‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 124 sur 157 · LES SONNETS · texte numérisé non relu

LES SONNETS

Depuis le jour béni cent fois où Lucien fit la connaissance de Daniel d'Arthez , il avait changé de place chez Flicoteaux. Les deux amis dînaient à côté l'un de l'autre, et causaient en dînant à voix basse de haute littérature , des sujets à traiter, de la manière de les présenter, de les entamer , de les dénouer. En ce moment, Daniel d'Arthez avait le manuscrit de l'Archer de Charles IX , il y refaisait

des chapitres, il y écrivait les belles pages qui y sont, et avait encore pour quelques jours de corrections. 11 y mettait la magnifique préface qui peut-être domine le livre, et qui jeta tant 9e clartés dans la jeune littérature.

Un jour, au moment où Lucien allait s'asseoir à sa place, à côté de Daniel qui l'avait attendu et dont il serrait la main , il vit à la porte Élienne Lousteau qui tournait le loqueteau; Lucien quitta brusquement la main de Daniel, et dit au garçon qu'il allait dîner à son ancienne place auprès du comptoir. D'Arthez jeta sur Lucien un de ces regards angéliques où le pardon enveloppe le reproche , et qui tomba si vivement dans le cœur tendre du poëte qu'il tendit la main à Daniel.

— Il s'agit pour moi d'une affaire importante , je vous en parlerai , lui dit-il.

Lucien était à sa place au moment où Lousteau se mettait à la sienne, il salua le premier, la conversation s'engagea bientôt, et fut si vivement poussée entre eux , que Lucien alla chercher le manuscrit des Marguerites chez lui pendant que Lousteau terminait son dîner. Il avait obtenu de lui soumettre ses sonnets, et comptait sur la bienveillance dont fit profession le journaliste pour avoir un éditeur , et pour entrer au journal.

A son retour , Lucien vit, dans le coin du restaurant, Daniel tristement accoudé qui le regarda mélancoliquement; mais, dévoré par la misère et poussé par l'ambition, il feignit de ne pas voir son frère, et suivit Lousteau. Le journaliste et le néophyte allèrent avant la chute du jour s'asseoir sous les arbres dans cette partie déserte du Luxembourg située entre la grande allée qui mène à l'Observatoire et la rue de l'Ouest.

A cette époque, la rue de l'Ouest était un long bourbier, bordé de planches et de marais, sans maisons. Il ne passait donc personne dans l'allée qui borde la pépinière, et les confidences s'y faisaient aux heures solitaires. Au moment où Paris dîne, il y avait si peu de chances d'y trouver compagnie que deux amants pouvaient alors s'y quereller et s'y donner les arrhes d'un raccommodement sans crainte d'y être vus par un témoin. Le seul troublefête possible était le vétéran en faction à la petite grille de la rue de l'Ouest, au cas où le vénérable soldat augmenterait le nombre de pas qui compose sa promenade monotone. Ce fut dans cette allée, sur un banc de bois, entre deux tilleuls, qu'Etienne écouta les sonnets choisis pour échantillon parmi les Marguerites.

Etienne Lousteau, qui, depuis deux ans d'apprentissage , avait le pied à l'étrier en qualité de rédacteur, et qui comptait quelques amitiés parmi les célébrités de cette époque , était un imposant

UN GRAND HOMME DE PROVINCE

personnage aux yeux de Lucien. Aussi , tout en délorlillant le manuscrit des Marguerites, le poëte de province jugea-t-il nécessaire de faire une sorte de préface.

— Le sonnet , monsieur, est une des œuvres les plus difficiles de la poésie. Ce petit poëme a été généralement abandonné. Personne en France n'a pu rivaliser Pétrarque, dont la langue, infiniment plus souple que la nôtre, admet des jeux de pensée repousses par notre positivisme (pardonnez-moi ce mot). Il m'a donc paru original de débuter par un recueil de sonnets. Victor Hugo a pris l'ode, Lamartine le discours en vers par ses Méditations, Béranger la chanson , Casimir Delavignc la tragédie.

— Êtes-vous classique ou romantique? lui demanda Lousteau.

L'air étonné de Lucien dénotait une ignorance complète de l'état des choses dans la république des lettres. Lousteau jugea nécessaire d'éclairer ce jeune homme.

— Mon cher, vous arrivez au milieu d'une bataille acharnée, il faut vous décider promptcnicnl. La littérature est partagée d'abord en plusieurs zones; mais les sommités sont divisées en deux camps. Les écrivains royalistes sont romantiques, les libéraux sont classiques. La divergence des opinions littéraires se joint à la divergence des opinions politiques, et il s'ensuit une guerre à toutes armes , encre à torrent , bons mots à fer émoulu, calomnies pointues , sobriquets à outrance, entre les gloires naissantes et les gloires déchues. Par une singulière bizarrerie , les royalistes romantiques demandent la liberté littéraire et la révocation des lois qui donnent des formes convenues à notre littérature, tandis que les libéraux veulent maintenir les unilés , l'allure de l'alexandrin et les formes classiques. Les opinions littéraires sont donc en désaccord, dans chaque camp , avec les opinions politiques. Si vous êtes éclectique , vous n'aurez personne pour vous. De quel côté vous rangez-vous?

— Quels sont les plus forts?

— Les journaux libéraux ont beaucoup plus d'abonnés que les journaux royalistes et ministériels, néanmoins Lamartine et Victor Hugo percent , quoique monarchiques et religieux , protégés par la cour et par le clergé.

Lucien fut interdit et arrêté dès le premier pas : il fallait opter entre deux bannières. II tenait son manuscrit déroulé sans oser le lire.

— Bah! des sonnets, c'est de la littérature d'avant Boileau. Soyez romantique. Les romantiques se composent déjeunes gens, et les classiques sont des perruques , les romantiques l'emporteront.

Le mot perruque était le dernier mot trouvé par

le journalisme qui tenait pour le romantisme , et qui en avait affublé les classiques.

— D'ailleurs , voyons.

Lucien lut l'un des deux sonnets qui justifiaient le titre et servaient d'inauguration.

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