LES PREMIÈRES ARMES
— Eh bien, enfant, dit Lousteau qui le suivit, sois donc calme, accepte les hommes pour ce qu'ils sont : des moyens. Veux-tu prendre ta revanche?
— A tout prix , dit le poëte.
— Voici un exemplaire du livre de Nathan que Dauriat vient de me donner, la seconde édition parait demain , relis cet ouvrage et fais un article qui le démolisse. Félicien Vernou ne peut souffrir Nathan dont le succès nuit, à ce qu'il croit, au futur succès de son ouvrage. Une des manies de ces petits esprits est d'imaginer que, sous le soleil, il n'y a pas de place pour deux succès. Aussi fera-t-il mettre ton article dans le grand journal auquel il travaille.
— ■ xiiais que peut-on dire contre ce livre? il est beau, s'écria Lucien.
— Ah çà ! mon cher, apprends ton métier, dit en riant Lousteau. Le livre, fut-il un chef-d'œuvre, doit devenir sous ta plume une stupide niaiserie, une œuvre dangereuse et malsaine.
— Mais comment?
— Tu changeras les beautés en défauts.
— Je suis incapable d'opérer une pareille métamorphose.
— Mon cher, voici la manière de procéder en semblable occurrence. Attention, mon petit! Tu commenceras par trouver l'œuvre belle et tu peux l'amuser à dire ce que lu penses. Le public se dira : ce critique est sans jalousie, il sera sans doute impartial. Dès lors le public tiendra ta critique pour consciencieuse. Après avoir conquis l'estime de ton lecteur, tu regretteras d'avoir à blâmer le système
dans lequel de semblables livres vont faire entrer la littérature française. La France , diras-tu, ne gouverne-l-elle pas l'intelligence du monde entier? Jusqu'aujourd'hui, de siècle en siècle, les écrivains français maintenaient l'Europe dans la voie de l'analyse, de l'examen philosophique par la puissance du style et par la forme originale qu'ils donnaient aux idées. Ici, tu places un éloge de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, de Montesquieu, de lîufion. Tu expliqueras combien en France la langue est impitoyable, tu prouveras qu'elle est un vernis glissé sur la pensée. Tu lâcheras deux axiomes comme : un grand écrivain en France est toujours un grand homme, il est tenu par la langue à toujours penser, et il n'en est pas ainsi dans les autres pays. Et tu le démontreras en compatanl Rabener, un moraliste satirique allemand, à la Bruyère, elc. Il n'y a rien qui pose un critique comme de parler d'un auteur étranger inconnu. Kant est le piédestal de Cousin. Une fois sur ce terrain, tu lances un mot qui résume et explique aux niais le système de nos hommes de génie en appelant leur littérature, une littérature idéée. Armé de ce mot, tu jetteras tous les morts illustres à la tête des auteurs vivants. Tu expliqueras alors que de nos jours il se produit une nouvelle littérature où l'on abuse du dialogue, la plus facile des formes littéraires et des descriptions qui dispensent de penser. Tu opposeras les romans de Voltaire, de Diderot, de Sterne, de Swift, si substantiels , si incisifs , au roman moderne où tout se traduit par des images, et que Waller Scott pousse à ses dernières conséquences. Dans un pareil genre, il n'y a place que pour l'inventeur. Le roman à la Walter Scott est un genre et non un système. Tu foudroieras ce genre funeste où l'on délaye les idées, où elles sont passées au laminoir, genre accessible à tous les esprits, genre où chacun peut passer pour auteur à bon marché. Tu l'appelleras enfin la littérature imagée. Tu feras tomber cette argumentation sur le livre de Nathan en démontrant qu'il est un imitateur et n'a que l'apparence du talent : le grand style serré du dix-huitième siècle y manque, l'auteur y substitue les événements aux sentiments. Le mouvement n'csl pas la vie, le tableau n'est pas l'idée. Malgré le mérite de celte œuvre, elle le parait alors fatale et dangereuse , elle ouvre les portes à la foule , tu feras apercevoir dans le lointain une foule de petits auteurs qui s'empresseront d'imiter cette forme. Ici lu pourras le livrer dès lors à de tonnantes lamentations sur la décadence du goût, et tu glisseras l'éloge de MM. Etienne, Jouy, Tissot, Gosse, Duval , Jay, Benjamin Constant, Aignan , Baour-Lormian , Villemain, les coryphées du parti libéral napoléonien, sous la protection desquels se trouve le journal de Vernou. Tu montreras cette
UN GRAND HOMME DE PROVINCE
