‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 144 sur 157 · LE LIBRAIRE CHEZ L'AUTEUR · texte numérisé non relu

LE LIBRAIRE CHEZ L'AUTEUR

Le lendemain , au moment où Lucien déjeunait avec Coralie, il entendit un cabriolet dont le bruit net dans sa rue assez solitaire annonçait une élégante voiture, et dont le cheval avait cette allure déliée et cette manière d'arrêter qui trahit la race pure. De sa fenêtre , Lucien aperçut en effet le magnifique cheval anglais de Dauriat et Dauriat qui tendait les guides à son groom avant de descendre.

UN GRAND HOMME DE PROVINCE

— C'est le libraire , cria Lucien à sa maîtresse.

— Faites attendre, dit aussitôt Coralie à Bérénice.

Lucien sourit de l'aplomb de cette jeune fille qui s'identifiait si admirablement à ses intérêts, il revint l'embrasser avec une effusion vraie, elle avait eu de l'esprit.

La promptitude de l'impertinent libraire , l'abaissement subit de ce prince des charlatans tenait à dos circonstances presque entièrement oubliées, tant le commerce de la librairie a été violemment transformé depuis environ douze ans. De 1814 à 1825, époque à laquelle les cabinets littéraires, d'abord établis pour la lecture des journaux, entreprirent de donner à lire les livres nouveaux moyennant une rétribution , et où l'aggravation des lois fiscales sur la presse périodique fit créer l'annonce, la librairie n'avait pas d'autres moyens de publication ni de vente que les articles sur les livres insérés dans les feuilletons ou dans le corps des journaux. Jusqu'en 1822, les journaux français paraissaient sur des feuilles d'une si médiocre étendue , que les grands journaux dépassaient à peine les dimensions dos petits journaux d'aujourd'hui. Pour résister à la tyrannie des articles, Dauriat et Ladvocat les premiers inventèrent la publication par affiches, dont ils inondaient Paris, en y déployant des caractères de fantaisie, des coloriages bizarres, des dessins et des vignettes, plus tard des lithographies qui firent de l'affiche un poëme pour les yeux et souvent une déception pour la bourse des amateurs. Les affiches devinrent si originales , qu'un de ces maniaques appelés collectionneurs possède un recueil complet des affiches parisiennes. Ce moyen d'annonce restreint, à Paris , aux vitres des boutiques et aux étalages des boulevards , maintenant étendu à la France entière , fut abandonné pour l'annonce, et subsistera néanmoins toujours. L'affiche frappe encore les yeux, quand l'annonce et souvent l'œuvre sont oubliées. L'annonce, accessible à tous moyennant finance , et qui a converti la quatrième page des journaux en un champ aussi fertile pour le fisc que pour les spéculateurs, naquit seulement de 1826 à 1827 sous les rigueurs du timbre, de la poste et des cautionnements. Ces insuffisantes inventions du ministère Yillèle, qui aurait pu dès ce temps tuer les journaux en les vulgarisant , créèrent au contraire des espèces de privilèges et de royautés en rendant la fondation d'un journal presque impossible. Ainsi , en 1821, les journaux avaient droit de vie et de mort sur les œuvres littéraires, sur les conceptions de la pensée et sur les entreprises de la librairie. Une annonce de quelques ligues insérée parmi les faits Paris .cc payait chèrement. Les intrigues

étaient si multipliées au sein des bureaux de rédaction , et le soir sur le champ de bataille des imprimeries, à l'heure ou la mise en page décidait de l'admission ou du rejet de tel ou tel article , que les fortes maisons de librairie avaient à leur solde un homme de lettres pour rédiger ces petits articles où il fallait faire entrer beaucoup d'idées en peu de mots. Ces journalistes obscurs, payés seulement après l'insertion, restaient souvent pendant la nuit aux imprimeries pour voir mettre sous presse, soit les grands articles obtenus, Dieu sait comme! soit ces annonces préparatoires qui depuis prirent le nom de réclames. Aujourd'hui, les mœurs de la littérature et de la librairie ont si fort changé, que beaucoup de gens traiteraient de fables les immenses efforts, les séductions, les lâchetés, les intrigues dont les articles et les rédacteurs étaient l'objet de la part dos libraires , des auteurs et de tous les martyrs de la gloire, de la vente, ou des forçats condamnés au succès à perpétuité. Dtners, argent, cajoleries, présents, n'étaient rien encore. Une anecdote expliquera mieux que toutes les assertions l'étroite alliance de la critique et de la librairie.

