‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 136 sur 157 · COMMENT SE FONT LES PETITS JOURNAUX · texte numérisé non relu

COMMENT SE FONT LES PETITS JOURNAUX

Matifat était seul dans l'antichambre. Florine s'habillait. Coralie alla rejoindre son amie dans sa chambre à coucher et faire sa toilette qu'elle y avait envoyée.

Lucien ne connaissait pas le luxe que déploient chez les actrices où chez leurs maîtresses les négociants enrichis qui veulent jouir de la vie. Malifat avait fait les choses assez mesquinement, car il n'avait pas une fortune aussi considérable que celle de son ami Camusot, qui l'avait marié pour ainsi dire à Florine. Cependant Lucien fut surpris en voyant une salle à manger arlistement décorée , tapissée en drap vert garni de clous à têtes dorées, éclairée par de belles lampes, meublée de jardinières pleines de fleurs, cl un salon où resplendissaient les meubles alors à la mode, un lustre de

Thomire, un tapis à dessins perses , tendu de soie jaune relevée par des agréments bruns. Matifat avait fait tout disposer par un jeune architecte qui bâtissait une maison pour lui, et qui , sachant la destination de cet appartement, y mit un soin particulier. La pendule, les candélabres, le feu, tout était de bon goût. Aussi Matifat, toujours négociant, prenait-il des précautions pour toucher aux moindres choses. Il semblait avoir sans cesse devant lui les chiffres des mémoires. Il regardait ces magnificences comme des bijoux imprudemment sortis d'un écrin. Lucien comprit soudain que l'état de la chambre où demeurait Lousteau ne l'inquiétait guère , le journaliste aimé jouissait de toutes ces belles choses, il était le roi secret de ces fêtes.

Etienne, en maître de maison , se carrait effectivement dans le salon , devant la cheminée , et causait avec le directeur qui félicita Dubruel.

— La copie ! la copie ! cria Finot en entrant. Rien dans la boite du journal. Les compositeurs ont mon article, mais ils l'auront bientôt fini.

— Nous arrivons, dit Etienne en montrant Lucien. Nous trouverons une table et du feu dans le boudoir de Florine; si monsieur Malifat veut nous procurer du papier et de l'encre, nous brocherons le journal pendant que Florine et Coralie s'habillent.

Camusot et Matifat disparurent, empressés de chercher les plumes, les canifs, tout ce qu'il fallait aux deux écrivains.

En ce moment la plus jolie danseuse de ce temps, Maria , mise adorablement , se précipita dans le salon :

— Mon cher enfant, dit-elle à Finot, on t'accorde tes cent abonnements, ils ne coûteront rien à la direction, ils sont déjà placés, imposés au chant, à l'orchestre et au corps de ballets. Ton journal est si spirituel que personne ne se plaindra. Tu auras tes loges, et voilà le prix du premier trimestre, dit-elle en présentant deux billets de banque. Ainsi, ne m'échine pas!

— Je suis perdu! s'écria Finot. Je n'ai plus d'article de tête pour mon numéro, car je dois aller supprimer ma diatribe...

— Quel beau geste , ma divine Laïs ! s'écria Blondetqui suivait la danseuse avec Nalhan, Vernou et Claude Vignon , amenés par lui. Tu resteras à souper avec nous, cher amour, ou je te fais écraser dans le feuilleton. Tu es danseuse , tu n'exciteras ici aucune rivalité de talent. Quant à la beauté , vous avez toutes trop d'esprit pour être jalouses en public.

— Mon Dieu, mes amis, Dubruel, Nathan, Blondel, sauvez-moi, cria Finot. J'ai besoin de quatre colonnes.

A PARIS

— « J'en ferai deux avec la pièce , dit Lucien.

— Mon sujel en donnera bien deux, dit Lousteau.

— Eh bien! Nathan, Vernou, Dubruel, faitesmoi les plaisanteries de la fin. Ce brave Blondet pourra bien m'oclroyer les deux petites colonnes de la première page. Je cours à l'imprimerie. Heureusement, Maria, tu es venue avec la voiture.

— Oui, mais le ministre y est, dit-elle.

— Invitons le ministre, dit Nathan.

— Un Allemand, ça boit bien , ça écoule, nous le fusillerons de traits d'esprit, et il en écrira à sa cour, s'écria Blondet.

— Quel est, de nous tous , le personnage assez sérieux pour descendre lui parler? dit Finot. Allons, Dubruel, tu es un bureaucrate, amène le ministre, descends avec Maria. Mon Dieu, Maria est-elle belle ce soir !

— Nous allons être treize .' dit Matifat en pâlissant.

— Non, quatorze, dit Lousteau. Monsieur, dit-il en montrant Claude Vignon et Blondet, nous a conduit un ami.

— Je l'ai mené boire, répondit Blondet en prenant un encrier. Ah çà ! vous autres , ayez de l'esprit pour les cinquante-six bouteilles de vin que nous boirons, dit-il à Nathan et à Vernou. Surtout stimulez Dubruel , c'est un vaudevilliste , il est capable de faire quelques méchantes pointes, élevez-le jusqu'au bon mot.

Lucien , excité par tout ce qu'il voyait, animé par le désir de faire ses preuves, écrivit son premier article sur la table ronde du boudoir de Florine , à la lueur des bougies roses allumées par Matifat.

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