‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 13 sur 157 · CONTES DR03LAT1CQUES · texte numérisé non relu

CONTES DR03LAT1CQUES

vallicrs, à ceste fin que nous ayons ung héritier. Vous ferez les bastards , et moy les légitimes.

— Ma mye, dit le seigneur pantois, ne criez poinct.

— Vcre, respartit la dame, ic veux crier, et crierai de manière à estre bien entendeue, enlendeue de l'Archevcsque, entendeue du Légat, du Roy, de mes frères qui tous me vengeront de ceste infasmie.

— Ne déshonorez poinct voire mary.

— Cccy est doneques ung déshonneur ? Vous havez rayson. Mays , mon seigneur, il ne scauroyt venir de vous, ains de ceste gouge que ie vais faire coudre en ungsacqct geltcr en l'Indre ; par ainsy, vostre déshonneur sera lavé. Holà ! fit-elle.

— Taysez-vous madame, dict le sire honteulx comme le chien d'ung aveugle, pourec que ce grant homme de guerre, si prompt à meurdrir aultruy, estoyt comme ung enfansson au rcsguard de sa dame ; caz dont sont coustumiers les souldards pource que en eulx gisl la force et se renconstrent les espesscs charnositez de la matière, landisque au resbours, se treuve en la femme ung esperit subtil et ung brin de la flamme perfumee qui esclaire le paradis, ce qui esbahit mouilles hommes. Cecy est la rayson pourquoy aulcunes femmes mènent leurs espoulx, veu que l'csperit est le roy de la matière.

(Sur ce, les dames se prindrent à rire, et aussy le Roy.)

— le me layrai poinct, fict la dame de Candé, dit Tabliez en continuant le conte, ic suis trop oultraigee, cccy est doneques le loyer de mes grants biens, de ma saige conduicte! Vous ai je iamais rciïuzé de vous obéir, voire maulgré le quaresme et les iours de ieusne ? Suys ie fresche à geller le soleil? cuydcz-vous que ie fasse les choses par force, debvoir ou pure complaisance? Ai ie ung caz bennit, suys ic une chaasse saincte? Estoyt il bcsoing d'ung brief du pape pour y entrer? Vertu de Dieu , y estes vous si fort accostumé que vous en soyez las ? ai ie pas faict tovt à vostre goust ? les meschines en scavent elles pluz que les dames? ha! cecy sans double est vray, poureeque elle vous a 1 air ré fassonner son champ sans le semer. Enseignez moy ecttuy mettier, ie le pratiquerai auec ceulx que ie prendrai pour mon seruice, car voilà qui est dict, ie suys libre. Cela est bien. Vostre compagnie estoyt grefvee de trop d'anuy ; et vous me vendiez trop chier ung maulvais boussin de liesse. Mercy Dieu ! ie suis quitte de vous et de vos phantaisies pour ce que ie me rettirerai en ung moustier de rclligicux

Elle cuidoit dire de relligieuzes , mais ce moyne vengeur lui avoyt perverti la langue.

....Et ie seray mieulx avecque ma fille en ce moustier qu'en ce lieu d'abominables perversitez.

Vous heritterez de vostre meschine. Ha ! ha ! la belle dame de Candé que vecy !

— Que est il advenu leans? fict Amador qui se monstra soudain.

— Il advient, mon père, respundit elle, quevecy qui crie vengeance. Pour commencer, ie vais faire getter à l'eaue ceste villolicre couzue en ung sacq pour avoir deslourbé la graine de la mayson de Candé à son prouffict, ce sera espargner de la besoigne au bourreau. Pour le demourant , ie veulx...

— Habandonncz vostre ire, ma fille, dict limoyne. 11 est commandé par l'ecclize au pater noster de perdoiner les offenses d'aultruy envers nous, si nous avons cure du ciel, pourec que Dieu perdoint ceulx qui ont aussi perdoiné les aultres. Dieu ne se venge eslernellementque des maulvais qui se sont vengez; ains guarde en son paradiz ceulx qui ont perdoiné. De là vient le iubilé qui est un grant iour de ioye pource que lesdebtes et offenses sont remizes. Aussy est ce ung bon heur que de perdonner. Pardoinez, pardoinez ! le pardon est œuvre sacrosainetc. Pardoinez à monseigneur de Candé qui vous hennira de vostre gratieulze mizericorde et vous aymera moult dezormays. Ceste perdonnance vous restituera les fleurs de la ieunesse. El cuidez, ma chiere belle ieune daine, que le pardon est par aulcunes foys une manière de soy venger. Pardoinez à vostre meschine qui priera Dieu pour vous. Ainsi Dieu supplié par tous , vous aura soubs sa guarde et vous octroyera quelque brave lignée de masles pour ce pardon.