Un homme de haut style et visant à devenir homme d'État, dans ces temps-là jeune et galant, le plus célèbre des rédacteurs d'un grand journal , était l'objet des caresses de toute une fameuse maison de librairie. Un jour , un dimanche, à la campagne, chez le chef de cette maison, il y avait gala pour plusieurs des principaux rédacteurs des journaux de Paris. La maîtresse de la maison, alors jeune et jolie, sortit avant le dîner pour se promener dans son parc avec l'illustre écrivain. Le premier commis, Allemand froid, grave et méthodique, ne pensant qu'aux affaires , se promenait avec un feuilletonniste , et causait d'une entreprise en lui demandant son avis. La causerie les mène hors du parc , ils atteignent les bois. Au fond d*un fourré, l'Allemand voit quelque chose qui ressemblait à sa patronne. 11 prend son lorgnon , fait signe au jeune rédacteur de se taire, de s'en aller, et retourne en effet lui-même avec précaution sur ses pas.

— Qu'avez-vous vu? lui demanda son interlocuteur.

— Bon, répondit-il, notre grand article passe demain , nous aurons au moins trois colonnes.

Un autre fait expliquera la puissance des articles. Un livre de monsieur de Chateaubriand sur le dernier des Sluarts était dans une librairie à l'état de rossignol. Un seul article d'un jeune écrivain inséré dans le Journal des Débals fit vendre ce livre on une semaine. Des articles tuaient ou vivifiaient une spéculation. Par un temps où pour lire un livre il fallait l'acheter et non le louer , certains articles

A PARIS

faisaient partir à dix mille exemplaires les œuvres des écrivains libéraux. Les attaques préparatoires des amis de Lucien, et son article, pouvaient donc arrêter la vente du livre de Nathan. Nathan ne souffrait que dans son amour-propre, il n'avait rien à perdre, il était payé; mais Dauriat pouvait perdre trente mille francs. En effet le commerce de la librairie dite de nouveautés se résume par cette chance : une rame de papier blanc vaut quinze francs, imprimée elle vaut, selon le succès, ou cent sous ou cent écus. Un article pour ou contre, dans ce temps-là, pouvait décider celte question. Dauriat, qui avait cinq cents rames à vendre accourait donc pour capituler avec Lucien : de sultan, il devenait esclave. Après avoir attendu pendant quelques instants en murmurant, en faisant le plus de bruit possible et parlementant avec Bérénice , il obtint la grâce de parler à Lucien. Ce fier libraire avait l'air riant des courtisans quand ils entrent à la cour, mais mêlé de suffisance et de bonhomie.

— Ne vous dérangez pas, chers amours! dit-il. Sont-ils gentils, ces deux tourtereaux, vous me faites l'effet de deux colombes! Qui dirait, mademoiselle, que cet homme, qui a Pair d'une jeune iille, est un assassin , un tigre à griffes d'acier qui vous déchire une réputation comme il doit déchirer vos redingotes quand vous lardez à les ôler ! Et il se mit à rire sans achever sa plaisanterie. ;Mon petit, dit-il en continuant et s'asscyant auprès de Lucien... Mademoiselle, je suis Dauriat, dit il en s'inlerrompant et en lâchant le coup de pistolet de son nom en ne se trouvant pas assez bien reçu par Coralie.

— Monsieur, avez-vous déjeuné, voulez-vous nous tenir compagnie? dit l'actrice.

— Biais oui, nous causerons mieux, répondit Dauriat; d'ailleurs , en acceptant votre déjeuner, j'aurai le droit de vous avoir à dîner avec mon ami Lucien , car nous devons maintenant être amis comme le gant et la main.

