QUI FUT UNG GLORIEUX ABBEZ DE TURPENAY
Par ung iour de fine pluye, tems auquel les dames demourent ioyeulzes au logiz pource que elles aymcnl l'humide, et voyent lors prest de leurs iuppesles hommes que elles ne haitent poinct, la Iloyneesloyten sa chambre au chastcau d'Amboyse, sous les drapéaulx de la croisée. Là size en sa chaire, labouroit ung tappis par amuzemenl, mais tiroyt son esguille à l'estourdie, resguardoyt prou l'eaue qui tumboyt en la Loyre , ne sonnoyt mot, estoyt songeuse et ses dames faisoyent à son imitacion. Le bon Uoy devizoit avecque ceulx de sa Court qui l'avoyent accompaigné de la chapelle, veu que il s'en alloyt du rettourner des vespres dominicales. Ses tours, retlours et arraizonnement parachevez, il adviza la Royne, la vit embrunnee , vid les dames embrunnees aussy, et nota que toutes estoyent en cognoissance des choses du mariaige.
—Or ça , fict-il , ne ai-je poinct veu léans mons l'abbez de Turpenay?
Oyant ce , s'advanca vers le Roy le moyne qui par ses requestes de iustice feut iadys tant importun auroy Loys le unziesme, que le dict roy avoyt commandé griefvement à son presvost de l'hostel de l'oster de sa veue , et ha esté dict au compte de ce Uoy, dans le prime dixain , comment scsaulvale moyne par la coulpe du sieur Tristan. Ce moyne estoyt lors ung homme dont les qualitez avoyent poulsé trez vertement en espesseur, et tant, que son esprit s'estoyt respandu en supercolorations sur sa l'ace. Aussy plaisoyt-il Tort aux dames qui l'embucquoient de vins , pastisseries et plats choisis en
leurs disners, souppers et gaudisseries desquelles elles le convioient pour ce que chaque hoste ayme ces bons convives de Dieu, à maschoires blanches, qui disent autant de parolles que ils tordent de morceaulx. Ce dict abbez estoyt ung pernicieulx compère qui soubs le frocq couloyt aux dames force contes ioyculx auxquels elles ne refroignoient qu'aprest les avoir entendeus , vu que pour iuger, besoin est de ouir les choses.
— Mon révérend père , fit le Roy , vecy l'heure brune en laquelle les aureilles féminines peuvent estre rcsguallees de aulcune plaisante advenlure, veu que les dames rient sans rougir ou rougissent en riant, a leur ayse. Faictes-nous ung bon conte, ie dis ung conte de moyne. Je l'ouiray par ma foy voulenliers, poureeque ie vouldrois me dibvertir et aussy les dames.
— Isous nous soubmettons à ce, en veue de complayre à vostre Seigneurie, fist la Royne, poureeque le sieur abbez va loing ung peu.
— Doncques , respondit le Roy se virant devers le moyne, lisez-nous quelque admonition direstienne, mon père, pour amuser madame.
— Sire, i'ay là veu foyble, et le iour chet.
— Faictes doncques ung conte qui s'arreste en la saincture.
— Ha, sire, fict le moyne en soubriant, cettuy dont ie suys record, s'arreste là, mais en partant des piedz.
Les seigneurs prezens firent des remontrances et supplications à la Royne et aux dames si guallante-
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nient , que en bonne Bretonne que elle estoyt , el!e gclta ung soubris de grâce au moyne.
— Allez vostre train, mon père, fict-elle, vous respondrez de nos peschez à Dieu.
— Voulenliers, madame, si vostre bon plaizir est de prendre les miens , vous y gaignerez!
Chascun de rire , et la lloync aussy. Le Roy vind auprest de sa chiere femme bien aimée, comme ung chascun scayt. Puis les courtizans repeeurent licence de se seoir , les viculx seigneurs s'entend, veu que les ieunes s'accotèrent avecque licence des dames, au coin de leurs chaires pour rire à petit bruict de compaignie. Lors, l'abbcz de ïurpenay leur accouslra gentiment le conte ensuyvant dont il" passa les endroicts crollcz en coulant sa voix comme le vent d'une fluste.