Ayant dict li moine print la main du sire, la bouda dedans celle de la daine en adiouxtant : — Allez deviser sur ce pardon ! Puys coula dans l'aureille du seigneur ceste saige parolle : — Monseigneur, tirez vostre grant argument, et vous la fayrez tayre en le luy obieclant pource que la bousche d'une femme ne est pleine de parolles que quand son pertuys est vuyde. Argumentez doneques, et par ainsy vous aurez touiours rayson sur la femme.

— Par le corps de Dieu, il y ha du bon en ce moyne, Gel le seigneur en soy retirant.

Alors que Amador se vit seul avecque la Perrotte, il luy tinst ce discours : — Vous esles en coulpe, ma mye , pour avoir voulu caïner ung paouvre serviteur de Dieu , aussy esles vous soubs l'esclat de l'ire céleste qui tumbera sur vous en quelque lieu que vous vous boutliez, elle vous suivra touiours et vous empoignera dans toutes vosioincteurcs mesme aprest vostre mort , et vouscuyra comme pastez dedans le four de l'enfer où vous bouillonnerez eslerncllement, et par ung chascun iour, recepvrez sept cent mille millions de coups de fouet pour celuy que j'ay repeeu par vostre advis....

CONTES DROSLATICQUES.

— Ha! mon perc, fit la meschine, laquelle se getta aurez du nioyne, vous seul pouvez m'en saulver, veu que si ie chaussois voslre bon frocq, ie seroys à l'abri de la cholere de Dieu. En ce disant , elle soubsleva la robe comme pour voir à s'y plasser et s'esclama : — Par ma ficquc, les moynes sont plus beaulx que les chevalliers.

— Par le roussi du dyable, ne lias tu poinct veu, ni senteu de moyne ?

— Non , dict la meschine.

— El tu ne congnois nullement le service que chantent les moynes sans dire mot?

— Non, fit Perrotte.

Adoncques li moyne le luy monstra de la bonne fasson comme aux festes à doubles bastons avecque les grandes sonneries en uzaige dans les moustiers, psaumes bien chantez en fa maieur, cierges flambans, enfans de chœur, et luy expliqua l'introït, et aussy Vite missa est pour ce que il s'en alla, la lairrant si sanctifiée que la cholere de Dieu n'eust sceu renconslrer aulcun endroict de la fille qui ne feusttrez amplement monastique. Par son commandement, Perrotte le mena en la chambre où estoyt la demoyselle de Candé , sœur du sire , à laquelle il apparusl pour scavoirsison bon plaisir estoyt de soy confesser à luy, pource que les moynes venoyent rarement en ce chasteau. La demoyselle feut contente comme l'cust esté toute bonne chrestienne de pouvoir s'esplucher la conscience. Amador la requist de lui monstrer sa conscience , et la paouvre demoyselle luy ayant lairré voir ce que li moyne demonstraestre la conscience des filles, il la treuva trez noire, et luy dict que tous les peschez des femmes se parfaysoyenl là; que pour estre en l'advenir sans peschez, besoing estoyt de se bouscher la conscience par une indulgence de moyne. Sur ce que la bonne demoyselle ignarde lui respartit que elle ne scavoyt où se conquesloyent ces indulgences , li moyne luy dictqueilportoytungthrezor d'indulgence, veu que rien au monde ne estoyt plus indulgent que cela, pource que cela ne disoyt mot et produizoyt des doulceurs infinies; ce qui est le vray, l'esterne et prime charactere de l'indulgence. La paouvre demoyselle eust la veue si fort esblouye par ce threzor dont elle estoyt de tout poinct sevrée , que elle eust la ceruelle brouillée , et voulsist de si bon cueur croire en la rellique du moyne que elle s'indulgea relligieulzementdes indulgences, comme la dame de Candé se estoyt indulgé des vengeances. Ceste confessade esvcigla la petite demoyselle de Candé, qui vint voir. Prenez notte que li moyne avoyt espéré ceste renconstre, veu que l'eaue luy estoyt venue en la bousche de ce ioly fruict que il goba, pource que la bonne demoyselle ne peulempeschier que il baillast à la petite qui le voulsit ung

restant d'indulgences. Ains comptez que ceste ioyc luy estoyt due pour ses poines. Le mattin estant advenu, les gorets ayant mangié leurs plattees, les chatz s'estant dezenamourez force de compisser les endroicts frottez d'herbes , Amador alla soy repouzercnsonlict que la Perrotte avoyt dezenginié. Ung chascun dormit, par la grâce du moyne, ung si long temps que aulcun ne se leva dedans le chasteau par» avant midy, qui estoyt l'heure du disner. Les seruiteurs cuidoyent tous li moyne estre ung dyable qui avoyt emporté les chatz , les goretz et aussi les maistres. Nonobstant leurs dires, ung chascun feut en la salle pour le repast.

