‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 142 sur 157 · LES ARCATÎES DU JOURNAL · texte numérisé non relu

LES ARCATÎES DU JOURNAL

Lucien grimpa lestement l'escalier, et se produisit en maître dans les bureaux du journal. Coloquinte ayant toujours son papier timbré sur la tête et le vieux Giroudeau lui dirent encore assez hypocritement que personne n'était venu.

— Mais les rédacteurs doivent se voir quelque part pour convenir du journal , dit-il.

— Probablement , dit le capitaine de l'empire. Mais la rédaction ne me regarde pas.

Il se remit à vérifier ses bandes en faisant son éternel broum ! broum ! En ce moment, par un hasard , doit-on dire heureux ou malheureux ? Finot vint pour annoncer à Giroudeau sa fausse abdication , et lui recommander de veiller à ses intérêts.

— l'as de diplomatie avec monsieur, il est du journal, dit Finot à son oncle en prenant la main de Lucien et la lui serrant.

— Ah! monsieur est du journal? s'écria Giroudeau surpris du geste de son neveu. Eh bien, monsieur, vous n'avez pas eu de peine à y entrer.

— Je veux y faire votre lit pour que vous ne soyez pas jobarde par Etienne , dit Finot en regardant Lucien d'un air fin. Monsieur aura trois francs par colonne pour toute sa rédaction , y compris les comptes rendus de théâtre.

— Tu n'as fait ces conditions à personne, dit Giroudeau en regardant Lucien avec étonnement.

— Il aura les quatre théâtres du boulevard , tu auras soin que ses loges ne lui soient pas prises, que ses billels de spectacle lui soient remis. Je vous engage à vous les faire adresser chez vous, dit-il en se tournant vers Lucien. Monsieur s'engage à faire, en outre de sa critique, dix articles Variétés d'environ deux colones pour cinquante francs par mois pendant un an. Cela vous va-l-il?

— Oui , dit Lucien qui avait la main forcée par les circonstances.

— Mon oncle , dit Finot au caissier, tu rédigeras le traité que nous signerons en descendant.

— Qui est monsieur? demanda Giroudeau en se levant et ôtant son bonnet de soie noire.

— Monsieur Lucien de Rubempré, dit Finot, l'auteur de l'article sur l'Alcade.

— Jeune homme, s'écria le vieux militaire en lui

A PARIS

frappant sur le front, vous avez là des mines d'or. Je ne suis pas littéraire, mais voire article, je l'ai lu, il m'a fait plaisir. Parlez-moi de cela! Voilà de la gaieté. Aussi ai-je dit : — Ça nous amènera des abonnés ! Et il en est venu. Nous avons vendu cinquante numéros.

— Le traité avec Etienne Lousteau est prêt?

— Oui, dit Giroudeau.

— Mets à celui que je signe avec monsieur une date antérieure, afin que Lousteau soit lié envers notre ami Lucien.

Finot prit le bras de Lucien avec un semblant de camaraderie qui séduisit le poêle, et l'entraina dans l'escalier en lui disant : — Vous avez ainsi une position faite. Je vous présenterai moi-même à tries rédacteurs. Puis, ce soir, Lousteau vous fera reconnaître aux théâtres. Vous pouvez gagner cent cinquante francs par mois à notre petit journal que va diriger Lousteau. Tâchez de bien vivre avec lui. Déjà le drôle m'en voudra de lui avoir lié les mains en votre endroit, mais vous avez du talent, et je ne veux pas que vous soyez en butte à ses caprices. Entre nous , vous pouvez m'apporter jusqu'à deux feuilles par mois pour mon journal hebdomadaire , je vous les payerai deux cents francs. Ne pariez de cet arrangement à personne : je serais en proie à la vengeance de tous ces amours-propres blessés de la fortune d'un nouveau venu. Faiies quatre articles de vos deux feuilles , signez-en deux de votre nom et deux d'un pseudonyme, afin de ne pas avoir l'air de manger le pain des autres. Vous devez votre position à Blondet et à Vignon , qui vous trouvent de l'avenir. Ainsi, ne vous galvaudez pas. Surtout , défiez-vous de vos amis. Quant à nous deux, entendons-nous bien toujours. Servez-moi, je vous servirai. Vous avez pour quarante francs de loges et de billets à vendre, et pour soixante francs de livres à laver au journal. Le tout vous fera quatre cent cinquante francs par mois. Avec de l'esprit, vous saurez trouver deux cents francs en sus chez les libraires qui vous payeront des articles et des prospectus. Mais vous êtes à moi, n'est-ce pas? Je puis compter sur vous.