Enuiron une centaine d'années pour le moins, il s'esmeutdc grosses querelles en la chrestienté pourecque deulx papes se renconstrerent à Rome se preltendant ung chascun légitimement eslcu , ce qui feut au grant dommaige des moustiers, abbayes et sièges episcopaulx ; veu, que pour eslre recogneu à qui mieulx , ung chascun des deulx papes conceddoyt des droits à ses adherens , ce qui faisoyt des doubleures partout. En ceste conjoncture , les monastères ou abbayes qui estoyent en proccest avecque les voizins ne pouvoyent rccognoislre les deulx papes, et se voyoient lors bien empeschiez par l'aultre qui donnoyt gain de cauze aux ennemis du chapitre. Ce mauvais schisme ha engendré des maulx infinis, et prouve d'abundant que nulle peste ne est pluz malivole en la chrestienté que ne l'est l'adultère de rEcclizc. Doncques , en cettuy tems où le dyable faisoyt raige contre nos paouvres biens, la trez inclyte abbaye de Turpenay dont suys à ceste heure le gubernateur indigne, avoyt ung grief pourchaz pour aulcuns droicls à desbrouiller avec le trez redoubté sire de Candé, mescreant, idolastre, hereticque , relaps et fort maulvais seigneur. Ce dyable venu sur terre soubs forme de seigneur estoyt, àvraydire, ung bon souldard, bien en Court, et amy dusievr Bureav delà Riuiere qui estoyt ung serviteur dont se estoyt moult affectionné le Roy Charles Quint de glorieulze mémoire. Soubs l'umbre de la faveur de ce sievr de la Riuiere, mon dict seignevr de Candé prenoyt licence de tout fayre à sa phanlaisie, sans paour de chastiment, en la paouvre vallée de l'Indre où il souloyt avoir tout à luy deppuys Montbazon iusques à Ussé. Comptez en dà, que ses voizins estoyent en terreur de luy, et, pour n'eslre point desconfits, le lairroyent aller son train, mais l'auroyent mieulx aymé en terre qu'en prec , et luy soubhaitoyent mille inaulx, ce dont il se soulcioyt mie. En toute la
vallée, la noble abbaye estoyt seule à tennir teste à ce dyable, vu que l'Ecclize ha touiours eu pour doctrine de ramasser en son giron les foyblcs, les souffreleulx, et se bender à deffendre les opprimez, surtout alors que ses droicts et privilèges sont menassez. Doncques, ce ruddc batailleur haitoyt moult les moynes, et par dessus toust ceulx de ïurpenay qui ne vouloyent se lairrer robber leurs droicts par force, ni ruze ou aultrement. Comptez que il feut moult content du schisme eccleziasticque, et atteudoyt nostre abbaye au choix du pape pour la destrousser, prest à recognoislre celuy auquel l'abbcz de Turpenay reffuzeroyt sou obédience. Deppuys son rcttourner en son chasteau, il avoyt accoustumé de tormenler, gehenner les prebstres dont il faisoyt la renconstre sur ses domaines , de telle sorte que ung paouvre relligiculx surprins par ce dict seignevr dedans le chemin de sa seigneurie qui va le long de l'eaue, ne conecupt aullre mode de salut que de soy getter en la rivierre, où, par un miracle especial de Dieu, que le bon homme invocqua fort ardemment , sa robe le soubslint sur l'Indre, et il vogua trez bien à l'aultre bord , que il atteignit en veue du seignevr de Candé, lequel n'eust aulcunc honte de se gaudir des affres d'ung seruitcur de Dieu. Voila de quelle estoffe estoyt vestu ce mauldict pellerin. L'abbcz auquel estoyt lors commize nostre glorieulze abbaye mennoyt une vie trez sainetc, prioyt Dieu devolieulsemcnt, mays eust saulvé dix foys son asme tant estoyt de bon alloy sa relligion, par avant de trouver chance à saulver l'abbaye des griphes de ce mauldict. Encore que le vieil abbez feusl