‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 123 sur 157 · BUREAU DE RÉDACTION · texte numérisé non relu

BUREAU DE RÉDACTION

Le public n'entre pas ici.

— Une réclamation sans doute, reprit le soldat de Napoléon. Ah oui ! nous avons été dur pour la Montessu. Que voulez-vous? je ne sais pas encore le pourquoi. Mais si vous demandez raison, je suis prêt , ajouta-t-il en regardant des fleurets , des pistolets, la panoplie moderne groupée en faisceau dans un coin.

— Encore moins, monsieur, je viens pour parler au rédacteur en chef.

— 11 n'y a jamais personne ici avant quatre heures.

— Voyez-vous, mon vieux Giroudeau, je trouve onze colonnes, lesquelles à cent sous pièce font cinquante-cinq francs , j'en ai reçu quarante, donc vous me devez encore quinze francs, comme je vous le disais...

Ces paroles partaient d'une petite figure chafouine, claire comme un blanc U'œuf mal cuit, et percée de deux yeux d'un bleu tendre, mais effrayants de malice, laquelle appartenait à un jeune homme mince et fluet, que le corps opaque de l'ancien militaire éclipsait entièrement. Cette voix glaça Lucien, elle tenait du niiaulemeut des chats et de l'étouffemenl asthmatique de l'hyène.

A PARIS

— Oui , mon pelit milicien, répondit l'officier en retraite, mais vous comptez les titres et les blancs, j'ai ordre de monsieur Finot d'additionner le total des lignes et de les diviser par le nombre voulu pour chaque colonne. Or, cette opération strangulatoire étant pratiquée sur votre rédaction, il se trouve trois colonnes de moins.

— 11 ne paye pas les blancs, l'arabe, et il les compte à son associé dans le prix de sa rédaction en masse; je vais aller voir Etienne Lousteau, Vernou...

— Je ne puis enfreindre la consigne, mon petit! dit l'officier. Comment, pour quinze francs, vous criez contre votre nourrice, vous qui faites des articles aussi facilement que je fume un cigare ! Eh! vous payerez un bol de punch de moins à vos amis, ou vous gagnerez une partie de billard de plus.

— Finot réalise des économies qui lui coûteront bien cher, dit le rédacteur qui se leva et partit.

— Ne dirait-on pas qu'il est Voltaire et Rousseau? se dit le caissier.

— Monsieur, reprit Lucien, je reviendrai vers quatre heures.

Pendant la discussion , Lucien avait vu sur les murs les portraits de Renjamin Constant, du général Foy, des dix-sept orateurs illustres du parti libéral , mêlés à des caricatures contre le gouvernement. Il avait surtout regardé la porte du sanctuaire où devait s'élaborer la feuille spirituelle qui l'amusait tous les jours et qui jouissait du droit de ridiculiser les rois, les événements les plus graves, de mettre tout en question par un bon mot.

Il alla flâner sur les boulevards, plaisir tout nouveau pour lui, mais si attrayant qu'il vit les aiguilles des pendules chez les horlogers sur quatre heures sans s'apercevoir qu'il n'avait pas déjeuné. Le poëte rabattit promplement vers la rue Saint- Fiacre, il monta l'escalier, ouvrit la porte, ne trouva plus le vieux militaire et vit l'invalide assis sur son papier timbré mangeant une croûte de pain et gardant le poste d'un air résigné, fait au journal comme jadis à la corvée, et ne le comprenant pas plus qu'il ne connaissait le pourquoi des marches rapides ordonnées par l'empereur. Lucien conçut la pensée de tromper ce redoutable fonctionnaire, il passa le chapeau sur la tète, et ouvrit, comme s'il était de la maison, la porte du sanctuaire.

Le bureau de rédaction offrit à ses regards avides une table ronde couverte d'un tapis vert, six chaises en merisier garnies de paille encore neuve. Le pelit carreau de celte pièce, mis en couleur , n'avait pas encore été frotté, mais il était propre, ce qui annonçait une fréquentation publique assez rare. Sur la cheminée une glace, une pendule d'épicier cou-

verte de poussière, deux flambeaux où deux chandelles avaient été brutalement fichées, des cartes de visite. Sur la table grimaçaient de vieux journaux autour d'un encrier où l'encre séchée ressemblait à de la laque et décoré de plumes tortillées en soleils. Il lut sur de méchants bouts de papier quelques articles d'une écriture illisible et presque hiéroglyphique, déchirés en haut par les compositeurs de l'imprimerie, à qui cette marque sert à reconnaître les articles faits. Puis, çà et là, sur des papiers gris, il admira des caricatures dessinées assez spirituellement par des gens qui sans doute avaient tâché de tuer le temps, en tuant quelque chose pour s'entretenir la main. Sur le papier vert d'eau de la tenture, il vit collés avec des épingles neuf dessins différents faits en charge et à la plume sur le Solitaire, livre qu'un succès inouï recommandait alors à l'Europe et qui devait fatiguer les journalistes.

