‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 148 sur 157 · LE BAPTÊME DU JOURNALISTE · texte numérisé non relu

LE BAPTÊME DU JOURNALISTE

Les convives de Lucien étaient Dauriat, le directeur du Panorama, Matifat et Florine , Camusot, Lousteau, Finot, Nathan, Hector Merlin et madame du Val-Noble, Félicien Vernou, Blondet , Vignon, Michel Chrestien, Joseph Bridau, Fulgence Ridai. Il avait invité ses amis du Cénacle. Maria la danseuse, qui, disait-on, était peu cruelle pour Finot, était aussi de la partie , ainsi que deux autres rédacteurs du journal , deux ou trois célébrités du temps, et trois propriétaires des journaux où travaillaient Nathan , Merlin, Vignon et Vernou. Les convives formaient une assemblée de vingt-quatre personnes , la salle à manger de Coralie ne pouvait en contenir davantage. Vers huit heures, les lustres furent allumés, les meubles, les tentures, les fleurs de ce logis prirent cet air de fête qui prête au luxe parisien l'apparence d'un rêve. Lucien éprouva le plus indéfinissable mouvement de bonheur, de vanité satisfaite et d'espérance, en se voyant le maître de ces lieux. Il ne s'expliquait plus ni comment ni

par qui ce coup de baguette avait été frappé. Florine et Coralie, mises avec cette folle recherche, cette magnificence artiste des actrices, lui souriaient comme deux anges chargés de lui ouvrir les portes du palais des Songes. 11 songeait presque. En quinze jours, sa vie avait si brusquement changé d'aspect, il était si promptement passé de l'extrême misère à l'extrême opulence, que par moments il lui prenait des inquiétudes comme aux gens qui, tout en rêvant, se savent endormis. Son œil exprimait néanmoins à la vue de cette belle réalité une confiance à laquelle des envieux eussent donne le nom de fatuité. Lui-même, il avait changé, il était si heureux tous les jours, que ses couleurs avaient pâli, son regard était trempé des moites expressions de la langueur, il avait l'air aimé. Sa beauté y gagnait. La conscience de son pouvoir et de sa force perçait dans sa physionomie éclairée par l'amour et par l'expérience. Il contemplait enfin le monde littéraire et la société face à face , il croyait pouvoir s'y promener en dominateur. Pour ce poëtc, qui ne pouvait réfléchir que sous le poids du malheur, le présent était sans soucis, le succès enflait ses voiles, il avait à ses ordres les instruments nécessaires à ses projets : une maison montée, une maîtresse que tout Paris lui enviait, un équipage, enfin des sommes incalculables dans son écritoire. Son âme, son cœur et son esprit s'étaient également métamorphosés : il ne songeait plus à discuter les moyens en présence d'aussi beaux résultats.

Ce train de maison pourrait paraître justement suspect aux économistes qui ont pratiqué la vie parisienne; il n'est donc pas inutile de montrer la base, quelque frêle qu'elle fût, sur laquelle reposait le bonheur matériel de l'actrice et de son poêle. Sans se compromettre, Camusot avait engagé les fournisseurs de Coralie à lui faire crédit pendant au moins trois mois. Les chevaux, les gens, tout devait donc aller comme par enchantement pour ces deux enfants empressés de jouir et qui jouissaient de tout avec délices.

Coralie vint prendre Lucien par la main et l'initia par avance au coup de théâtre de la salle à manger, parée de son couvert splendide, de ses candélabres dorés aux quarante bougies, aux recherches royales du dessert, au menu, l'œuvre de Chevet. Lucien baisa Coralie au front en la pressant sur son cœur.

— J'arriverai, mon enfant, lui dit-il , et je le récompenserai de tant d'amour et de tant de dévouement.

— Bah ! dit-elle, es-tu content ?

— Je serais bien difficile.

— Eh bien, ce sourire paye tout, répondit-elle en apportant par un mouvement de serpent sa tète sur l'épaule deLucien,

Ils trouvèrent Florine, Lousteau, Matifat et Camusot en train d'arranger les tables de jeu. Les amis de Lucien arrivaient. Tous ces gens s'intitulaient déjà les amis de Lucien. On joua de neuf heures à minuit. Heureusement pour lui, Lucien ne savait aucun jeu ; mais Lousteau perdit mille francs et les emprunta à Lucien, qui ne crut pas pouvoir se dispenser de les prêter : son ami les lui demanda.