glorieuse phalange résistant à l'invasion des romantiques , tenant pour Tidée et le style contre l'image et le bavardage, continuant l'école voltairienne et s'opposant à l'école anglaise et allemande , de même que les dix-sept orateurs de la gauche combattent pour la nation contre les ultras delà droite. Protégé par ces noms révérés de l'immense majorité des Français qui sera toujours pour l'opposition de la gauche, tu peux écraser Nathan dont l'ouvrage, quoique renfermant des beautés supérieures, ouvre en France la porte à une littérature où l'on se dispense de l'idée. Dès lors, il ne s'agit plus de Nathan ni de son livre , comprends-tu, mais de la gloire de la France. Le devoir des plumes honnêtes et courageuses est de s'opposer vivement à ces importations étrangères. Là, tu flattes l'abonné. Selon toi, la France est une fine commère, il n'est pas facile de la surprendre. Si le libraire a, par des raisons dans lesquelles tu ne veux pas entrer, escamoté un succès, le vrai public a bientôt l'ail justice des erreurs causées par les cinq cents niais qui composent son avant-garde. Tu diras qu'après avoir eu le bonheur de vendre une édition, le libraire est bien audacieux d'en faire une seconde, tu regretteras qu'un aussi habile éditeur connaisse si peu les instincts du pays. Voilà tes masses, saupouflrc-moi d'esprit ces raisonnements, relève-les par un petit fdet de vinaigre, et tu feras sauter Dauriat dans la poêle aux articles. Mais n'oublie pas de terminer en ayant l'air de plaindre dans Nathan l'erreur d'un homme à qui, s'il quitte cette voie, la littérature contemporaine devra de belles œuvres.
Lucien fut stupéfait en entendant parler Lousteau. A la parole du journaliste, il lui tombait des écailles des yeux. Il découvrait des vérités littéraires qu'il n'avait même pas soupçonnées.
— Mais ce que tu me dis, s'écria-t-il , est plein de raison et de justesse.
— Sans cela, pourrais-tu battre en brèche le livre de Nathan? dit Lousteau. Voilà, mon petit, une première forme d'article. On l'emploie pour démolir, c'est le pic du critique. Mais il y en a bien d'autres ! Ton éducation se fera. Quand tu seras obligé de parler absolument d'un homme que tu n'aimeras pas , quelquefois les propriétaires , les rédacteurs en chef d'un journal ont la main forcée, tu déploieras les négations de ce que nous appelons l'article de fonds. On met en tête le titre du livre dont on veut que vous vous occupiez. On commence par des considérations générales dans lesquelles on peut parler des Grecs et des Romains, puis on dit à la fin : ces considérations nous ramènent au livre de monsieur un tel, qui sera la matière d'un second article. Et le second article ne parait jamais. On étouffe ainsi le livre entre deux promesses. Ici, tu I
ne fais pas l'article contre Nathan, mais contre Dauriat, il faut le coup de pic. Ces formules de critique littéraire s'emploient également dans la critique politique.
La cruelle leçon d'Etienne ouvrait des cases dans l'imagination de Lucien, il comprenait admirablement ce métier.
— Allons au journal , dit Lousteau , nous y trouverons nos amis, et nous conviendrons d'une charge à fond de train contre Nathan. Ça les fera rire, lu verras.
Arrivés rue Saint-Fiacre, ils montèrent ensemble à la mansarde où se faisait le journal, et Lucien fut aussi surpris que ravi de voir l'espèce de joie avec laquelle ses camarades convinrent de démolir le livre de Nathan. Hector Merlin prit un carré de papier, et il écrivit ces lignes qu'il alla porter à son journal.
On antionce une seconde édition du livre de monsieur Nathan; nous comptions garder le silence sur cet ouvrage, mais celte apparence de succès nous oblige à lui consacrer un article, moins sur l'œuvre que sur la tendance de la jeune littérature.
En tête des plaisanteries pour le numéro du lendemain, Lousteau mit cette phrase :
*** Le libraire Dauriat publie une seconde édition du livre de monsieur Nathan! Il ne connaît donc pas le proverbe du palais , non bis in idem ? Honneur au courage malheureux !
Les paroles d'Etienne avaient été comme un flambeau pour Lucien. Le désir de se venger de Dauriat lui tint lieu de conscience et d'inspiration. Trois jours après, pendant lesquels il ne sortit pas de la chambre de Coralie où il travaillait au coin du feu, servi par Bérénice et caressé dans ses moments de lassitude par Coralie , attentive et silencieuse, il mit au net un article critique, d'environ trois colonnes, où il s'était élevé à une hauteur surprenante. Il courut au journal, il était neuf heures du soir, il y trouva les rédacteurs et leur lut son travail. Il fut écouté sérieusement. Félicien ne dit pas un mot, il prit le manuscrit et dégringola les escaliers.
— Que lui prend-il? s'écria Lucien.
— Il le porte à l'imprimerie ! dit Hector Merlin, l'article est un chef-d'œuvre où il n'y a ni un mot à retrancher, ni une ligne à ajouter.