Le Solitaire en province, paraissant, les femmes étonne.

Dans un château, le Solitaire, lu.

Effet du Solitaire sur les domestiques animaux.

Chez les sauvages, le Solitaire expliqué, le plus succès brillant obtient.

Le Solitaire traduit en chinois et présenté par l'auteur, de Pékin, à l'empereur.

Parle Mont-Sauvage, Élodie violée.

Cette caricature sembla très-impudique à Lucien, mais elle le Gt rire.

Par les journaux, le Solitaire sous un dais promené processionnellement.

Le Solitaire faisant éclater une presse , les ours blesse.

Lu à l'envers, étonne le Solitaire, les académiciens , par des supérieures beautés.

Lucien aperçut sur une bande de journal un dessin représentant un rédacteur qui tendait son chapeau et dessous : Finot, mes cent francs? signé d'un nom devenu fameux, mais qui ne sera jamais illustre.

Entre la cheminée et la croisée se trouvaient une table à secrétaire, un fauteuil d'acajou, un panier à papiers, et un tapis oblong appelé devant de cheminée , le tout couvert d'une épaisse couche de poussière. Les fenêtres n'avaient que de petits rideaux. Sur le haut de ce secrétaire , il y avait environ vingt ouvrages déposés pendant la journée, des gravures, de la musique, des tabatières à la charte , un exemplaire de la neuvième édition du Solitaire, toujours la grande plaisanterie du moment, et une dizaine de lettres cachetées.

Quand Lucien eut inventorié cet étrange mobilier, eut fait des réflexions à perle de vue, que cinq heures curent sonné , il se tourna vers l'invalide

UN GRAND HOMME DE PROVINCE

pour le questionner. Coloqniule avait fini sa croûte et attendait avec la patience du factionnaire le militaire décore qui peut-être se promenait sur le boulevard. En ce moment une femme parut sur le seuil de la porte après avoir fait entendre le murmure de sa robe dans l'escalier et ce léger pas féminin , si facile à reconnaître. Elle était assez jolie.

— Monsieur, dit elle à Lucien , je sais pourquoi vous vantez tant les chapeaux de mademoiselle Virginie, et je viens vous demander d'abord un abonnement d'un an, mais dites-moi ses conditions...

— Madame, je ne suis pas du journal.

— Ah !

— Un abonnement à dater d'octobre? demanda l'invalide.

— Que demande madame? dit le vieux militaire qui reparut.

Le vieil officier entra en conférence avec la belle marchande de modes. Quand Lucien , impatienté d'attendre, rentra dans la première pièce, il entendit cette phrase finale :

— Mais je serai très-enchantée, monsieur. Votre dame pourra venir à mon magasin et choisira ce qu'elle voudra. Je tiens les rubans. Ainsi tout est bien entendu, vous ne parlerez plus de Virginie, une savetcuse, incapable d'inventer une forme, tandis que j'invente.

Lucien entendit tomber un certain nombre déçus dans la caisse. Puis le militaire se mit à faire son compte journalier.

— Monsieur, je suis là depuis une heure, dit le poëte d'un air assez fâché.

— Ils ne sont pas venus , dit le vétéran napoléonien en manifestant un émoi par politesse. Ça ne m'étonne pas, voici quelque temps que je ne les vois plus. Nous sommes au milieu du mois, voyezvous? Ces lapins-là ne viennent que quand on paye, entre les 29 et les 30.

—Et monsieur Finot? dit Lucien qui avait retenu le nom du directeur.

— Il est chez lui, rue Fcydeau. Coloquinte, mon vieux, porte chez lui tout ce qui est venu aujourd'hui, en portant le papier à l'imprimerie.

— Où se fait donc le journal? dit Lucien en se parlant à lui-même.

— Le journal , dit l'employé qui reçut de Coloquinte le reste de l'argent du timbre, le journal ! broum ! broum ! Mon vieux, sois demain à six heures à l'imprimerie pour voir à faire filer les porteurs. Le journal, monsieur, se fait, dans la rue, chez les auteurs, à l'imprimerie, entre onze heures et minuit. Du temps de l'empereur, monsieur, ces boutiques de papier gâté n'étaient pas connues. Ah! il vous aurait fait secouer ça par quatre hommes et

un caporal, et ne se serait pas laissé embêter comme ceux-ci par des phrases. Mais assez causé. Si mon neveu y trouve son compte, et que l'on écrive pour l'autre, broum ! broum ! après tout, ce n'est pas un mal. Ah çà, les abonnés ne m'ont pas l'air d'arriver en colonne serrée, je vais quitter le poste.