trez perplexe, et vid venir le maie heur, il se fioyt à Dieu pour le secours advenir , disant que il ne lairreroyt poinct entamer les biens de son ecclize; puys , que celuy qui avoyt suscité la princesse Judith aux Hebrieulx, la royne Lucretia aux Romains, et baillé la Pucelle aux Françoys , bailleroit ung secours à sa trez illustre abbaye de Turpenay, et aultres propos trez saiges. Ains ses moynes qui, je dois l'advouer à nostre dam , estoyent des mecreans, le repprouchoyent de son nonchaloir; et, au rebours, disoyent que bcsoing estoyt d'atteler tous les bœufs de la prouinec au char de la Providence à ceste fin que elle arrivast de bon maltin; que les trompes de Jéricho ne se fabricquoient pluz enaulcun lieu du munde, et que Dieu avoyt eu tant de desplaizirs de sa création qu'il n'y songioyt pluz ; brief , mille et ung deviz mundains qui estoyent doubtes et contumelies envers Dieu. En ceste desplourable conioncture , s'esmeut estrangierement ung moyne ayant nom Amador. Ce dict nom luy avoyt été impozé par raillerie , vu que sa personne offroyt ung vray pourtraiet du fuulx Dieu Egipan. Il estoyt comme luy
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ventripotent, comme luy avoyl les iambes lortes, de bons bras poisleus comme ceulx d'ung bourreau, ung dos faict à porter besace, ung vizaige rouge comme trogne d'ivrogne, les yeulx allumez, la barbe mal peignée, le front nud , et se trouvoyt si bombé de lard et de cuizine que vous l'auriez cuidé enchargié d'ung enfant. Faites estât qu'il chantoyt mattincs sur les degrez de la cave et disoyt vespres dedans les vignes du Seigneur. Le pluz soubvent demeuroyt couchié comme ung gueux à playes , alloyt par la vallée fouziller, niaizer, bénir les nopees , secouer les grappes, voir esgoutter les filles, maulgré les deffenses du sievr abbez. Finablement ce estoyt ung pillard, ung traisnard, ung maulvaissouldarddela milice eccleziaslique duquel nul en l'abbaye ne avoyt cure, et que laissoyl on oizif par charité chrestienne , existimanl que il estoit fol. Amador, saichant que il s'en alloyt de la ruyne de l'abbaye en laquelle il se rouloyt comme ung verrat en son tect, arressa son poil, se desporla de cy, de là, vind en chaque cellule, escouta dedans le refectouere , fremyt en ses babouines et dict que il se iactoyt de saulver l'abbaye. Il prind cognoissance des points contestez, receupt du sievr abbez licence d'altermoyer le proccest et par tout le chapitre luy feust promise la vacquance du soubsprieuré s'il flnoyt le litige. Puys s'en alla par la campaigne sans avoir nul souley des cruaultez et maulvais traictemens du seigneur de Candé, dizant qu'il portoyt en sa robbe de quoy le redduire. De faict Amador s'en alla de son pied avecque sa robbe pour tout viatique, mais aussi comptez que elle estoyt grasse à nourrir ung minime. Il esleut pour aller devers le chastelain, ung iour où il tumboyt de l'eaue à remplir les seilles de toutes les mesnagieres, et arriva , sans renconstrer quiconque, en veue de Candé, faict comme ung chien noyez , se coula bravement en la cour, s'abrita soubs ung tect pour attendre que l'intempérance du ciel se feut calmée, et se mit sans paour deuant la salle où debvoyt estre le sire de Candé. Ung serviteur l'aduisant, veu que il s'en alloyt du soupper , en eust pitié , luy dict de sortir, sans quoy le sire luy bailleroytung cent de coups de fouet pour entamer le discours , et luy demanda qui le faisoyt si ozé d'entrer dedans ung logis où l'on haytoit les moynes pluz que la leppre rouge.
