GRANDEURS ET SERVITUDES DU JOURNAL
Deux jours après , la veille du souper que Lucien et Coralie devaient donner, l'Ambigu donnait une pièce nouvelle dont Lucien avait à rendre compte. Après leur dîner, Lucien et Coralie allèrent à pied de la rue de Vendôme au Panorama-Dramatique, par le boulevard du Temple du côté du café Turc , qui, dans ce temps-là, était un lieu de promenade en faveur. Lucien entendit vanter son bonheur et la beauté de Coralie. Les uns disaient qu'elle était la plus belle femme de Paris, les autres trouvaient Lucien digne d'elle. Le poëte se sentait dans son milieu. Cette vie était sa vie. Le Cénacle, à peine l'apercevait-il. Ces grands esprits qu'il admirait tant quelques semaines auparavant, il se demandait s'ils n'étaient pas un peu niais avec leurs idées et leur sombre puritanisme. Le mot de jobards, dit insouciammenl par Coralie , avait germé dans l'esprit de Lucien et portait déjà ses fruits. Il mit Coralie dans sa loge, flâna dans les coulisses du
théâtre où il se promenait en sultan, où toutes les actrices le caressaient par des regards brûlants et par des mots flatteurs.
— Il faut que j'aille à l'Ambigu faire mon métier, dit-il.
A l'Ambigu, la salle était pleine. Il ne s'y trouva pas de place pour Lucien. Lucien alla dans les coulisses et se plaignit amèrement de ne pas être placé. Le régisseur, qui ne le connaissait pas encore, lui dit qu'on avait envoyé deux loges à son journal , et l'envoya promener.
— Je parlerai de la pièce selon ce que j'en aurai entendu , dit Lucien d'un air piqué.
— Èles-vous bête ! dit la jeune première au régisseur , c'est l'amant de Coralie !
Aussitôt le régisseur se retourna vers Lucien et lui dit : — Monsieur, je vais aller parler au directeur.
Ainsi les moindres détails prouvaient à Lucien l'immensité du pouvoir du journal et caressaient sa vanité. Le directeur vint et obtint du ministre et de Maria, le premier sujet , qui se trouvaient dans une loge d'avant-scène , de prendre Lucien avec eux. Le ministre allemand y consentit en reconnaissant Lucien.
— Vous avez réduit deux personnes au désespoir, lui dit le ministre en lui parlant du baron Chàtolel et de madame de Bargeton.
— Que sera-cedonc demain ? dit Lucien. Jusqu'à présent mes amis se sont portés contre eux en voltigeurs , mais je tire à boulet rouge cette nuit. Demain , vous verrez pourquoi nous nous moquons de Polclet. L'article est intitulé Poteùetde 1811 à Potelet de 1821. II sera le type des gens qui ont renié leur bienfaiteur en se ralliant aux Bourbons. Après avoir fait sentir tout ce que je puis , j'irai chez madame de Montcornet.
Lucien eut avec le diplomate une conversation élincelante d'esprit, il était jaloux de prouver à ce seigneur allemand combien mesdames d'Espard et de Bargelon s'étaient grossièrement trompées en le méprisant; mais il montra le bout de l'oreille en essayant d'établir ses droits à porter le nom de Rubempré , quand , par malice , le diplomate l'appela Chardon.
— Vous devriez , lui dit le baron, vous faire ministériel. Vous vous êtes montré un homme d'esprit , soyez maintenant homme de bon sens. La seule manière d'obtenir une ordonnance du roi qui vous rende le titre et le nom de vos ancêtres maternels est de la demander en récompense des services que vous rendrez au pouvoir. Les libéraux ne vous feront pas comte.
Lucien fut frappé d'une subite lumière.