— Monsieur, vous me paraissez être au fait de la rédaction du journal.

— Sous le rapport financier, broum . broum ! dit le soldat en ramassant les flegmes qu'il avait dans le gosier. Selon les talents, cent sous ou trois francs la colonne, cinquante lignes à soixante lettres sans blancs, voilà. Quant aux rédacteurs, c'est de singuliers pistolets, de petits jeunes gens dont je n'aurais pas voulu pour des soldats du train, et qui, parce qu'ils mettent des pattes de mouche sur du papier blanc, ont l'air de mépriser un vieux capitaine delà garde impériale retraité, chef de bataillon, entré dans toutes les capitales de l'Europe avec Napoléon...

— Monsieur, dit Lucien poussé vers la porte par le soldat de Napoléon qui brossait sa redingote bleue et voulait sortir, je viens pour être rédacteur et vous jure que je suis plein de respect pour un capitaine de la garde impériale, des hommes de bronze...

— Bien dit, mon petit péquin, reprit l'officier en frappant sur le ventre de Lucien , mais dans quelle classe de rédacteurs voulez-vous entrer?

H alluma son cigare chez le portier.

— S'il vient des abonnements, recevez-les et prenez-en note, mèreChollet! toujours l'abonnement, je ne connais que l'abonnement, reprit-il en se tournant vers Lucien, finot est mon neveu, le seul de la famille qui m'ait adouci ma position. Aussi quiconque cherche querelle à Finot, trouve-t-il le vieux Giroudeau, capitaine aux grenadiers, parti simple soldat, Sambre-et-Meuse , cinq ans maître d'armes au premier de tirailleurs, armée d'Italie ! Une, deux ! et le plaignant serait à l'ombre, ajoula-t-il en faisant le geste de se fendre. Or donc, mon petit, nous avons différents corps dans les rédacteurs. Il y a le rédacteur qui rédige et qui a sa solde, le rédacteur qui rédige et qui n'a rien, ce que nous appelons un volontaire; enfin, le rédacteur qui ne rédige rien et qui n'est pas le plus bêle, il ne fait pas de fautes, celui-là, il se donne les gants d'être un homme d'esprit , il appartient au journal, il nous paye à dîner, il flâne dans les théâtres, il est très-heureux. Que voulez-vous être?

— Mais rédacteur travaillant bien et partant bien payé.

— Vous voilà comme tous les conscrits qui veulent être maréchaux de France! Croyez-en le vieux Giroudeau, par file à gauche, pas accéléré, allez ramasser des clous dans le ruisseau comme ce brave

A PARIS

homme qui a servi, ça se voit à sa tournure. Est-ce pas une horreur qu'un vieux soldat qui a été mille fois à la gueule du brutal , ramasse des clous dans Paris? Dieu de Dieu , tu n'es qu'un gueux ! Enfin , mon petit, ce particulier que vous avez vu ce matin a gagné quarante francs dans son mois. Ferezvous mieux? ils disent que c'est le plus spirituel.

— Quand vous avez été dans Sambre-et-Meuse, on vous a dit qu'il y avait du danger !

— Parbleu!

— Eh bien !

— Eh bien, allez voir mon neveu Finot, un brave garçon, le plus loyal garçon que vous rencontrerez si vous pouvez le rencontrer , il se remue comme un poisson. Dans son métier, il ne s'agit pas d'écrire, voyez-vous, mais de faire que les autres écrivent. Il paraît que les paroissiens aiment mieux se régaler avec les actrices que de barbouiller du papier. Oh! c'est de singuliers pistolets! A l'honneur de vous revoir.

Le caissier fit mouvoir sa redoutable canne plombée , une des protectrices de Germanicus , et laissa Lucien sur le boulevard, aussi stupéfait de ce tableau de la rédaction , qu'il l'avait été des résultats définitifs de la littérature chez Vidal et Porchon.

Lucien alla dix fois chez Andoche Finot, directeur du journal, rue Feydeau , sans jamais le rencontrer. De grand matin, Finot n'était pas rentré. A midi , Finot était en course , il déjeunait , lui disait-on, à tel café. Lucien allait au café, demandait Finot à la limonadière , en surmontant des répugnances inouïes, Finot venait de sortir. Enfin Lucien , lassé , regarda Finot comme un personnage apocryphe et fabuleux, il trouva plus simple de guetter Etienne Lousteau chez Flicoteaux, le journal était celui d'Etienne, le jeune journaliste lui expliquerait sans doute le mystère qui planait sur la vie du journal.

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