Lucien serra la main de Finot avec un transport de joie inouï.

— N'ayons pas l'air de nous être entendus , lui dit Finot à l'oreille en poussant la porte d'une mansarde au cinquième étage de la maison , et située au fond d'un long corridor.

Lucien aperçut alors Lousteau , Félicien Vernou, Hector Merlin et deux autres rédacteurs qu'il ne connaissait pas, tous réunis à une table couverte d'un tapis vert , devant un bon feu , sur des chaises ou des fauteuils , fumant ou riant. La table était chargée de papiers , il s'y trouvait un véritable en-

DE BALZAC. T. VI

crier plein d'encre , des plumes assez mauvaises , mais dont les rédacteurs se servaient. Il fut démontré au nouveau journaliste que là s'élaborait le grand œuvre.

— Messieurs, dit Finot , l'objet de la réunion est l'installation en mon lieu et place de notre cher Lousteau comme rédacteur en chef du journal que je suis obligé de quitter. Mais , quoique mes opinions subissent une transformation nécessaire pour que je puisse passer rédacteur en chef du journal hebdomadaire dont vous savez les destinées, mes convictions sont les mêmes et nous restons amis. Je suis tout à vous, comme vous serez à moi. Les circonstances sont variables , les principes sont fixes. Les principes sont le pivot sur lequel marchent les aiguilles du baromètre politique.

Tous les rédacteurs partirent d'un éclat de rire.

— Qui t'a donné ces phrases-là? demanda Lousteau.

— Blondet , répondit Finot.

— Vent, pluies, lempête, beau fixe, dit Merlin, nous parcourrons tout ensemble.

— Enfin, reprit Finot, ne nous embarbouillons pas dans les métaphores : tous ceux qui auront quelques articles à m'apporter retrouveront Finot. -Monsieur , dit-il en présentant Lucien , est des vôtres. J'ai traité avec lui , Lousteau.

Chacun complimenta Finot sur son élévation et sur ses nouvelles destinées.

— Te voilà à cheval sur nous et sur les autres, lui dit J'un des rédacteurs inconnus à Lucien , tu deviens Janus...

— Pourvu qu'il ne soit pas Jeannot , dit Vernou.

— Tu nous laisses attaquer nos bêtes noires ?

— Tout ce que vous voudrez ! dit Finot.

— Ah ! mais , dit Lousteau , le journal ne peut pas reculer. Monsieur Châtelet s'est fâché, nous n'allons pas le lâcher pendant une semaine.

— Que s'est-il passé? dit Lucien.

— Il est venu demander raison , dit Vernou. L'ex-beau de l'empire a trouvé le père Giroudeau , qui, du plus beau sang froid du monde, s'est déclaré l'auteur de l'article , et lui a demandé son heure et ses armes. L'affaire en est restée là. Nous sommes occupés à lui présenter des excuses dans le numéro de demain. Chaque phrase est un coup de poignard.

— Mordez-le ferme, il viendra me trouver, dit Finot. J'aurai l'air de lui rendre service en vous apaisant; il tient au ministère , et nous accrocherons là quelque chose, une place de professeur suppléant ou quelque bureau de tabac. Nous sommes heureux qu'il se soit piqué au jeu. Qui de vous veut faire dans mon nouveau journal un article de fond sur Nathan?

— Donnez-le à Lucien , dit Lousteau. Hector cl Vernou feront les leurs dans leurs journaux respectifs...

— Adieu , messieurs , nous nous reverrons seul à seul chez Barbin , dit Finot en riant.

