‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 145 sur 157 · ÉTUDE SUR L'ART DE CHANTER LA PALINODIE · texte numérisé non relu

ÉTUDE SUR L'ART DE CHANTER LA PALINODIE

— Êtes-vous venu de votre province avec un amulette? dit Blondet à Lucien en entrant le surlendemain vers onze heures chez Lucien qui n'était pas encore levé , et en baisant Coralie sur le cou. Sa beauté, dit-il en le montrant, fait des ravages depuis la cave jusqu'au grenier, en haut , en bas. Hier, aux Italiens, madame la comtesse de Montcornet a voulu que je vous présente chez elle. Je viens vous mettre en réquisition. Vous ne refuserez

A PARIS

pas une femme charmante, jeune, et chez qui vous trouverez l'élite du beau monde.

— Si Lucien est gentil , dit Coralie, il n'ira pas chez votre comtesse. Qu'a-t-il besoin de traîner sa cravate dans le monde ? il s'y ennuierait.

— Voulez-vous le tenir en chartre privée? dit Blondet.Êtes-vous jalouse des femmes comme il faut?

— Oui, s'écria Coralie, elles sont pires que nous !

— Comment le sais-tu, ma petite chatte? dit Blondet.

— Par leurs maris, répondit-elle. Vous oubliez que j'ai eu pendant six mois de Marsay.

— Croyez-vous, mon enfant, dit Blondet, que je tienne beaucoup à introduire un homme aussi beau que le vôtre? Si vous ne le voulez pas, prenons que je n'ai rien dit. Mais il s'agit moins, je le crois, de femme , que d'obtenir paix et miséricorde de Lucien à propos d'un pauvre diable, le plastron de son journal. Le baron Chàtelet a la sottise de prendre vos articles au sérieux. La marquise d'Espard, madame de Bargeton et le salon de la comtesse de Montcornet s'intéressent à lui , j'ai promis de réconcilier Laure et Pétrarque.

— Ah ! s'écria Lucien dont toutes les veines reçurent un sang plus frais, qui sentit l'enivrante jouissance de la vengeance satisfaite , j'ai donc le pied sur leur ventre! Vous me faites adorer ma plume, adorer mes amis, le journal et la fatale puissance de la pensée. Je n'ai pas encore fait d'articles sur la Sèche et le Héron. J'irai , mon petit, dit-il en prenant Blondet par la taille , oui , j'irai , mais quand ils auront senti le poids de cette chose si légère ! 11 prit la plume avec laquelle il avait écrit l'article sur Nathan, et la lui montra. Demain, je leur lance deux petites colonnes à la tête. Après, nous verrons. Ne t'inquiète de rien , Coralie , il ne s'agit pas d'amour, mais de vengeance, et je la veux complète.

— Voilà un homme! dit Blondet. Si tu savais, Lucien, combien il est rare de trouver une explosion semblable dans le monde blasé de Paris , tu pourrais t'apprécier. Tu seras un fier drôle , dit-il en se servant d'une expression un peu plus énergique, tu es dans la voie qui mène au pouvoir.

— Il arrivera, dit Coralie.

— Mais il a déjà fait bien du chemin en deux semaines.

— Et quand il ne sera séparé de quelque sceptre que par la hauteur d'un cadavre, il pourra se faire un marchepied de Coralie.

— Vous vous aimez comme au temps de l'âge d'or, dit Blondet. Je te fais mon compliment sur ton grand article, il est plein de choses neuves. Te voilà passé maître.

Lousteau vint avec Hector Merlin et Vernou voir Lucien, qui fut prodigieusement flatté d'être l'objet de leurs attentions. Félicien apportait cent francs à Lucien pour le prix de son article. Le journal avait senti la nécessité de rétribuer un travail aussi bien fait, afin de s'attacher l'auteur. Coralie, en voyant ce chapitre de journalistes , avait envoyé commander un déjeuner au Cadran-Bleu, le restaurant le plus voisin , et les invita tous à passer dans sa belle salle à manger, quand Bérénice vint lui dire que tout était prêt. Au milieu du repas, quand le vin de Champagne eut monté toutes les têtes, la raison de la visite que faisaient à Lucien ses camarades se dévoila.

— Tu ne veux pas, lui dit Lousteau, te faire un ennemi de Nathan. Nathan est journaliste, il a des amis, il te jouerait un mauvais tour à ta première publication. N'as-tu pas l'Archer de Charles IX à vendre? Nous l'avons vu ce matin , il est au désespoir; mais tu vas lui faire un article où tu lui seringueras des éloges par la figure.

— Comment, après mon article d'hier, vous voulez... demanda Lucien.

Emile Blondet, Hector Merlin, Etienne Lousteau, Félicien Vernou, tous interrompirent Lucien par un éclat de rire.