A dix heures environ, Michel, Fulgence et Joseph se présentèrent. Lucien, qui alla causer avec eux dans un coin, trouva leurs visages assez froids et sérieux, pour ne pas dire contraints. D'Arthez n'avait pu venir , il achevait son livre. Les autres étaient occupés par la publication du premier numéro de leur journal. Le Cénacle avait envoyé ses trois artistes. Ses bohémiens devaient se trouver moins dépaysés que les autres au milieu d'une orgie.

— Eh bien ! mes enfants, dit Lucien en affichant un petit ton de supériorité, vous verrez que le petit farceur peut devenir un grand politique.

— Je ne demande pas mieux que de m'être trompé, dit Michel.

— Tu vis avec Coralie en attendant mieux? lui demanda Joseph.

— Oui. reprit Lucien d'un air qu'il voulait rendre naïf. Elle avait un pauvre vieux négociant qui l'adorait, elle l'a mis à la porte.

— Enfin, dit Fulgence, te voilà maintenant un homme comme un autre , et tu feras ton chemin.

— Un homme qui pour vous restera le même en quelque situation qu'il se trouve , répondit Lucien.

Michel et Fulgence se regardèrent en échangeant un sourire moqueur que vit Lucien , et qui lui fit comprendre le ridicule de sa phrase.

— Coralie est bien admirablement belle , s'écria Joseph Bridau. Quel magnifique portrait à faire!

— Et bonne, répondit Lucien. Foi d'homme elle est angélique.

— Toutes les femmes qui aiment sont angéliques, dit Michel Chrestien.

— En ce moment Raoul Nathan se précipita sur Lucien avec une furie d'amitié , lui prit les mains, les lui serra.

— Mon bon ami , non-seulement vous êtes un grand homme, mais encore vous avez du cœur, ce qui est plus rare aujourd'hui ; vous êtes dévoué à vos amis, dit l'auteur. Enfin je suis à vous à la vie, à la mort, et n'oublierai jamais ce que vous avez fait cette semaine pour moi.

Lucien, au comble de la joie en se voyant pateline par un homme dont la renommée s'occupait, regarda ses trois amis du Cénacle avec une sorte de supériorité. Celte entrée de Nathan était due à la communication que Merlin lui avait faite de l'é-

A PARIS

fi il',

preuve de l'article en faveurde son livre, et qui paraissait dans le journal du lendemain.

— Je n'ai consenti à écrire l'attaque , répondit Lucien à l'oreille de Nathan , qu'à la condition d'y répondre moi-même. Je suis des vôtres.

Il revint à ses trois amis du Cénacle , enchanté d'une circonstance qui justifiait la phrase de laquelle avaient ri Michel et Fulgeticc.

— Vienne le livre de d'Arthez, et je suis en position de lui être utile. Celte chance seule m'engagerait à rester dans les journaux.

— Y es-tu libre? dit Michel.

— Autant qu'on peut l'être , quand on est indispensable, répondit Lucien avec une fausse modestie.

Vers minuit, les convives furent attablés, et l'orgie commença. Celte fois, les discours furent plus libres entre amis , car personne ne soupçonna la divergence de sentiments qui existait entre les trois députés du Cénacle et les représentants des journaux. Ces jeunes esprits, si dépravés par l'habitude du pour et du contre, en vinrent aux mains, et se renvoyèrent les plus terribles axiomes de la jurisprudence qu'enfantait alors le journalisme. Claude Vignon, qui voulait conserver à la critique un caractère auguste, s'éleva contre la tendance des petits journaux vers la personnalité , disant que, plus lard, les écrivains arriveraient à se déconsidérer eux-mêmes. Cousteau , Merlin et Finot prirent alors ouvertement la défense de ce systène, appelé dans l'argot du journalisme la blague, en soutenant qu'elle serait comme un poinçon à l'aide duquel on marquerait le lalent.

— Tous ceux qui résisleront à cette épreuve seront des hommes réellement forts, dit Lousteau.

— D'ailleurs, s'écria Merlin, pendant les ovations des grands hommes, il faut autour d'eux comme autour des triomphateurs romains un concert d'injures.