II sortit. Lucien reçut quelques compliments sur son admission dans le corps redoutable des journalisles. Lousteau le présenta comme un homme sur lequel tous pouvaient compter.

— Il vous invite en masse, messieurs, à souper chez Coralic.

-— Coralie va au Gymnase, dit Lucien à Etienne.

— Eh bien , messieurs , il est entendu que nous pousserons Coralie, hein? Dans tous vos journaux, mettez quelques lignes sur son engagement et parlez de son talent. Vous donnerez du tact, de l'habileté à l'administration du Gymnase. Pouvons-nous lui donner de l'esprit?

— Nous lui donnerons de l'esprit, répondit Merlin , car Jules a une pièce avec Scribe.

— Oh! alors, le directeur sera le plus prévoyant et le plus perspicace des spéculateurs, dit Vernou.

— Ah ! çà, ne faites pas vos articles sur le livre de Nathan que nous ne nous soyons concertés; vous saurez pourquoi, dit Lousteau. Nous devons être utiles à notre nouveau camarade. Lucien a deux livres à placer, un recueil de sonnets et un roman. Par la vertu de l'encre ! il doit être un grand poëte à trois mois d'échéance. Nous nous servirons de ses Marguerites pour abaisser les Odes, les Ballades , les Méditations , toute la poésie romantique.

— Ça serait drôle , si les sonnets ne valaient rien, dit Vernou. Que pensez-vous de vos sonnets, Lucien ?

— La , comment les trouvez-vous? dit un des rédacteurs inconnus.

— Messieurs, il sont bien , dit Lousteau, parole d'honneur.

— Eh bien , j'en suis content , dit Vernou , je les jetterai dans les jambes de ces poêles de sacristie qui me fatiguent.

— Si Dauriat, ce soir, ne prend pas les Marguerites , nous lui flanquerons article sur arlicle contre Nathan.

— Et Nathan, que dira-t-il ? s'écria Lucien. Les cinq rédacteurs éclatèrent de rire.

— Il sera enchanté , dit Vernou. Vous verrez comment nous arrangerons les choses.

— Ainsi, monsieur est des nôtres? dit un des deux rédacteurs que Lucien ne connaissait pas.

— Oui , oui , Jules, pas de farces. Tu vois, Lucien, dit Etienne au néophyte, comment nous agissons avec toi , tu ne reculeras pas dans l'occasion. Nous aimons tous Nathan, et nous allons l'attaquer.

Maintenant, partageons-nous l'empire d'Alexandre. Jules, veux-tu les Français et l'Odéon?

— Si ces messieurs y consentent, dit Jules. Tous inclinèrent la tête , mais Lucien vit briller

des regards d'envie.

— Je garde l'Opéra, les Italiens et l'Opéra-Comique , dit Vernou.

— Eh bien , Hector prendra les théâtres de vaudeville, dit Lousteau.

— Et moi , je n'ai donc pas de théâtres? s'écria l'autre rédacteur que ne connaissait pas Lucien.

— Eh bien , Hector te laissera les Variétés , et Lucien la Porte-Saint-Marlin , dit Etienne. Abandonne-lui la Porlc-Saint-Martin, il est fou de Jenny Vcrtpré , dit-il à Lucien , tu prendras le Cirque- Olympique en échange. Moi, j'aurai Bobino, les Funambules et Madame Saqui. Qu'avons-nous pour le journal de demain?

— Rien.

— Rien.

— Rien !

— Messieurs , soyez brillants pour mon premier numéro. Le baron Chàtclet et sa sèche ne dureront pas huit jours? L'auteur du Solitaire est bien usé !

— Soslhène-Démosthène n'est plus drôle, dit Vernou, tout le monde nous l'a pris.

— Oh! il nous faut de nouveaux morts, dit Jules.

— Messieurs , si nous prêtions des ridicules aux hommes vertueux de la droite ?

— Commençons une série de portraits des orateurs ministériels, dit Hector Merlin.

— Fais cela, mon petit , dit Lousteau, tu les connais , ils sont de ton parti , tu pourras satisfaire quelques haines intestines. Empoigne Beugnot, Syrieys de Mayrinhac et autres. Les articles peuvent être prêts à l'avance , nous ne serons pas embarrassés pour le journal.