— • Voyez- vous, la restauration tiendra, dit l'Ai-
A PARIS
lemand avec bonhomie , elle finira par avoir raison de la presse, la seule puissance à craindre. On a déjà trop attendu, elle devrait être muselée. Profitez de ses derniers moments de liberté pour vous rendre redoutable. Dans quelques années, un nom et un titre seront en France des richesses plus sures que le talent. Vous pouvez ainsi tout avoir, esprit, noblesse et beauté , vous arriverez à tout. Ne soyez donc en ce moment libéral que pour vendre avec avantage votre royalisme.
Le ministre l'invita à venir dîner chez lui. Lucien fut, en un moment , séduit par les réflexions du diplomate, et charmé de voir s'ouvrir devant lui les portes des salons d'où il se croyait à jamais banni, deux mois auparavant. Il admira le pouvoir de la pensée. La presse et l'esprit étaient donc le moyen de la société présente , il comprit que peut-être Lousteau se repentait de lui avoir ouvert les portes du temple , il sentait déjà pour son propre compte la nécessité d'opposer des barrières difficiles à franchir aux ambitions de ceux qui s'élançaient de la province vers Paris. Un poète serait venu vers lui comme il s'était jeté dans les bras d'Etienne , il n'osait se demander quel accueil il lui ferait. Le ministre aperçut chez Lucien les traces d'une méditation intérieure et ne se trompa point en s'en croyant la cause. Il avait découvert à cet ambitieux, sans volonté fixe mais non sans désir, tout l'horizon politique comme les journalistes lui avaient montré en haut du Temple , ainsi que le démon à Jésus, le monde littéraire et ses richesses. Lucien ignorait la petite conspiration ourdie contre lui par les gens que blessait en ce moment le journal , et dans laquelle le ministre trempait. Le ministre avait effrayé la société de madame d'Espard en leur parlant de l'esprit de Lucien , il était venu pour le rencontrer à l'Ambigu-Comique, chargé par madame de Bargeton de le sonder. Ni le monde , ni les journalistes n'étaient profonds. Ne croyez pas à des trahisons ourdies. L'un et l'autre, ils n'arrêtent pas de plan , leur machiavélisme va pour ainsi dire au jour le jour , et consiste à toujours être là , prêts à tout , prêts à profiter du mal comme du bien , à épier les moments où la passion leur livre un homme. Le diplomate avait, dès le souper, reconnu le caractère de Lucien, il venait de le prendre par ses vanités.
Lucien , la pièce jouée, courut à la rue Saint- Fiacre , y faire son article sur la pièce. Sa critique fut, par calcul, âpre et mordante, il se plut à essayer son pouvoir. Le mélodrame valait mieux que celui du Panorama-Dramatique , mais il voulait savoir s'il pouvait, comme on le lui avait dit , tuer une bonne et faire réussir une mauvaise pièce. Le lendemain, en déjeunant avec Coralie , il déplia le
journal après lui avoir dit qu'il y éreintait l'Ambigu-Comique. Lucien ne fut pas médiocrement étonné de lire après son article sur madame de Bargeton et sur Chàtelct un compte rendu de l'Ambigu si bien édulcoré durant la nuit que , tout en conservant sa spirituelle analyse , il en sortait une conclusion favorable. La pièce devait remplir la caisse du théâtre. Sa fureur ne saurait se décrire, il se proposa de dire deux mots à Lousteau. Il se croyait déjà nécessaire , et se promettait de ne pas se laisser dominer , exploiter , comme un niais. Pour établir définitivement sa puissance , il écrivit l'article où il résumait et balançait toutes les opinions émises à propos du livre de Nathan pour la Revue de Dauriat et de Finot. Puis , une fois monté , il brocha l'un de ses articles Variétés dus au petit journal. Dans leur première effervescence , les jeunes journalistes pondent des articles avec amour et livrent ainsi très-imprudemment toutes leurs fleurs.