— Merci, dit Lucien.

— Ne dirait-on pas que cela te regarde? s'écria Finot.

— Et nos sonnets! dit Michel Chrestien, ne nous vaudront-ils pas le triomphe de Pétrarque?

— L'or (Laure) y est déjà pour quelque chose , dit Dauriat dont le calembour excita des acclamations générales.

— Faciamus experimentum in anima vili, répondit Lucien en souriant.

— Eh! malheur à ceux que le journalisme ne discutera pas, et auxquels il jettera leurs couronnes à leur début. Ceux-là seront relégués comme des saints dans leur niche, et personne n'y fera plus la moindre attention, dit Merlin.

— On leur dira comme Champcenetz au marquis

de Genlis qui regardait trop amoureusement sa femme : Passez, bonhomme, on vous a déjà donné! s'écria Blondct.

— En France, le succès lue, dit Finot; nous sommes trop jaloux les uns des autres pour ne pas oublier les triomphes d'autrui.

— C'est en effet la contradiction qui donne la vie en littérature, dit Claude Vignon.

— Comme dans la nature, s'écria Fulgence, où elle résulte de deux principes qui se combattent. Le triomphe de l'un sur l'autre est la mort.

— Comme en politique, ajouta Michel Chrestien.

— Nous venons de le prouver, dit Cousteau. Dauriat vendra cctle semaine mille exemplaires du livre de Nathan. Pourquoi? Le livre attaqué sera bien défendu.

— Comment un article semblable . dit Merlin en prenant l'épreuve de son journal du lendemain, n'enlèverait-il pas une édition?

— Lisez moi l'article, dit Dauriat, je suis libraire partout, même en soupant.

Merlin lut le triomphant article de Lucien , qui fut applaudi par toule l'assemblée.

— Cet article aurait-il pu se faire sans le premier? demanda Cousteau.

Dauriat tira de sa poche l'épreuve du troisième article et le lut. Finot suivit avec attention la lecture de cet article destiné au second numéro de son journal hebdomadaire, et il eut alors un accès d'enthousiasme.

— Messieurs, dit-il , si Bossuct vivait dans notre siècle, il eût écrit ainsi.

— Je le crois bien , dit Merlin. Bossuet aujourd'hui serait journaliste.

— A Bossuet II! dit Claude Vignon en élevant son verre et saluant ironiquement Lucien.

— A mon Christophe Colomb ! répondit Lucien.

— Bravo ! cria Nathan.

— Est-ce un surnom? demanda méchamment Merlin en regardant à la fois Finot et Lucien.

— Si vous continuez ainsi , dit Dauriat, nous ne pourrons pas vous suivre, et ces messieurs , ajoutal-il en montrant Matifat et Camusot, ne vous comprendront plus.

— Messieurs, dit Lousteau, nous sommes témoins d'un fait grave, inconcevable, inouï, vraiment surprenant. N'admirez-vous pas la rapidité avec laquelle notre ami s'est changé de provincial en journaliste?

— Il était né journaliste, dit Dauriat.

— Mes amis, dit alors Finot en se levant et tenant une bouteille de vin de Champagne à la main, nous avons protégé tous et encouragé les débuts de notre amphitryon dans la carrière où il a surpassé

il*

CN CRAM) HOMME ! E PROVINCE

nos espérances. En une semaine il a fait ses preuves par les trois articles que nous connaissons, je propose de le baptiser journaliste authentiquement.

— Une couronne de roses, afin de constater sa double victoire, cria Jules en regardant Coralie.

Coralic fit un signe à Bérénice, qui alla chercher de vieilles (leurs artificielles dans les carions de l'actrice. Une couronne de roses fut bientôt tressée, dès que la grosse femme de chambre eut apporté des fleurs dont se parèrent grolesquement ceux qui se trouvaient les plus ivres. Finot, le grand prêtre, versa quelques gouttes de vin de Champagne sur la belle tête blonde de Lucien, en prononçant avec une délicieuse gravité ces paroles sacramentales.

— Au nom du Timbre , du Cautionnement et de l'Amende, je te baptise journaliste. Que les articles le soient remis !

— El surtout bien payés ! dit Merlin.

En ce moment, Lucien aperçut les visages attristés de Michel Chreslicn , de Joseph Bridau et de Fulgence Ridai , qui prirent leurs chapeaux et sortirent au milieu d'un hourra d'imprécations.