— Vennez, mon père, fict la chastelaine en donnant le bras au moyne que elle mit à ses coustez dedans la chaire du baron au grant esbahissement de tous les serviteurs , veu que le sire de Candé ne souffla mot. — Paige, donnez de cecy au père Amador, disoyt ma dame. — Le père Amador ha besoin de cela , disoyt la bonne demoyselle de Candé. — Remplissez le hanap du père Amador, disoyt le sire. — Il fault du pain au père Amador, disoyt la petite de Candé. — Que soubhaitez vous , père Amador? disoyt la Perrotte.

Ce estoyt , à tous proupous , Amador par cy, Amador par là. Bon Amador estoyt festoyé comme ung minon de puccelle en une prime nuict de nopees.

— Mengiez, mon père, faisoyt la dame, car vous fictes hier au soir maigre chère. — Beuvez , mon père , disoyt le seigneur, vous estes par le sang de Dieu le plus brave moyne queie vis oneques. — Le père Amador est un beau moyne , fict Perrotte. — Ung indulgent moyne , fict la demoyselle. — Ung bienfaisant moyne , fict la petite de Candé. — Un grant moyne , fict la dame. — Ung moyne qui ha ung nom vray de tout poinct , fict le clercq du chasteau.

Amador paissoit,repaissoit, se veaulroit ez plats, lappoit l'hypocras, se pourleschoit, esternuoit , se gorgiazoit, se quarroit, s'esbarboyt comme ung taureau dans sa pree. Les aultres le resguardoient en grant paour, exislimantque il estoyt negromancien. Le disner fine, la dame de Candé , la demoyselle de Candé, la petite de Candé entortillèrent le sire de Candé par mille beaulx discours pour terminer le proccest. Il luy en feut moult dict par Madame qui luy remonstroit combien estoyt utile ung moyne eu ung chasteau, par Mademoyselle qui vouloyt doresenavant faire fourbir sa conscience tous les iours, par la Damoyselle qui tiroyt son père en la barbe et luy demandoit que cettuy moyne demourast à Candé. Si iamais ung différend se vuydoit ce seroit par li moyne ; li moyne estoyt de bon entendement, trez doulx et saige comme ungsainct; ce estoyt ung

CONTES BROSLATICOUES.

malheur que de estre ennemy d'ung mouslier où se treuvoient pareilz moynes ; si lous les moynes rstoyent comme cettuy là, l'abbaye l'emporteroyt louiours en lous lieux sur le chaslel et le ruyneroit pource que limoyne estoyt Irez fort; enfin de tout, elles estalcrent mille raysons qui esloyent comme un desluge de parolles lesquelles feurent si pluvia- I ment déversées que le sire cedda, voyant que il ne auroyt poinct la paix leans , tant que ceste affaire ne seroyt finee au dezir de ses femmes. Lors il manda le clcrcq qui cscripvoit pour luy, et aussi li moyne. Adoncqucs Amador le surprint estrangierement en luy monstrant les chartes et lettres de créance qui empeschierent le sire et son clercq de dilaycr ceste accord. Quand la dame de Garnir les vid en train d'atlermoyer le prochaz , elle s'en alla dans la lingerie cercher ungbeau drap fin pour en faire une robe neufve pour le chier Amador. Ung chascun dans sa mayson avoyt veu combien estoyt uzee sa robe, et ce eust esté grant dommaige de lairrer si bel oustil de vengeance en si villain sarq. Ce feut a qui laboureroyt ce frocq. Madame de Candé le couppa , la meschinc fit le capuche , la dcmoyselle de Candé le voulsit coudre, la petite demoyselle en prinl les manches. Puys toutes se mirent à la parfaire en si grant dezir de parer li moyne, que sa robe feut preste pour le soupper, comme aussi feut dressée la charte de bon accord, et scellée parle sire de Candé.

— Ha , mon pere , fict la dame , si vous nous aymez, vous vous repouzerez de ce grant travail , en vous esluvant dedans ung baing que i'ai faict chauflior par Perrotte.

Amador feut doneque baingné en une eaue de senteur. Quand il en issit , treuva sa robe neufve de fine laine et de belles sandales, ce qui le monstra aux yeux de tous , le pluz glorieulx moyne du munde.