— Bérénice, des huîtres, des citrons, du beurre frais, et du vin de Champagne, dit Coralie.

— Vous êtes homme de trop d'esprit pour ne pas savoir ce qui m'amène, dit Dauriat en regardant Lucien.

— Vous venez acheter mon recueil de sonnets?

— Précisément, répondit Dauriat. Avant tout, déposons les armes de part et d'autre.

Il tirade sa poche un élégant portefeuille, prit trois billets de mille francs, les mil sur une assiette, et les offrit à Lucien d'un air courtisanesque en lui disant : — Monsieur est-il content?

— Oui, dit le poëte qui se sentit inondé par une béatitude inconnue à l'aspect de cette somme inespérée.

Lucien se contint, mais il avait envie de chanter, de sauter. Il croyait à la Lampe Merveilleuse, aux enchanteurs, il croyait enfin à son génie.

— Ainsi, les Marguerites sont à moi? dit le libraire. Mais vous n'attaquerez jamais aucune de mes publications.

— Les Marguerites sont à vous , mais je ne puis engager ma plume, elle est à mes amis, comme la leur est à moi.

— Mais, enfin, vous devenez un de mes auteurs. Tous mes auteurs sont mes amis. Ainsi vous ne nuirez pas à mes affaires sans que je sois prévenu des attaques afin que je puisse les prévenir?

— D'accord.

— A votre gloire ! dit Dauriat en haussant son verre.

— Je vois bien que vous avez lu les Marguerites, dit Lucien.

Dauriat ne se déconcerta pas.

— Mon petit , acheter les Marguerites sans les connaître , est la plus belle flatterie que puisse se permettre un libraire. Dans six mois , vous serez un grand poëte , vous aurez des articles , on vous craint, je n'aurai rien à faire pour vendre votre livre. Je suis aujourd'hui le même négociant d'il y a quatre jours. Ce n'est pas moi qui ai changé, mais vous : la semaine dernière, vos sonnets étaient pour moi comme des feuilles de choux, aujourd'hui votre position en a fait des Messéniennes.

— Eh bien, dit Lucien que le plaisir sultanesque d'avoir une belle maîtresse et que la certitude de son succès rendait railleur et adorablement impertinent, si vous n'avez pas lu mes sonnets, vous avez lu mon article !

— Oui , mon ami , sans cela serais-je venu si promptement?Il est malheureusement très-beau ce terrible article. Ah! vous avez un immense talent, mon petit. Croyez-moi, profitez de la vogue, dit-il avec une bonhomie qui cachait la profonde impertinence du mot. Mais avez-vous reçu le journal, l'avez- vous lu?

— Pas encore, dit Lucien, et cependant voilà la première fois que je publie un grand morceau de prose ; mais Hector l'aura fait adresser chez moi , rue Chariot.

— Tiens, lis, dit Dauriat en imitant Talma dans Manlius.

Lucien prit la feuille , mais Coralie la lui arracha.

— A moi les prémices de votre plume , vous savez bien, dit-elle en riant.

Dauriat fut étrangement flatteur et courtisan , il craignait Lucien, il l'invita donc avec Coralie à un grand dîner qu'il donnait aux journalistes vers la fin de la semaine. Il emporta le manuscrit des

UN GRAND HOMME DE PROVINCE

Marguerites en disant à son poëte de passer quand il lui plairait aux Galeries de bois pour signer le traite qu'il ferait préparer. Toujours fidèle aux façons royales par lesquelles il essayait d'en imposer aux gens superficiels , et de passer plutôt pour un Mécène que pour un libraire, il laissa les trois mille francs sans en prendre de reçu, refusa la quittance offerte par Lucien en faisant un geste de nonchalance , et partit en baisant la main de Coralie.

— Eh bien, mon amour, aurais-tu vu beaucoup de ces chiffons -là, si tu étais resté dans ton trou de la rue de Cluny à marauder dans tes bouquins de la bibliothèque Sainte-Geneviève? dit Coralie à Lucien qui lui avait raconté toute son existence. Tiens, tes petits amis de la rue des Qualre-Vents me font l'effet d'être de fameux jobards !