— Ha, fict Amador, ie vays à Tours, envoyé par mon seigneur abbez. Si le seigneur de Candé n'estoy t pas si maulvais pour les paouvres serviteurs de Dieu , ie ne debvroys estre par ung tel déluge en sa cour, mais en sa mayson. le luy soubhaite de trouver mizericorde en son heure supresme.
Le seruiteur reporta ces parolles au seigneur de Candé qui , de prime abord, vouloyl fayre gcllcrli
moync en la grant douve du chastel, au mitant des immundices, comme chouse immunde. Mais la dame de Candé, laquelle avoyt aucthorité sur son sievr espoulx , et en estoyt redoublée pource que il en attendoyt grant bien en herittaige , et que elle se montroyt de petite tyrannie, le rabroua dizant : que possible estoyt que ce dict moyne feust ung chrestien , que par ce tems diluvial les volleurs retireroyent ung sergent , que d'ailleurs il falloyt le bien traicter pour scavoir quelle decizion avoyent prins les relligieulx de Turpenay en l'affaire du schisme, et que son adviz estoyt de Gner par doulceur et non par force les difficultez survenues entre l'abbaye et le domaine de Candé , pour ce que nul seigneur depuis la venue du Christ, ne avoyt esté pluz fort que l'Ecclize , et que tost ou tard l'abbaye ruyneroit le chastel; enfin de toust, desbagoula mille arraizonnemens saiges , comme en disent les dames au fort des tempestes de la vie, quand elles en repeoivent trop grant anuy. Amador avoyt vizaige si tant pileulx , apparence si chetifve et tant bonne à dauber, que le seigneur tristifié par la pluyeconceupt de s'en gaudir , le tormenter, luy rincer son verre avecque du vinaigre, et luy bailler ruddc soubvenir de son accueil au chasteau. Doncques ce dict seigneur, qui avoyt des accointances secreltes auecque la meschine de sa femme, enchargea cesle fille ayant nom Pcrrotte de mettre à fin ses maulvais vouloirs à l'enconstre du paouvre Amador. Alors que les mennees feurent pratiquées entre eulx, la bonne fillaude qui haitoyt les relligieulx pour fayre plaisir à son maislre, vind au dict moyne qui estoyt soubs le tect aux goretz, en se fardant la mine d'accortize, à ceste fin de le trupher en toute perfection.
— Mon perc , fict-elle , le seigneur de leans a honte de lairrer à la pluye ung seruiteur de Dieu quand il y ha plasse en la salle, bon feu soubs le manteau de î'atre , et que la table est preste. le vous conuie en son nom et en celluy de la dame du chastel, à entrer céans.
— le mercie la dame et le seigneur, non de leur hospice, qui est chose chrestienne, mais bien d'avoir pour légat devers moy, paouvre pescheur, ung ange de beaultez si mignonnes que ie cuide voir la vierge de nostre autel.