Le directeur du Panorama-Dramatique donnait la première représentation d'un petit vaudeville , afin de laisser à Florine et à Coralie leur soirée. On devait jouer avant le souper. Lousteau vint chercher l'article de Lucien fait d'avance sur cette petite pièce dont il avait vu la répétition générale , afin de n'avoir aucune inquiétude relativement à la composition du numéro. Quand Lucien lui eut lu l'un de ces petits charmants articles sur les particularités parisiennes qui firent la fortune du journal , Etienne l'embrassa sur les deux yeux et le nomma la providence des journaux ?
— Pourquoi donc t'amuses-tu à changer l'esprit de mes articles ? dit Lucien qui n'avait fait ce brillant article que pour donner plus de force à ses griefs.
— Moi ! s'écria Lousteau.
— Eh bien , qui donc a changé mon article sur l'Ambigu-Comique ?
Etienne se mit à rire.
— Mon cher , tu n'es pas encore au courant des affaires, répondit Lousleau. L'Ambigu nous prend vingt abonnements. Douze seulement sont servis au directeur , au chef d'orchestre, au régisseur, à leurs maîtresses, à trois copropriétaires du théâtre et à trois membres du comité de lecture. Chacun des théâtres du boulevard paye ainsi huit cents francs au journal. Il y a pour tout autant d'argent en loges données à Finot , sans compter les abonnements des acteurs et des auteurs. Le drôle se fait donc huit mille francs aux Boulevards. Par les petits théâtres, juge des grands ! Comprends -tu? Nous sommes tenus à beaucoup d'indulgence.
— Je comprends que je ne suis pas libre d'écrire ce que je pense...
UN GRAND HOMME DE PROVINCE
— Eh que t'importe, si lu y fais tes orges? s'écria Lousteau. D'ailleurs, mon cher, quel grief as tu contre le théâtre ? il te faut une raison pour échiner la pièce d'hier. Echiner pour échiner, nous compromettrions le journal : quand il frapperait avec justice, il ne produirait plus aucun effet. Le directeur t'a-t-il manqué?
— Il ne m'avait pas réservé de place.
— Bon, fit Lousteau , je montrerai ton article au directeur, je lui dirai que je t'ai adouci, tu t'en trouveras mieux que de l'avoir fait paraître. Demande-lui demain des billets, il t'en signera trente en blanc tous les mois. Je te mènerai chez un homme avec qui tu t'entendras pour les placer, il le les achètera tous à cinquante pour cent de remise sur le prix des places. Il y a la même chose pour les billets de spectacle que pour les livres. Tu verras un autre Barbet, un chef de claque, il ne demeure pas loin d'ici , nous avons le temps , viens !
— Mais, mon cher, Finot fait un infâme métier à lever ainsi sur les champs de la pensée les contributions noires dont parle Walter Scott. Tôt ou tard...
— Ah çà , d'où viens-tu? s'écria Lousteau. Pour qui prends-tu Finot? Sous sa fausse bonhomie , sous cet air Turcaret , sous son ignorance et sa bêtise, il y a toute la finesse du marchand de chapeaux dont il est issu. N'as-tu pas vu dans sa cage, aux bureaux du journal, un vieux soldat de l'empire, l'oncle de Finot? Cet oncle est non-seulement un honnête homme , mais il a le bonheur de passer pour un niais. Il est l'homme compromis dans toutes les transactions pécuniaires. A Paris, un ambitieux est bien riche quand il a près de lui une créature qui consent à être compromise. 11 est en politique comme en journalisme une foule de cas où les chefs ne doivent jamais être mis en cause. Si Finot devenait un personnage politique, son oncle deviendrait son secrétaire et recevrait pour son compte les contributions noires qui se lèvent dans les bureaux. Giroudeau , qu'au premier abord on prendrait pour un niais , a précisément assez de finesse pour être un compère indéchiffrable. Il est en vedette pour empêcher que nous ne soyons assommés par les criailleries,par les débutants, par les réclamations, et je ne crois pas qu'il y ait son pareil dans un autre journal.
— Il joue bien son rôle , dit Lucien , je l'ai vu à l'œuvre.