LE MONDE
Lucien vit une quinzaine de jours prise par des soupers , des diners , des déjeuners , des invitations de soirées, et fut entraîné par un courant invincible dans cette vie pleine de plaisirs et de travaux faciles. Il ne calcula plus. La puissance du calcul au milieu des complications est le sceau des grandes volontés que les poètes , les gens faibles ou purement spirituels ne contrefont jamais. Il alla , comme la plupart des journalistes , au jour le jour , dépensant son argent à mesure qu'il le gagnait, ne songeant point aux charges périodiques de la vie parisienne, si écrasantes pour ceux qui vivent en bohémiens. Sa mise et sa tournure rivalisaient celles des dandys les plus célèbres. Coralie lui eut l'élégant mobilier des jeunes élégants et qu'il avait tant désiré pendant sa première promenade aux Tuileries. Coralie aimait , comme tous les fanatiques , à parer son idole. Lucien eut bientôt des cannes merveilleuses , une charmante lorgnette, des boutons de diamants , des anneaux pour ses cravates du matin , des bagues à cachets , à la chevalière, enfin des gilets mirifiques où il pouvait choisir pour assortir les couleurs de sa mise. Il passa bientôt dandy, tant il mit de soin à sa toilette. Aussi, le jour où il se rendit à l'invitation du ministre, excila-t-il une sorte d'envie contenue chez les jeunes gens qui s'y trouvèrent et qui tenaient le haut du pavé dans le royaume de la fashion , tels que de Marsay , les Vandenesse, Ajuda-Pinlo , Maxime de Trailles, Rastignac , etc. Les hommes du monde sont jaloux entre eux à la manière des femmes. La comtesse de Montcornet et la marquise d'Espard, pour qui le diner se donnait, eurent Lucien entre elles, et le jeune poêle fut l'objet de leurs coquetteries.
— Pourquoi donc avez-vous quitté le monde? lui demanda la marquise, il était si disposé à vous bien accueillir, à vous fêler. J'ai une querelle à vous faire! vous me deviez une visite, et je l'attends encore. Je vous ai aperçu l'autre jour à l'Opéra , vous n'avez même pas daigné venir me voir ni me saluer.
— Votre cousine, madame, m'a si positivement signifié mon congé...
— Vous ne connaissez pas les femmes, répondit madame d'Espard en interrompant Lucien. Vous avez blessé le cœur !e plus angélique et l'âme la plus noble que je connaisse. Vous ignorez tout ce que Louise voulait faire pour vous, et combien elle mettait de finesse dans son plan. Oh ! elle eût réussi. Son mari qui maintenant est mort, comme il devait mourir, d'une indigestion, n'allail-il pas lui rendre, tôt ou tard, sa liberté? Croyez-vous qu'elle voulut èlrc madame Chardon? le titre de comtesse de Uubempré valait bien la peine d'êlre conquis. Voyez-vous? l'amour est une grande vanité qui doit s'accorder, surtout en mariage, avec toutes les autres vanités. Je vous aimerais à la folie , il me serait très-dur de m'appeler madame Chardon. Convenez-en? maintenant, vous avez vu les difficultés de la vie à Paris, vous savez combien de détours il faut faire pour arriver au but , avouez que pour un inconnu sans fortune , elle aspirait à une faveur presque impossible. Elle (levai! donc ne rien négliger. Vous avez beaucoup d'esprit, mais quand nous aimons, nous en avons encore plus que l'homme le plus spirituel. Elle voulait employer ce ridicule Chàtelet... Je vous dois des plaisirs, vos articles contre lui m'ont fait bien rire! dit-elle en s'interrompant.
Lucien ne savait plus que penser. II avait été initié aux trahisons, au perfidies du journalisme , mais il ignorait celles du monde; aussi , malgré sa perspicacité, le poëte allait-il y recevoir de rudes leçons.
— Comment, madame, dit Lucien dont la curiosilé fui vivement éveillée, ne prolégezv-ous pas le Héron?
— Mais dans le monde on est forcé de faire des politesses à ses plus cruels ennemis, de paraître s'amuser avec les ennuyeux, on sacrifie en apparence ses amis pour les mieux servir. Vous êtes donc encore bien neuf? Comment, vous qui voulez écrire , vous ignorez les tromperies courantes du monde. Si ma cousine a paru vous sacrifier au Héron, ne le fallait-il pas pour mettre son influence à prolit pour vous7 Le Héron est très-bien vu par ie ministère actuel. Aussi , lui avons-nous fait voir que jusqu'à un certain point vos attaques le servaient afin de pouvoir vous raccommoder tous deux, un jour. Ne l'a-t-on pas dédommagé de vos persécutions? Comme le disait des Lupeaulx aux ministres : Pendant que les journaux tournent Chàtelet en ridicule, ils laissent en repos le ministère.