— Quels singuliers chrétiens ! dit Merlin.

— Fulgence était un bon garçon, reprit Cousteau, mais ils l'ont perverti de morale.

— Oui? demanda Claude Vignon.

— Des hommes graves qui s'assemblent dans un musico philosophique et religieux de la rue des Qualre-Venls où l'on s'inquiète du sens général de l'humanité.

— Oh ! oh ! oh !

— Savoir si elle tourne sur elle-même , dit Blondet , ou si clic est en progrès. Ils étaient très-embarrassés entre la ligne droite et la ligne courbe, ils trouvaient un non-sens au triangle biblique. Il leur esl alors apparu je ne sais quel prophète qui s'est prononcé pour la spirale.

— Des hommes réunis peuvent faire ou dire des bêtises plus dangereuses , s'écria Lucien qui voulut défendre le Cénacle.

— Tu prends ces théories-là pour des paroles oiseuses, dit Félicien Vernou ; mais il vient un moment où elles se transforment en coups de fusil ou en guillotine.

— Us n'en sont encore, dit Claude Vignon, qu'à chercher la pensée providentielle du vin de Champagne , le sens humanitaire des pantalons, et la petite bête qui fait aller le monde. Ils inventent des grands hommes comme Vico, Saint-Simon, Fourier.

— Y enseigne-t-on la gymnastique el l'orthopédie des esprits? demanda Merlin.

— Leur chef visible n'esl-il pas d'Arlhez , dit Nathan, un petit jeune homme dont on annonce un livre qui doil nous avaler tous?

— C'est un homme de génie, s'écria Lucien.

— J'. ime mieux un verre de vin de Xérès, dit Claude Vignon en souriant.

En ce moment chacun expliquait son caractère à son voisin. Quand les gens d'esprit en arrivent à vouloir s'expliquer eux-mêmes , à donner la clef de leurs cœurs , il est sur que l'ivresse les a pris en croupe. Une heure après, tous les convives étaient les meilleurs amis du monde : ils se traitaient de grands hommes, d'hommes forts, de gens à qui l'avenir appartenait. Lucien , en qualité de maître de maison , avait conservé quelque lucidité dans l'esprit, il écoula de singulières maximes qui le frappèrent el achevèrent l'œuvre de sa démoralisation.

— Mes enfants, dit Finot, le parti libéral est obligé de raviver sa polémique , il n'y a rien à dire en ce moment contre le gouvernement. Vous comprenez dans quel embarras se trouve l'opposition constitutionnelle. Qui de vous veut faire un petit écrit où l'on demande le rétablissement du droit d'aînesse, el qui sera l'objet des cris les plus violents contre les desseins secrets de la cour? La brochure sera bien payée.

— Moi, dil Hector Merlin, c'est dans mes opinions.

— Ton parti dirait que tu le compromets. Allons! Félicien, fais la brochure, Dauriat l'éditera, nous garderons le secret.

— Combien donne-t-on? dit Vernou.

— Six cents francs! tu signeras le comte de

— Ça va! dit Vernou.

— Vous allez donc élever le canard jusqu'à la politique? reprit Cousteau.

— C'est l'affaire de Chabot transportée dans la sphère des idées, reprit Finot. On attribue des intentions au gouvernement, et l'on en glose.

— Je serai toujours dans le plus profond élonnement de voir un gouvernement abandonner la direction des idées à des drôles comme vous autres, dit Claude Vignon.

— Si le ministère fait la soltise de descendre dans l'arène, reprit Finot, on le mène tambour battant; s'il se pique, on envenime la question, on désaffectionne les masses. Le journalisme ne risque jamais rien là où le pouvoir a toujours tout à perdre.

— La France est annulée jusqu'au jour où le journal sera mis hors la loi , reprit Claude Vignon. Vous faites d'heure en heure des progrès , dit-il à Finot. Vous serez les jésuites , moins la pensée fixe, la discipline el l'union.

Chacun regagna les tables de jeu. Les lueurs de l'aurore firent pâlir les bougies.

V PARIS

— Tes amis de la rue des Quatre-Vents étaient tristes comme des condamnés à mort , lui dit Coralie.

— Ils étaient les juges , répondit Lucien.

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