—Tu l'as invité à souper ici pour après-demain ? lui dit Blondet.

— Ton article, lui dit Lousteau, n'est pas signé. Félicien, qui n'est pas si neuf que loi, n'a pas manqué d'y mettre au bas un C, sous lequel tu pourras signer dans son journal qui est Gauche pure, nous sommes tous de l'opposition , il a eu la délicatesse de ne pas engager tes futures opinions. Dans la boutique d'Hector, dont le journal est Centre droit, tu pourras signer par un L. On est anonyme pour l'attaque, et l'on signe l'éloge.

— Les signatures ne m'inquiètent pas, dit Lucien , mais je ne vois rien à dire en faveur du livre.

—Tu pensais donc ce que tu as écrit ? dit Hector en regardant Lucien.

— Oui.

— Ah, mon petit, dit Blondet, je te croyais plus fort ! Non, ma parole d'honneur, en regardant ton front , je le douais d'une omnipotence semblable à celle des grands esprits, tous assez puissamment constitués pour pouvoir considérer toute chose dans sa double forme. Mon petit, en littérature, chaque idée a son envers et son endroit, et personne ne peut prendre sur lui d'affirmer quel est l'envers. Tout est bilatéral dans le domaine de la pensée , les idées sont binaires. Janus est le mythe de la critique et le symbole du génie. Il n'y a que Dieu de triangulaire ! Ce qui met Molière et Corneille

UN GRAND HOMME DE PROVINCE

hors ligne , n'est-ce pas la faculté de faire dire oui à Alceste, et non à Philinte, à Octave et à Cinna. Rousseau , dans la Nouvelle-Héloïse , a écrit une lettre pour, et une lettre contre le duel, oserais-tu prendre sur toi de déterminer sa véritable opinion? Qui de nous pourrait prononcer entre Clarisse et Lovelace? entre Hector et Achille? Quel est Je héros d'Homère? quelle fut l'intention de Richardson? La critique doit contempler les œuvres sous tous leurs aspects. Enfin nous sommes de grands rapporteurs.

— Vous tenez donc à ce que vous écrivez? lui dit Vernou d'un air railleur. Mais nous sommes des marchands de phrases, et nous vivons de notre commerce. Quand vous voudrez faire une grande et belle œuvre, un livre, vous pourrez y jeter vos pensées, votre âme, vous y attacher, le défendre ; mais des articles lus aujourd'hui, oubliés demain , ça ne vaut à mes yeux que ce qu'on les paye. Si vous mettez de l'importance à de pareilles choses , vous ferez donc le signe de la croix , et vous invoquerez l'Esprit-Saint pour écrire un prospectus.

Tous parurent étonnés de trouver à Lucien des scrupules et achevèrent de mctlre en lambeaux sa robe prétexte pour lui passer la robe virile des journalistes.

— Sais-tu par quel mot s'est consolé Nathan après avoir lu ton article? dit Lousleau.

— Comment le saurai-jc?

— Les petits articles passent, les grands ouvrages restent. 11 viendra souper dans deux jours ici, cet homme doit se prosterner à tes pieds . baiser ton ergot, et te dire que tu es un grand homme.

— Ce serait drôle, dit Lucien.

— Drôle, reprit Rlondet, c'est nécessaire.

— Mes amis, je veux bien, dit Lucien un peu gris , mais comment faire ?

— Eh bien, dit Lousteau, écris pour le journal de Merlin trois belles colonnes où tu te réfuteras toi-même. Nous venons de dire à Nathan, après avoir joui de sa fureur, qu'il nous devrait bientôt des remerciments pour la polémique serrée à l'aide de laquelle nous allions faire enlever son livre en huit jours. Dans ce moment-ci, tu es un espion, une canaille, un drôle. Après-demain, tu seras un grand homme , une tête forte , un homme de Plutarque, et Nathan t'embrassera comme son meilleur ami. Dauriat est venu, tu as trois billets de mille francs, le tour est fait. Maintenant, il te faut l'estime et l'amitié de Nathan. Il ne doit y avoir d'attrapé que le libraire. Nous ne devons immoler et poursuivre que nos ennemis. S'il s'agissait d'un homme qui se serait fait un nom sans nous, d'un talent incommode et qu'il fallut démolir, nous ne ferions pas de réplique semblable; mais Nathan

est un de nos amis, Rlondet l'avait fait attaquer dans le Mercure pour se donner le plaisir de répondre dans les Débats. Aussi le livre s'est-il enlevé !

— Mes amis , foi d'honnête homme , je suis incapable d'écrire deux mots sur ce livre...