— Il ne faut que te montrer le chemin? dit Lousteau.
— Je voudrais voir la mine que fera Nathan, de-
A PARIS
main en lisant cela , dit un autre rédacteur sur la figure duquel éclatait une douce satisfaction.
— Il faut être votre ami, dit Hector Merlin.
— C'est donc bien ? demanda vivement Lucien.
— Blondet et Vignon s'en trouveront mal , dit Lousteau.
— Voici , reprit Lucien, un petit article que j'ai broché pour vous, et qui peut, en cas de succès, fournir une série de compositions semblables.
— Lisez-nous cela, dit Lousteau.
Lucien leur lut alors un de ces délicieux articles qui firent la fortune de ce petit journal , et où en deux colonnes il peignait un des menus détails de la vie parisienne, une figure, un type , un événement normal , quelques singularités. Cet échantillon intitulé : Les passants de Paris, était écrit dans cette manière neuve et originale où la pensée résultait du choc des mots, où le cliquetis des adverbes et des adjectifs réveillait l'attention. Cet article était aussi différent de l'article grave et profond sur Nathan, que les Lettres Persanes diffèrent de l'Esprit des Lois.
— Tu es né journaliste, lui dit Lousteau. Cela passera demain , fais-en tant que tu voudras.
— Ah çà, dit Merlin , Dauriat est furieux des deux obus que nous avons lancés dans son magasin. Je viens de chez lui , il fulminait des imprécations, il s'emportait contre Finot, qui lui disait t'avoir vendu son journal. Moi , je l'ai pris à part, et lui ai coulé ces mots dans l'oreille : Les Marguerites vous coûteront cher ! Il vous arrive un homme de talent, et vous l'envoyez promener quand nous l'accueillons à bras ouverts.
— Dauriat sera foudroyé par l'article que nous venons d'entendre, dit Lousteau à Lucien. Tu vois, mon enfant , ce qu'est le journal ? Mais ta vengeance marche ! Le baron Châtelet est venu demander ce matin ton adresse ; il y avait eu ce matin un article sanglant contre lui. L'ex-beau de l'empire a une tête faible , il est au désespoir. Tu n'as pas lu le journal ! l'article est drôle. Vois ? Convoi du Héron pleuré par la Sèche. Madame de Bargeton est décidément appelée l'os de Sèche dans le monde , et Châtelet n'est plus nommé que le baron Héron.
Lucien prit le journal et ne put s'empêcher de rire en lisant ce petit chef-d'œuvre de plaisanterie dû à Vernou.
— Ils vont capituler, dit Hector Merlin. Lucien participa joyeusement à quelques-uns
des bons mots et des traits avec lesquels on terminait le journal, en causant et fumant, en racontant les aventures de la journée, les ridicules des camarades, quelques détails sur leur caractère. Cette conversation éminemment moqueuse , spiri-
tuelle, méchante, mit Lucien au courant des mœurs et des personnes de la littérature.
— Pendant que l'on compose le journal, dit Lousteau, je vais aller faire un tour avec toi, te présenter à tous les contrôles et à toutes les coulisses des théâtres où tu as tes entrées, puis nous irons retrouver Elorine et Coralie au Panorama.
Tous deux donc , bras dessus , bras dessous , allèrent de théâtre en théâtre où Lucien fut intronisé comme rédacteur, complimenté par les directeurs, lorgné par les actrices , qui tous avaient su l'importance qu'un seul article de lui venait de donner à Coralie et à Florine, engagée , l'une au Gymnase à douze mille francs par an , et l'autre à huit mille francs au Panorama. Ce furent autant de petites ovations qui grandirent Lucien à ses propres yeux, et lui donnèrent la mesure de sa puissance.
A onze heures, les deux amis arrivèrent au Panorama-Dramatique; Lucien, familiarisé avec les coulisses, s'y produisit d'un air dégagé qui fit merveille. Nathan y était, Nathan tendit la main à Lucien qui la prit et la serra.
— Ah çà ! mes maîtres, dit-il en regardant Lucien et Lousteau, vous voulez donc m'enterrer?
— Attends donc à demain, mon cher, tu verras comment Lucien t'a empoigné ! Parole d'honneur, tu seras content. Quand la critique est aussi sérieuse, un livre y gagne.
Lucien était rouge de honte.
— Est-ce dur? demanda Nathan.
— C'est grave, dit Lousteau.
— Il n'y aura donc pas de mal? reprit Nathan. Hector Merlin disait au foyer du Vaudeville que j'étais échiné.
— Laissez-le dire, et attendez! s'écria Lucien qui se sauva dans la loge de Coralie en suivant l'actrice au moment où elle quittait la scène dans son attrayant costume.