— M. Blondet m'a fait espérer que j'aurais le plaisir de vous voir chez moi . lui dit la comtesse pendant le temps que la marquise abandonnait
UN GRAND HOMME DE PROVINCE
Lucien à ses réflexions. Vous y trouverez quelques artistes, des écrivains et une femme qui a le plus vif désir de vous connaître , mademoiselle des Touches, un de ces talents rares dans notre sexe, et chez qui sans doute vous irez : elle a l'un des salons les plus remarquables de Paris, elle est prodigieusement riche ; on lui a dit que vous êtes aussi beau que spiriluel, elle meurt d'envie de vous voir.
Lucien ne put que se confondre en remerciments, et jeta sur Blonde! un regard d'envie. Il y avait autant de différence entre une femme du genre et de la qualité de la comtesse de Moutcoriiet et Coralic qu'entre Coralic et une fille des rues. Cette comtesse, jeune, belle et spirituelle, avait, pour beauté spéciale, la blancheur excessive des femmes du Nord ; sa mère était née princesse Schcrbelloff; aussi le ministre, avant le dîner, lui avait-il prodigué ses plus respectueuses attentions. La marquise avait achevé de sucer dédaigneusement une aile de poulet.
— Ma cousine, dit-elle à Lucien, avait tant d'affection pour vous ! j'étais dans la confidence du bel avenir qu'elle rêvait pour vous: elle aurait supporté bien des choses, mais quel mépris vous lui avez marqué en lui renvoyant ses lettres! Nous pardonnons les cruautés, il faut encore croire en nous pour nous blesser; mais l'indifférence!... l'indifférence est comme la glace des pôles, elle étoulTe tout. Allons, convenez- en ! vous avez perdu des trésors par votre faute. Pourquoi rompre? Quand même vous eussiez été dédaigné, n'avez-vous pas votre fortune à faire, votre nom à reconquérir? Louise pensait à tout cela.
— Pourquoi ne m'avoir rien dit? répondit Lucien.
— Eh ! mon Dieu , c'est moi qui lui ai donné le conseil de ne pas vous mettre dans sa confidence. Tenez, entre nous, en vous voyant si peu fait au monde, je vous craignais : j'avais peur que votre inexpérience, votre ardeur étourdie ne détruisissent ou ne dérangeassent ses calculs et nos plans. Pouvez-vous maintenant vous souvenir de vousmême? Avouez-le ! vous seriez de mon opinion en voyant aujourd'hui votre Sosie. Vous ne vous ressemblez plus. Là est le seul tort que nous ayons eu. Mais, en mille, se rencontre-t-il un homme qui réunisse à tant d'esprit une si merveilleuse aptitude à se mettre à l'unisson? Je n'ai pas cru que vous fussiez une aussi surprenante exception. Vous vous êtes métamorphosé si promptement, vous vous êtes si facilement initié aux façons parisiennes, que je ne vous ai pas reconnu au bois de Boulogne, il y a un mois.
Lucien écoulait cette grande dame avec un plaisir
inexprimable : elle joignait à ses paroles flatteuses un air si confiant, si mutin, si naïf; elle paraissait s'intéresser à lui si profondément, qu'il crut à quelque prodige semblable à celui de sa première soirée au Panorama-Dramatique. Depuis cet heureux soir, tout le monde lui souriait, il attribuait à sa jeunesse une puissance lalismaniquc, il voulut alors éprouver la marquise en se promettant de ne pas se laisser surprendre.
— Quels étaient donc, madame, ces plans devenus aujourd'hui des chimères?
— Louise voulait obtenir du roi une ordonnance qui vous permit de porter le nom et le titre de Rubempré, et elle voulait enterrer le Chardon. Ce premier succès, si facile à obtenir alors, et que maintenant vos opinions rendent presque impossible, était pour vous une fortune. Vous traiterez ces idées de visions et de bagatelles; mais nous savons un peu la vie, et nous connaissons tout ce qu'il y a de solide dans un titre de comte, porté par un élégant, par un ravissant jeune homme. Annoncez ici devant quelques jeunes Anglaises millionnaires ou devant des héritières : Monsieur Chardon ou Monsieur le comte de Rubempré ! il se ferait deux mouvements bien différents. Fùt-il endetté, le comte trouverait les cœurs ouverts, sa beauté mise en lumière serait comme un diamant dans une riche monture. Monsieur Chardon ne serait pas même remarqué. Nous n'avons pas créé ces idées, nous les trouvons régnant partout , même parmi les bourgeois. Vous tournez en ce moment le dos à la fortune. Regardez ce joli jeune homme, le vicomte iélix de Vandenesse, il est un des deux secrétaires particuliers du roi. Le roi aime assez les jeunes ge;is de talent, et celui-là, quand il est arrive de sa province, n'avait pas un bagage plus lourd que le vôtre: vous avez mille fois plus d'esprit que lui; mais appartenez-vous à une grande famille? avezvous un nom? Vous connaissez des Lupeaulx, son nom ressemble au vôtre, il se nomme Chardin; mais il ne vendrait pas pour un million sa métairie des Lupeaulx, il sera quelque jour comte des Lupeaulx, et son petit-fils deviendra peut-être un grand seigneur. Si vous continuez à marcher dans la fausse voie où vous vous êtes engagé, vous êtes perdu. Voyez combien monsieur Emile Blondet est plus sage ! il est dans un journal qui soutient le pouvoir, il est bien vu par toutes les puissances du jour, il peut sans danger se mêler avec les libéraux, il pense bien ; aussi parviendra-t-il tôt on tard, il a su bien choisir et son opinion et ses prtn lections. Cette jolie personne, votre voisine, est une demoiselle de Troisville qui a deux p drs de France et deux députés dans sa famille, elle a fait un riche mariage à cause de son nom ; elle reçoit beaucoup,
A PARIS
elle aura de l'influence et remuera le monde politique pour ce petit monsieur Emile Blondet. A quoi vous mène une Coralie? à vous trouver perdu de dettes et fatigué de plaisirs dans quelques années d'ici. Vous placez mal votre amour, et vous arrangez mal votre vie. Voilà ce que me disait l'autre jour à l'Opéra la femme que vous prenez plaisir à blesser. En déplorant l'abus que vous faites de votre talent et de votre belle jeunesse, elle ne s'occupait pas d'elle, mais de vous.