Pendant ce, lesrelligieulx de Turpcnay, en grant paour d'Amador, avoyent enchargié deux moynes de fayre la guette, emmi le chastel. Ces espies vindrent autour des douves, comme la Perrotte y gectoyt la vieille robbe grasse d'Amador avecque force tessons dedans; ce que voyant, ils creurent que ce estoyt fini du paouvre fol. Lors raltourncrent dyzant que pour le seur, Amador enduroyt pour l'abbaye ung cruel martyre. Ce que saichant , l'abbez ordonna vennir en la chappclle prier Dieu à ceste fin que il assistât à ce dévoué serviteur en ses tormens. Li moyne ayant souppé, mit sa charte en sa saincteure et voulsit rattourner en Turpenay. Lors il treuva , au rez des desgrez lahaqucnee de madame, bridée, sellée, que luy tennoyt preste l'escuycr; puys , le seigneur avoyt commandé à ses gens d'armes d'accompaigner li bon moine , pour que nulle malc en-

contre ne luy advint. Ce que voyant, Amador perdoina les meschiefs de la veille, et bailla sa bénédiction à tous paravant de tirer ses sandales de ce lieu converli. Comptez que il feut suyvi des yculx par madame qui le proclamoyt bon chevaulcheur. Perrotte disoyt que pour ung moyne il se tenoyl pluz roide à cheval que aulcun des gens d'armes. Mademoysellc de Candé sospiroyt. La petite le vouloyt pour confesseur.

— 11 a sanctifié le chastel , firent elles toutes quant elles feurent en la salle.

Alors que la chcvaulchicc d'Amador vint à l'entrée de l'abbaye, ce feut espantemenl horrible , veu que le gardien creut que le sire de Candé miz en appestit de moyne par le trespas du paouvre Amador vouloyt sacquaiger Tabbaye de Turpenay. Ains Amador cria dosa bonne grosse voix, feut introduit dedans la court et quand il descendit de dessus la haqueneede madame, ce feut ungesclatà rendre les moynes effarez comme lunes rousses. Aussi gelterent-ils ung beau cri dedans le refectouere , et vindrent tous congratuler Amador qui brandilloyt la ebarte. Les gens d'armes fussent rezgualez du meilleur vin de la caue qui estoyt un prezent faict à < julx de Turpenay par cculx de Marmoustier auxquels appartiennent les clouserics de Vouvray. Le bon abbez s'estan» faict lire l'escriptdu sirede Candé s'en alloyt dizant :— En ces diverses coniuncteures, esclalc le doigt de Dieu, auquel besoing est de rendre grâces.

Comme le bon abbez revenoyt toujours à ce doigt de Dieu en merciant Amador, li moyne maugréa de voir tant amoindrir son dodrantal , et luy dict : — Prenez que ce soit le bras, mon pere, et n'en sonnons pluz mot.

La vuydange du proccest entre le sieur de Candé et l'abbaye de Turpenay feut suivie d'ung heur qui le rendit fort devottieux à nostre Ecclize pource qu'il eust ung filzà l'escheancedu neufviesme moys. Deux ans aprest , Amador feut esleu pour abbez par les moynes qui comployent sur ung ioyeulx gouvernement avecque ung fol. Ains Amador, abbez devenu, devint saige, et trez austère, pource que il avoyt dompté ses maulvais vouloirs par ses exercitations , et refondeu sa natture à la forge femelle , en laquelle est ung feu à clarifier toute chose, veu que ce feu est lepluzperdurablc, perseuerant, persistant, perfectissime, périmant, perprinsant, perscrutant et perineal qui soit en ce munde. Aussy est ce ung feu à tout ruyner, et qui ruynasibicn le maulvais en Amador, que il n'y lairra que ce que il ne pouvoyl mordre, assavoir son esperit, lequel feut cler comme dyamanl qui est, comme ung chascun scayt , ung rezideu du grant feu par lequel feut carbonne iadis nostre globe. Amador feut doneques

CONTES DROSLATICQUES.

l'instrument esleu par la Providence pour rcfformcr nostre inclyte abbaye, veu que il y redressa tout, veilla nuict et iour sur ses moynes, les fict tous Ieuer aux heures dictes pour les offices, les compta en la chapelle comme ung bergier faictdeses brebis, les linst en laisse, et punit si griefvement les faultcs, que il en fict de trez saiges relligieux. ' Cecy nous enseigne à nous adonner à la femme

pluz en veue de nous castoyer que pour y prendre delà ioye. D'abundant, ceste adventeure nous apprend que nous ne debvons iamays luicter avecque les gens d'Ecclize.

Le Roy et la Royne trouvèrent ce conte de hault goust, les courtisans advouerent alors n'en avoir oneques enlendeu de pluz plaisant, et les dames eussent voulu toutes l'avoir faict.

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