‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 147 sur 157 · LE BANQUIER DES AUTEURS DRAMATIQUES · texte numérisé non relu

LE BANQUIER DES AUTEURS DRAMATIQUES

Etienne et Lucien allèrent dans la rue du Faubourg du Temple, où le rédacteur en chef s'arrêta devant une maison de belle apparence.

— Monsieur Braulard y est-il? demanda-t-il au portier.

— Comment monsieur? dit Lucien. Le chef des claqueurs est donc monsieur.

— M on cher, Braulard a vi ngt mil le livresde rentes, il a la griffe des auteurs dramatiques du boulevard qui tous ont un compte courant chez lui, comme chez un banquier. Les billets d'auteur et de faveur se vendent, ("elle marchandise, Braulard la place. Fais un peu de statistique, science assez utile quand on n'en abuse pas. A cinquante billets défaveur par soirée à chaque spectacle, tu trouveras deux cent cinquante billets par jour. Si, l'un dans l'autre, ils valent quarante sous , Braulard paye cent vingtcinq francs par jour aux auteurs et court la chance d'en gagner autant. Ainsi, les seuls billets des auteurs lui procurent près de quatre mille francs par mois, au total quarante-huit mille francs par an. Suppose vingt mille francs de perte, car il ne peut pas toujours les placer.

— Pourquoi?

— Ah ! les gens qui viennent payer leurs places au bureau passent concurremmentavec les billets de faveur qui n'ont pas de places réservées , le théâtre garde ses droits de location. Il y a les jours de beau temps , et de mauvais spectacles. Ainsi , Braulard gagne peut-être trente mille francs par an sur cet article. Puis il a ses claqueurs, autre industrie. FIorine et Coralie sont ses tributaires : si elles ne le subventionnaient pas, elles neseraientpoint applaudies à toutes leurs entrées et à leurs sorties.

Lousteau donnait cette explication à voix basse en montant l'escalier.

— Paris est un singulier pays , dit Lucien en trouvant l'intérêt accroupi dans tous les coins.

Une servante proprette introduisit les deux journalistes chez monsieur Braulard. Le marchand de billets siégeait sur un fauteuil de cabinet, devant un grand secrétaire à cylindre. Il se leva en voyant Lousteau. Braulard était enveloppé d'une redingote de molleton gris et portait un pantalon à pieds, il avait des pantoufles rouges absolument comme un médecin ou comme un avoué. Lucien vit en lui l'homme du peuple enrichi : un visage commun , des yeux gris pleins de finesse, des mains de claqueur, un teint sur lequel les orgies avaient passé

A PARIS

comme la pluie sur les loits, des cheveux grisonnants . et une voix assez étouffée.

— Vous venez , sans doute , pour mademoiselle Florine, et monsieur pour mademoiselle Coralie , dit-il , je vous connais bien. Soyez tranquille, monsieur, dit-il à Lucien, j'achète la clientèle du Gymnase, je la soignerai , je l'avertirai des farces qu'on voudrait lui (aire.

— Ce n'est pas de refus , mon cher Braulard, dit Lousteau ; mais nous venons pour les billets du journal à tous les théâtres des boulevards : moi comme rédacteur en chef, monsieur comme rédacteur de chaque théâtre.

— Ah, oui , Finol a vendu son journal. J'ai su l'affaire. Il va bien, Finot. Je lui donne à dîner à la fin de la semaine. Si vous voulez me faire l'honneur et le plaisir de venir , vous pouvez amener vos épouses, il y aura nopces et festins, nous avons Adèle Dupuis, Ducange , Frédéric du Petit Méré , Millot ma maîtresse, nous rirons bien! nous boirons mieux.

— Il était gêné , Ducange , il a perdu son procès.

— Je lui ai prêté dix mille francs, le succès de Calas va me les rendre. Aussi Pai-je chauffé! Ducange est un homme d'esprit , il a des moyens...

Lucien croyait rêver en entendant cet homme apprécier les talents des auteurs.

— Coralie a gagné , dit Braulard à Lucien de l'air d'un juge compétent. Si elle est bonne enfant, je la soutiendrai secrètement contre la cabale à son début au Gymnase. Écoutez, pour elle, j'aurai des hommes propres aux galeries qui souriront et qui feront des petits murmures afin d'entraîner l'applaudissement. Ça pose une femme. Elle me plaît Coralie , et vous devez en être content, elle a des sentiments. Ah ! je puis faire chuter qui je veux...

— Mais pour les billets ? dit Lousteau.

— Hé bien ! j'irai les prendre chez monsieur , vers les premiers jours de chaque mois. Monsieur est votre ami, je le traiterai comme vous. Vous avez cinq théâtres, on vous donnera trente billets, ce sera quelque chose comme soixante et quinze francs par mois. Peut-être désirez-vous une avance? dit le marchand de billets en revenant à son secrétaire et tirant sa caisse pleine d'écus.

— Non, non, dit Lousteau, nous garderons cette ressource pour les mauvais jours...

— Monsieur est avec Coralie , j'irai travailler avec elle ces jours-ci , nous nous entendrons bien.

Lucien ne regardait pas sans un étonnement profond le cabinet de Braulard. 11 y avait une bibliothèque, des gravures, un meuble convenable. En passant par le salon , il en remarqua l'ameublement également éloigné de la mesquinerie et du trop

DE BALZAC. T. VI

grand luxe. La salle à manger lui parut être la pièce la mieux tenue, il en plaisanta.

— Mais Braulard est gastronome , dit Lousteau. Ses dîners , cités dans la littérature dramatique, sont en harmonie avec sa caisse.

— J'ai de bons vins, répondit modestement Braulard. Allons, voilà mes allumeurs, s'écria-t-il eu entendant des voix enrouées et le bruit de pas singuliers dans l'escalier.

En sortant, Lucien vit défiler devant lui la puante escouade des claqueurs et des vendeurs de billets , tous gens à casquettes, à pantalons mûrs, à redingotes râpées., à figures patibulaires , bleuâtres, verdâtres, boueuses, rabougries, à barbes longues , aux yeux féroces et patelins tout à la fois, horrible population qui vit et foisonne sur les boulevards de Paris , qui vend des chaînes de sûreté , des bijoux en or pour vingt-cinq sous, le matin, qui claque sous les lustres le soir, et s'accommode à toutes les fangeuses nécessités morales de Paris.

— Voilà les Romains! dit Lousteau en riant, voilà la gloire des actrices et des auteurs. Ça n'est pas plus beau que la nôtre, vue de près.

— Il est difficile, répondit Lucien en revenant chez lui , d'avoir des illusions sur quelque chose à Paris. 11 y a des impôts surtout, on y vend tout, on y fabrique tout, même le succès.

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