Ses frères du Cénacle étaient des jobards. Lucien entendit cet arrêt en riant. Il avait lu son article imprimé, il venait de goûter celte ineffable joie des auteurs, ce premier plaisir d'amour-propre qui ne caresse l'esprit qu'une seule fois. En lisant et relisant son article, il en sentait mieux la portée et l'étendue. L'impression est aux manuscrits ce que le théâtre est aux femmes, elle met en lumière tes beautés et les défauts ; elle tue aussi bien qu'elle fait vivre ; une faute saute alors aux yeux aussi vivement que les belles pensées. Lucien enivré ne songeait plus à Nathan, Nathan était son marchepied, il nageait dans la joie, il se voyait riche. Pour un enfant qui, trois mois auparavant, descendait modestement les rampes de Beaulieu à Angoulcme, revenait à l'Houmeau, dans le grenier de Postel,ou toute sa famille vivait avec douze cents francs par an, la somme apportée par Dauriat était le Potose. Un souvenir, bien vif encore, mais que les continuelles jouissances de la vie parisienne devaient éteindre, le ramena sur la place du Mûrier. Il se rappela sa belle, sa noble sœur Eve , son David et sa pauvre mère. Aussitôt il envoya Bérénice changer un billet, et pendant ce temps il écrivit une petite lettre ; puis il dépêcha Bérénice aux Messageries, en craignant de ne pouvoir, s'il lardait, donner les cinq cents francs qu'il adressait à sa famille. Pour lui, pour Coralie, cette restitution paraissait être une bonne action, elle embrassa Lucien, elle le trouva le modèle des fils et des frères, elle le combla de caresses, car ces sortes de traits enchantent ces bonnes filles qui ont toutes le cœur sur la main.

— Nous avons maintenant, lui dit-elle, un diner tous les jours, pendant une semaine, nous allons faire un petit carnaval, tu as bien assez travaillé.

Coralie, en femme qui voulait jouir de la beauté d'un homme que toutes les femmes allaient lui envier, l'emmena chez le plus fameux tailleur de ce temps-là, chez Staub. L'actrice ne trouvait pas

Lucien assez bien habillé. De là , les deux amants allèrent au bois de Boulogne, et revinrent diner chez madame du Val -Noble, où Lucien trouva Rastignac, Bixiou, des Lupcaulx, Finot, Blondet, Vignon, le baron de Nucingen , Beaudenord, du Tillet, Conti le grand musicien, tout le monde des artistes, des spéculateurs, des gens qui veulent opposer de grandes émotions à de grands travaux, et qui tous accueillirent Lucien à merveille. Lucien, sur de lui, déploya son esprit comme s'il n'en faisait pas commerce. Il fut regardé comme un homme fort , c'était alors le mot d'éloge entre ses demi-camarades.

— Oh ! il faudra voir ce qu'il a dans le ventre , dit Théodore Gaillard, l'un des poètes protégés par la cour, et qui fondait en ce moment un petit journal royaliste appelé le Réveil.

Après le diner, les deux journalistes accompagnèrent leurs maîtresses à l'Opéra où Merlin avait une loge, et où toute la compagnie se rendit. Ainsi Lucien reparut triomphant là où, deux mois auparavant, il était lourdement tombé. 11 se produisit au foyer donnant le bras à Merlin et à Blondet, regardant en face les dandys qui naguère l'avaient mystifié. Il tenait Chàtelet sous ses pieds ! De Marsay, Vandenesse, les lions de cette époque, échangèrent alors quelques airs insolents avec lui. Certes, il avait été question du beau, de l'élégant Lucien dans la loge de madame d'Espard où Rastignac fit une longue visite, car la marquise et madame de Bargelon lorgnèrent Coralie. Excitait-il un regret dans le cœur de madame de Bargeton? Cette pensée le préoccupait. En la voyant là, son désir de vengeance agitait son cœur comme au jour où il avait essuyé le mépris de cette femme et de sa cousine aux Champs-Elysées.

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