— Si nous inventions quelque refus de sépulture avec des circonstances plus ou moins aggravantes? dit Jules.

— N'allons pas sur les brisées des grands journaux constitutionnels qui ont leurs cartons aux curés pleins de canards, répondit Vernou.

— De canards? dit Lucien.

— Nous appelons un canard , lui répondit Hector , un fait qui a l'air d'être vrai , mais qu'on invente pour relever les faits-Paris quand ils sont pâles. Le canard est une trouvaille de Franklin , qui a inventé le paratonnerre , le canard et la république. Ce journaliste trompa si bien les encyclopédistes par ses canards d'oulre-mer , que, dans l'Histoire Philosophique des Indes, Raynal a donné deux de ses canards pour des faits authentiques.

A PARIS

— Je ne savais pas cela , dit Vernou. Quels sont les deux canards ?

— L'histoire relative à l'Anglais qui vend sa libératrice, une négresse, après l'avoir rendue mère afin d'en avoir plus d'argent. Puis le plaidoyer sublime de la jeune fille grosse gagnant sa cause. Quand Franklin vint à Paris , il avoua ses canards chez Necker , à la grande confusion des historiens français. Et voilà comment le nouveau monde a deux fois corrompu l'ancien.

— Le journal, dit Lousteau, tient pour vrai tout ce qui est probable. Nous partons de là.

— La justice criminelle ne procède pas autrement, dit Vernou.

— Eh bien , à ce soir , neuf heures , ici , dit Merlin.

Chacun se leva, se serra les mains, et la séance fut levée au milieu des témoignages de la plus touchante fraternité.

— Qu'as-tu donc fait à Finot , dit Etienne à Lucien en descendant, pour qu'il ait passé un marché avec toi ? Tu es le seul avec lequel il se soit lié.

— Moi , rien , dit Lucien , il me l'a proposé.

— Enfin , tu aurais avec lui des arrangements , j'en serais enchanté , nous n'en serions que plus forts tous deux.

Aurez-de-chaussée, Etienne et Lucien trouvèrent Finot qui prit à part Lousteau dans le cabinet ostensible de la rédaction.

— Signez votre traité pour que le nouveau directeur croie la chose faite d'hier, dit Giroudeau qui présentait à Lucien deux papiers timbrés à signer.

En lisant le traité, Lucien entendit une discussion assez vive entre Élienne et Finot, elle roulait sur les produits en nature du journal qui devaient être perçus par Giroudeau et dont Etienne voulait sa part. U y eut sans doute une transaction, car les deux amis sortirent entièrement d'accord.

— A huit heures aux Galeries de bois , chez Dauriat, dit Etienne à Lucien.

Un jeune homme se présenta pour être rédacteur de l'air timide et inquiet qu'avait Lucien naguère , et Lucien vit, avec un plaisir secret, le vieux Giroudeau pratiquant sur le néophyte les mêmes plaisanteries dont il avait failli être victime. L'intérêt personnel lui fit parfaitement comprendre la nécessité de ce manège qui mettait des barrières presque infranchissables entre les débutants et la mansarde où pénétraient les élus.

— 11 n'y a pas déjà tant d'argent pour les rédacteurs, dit-il à Giroudeau.

— Si vous étiez plus de monde , vous auriez moins , répondit le capitaine. Eh donc !

Il fit tourner sa canne plombée, sortit en broumbroumant, cl parut stupéfait de voir Lucien mon-

tant dans le bel équipage qui stationnait sur les boulevards. '

— Vous êtes maintenant les militaires, lui dit le soldat, cl nous sommes les péquins !

REDAIRIAT.

— Ma parole d'honneur, ils me paraissent être les meilleurs enfants du monde, dit Lucien à Coralie. Me voil,': journaliste avec la certitude de pouvoir gagner six cents francs par mois en travaillant cependant comme un cheval; mais je placerai mes deux ouvrages et j'en ferai d'autres, car mes amis vont m'organiser un succès ! Ainsi , je dis comme toi, Coralie : Vogue la galère!