— Tu auras encore cent francs , dit Merlin. Nathan t'aura déjà rapporté dix louis, sans compter un article que tu peux faire dans la Revue de Finot, et qui te sera payé cent francs par Dauriat et cent francs par la Revue.

— Mais que dire?

— Voici comment tu peux t'en tirer, mon enfant! lui dit Rlondet en se recueillant. L'envie, qui s'attache à toutes les belles œuvres comme le ver aux beaux et bons fruits, a essayé de mordre sur ce livre, diras-tu. Pour y trouver des défauts, la critique a été forcée de faire des théories à propos de ce livre, de distinguer deux littératures : celle qui se livre aux idées, et celle qui s'adonne aux images. Là, mon petit, tu diras que le dernier degré de l'art littéraire est d'empreindre l'idée dans l'image. Tu prouveras que l'image est toute la poésie. Tu le plaindras du peu de poésie que comporte notre langue, tu parleras des reproches que nous font les étrangers sur le positivisme de notre style. Tu peux louer Victor Hugo, Nathan, des services qu'ils nous rendent en nous déprosaïsant. Accabletoi toi-même en faisant voir que nous sommes plus avancés que le dix-huitième siècle. Et d'abord ne nous appelons-nous pas le dix-neuvième? Puis notre jeune littérature procède par tableaux où se concentrent tous les genres, la comédie et le drame, les descriptions et les caractères, le dialogue serti par les nœuds brillants d'un plan plein d'intérêt. Le roman qui veut le sentiment et l'image est la création moderne la plus immense. Il succède à la comédie qui, dans les mœurs modernes , n'est plus possible; il embrasse le fait et l'action dans ses inventions qui veulent l'esprit de la Bruyère et sa morale incisive , les caractères traités comme l'entendait Molière, plus les machines de Shakspeare et la peinture des nuances les plus délicates de la passion , les seules choses que nous aient laissées nos devanciers. Aussi le roman est-il bien supérieur à la discussion froide et mathématique, à la sèche analyse du dix-huitième siècle. Le roman est une épopée amusante. Cite Corinne , appuie-toi sur madame de Staël. Le dix-huitième siècle a tout mis en discussion, le dix-neuvième est charge de résumer, de conclure; aussi conclut-il par des réalités qui vivent et qui marchent. Enfin, il met en jeu la passion, élément inconnu à Voltaire. Tirade contre Voltaire. Quanta Rousseau, il n'a fait qu'habiller des raisonnements et des systèmes. Julie et Claire

A PARIS

sont des entéléchies, elles n'ont ni chair, ni os. Tu peux démancher là-dessus et dire que nous devons à la paix, aux Bourbons, cette jeune et abondante littérature, car tu écris dans un journal centre droit. Moque-toi des faiseurs de systèmes ! Enfin lu peux t'écrier par un beau mouvement : Voilà bien des erreurs, bien des mensonges chez notre confrère! Et pourquoi? pour déprécier une belle œuvre, tromper le public, et arriver à cette conclusion : un livre qui se vend ne se vend pas. Proh pudor! lâche proh pudor! ça fait très-bien. Puis annonce la décadence de la critique! Conclusion : il n'y a qu'une seule littérature, celle des livres amusants. Nathan est entré dans une voie nouvelle, il a compris son époque et répond à ses besoins, le besoin de l'époque est le drame. Là-dessus lu roules dans le dithyrambe de l'éloge. La seconde édition s'enlève. Voici comment. Samedi prochain tu feras une feuille dans notre revue, et tu la signeras de Rcbempré en toutes lettres , où tu diras : Le propre des belles œuvres est de soulever d'amples discussions; celte semaine, tel journal a dit telle chose , tel aulre lui a vigoureusement répondu, tu critiques les deux critiques Cet L, tu me dis en passant une politesse à propos de mon article des Débals, et tu finis en disant que l'œuvre de Nathan est le plus beau livre de l'époque. C'est comme si tu ne disais rien, on dit cela de tous les livres. Tu auras gagné quatre cents francs dans ta semaine, outre le plaisir d'écrire la vérité quelque part. Les gens sensés la découvriront, ils donneront raison à C , à L , ou à Rubempré , peut-être à tous trois! La mythologie, qui certes est une des plus grandes choses inventées par le génie humain, met au fond d'un puits la Vérité, ne faut-il pas des seaux pour l'en tirer? Voilà, mon enfant. Marche!

Lucien fut étourdi. Blondet l'embrassa sur les deux joues en lui disant : — Je vais à ma boutique.

Chacun s'en alla à sa boutique. Le journal élait une boutique. Tous devaient se revoir le soir aux Galeries de bois où Lucien devait aller signer son traité chez Dauriat. Florine cl Lousteau , Lucien et Coralie , Blondet et Finot , dînaient au Palais-Royal où Dubruel traitait le directeur du Panorama-Dramatique.