En disant ce, Amador leva le nez et lizonna, par deux flammèches qui pétillèrent de ses yeux allumez, la iolye meschine laquelle ne le treuva ni tant laid, ni tant ord, ni tant bestial. En grimpant le perron avecque la Perrotte, Amador repeeut ez nez, badigoinces et aultres lieux de son vizaige, ung coup de fouet qui luy fit voir tous les cierges du Magnificat , tant feut-il bien appliquez au moyne par le seigneur de Candé en train de chastier ses leuriers
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cl qui feignit ne pas voir li moyne. Il requist Amador de lui pardoiner ce mal, et poursuivit les chiens, lesquels avoyent faict choir son hosle. La rieuze meschine qui scavoyt la chose, se estoyt dextrement rengee. Voyant ce traficq , Amador soubpssonna l'accointance du chevallier à Perrotte , et de Perrotteau chevallier, desquels, possible estoyt, que les garses de la vallée luy eussent gazouillé quelque chose aux lavoueres. Des gens qui estoyent lors en la salle, aulcun ne fit plasse à l'homme de Dieu, lequel demoura dans les ventositez de la porte et de la croissee, où il gela iusque en l'instant que le sire de Candé , madame sa femme et sa vieille sœur la demoyselle de Candé qui gouvernoyt la ieune herittiere de la mayson , laquelle avoyt d'eage seize années environ , vinrent se seoir sur leurs chaires en hault de la table , loing des gens suyvant la metthode anticque, de laquelle en ce tems se desportent les seigneurs , bien à tort. Le sire de Candé, nullement record du moyne, le lairra s'attabler au bas bout , en ung coin où deux meschans garsons avoyent charge de le presser horriblement. De faict, les dicts seruiteurs lui gehennerent les pieds, le corps, les bras en vrays questionnaires, lui mirent du vin blanc en son guobelet en guysc d'eaue pour luy brouiller l'entendouerc et mieulx jouir de luy, mais ils lui firent boyre sept brocs sans qu'il hoschast, roltast, hocquetasl, pissast ou pettast, ce qui les espouventa moult , veu que son œil demoura clcr comme ungmiroucr. Cependant soubslcnus par ung rcsguard de leur seigneur, ils allèrent leur train, lui getterent, en luy faysanl la révérence, des saulces en la barbe , et les luy essuyèrent à ceste seule fin de la luy violemment tirer. Puys le marmiteulx qui servoyt ung chaudeau luy en baptiza le chief , eut cure de fayre dégouliner le bruslcment le long de l'eschine du paouvre Amador, lequel endura cette passion avecque douleur, veu que l'esperit de Dieu estoyt en luy, et aussy, cuidez-le, l'espérance de finer le litige en tennant bon dedans le chastel. Ce néanmoins, la gent malivole s'esclatla si druement en rires et coquasseries lors du baptesme graisseulx baillé par le fils du queux au moyne buvard dont le sommelier dict avoir laschczde boucher ainsy l'entonnouere , que force feust à la dame de Candé de voir au bas bout quelles choses se traficquoyent. Lors la chastelaine aperceut Amador, lequel avecque ung rcsguard de rezignation parfaicte, esmondoit son vizaige, et voyoit à tirer prouffict des gros os de bœuf qui luy avoyent estez miz en son plast d'estain. En cettuy moment, le bon moyne qui avoyt dextrement baillé ung coup de coultel en ung gros vilain os, le print de ses deux mains poileucs, le rompit net, en sugça la moelle chaulde et la trouva de bon goust.— Vcre, se dict en elle-même
la dame de Candé, Dieu ha miz sa force en ce moyne. Sur ce penser, elle dict griefvement aux paiges, seruiteurs et aultres de ne poinct tormenter le relligieux, auquel par mocquerie on servoyt force pommes brouies et aulcunes noix vereuzes. Luy voyant que la vieille damoiselle et son escholiere , que la dame et les meschines l'avoyent veu manouvrant l'os, rebroussa sa manche, leur monstra la triple nerveure de son bras, y poza les noix au poignet sur la bifurquation des veines, et les escraza une à une, en les y tocquant de la paulme de sa main si vigoureuzement qu'il sembloyt que ce feussent nesfles meures. Puys, les crocquoit il soubs ses dents