— Tu réussiras, mon petit; mais ne sois pas aussi bon que tu es beau , tu te perdrais. Sois méchant avec les hommes, c'est bon genre.

Coralie et Lucien allèrent se promener au bois de Boulogne et rencontrèrent encore la marquise d'Espard, madame de Bargeton et le baron Châtclet. Madame de Bargeton regarda Lucien d'un air séduisant qui pouvait passer pour un salut.

Camusot avait commandé le meilleur dîner du monde. Coralie, en se sachant débarrassée de lui, fut si charmante pour lui, que le pauvre marchand de soieries ne se souvint pas, durant les quatorze mois de leur liaison , de l'avoir vue aussi gracieuse et aussi attrayante. Il lui fut impossible de s'en séparer. Il lui proposa secrètement une inscription de six mille livres de rente sur le grand-livre que ne connaissait pas sa femme, si elle voulait rester sa maîtresse , en consentant à fermer les yeux sur ses amours avec Lucien.

— Trahir un pareil ange , mais regarde-le donc, pauvre magot, et regarde-toi! dit-elle en lui montrant le poëte que Camusot avait légèrement étourdi en le faisant boire.

Camusot se fia sur les dissipations de la vie parisienne, et résolut d'attendre que la misère lui rendit la femme que la misère lui avait déjà livrée.

— Je ne serai donc que ton ami, dit-il en la baisant au front.

Lucien laissa Coralie et Camusot, pour aller aux Galeries de bois. Quel changement cinq jours avaient produit dans son esprit! 11 se mêla sans peur à la foule qui ondoyait dans les Galeries. 11 eut l'air impertinent, parce qu'il avait une maîtresse, il entra chez Dauriat d*uu air dégagé parce qu'il était journaliste. II y avait grande société chez le libraire. Lucien y donna la main à Blondet, à Nathan, à Finot,

ON GRAND HOMME DE PROVINCE

à toute la littérature avec laquelle il avait fraternisé depuis une semaine. 11 se crut un personnage, et se flatta de surpasser ses camarades. La petite pointe de vin qui ranimait le servit à merveille. Il fut spirituel, et montra qu'il savait hurler avec les loups; mais il n'eut pas de succès, il ne recueillit pas les approbations tacites, muettes ou parlées sur lesquelles il comptait. Il aperçut un premier mouvement de jalousie parmi ce monde, moins inquiet que curieux peut-être de savoir quelle place s'y attribuerait une supériorité nouvelle, et ce qu'elle avalerait dans le partage général des produits de la presse. Einot, qui trouvait en Lucien une mine à exploiter, Louslcau qui croyait avoir des droits sur lui furent les seuls que le poëte vil souriants. Lousteau, qui avait déjà pris les allures d'un rédacteur en chef, frappa vivement aux carreaux du cabinet de Dauriat.

— Dans un moment, mon ami, lui répondit le libraire en levant la tête au-dessus des rideaux verts et en le reconnaissant.

Le moment dura une heure, après laquelle Lucien et son ami entrèrent dans le sanctuaire.

— Eh bien , avez-vous pensé à l'affaire de notre ami? dit le rédacteur en chef.

— Certes , dit Dauriat en se penchant sultanesquement dans son fauteuil. J'ai parcouru son recueil, je l'ai lait lire à un homme de goût, à un bon juge : je n'ai pas la prétention de m'y connaître ; car, mon ami, j'achète la gloire toute faite comme cet Anglais achetait lamour. Vous êtes aussi grand poëte que vous êtes joli garçon, mon petit, dit Dauriat. Foi d'honnête homme, je ne dis pasde libraire, remarquez! vos sonnets sont magnifiques. On y sent le travail, ce qui est rare quand on a de l'inspiration et de la verve. Enfin , vous savez rimer, une des qualités delà nouvelle école. Vos Marguerites sont un beau livre, mais ce n'est pas une affaire, et je ne peux m'occuper que de vastes entreprises. Par conscience, je ne veux pas prendre vos sonnets, il me serait impossible de les pousser, il n'y a pas assez à gagner pour faire les dépenses d'un succès. D'ailleurs vous ne continuerez pas la poésie, votre livre est un livre isolé. C'est l'éternel recueil des premiers vers que font au sortir du collège tous les gens de lettres, auquel ils tiennent tout d'abord, et dont ils se moquent plus lard. Lousteau, votre ami, doit avoir un poëme caché dans ses vieilles chaussettes. N'as-tu pas un poëme , Lousteau ? dit Dauriat en jetant sur Etienne un fin regard de compère.

