bonne, elle se sentait si supérieure; la marquise fut dure et mordante, elle se savait jouée comme un enfant; mais il y eut pendant le diner un combat de regards, de gestes, de demi-mots, auquel les gens ne devaient rien comprendre et qui annonçait un orage. Quand il fallut remonter, Camille offrit malicieusement son bras à Réatrix qui le refusa , feignit de ne pas voir le mouvement et s'élança seule dans l'escalier.

Quand le café fut servi, mademoiselle des Touches dit à son valet de chambre un : Laissez-nous ! qui fut le signal du combat.

— Les romans que vous faites , ma chère , sont un peu plus dangereux que ceux que vous écrivez , dit la marquise.

— Ils ont cependant un grand avantage.

— Lequel?

— Ils sont inédits, mon ange.

— Celui dans lequel vous me mettez fera-t-il un livre?

— Je n'ai pas de vocation pour le langage des sphinx : vous en avez l'esprit et la beauté, mais ne nie proposez pas d'énigmes ; parlez clairement, ma chère Réatrix.

— Quand pour rendre les hommes heureux , les amuser, leur plaire et dissiper leurs ennuis, nous demandons au diable de nous aider...

— Les hommes nous le reprochent plus tard , dit Camille en quittant sa cigarette.

— Ils oublient l'amour qui nous emportait et qui justifiait tout, en attribuant nos excès à un esprit de licence ; mais ils font leur métier d'hommes, ils sont ingrats et injustes, reprit Réatrix. Les femmes entre elles ont vis-à-vis d'eux une attitude fière, noble et, disons-le. vertueuse ; on voit bien que vous avez quelque chose de l'homme , ma chère, vous vous conduisez comme eux, rien ne vous arrête , et si vous n'avez pas toute leur force vous avez leurs mœurs. Je n'ai pas lieu , ma chère, d'être contente de vous , et je suis trop franche pour le cacher. Personne ne me fera peut-être au cœur une blessure aussi profonde que celle dont je souffre. Si vous n'êtes pas toujours femme en amour, vous la redevenez en vengeance. II fallait une femme de génie pour trouver l'endroit le plus sensible de nos délicatesses : je veux parler de Ca-

lyste et des roueries, ma chère (voilà le vrai mot), que vous avez employées contre moi. Jusqu'où, vous, Camille Maupin , êles-vous descendue, et dans quelle intention?

— Toujours de plus en plus sphinx! dit Camille en souriant.

— Vous avez voulu que je me jetasse à la tête de Calyste; je suis encore trop jeune pour avoir de telles façons. Pour moi l'amour est l'amour avec ses atroces jalousies et ses volontés absolues. Je ne suis pas auteur, il m'est impossible de voir des idées dans des sentiments...

— Vous aimez sottement? dit Camille. Vous vous calomniez, ma chère, vous êtes assez froide pour rendre votre tète juge de votre cœur.

Celle épigramme fit rougir la marquise; elle lança sur Camille un regard plein de haine, un regard venimeux, et trouva sans les chercher les flèches les plus acérées de son carquois. Camille écouta froidement et en fumant des cigarettes cette tirade furieuse qui pétillait d'injures si mordantes qu'il est impossible de la rapporter. Réatrix, irritée parle calme de son adversaire, chercha d'horribles personnalités dans l'âge auquel atteignait mademoiselle des Touches.

— Est-ce tout? dit Camille en poussant un nuage de fumée. Aimez-vous Calyste?

— Non , certes.

— Tant mieux, répondit Camille. Moi je l'aime, et beaucoup trop pour mon repos; peut-être a-t-il pour vous un caprice, vous êtes la plus délicieuse blonde du monde , et moi je suis noire comme une taupe; vous êtes svelle, élancée, et moi j'ai trop de dignité dans la taille; enfin vous êtes jeune! voilà le grand mot, et vous ne me l'avez pas épargné. Vous avez abusé de vos avantages de femme contre moi, ni plus ni moins qu'un petit journal abuse de la plaisanterie. J'ai tout fait pour empêcher ce qui arrive, dit-elle en levant les yeux au plafond. Quelque peu femme que je sois, je le suis encore assez, ma chère, pour qu'une rivale ait besoin de moi pour l'emporter sur moi...

La marquise fut atteinte au cœur par ce mot cruel , dit de la façon la plus innocente.

— Vous me prenez pour une femme bien niaise en croyant de moi ce que Calyste veut vous en faire croire. Je ne suis ni si grande ni si petite; je suis femme et très-femme. Quittez vos grands airs et donnez-moi la main, dit Camille en s'emparant de la main de Réatrix. Vous n'aimez pas Calyste; eh bien! soyez dure, froide et sévère avec lui demain, et il finira par se soumettre; mais il est breton, s'il persiste à vous faire la cour, vous irez dans une petite maison de campagne que je possède à six

ieues de Paris, où vous trouverez toutes les aises le la vie. Que Calysle me calomnie , eh mon Dieu! 'amour le plus pur ment dix fois par jour , ces imlostures accusent sa force.