blanches comme dents de chien, brou, boys, fruict et toust dont il faisoyt en moins de rien une purce que il avalloyt comme hydromel. Quand il ne eut plus devant luy que les pommes , il les emmortaiza entre deulx doigts, desquels il se servit comme de cizaillcs pour les couper net, sans barguigner. Comptez que la gent femelle se taysoyt, que les serviteurs cuydcrent le dyable estre en ce moyne, et que n'estoyt sa femme et les ténèbres espesses de la nuict, le sire de Candé vouloyt le boutter hors, en grant paour de Dieu. Jà ung chacun se disoyt que li moyne estoyt de frocq à getter le chastel par les douves. Doncques, alors que ung chascun se feust torché le becq, le sire de Candé eustcurc d'emprizonner ce dyable de qui la force estoyt moult dangerculze à voir, et le fit menner au maulvais bouge puant, où la Perrotte avoyt pralicqué ses engins à cesle fin de le gehenner durant la nuit. Les matous du manoir avoyent esté requiz de se fayre ouir par luy en confession, conviez à luy dire leurs peschez par l'herbe aux chats qui les énamoure, et aussy les gorets pour lesquels de bonnes platées de trippes avoyent esté mises sous le lict, à ceste fin de les empeschier de se fayre moyncs , ce dont ils avoyent envie, en les en desgoustant au moyen du libéra que leur chanteroyt li moyne. Puys comptez que en chaque mouvement du paouvre Amador qui avoyt crins couppez ez toilles, il debvoyt faire cheoir de l'eaue froidde en son lict, et mille aultres maulvaisetiez desquelles sont coustumiers les gausseurs en les chasteaux. Vecy ung chascun couchié attendant le sabbat du moyne, certain qu'il ne leur fauldroyt point, veu que le dict moyne avoyt esté logié soubz les toils en hault d'une tourelle dont l'huis d'en bas feust soigueulsement commiz à la guarde des chiens qui heurloient aprest ce dict moyne. A ceste fin de vérifier en quel languaige se feroyt l'entretien du moyne avecque les chats et les goretz , le sire vint couchier avecque sa mye la Perrotte qui estoyt voizine. Alorsque il se vid ainsy traicté, bon Amador tira de son sacq ung coultel et se desverrouilla dcxlremcnl. Puys , se mit en guette pour estudicr
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Je train du chasleau, cl ouit le sire de leans se couler en riant avecque sa meschine. Or, soubpssonnant leurs beaudouineries , il attendit l'instant où la dame du logiz seroyt seulette en ses loilles, et devalla dedans la chambre d'icelle, pieds nuds à ceste fin que ses sandales ne feussent poinct en ses secrets. Il luy apparust à la lueur de la lampe en la manniere dont apparoissent les moynesen la nuict, qui est ung estât mirificque, difficile à soubslennir longtemps chez les laïques , veu que ce est un effect du frocq , lequel magnifie tout. Puys lui ayant lairré voir que il estoyt bien moyne, lui tinsl doulcement ce languaige. — Or ça . madame, que Dieu saulve, saichez que ie suys envoyé par Jezus et la vierge Marie pour vous advertir de mettre fin aux trez immundes perversitez qui se parfont au dommaige de vostre vertu , laquelle est Iraitreuzement frustrée de ce que vostre mary ha de meilleur , et dont il gratifie vostre meschine. À quoy bon estre dame, si les redevances seigneuriales s'engrangent ailleurs? A ce compte, vostre meschine est la dame et vous estes la meschine. Ne vous est-il point deu tous les plaisirs perceus par ceste meschine? Aussy, bien les treuverez vous amassez en nostre ecclize qui est la consolation des affligez. Voyez en moy le messaiger prest à payer ces debtes si vous n'y renoncez poinct. En ce disant, le bon moyne deflocqua Iegiercmenl sa saincture, en laquelle il estoyt géhenne , tant il parut esmeu de voir les belles chouses que desdaignoyt le seigneur de Candé.
— Si vous dictes vray, mon père, ie me remettrai soubs vostre conduicte, fict-elleen saultant legierement hors du lict. Vous estes, pour le seur, ung messaiger de Dieu, pour ce que vous avez veu en ung iour ce que ie n'ai poinct veu céans deppuis ung long tems.