— Eh ! comment pourrais-je écrire en prose? dit Lousteau.

— Eh bien! vous le voyez, il ne m'en a jamais parlé, mais noire ami connaît la librairie et les affaires, reprit Dauriat. Tour moi la question, dit-il

en câlinant Lucien , n'est pas de savoir si vous êtes un gran ' poëte, vous avez beaucoup, mais beaucoup de mérile; si je commençais la librairie, je commettrais la faute de vous éditer, mais d'abord aujourd'hui , mes commanditaires et mes bailleurs de fonds me couperaient les vivres , il suffit que j'y aie perdu vingt mille francs l'année dernière pour qu'ils ne veuillent entendre à aucune poésie, et ils sonl mes maîtres; la question n'est pas là : j'admets que vous soyez un grand poëte, serez-vous fécond? Pondrez-vous régulièrement des sonnets? Devicndrez-vous dix volumes? Serez-vous une affaire? Eh bien, non, vous serez un délicieux prosateur, vous avez trop d'esprit pour le gâter par des chevilles, vous avez à gagner trente mille francs par an dans les journauxel vousne les troquerez pas contre trois mille francs que vous donneront très-difficilement les hémistiches, les strophes et autres ficharades!

— Vous savez, Dauriat, que monsieur est du journal, dit Lousteau.

— Oui, répondit Dauriat, j'ai lu son article, et dans son intérêt bien entendu, je lui refuse les Marguerites ! Oui , monsieur, je vous aurai donné plus d'argent dans six mois d'ici pour les articles que j'irai vous demander, que pour votre poésie invendable?

— Et la gloire? s'écria Lucien.

Dauriat et Lousteau se mirent à rire.

— Dame! dit Lousteau, c'est jeune, ça conserve des illusions.

— La gloire, répondit Dauriat, c'est dix ans de persistance et de publication , une alternative de cent mille francs de perle ou de gain pour le libraire. Si vous trouvez des fous qui impriment vos poésies, dans un an d'ici vous aurez de l'estime pour moi en apprenant le résultat de l'opération.

— Vous avez là le manuscrit, dit Lucien froidement.

— Le voici , mon ami, répondit Dauriat dont les façons avec Lucien s'étaient déjà singulièrement édulcorées.

Lucien le prit sans regarder l'état dans lequel était la ficelle, tanl Dauriat avait l'air d'avoir lu les Marguerites. Il sortit avec Lousteau sans paraître ni consterné, ni mécontent. Dauriat les accompagna dans la boutique en parlant de son journal et de celui de Lousteau. Lucien jouait avec son rouleau de papier, assez négligemment.

— Tu crois que Dauriat a lu ou fait lire tes sonnets? lui dit Etienne à l'oreille.

— Oui , dit Lucien.

— Regarde les scellés !

Lucien aperçut l'encre et la ficelle dans un état de conjonction parfaite.

— Quel sonnet avez-vous le plus particulièrement

A PARIS

remarqué? dit-il au libraire en pâlissant de colère et de rage.

— Us sont tous remarquables, mon ami, répondit Dauriat, mais celui sur la marguerite est délicieux, il se termine par une pensée fine et trèsdélicate. Là, j'ai deviné votre succès en prose. Aussi vous ai-je recommandé sur-le-cliamp à Finot; failes-nous des articles, nous les payerons bien. Voyez-vous , penser à la gloire , c'est fort beau , mais n'oubliez pas le solide, et prenez tout ce qui se présentera. Quand vous serez riche, vous ferez des vers.

Le poëte sortit brusquement dans les Galeries pour ne pas éclater, il était furieux.

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