Il y eut dans la physionomie de Camille un air le superbe froideur qui rendit la marquise inquiète t craintive. Elle ne savait que répondre. Camille ui porta le dernier coup.

— Je suis plus confiante et moins aigre que vous, e ne vous suppose pas l'intention de couvrir par ine récrimination une attaque qui compromettrait iavie; vous me connaissez, je ne survivrai pas à i perte de Calyste , et je dois le perdre tôt ou tard, e ne comprends rien à ce que vous me dites de moi, arje me suis assez franchement expliquée avec vous es le début. Calysle m'aime, d'ailleurs , je le sais.

— Voilà ce qu'il répondait à une lettre où je ne ni parlais que de vous , dit Béatrix en tendant la ?ttre de Calyste.

Camille la prit et la lut, mais en la lisant ses eux s'emplirent de larmes , elle pleura comme leurent toutes les femmes dans leurs vives dou- 3urs.

— Mon Dieu, dit-elle, il l'aime! Je mourrai donc ans avoir été ni comprise, ni aimée.

Elle resta quelques moments la tête appuyée sur épaule de Béatrix, car sa douleur était véritable, lie éprouvait dans ses entrailles le coup terrible u'y avait reçu la baronne du Guénic à la lecture e cette lettre.

— L"aimes-lu? dit-elle en se dressant et regarant Béatrix. As-tu pour lui cette adoration infinie ui triomphe de toutes les douleurs et qui survit au népris , à la trahison , à la certitude de n'être plus unais aimée? L'aimes-lu pour lui-même et pour î plaisir de l'aimer?

— Chère amie, dit la marquise attendrie, eh bien, ois tranquille, je partirai demain.

— Ne pars pas , il t'aime , je le vois ! Et je l'aime lut que je serais au désespoir de le voir souffrant , nalheureux. J'avais formé bien des projets pour ui ; mais s'il t'aime, tout est fini.

— Je l'aime, Camille, dit alors la marquise avec ine adorable naïveté, mais en rougissant.

— Tu l'aimes , et tu peux lui résister ! s'écria iamille. Ah! tu ne l'aimes pas.

— Je ne saurais dire ce qu'il a éveillé en moi, mais crtes il m'a rendue vertueuse, dit Béatrix. Je rou- ;is d'être ce que je suis. Pour lui , je voudrais être >ure, belle, libre;el ne pouvant être àlui qu'à demi, e ne veux pas d'une destinée incomplète.

— Tête froide! dit Camille avec une sorte d'hor- 'eur, aimer et calculer!

— Tout ce que vous voudrez, mais je ne veux >as flétrir sa vie, être à son cou comme une pierre,

et devenir un regret éternel. Si je ne puis être sa femme, je ne serai pas sa maîtresse. Il m'a, vous ne vous moquerez pas de moi? non ! Eh bien son adorable amour m'a purifiée.

Camille jeta sur Béatrix le plus fauve, le plus farouche regard que jamais femme jalouse ait jeté sur sa rivale.

— Sur ce terrain , dit-elle , je croyais être seule. Béatrix, ce mot nous sépare à jamais, nous ne sommes plus amies. Nous commençons un combat horrible. Maintenant, je te le dis : tu succomberas ou lu fuiras...

Félicité se précipita dans sa chambre après avoir montré le visage d'une lionne en fureur à Béatrix stupéfaite.

— Viendrez-vous au Croisicdemain? dit Camille en soulevant la portière.

— Certes ! réponditorgueilleusementlamarquisc; je ne fuirai pas et je ne succomberai pas.

— Je joue caries sur table, j'écrirai à Conti, répondit Camille.

Béatrix devint aussi blanche que la gaze de son écharpe.

— Chacune de nous joue sa vie, répondit Béatrix qui ne savait plus que résoudre.

Les violentes passions que cette scène avait soulevées entre ces deux femmes, se calmèrent pendant la nuit. Toutes deux se raisonnèrent et revinrent au sentiment des perfides temporisations qui séduisent la plupart des femmes, système excellent d'elles aux hommes , mauvais entre elles. Ce fut au milieu de cette dernière tempête que mademoiselle des Touches entendit la grande voix qui triomphe des plus intrépides. Béatrix, elle, écouta les conseils de la jurisprudence mondaine, elle eut peur du mépris de la société. La tromperie de Félicité , mêlée des accents de la plus atroce jalousie , eut donc un plein succès. La faute de Calyste fut réparée, mais une nouvelle indiscrétion pouvait le perdre à jamais.

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