Lors vind en compaignie dudict Amador duquel poinct ne faillit à f rosier ung petit la trez saincte robbe, et feut si grandement férue de la trouver veridicque , que elle soubhaitta renconstrer son espoulx en faulte. De faict elle l'entendit qui devizoy t du moyne en plein lict de sa meschine. Voyant ceste feslonieelle entra dedans unecholere furieulze et ouvrit le becq pour la rezouldre en parollcs , ce qui est une fasson propre aux femmes , et voulsist fayre ung train de dyable par avant de livrer la fille à la iustice. Ains Amador lui dict qu'il seroyt plus saige de soy venger d'abord et de crier aprest.
— Vengez moy doneques vislement, mon père, dit elle, pour ie puisse crier.
Sur ce, le moyne la vengea trez monastiquement par une bonne grosse vengeance que elle s'indulgea coulammentcommeungivrogne quisemetleslevres à la champleured'ung tonneau, veu que quand une dame se venge, elle doibl s'enyvrer de vengeance ou
ne pas y gouster. Et feut vengée lachaslelaine à ne pouvoir remuer , veu que rien ne superagite , ne faict haleter, ne brize aultant que la cholere et la vengeance. Ains, encore que elle feut vengée , archivengee et mulliplivéngee , poinct ne voulsist pardonner, à ceste fin de guarder le droict de se venger ores ci , ores là, avecque ce moyne. Voyant ceste amour pour la vengeance , Amador luy promit de l'ayder à se revenger auitant que dureroyt son ire , veu que il luy advoua cognoistre en sa qualitez de relligieulx contraincl à méditer sur la nature des chouses, ung numbre infini de modes, metthodes et fassons de praticquer la vengeance. Puys luy enseigna canonicquement combien il estoyt chrestien de soy venger, pour ce que, tout le long des Sainctes Escripteures Dieu se jactoit supérieurement à toutes autres qualitez, d'estre ung Dieu vengeur; et d'abundant nous desmontroit en l'endroicl de l'enfer combien est chose royallement divine la vengeance, veu que sa vengeance est esterne. D'où suivoit que doibvent se venger les femmes et les relligieulx soubs peine de ne point estre chrestiens et fidelles servateurs des doctrines celiesles. Ce dogme plut infiniment à la dame qui advoua n'avoir encore rien entendeu aux commandemens de l'ecclize et convia le bien-aymé moyne de les luy vennir enseigner à fund. Puys la chastelaine de laquelle les esperits vitaulx s'estoyent esmeus par suitte de ceste vengeance qui les luy avoyt rafreschis, vind en la chambre où s'esbaltoyt la gouge que elle treuva par adventeure ayant la main là où bonne chastelaine avoit soubvent l'œil, comme ont les merchants sur leurs pretieulses danrecs à ceste fin que elles ne soyent poinct robbees. Ce feut , selon le dire du prezident Lizet quand il estoyt eu ses bonnes, ung couple prins flagrant au lict et qui feut quinauld , penaud et nigauld. Ceste vue feut desplaisante à la Dame, pluz qu'on ne scauroytdirc, ce qui apparut en son discours, dont l'aspreté feut semblable à celle de l'eaue de son grant eslang alors que la bonde en estoyt iaschée. Ce feut ung sermon en trois poincts, accompaignéde musicque enhaulle gamme , variée sur tous les tons , avecque force dieze aux clefs.
— Mercy de la vertu, mon Seigneur, l'en ay mon comptant. Vous me desmontrez que la relligion en la foy coniugale est ung abus. Vecy doneques la rayson pourquoy ie n'ay poinct de fils. Combien d'enfans avez-vous miz en ce four bannal , en ce troncq d'ecclize, en ceste aumosnicre sans fond, en ceste escuelle de leppreulx, le vray cimetierre de la mayson de Candé ? le veulx scavoir si ie suys brehaigne par ung vice de ma natlure ou par vostre coulpe. le vous lairrerai les meschines. De mon couslé , ie prendrai de iolys che-