— Us ont raison ! s'écria Lucien quand il fut seul avec Coralie. Les hommes doivent être des moyens entre les mains des gens forts. Quatre cenls francs pour trois articles ! Doguereau me les donnait à peine pour un livre qui m'a coûté deux ans de travail.

— Fais de la critique , dit Coralie , amuse-toi ! Est-ce que je ne suis pas ce soir en Andalouse, demain ne me metlrai-je pas en bohémienne, un autre

jour en homme? Fais comme moi ! Donne-leur des grimaces pour leur argent, et vivons heureux.

Lucien épris du paradoxe laissa son esprit monter dessus ce mulet capricieux, fils de Pégase et de l'ânesse de Balaam. Il se mit à galoper dans les champs de la pensée pendant sa promenade au bois, et découvrit des beautés originales dans la thèse de Blondet. Il dina comme dînent les gens heureux, il signa chez Dauriat un traité par lequel il lui cédait en toute propriété le manuscrit des Marguerites sans y apercevoir aucun inconvénient, il alla faire un tour au journal où il brocha deux colonnes et revint rue de Vendôme.

Le lendemain matin, il se trouva que les idées de la veille avaient germé dans sa tête, comme il arrive chez tous les esprits pleins de sève dont les facultés ont encore peu servi. Lucien trouva du plaisir à faire ce nouvel article, il s'y mit avec ardeur. Sous sa plume se rencontrèrent les beautés que fait naître la contradiction. Il fut spirituel et moqueur, il s'éleva même à des considérations neuves sur le sentiment et l'image en littérature. Ingénieux et fin, il retrouva, pour louer Nathan, ses premières impressions à la lecture du livre au cabinet de la Cour du commerce. De sanglant et âpre critique, de moqueur comique, il devint poëte en quelques phrases finales, qui se balancèrent majestueusement comme un encensoir chargé de parfums vers l'autel.

— Cent francs, Coralie! dit-il en montrant les huit feuillets de papier écrits pendant qu'elle s'habillait.

Dans la verve où il était, il fit à petits coups l'article terrible promis à Blondet contre Châtelet et madame de Bargeton. Il goûta, pendant cette matinée, l'un des plaisirs secrets, les plus vifs des journalistes, celui d'aiguiser l'épigramme, d'en polir la lame froide qui trouve sa gaine dans le cœur de la victime et de sculpter le manche pour les lecteurs. Le public admire le travail spirituel de cette poignée, il n'y entend pas malice, il ignore que l'acier du bon mot altéré de vengeance barbotte dans un amour-propre fouillé savammenl,blesséde mil le coups. Cet horrible plaisir, sombre et solitaire, dégusté sans témoins, est comme un duel avec un absent, tué à distance avec quelques plumées d'encre , comme si le journaliste avait la puissance fantastique accordée aux désirs de ceux qui possèdent des talismans dans les contes arabes. L'épigramme est l'esprit de la haine, de la haine qui hérite de toutes les mauvaises passions de l'homme, de même que l'amour concentre toutes ses bonnes qualités. Aussi n'est il pasd'homme qui ne soit spirituel en se vengeant , par la raison qu'il n'en est pas un à qui l'amour ne donne des jouissances. Malgré la facilité, la vulgarité de ce(,

UN GRAND HOMME DE PROVINCE

esprit en France, il est toujours bien accueilli. L'article de Lucien devait mettre et mit le comble à la réputation de malice et de méchanceté du journal. Il entra jusqu'au fond de deux cœurs, il blessa grièvement madame de Bargelon, son ex-Laure, et le baron Châtelet , son rival.

— Eh bien ! allons faire une promenade au bois? Les chevaux sont mis, et ils piaffent, lui dit Coralie, il ne faut pas se tuer.

— Portons l'article sur Nathan chez Hector. Décidément le journai est comme la lance d'Achille qui guérissait les blessures qu'elle avait failcs, dit Lucien en corrigeant quelques expressions.

Les deux amants partirent et se montrèrent dans leur splendcurà ce Paris qui, naguère, avait chassé Lucien, et qui maintenant commençait à s'en occuper. Occuper Paris de soi, quand on a compris l'immensité dq cette ville et la difficulté d'y être quelque chose, cause une jouissance enivrante qui grisa Lucien.

— Mon petit, dit l'actrice, passons chez ton tailleur presser tes habits ou les essayer s'ils sont prêts. Si tu vas chez tes belles madames, je veux que tu effaces ce monstre de de Marsay, le petit Rastignac, les Ajuda-Pinlo, les Maxime de Trailles, les Vandenesse, enfin tous les élégants. Songe que ta maîtresse est Coralie! Mais ne me fais pas de traits, hein?

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