— Ah ! si vous disiez vrai, madame ! s'écria Lucien.
— Quel intérêt verriez-vous à des mensonges? fît la marquise en jetant sur Lucien un regard hautain et froid qui le replongea dans le néant.
Lucien interdit ne reprit pas la conversation , la marquise offensée ne lui parla plus. Il fut piqué, mais il reconnut qu'il y avait eu de sa part maladresse et se promit de la réparer. 11 se tourna vers madame de Montcorn et et lui parla de Blondet en exaltant le mérite de ce jeune écrivain , il fut bien reçu. La comtesse l'invita à sa prochaine soirée, en lui demandant s'il n'y verrait pas avec plaisir madame de Bargeton qui, malgré son deuil, y viendrait : il ne s'agissait pas d'une grande soirée, c'était sa réunion des petits jours, on serait entre amis.
— Madame la marquise, dit Lucien, prétend que tous les torts sont de mon côté, n'est-ce pas à sa cousine à être bonne pour moi ?
— Faites cesser les attaques ridicules dont elle est l'objet, qui d'ailleurs la compromettent fortement avec un homme dont elle se moque, et vous aurez bientôt signé la paix. Vous vous êtes cru joué, m'at-on dit. Moi je l'ai vue bien triste de votre abandon. Est-il vrai qu'elle a quitté sa province avec vous et pour vous?
Lucien regarda la comtesse en souriant, sans oser répondre.
— Comment pouviez-vous vous défier d'une femme qui vous faisait de tels sacrifices? Et d'ailleurs, elle est si belle et si spirituelle ! Elle doit être aimée quand même. Elle vous aimait moins pour vous que pour vos talents. Croyez-moi, les femmes aiment l'esprit avant d'aimer la beauté , dit-elle en regardant Emile Blondet à la dérobée.
Lucien reconnut dans l'hôtel du ministre les différences qui existaient entre le grand monde et le monde exceptionnel où il vivait depuis environ un mois. Ces deux magnificences n'avaient aucune similitude , aucun point de contact. La hauteur et la disposition des pièces dans cet appartement, l'un des plus riches du faubourg Saint-Germain; les vieilles dorures des salons , l'ampleur des décorations, la richesse sérieuse des accessoires, tout lui
était étranger, nouveau; mais l'habitude si promptement prise des choses de luxe empêcha Lucien de paraître neuf ni étonné. Sa contenance fut aussi éloignée de l'assurance et de la fatuité que de la complaisance et de la servilité; il eut bonne façon et plut à ceux qui n'avaient aucune raison de lui être hostiles, comme les jeunes gens à qui sa soudaine introduction dans le grand monde, ses succès et sa beauté donnaient de la jalousie. En sortant de table, il offrit le bras à madame d'Espard qui l'accepta. En voyant Lucien courtisé par la marquise d'Espard , Rastignac vint se recommander de leur compatriotisme, et lui rappeler leur première entrevue chez madame du Val-Noble ; il parut vouloir se lier avec ce jeune lion en l'invitant à venir déjeuner chez lui quelque matin , et s'offrant à lui faire connaître les jeunes gens à la mode. Lucien accepta.
— Le cher Blondet en sera , dit Rastignac.
Le ministre vint se joindre au groupe formé par le marquis de Ronquerolles , par de Marsay, le général Montriveau , Rastignac et Lucien.
— Très-bien, dit-il à Lucien avec une bonhomie allemande sous laquelle il cachait sa redoutable finesse , vous avez fait la paix avec madame d'Espard. Elle est enchantée de vous , et nous savons tous , dit-il en regardant les hommes à la ronde , combien il est difficile de lui plaire.
— Oui, mais elle adore l'esprit, dit Rastignac, et mon illustre compatriote en vend.
— Il ne tardera pas à reconnaître le mauvais commerce qu'il fait, dit vivement Blondet. Il nous viendra, ce sera bientôt un des nôtres.
Il y eut autour de Lucien un chorus sur ce thème. Les hommes sérieux lui lancèrent quelques phrases profondes d'un ton despotique, les jeunes gens plaisantèrent.
— II a, je suis sur, dit Blondet, tiré à pile ou face pour la gauche ou la droite; mais il va maintenant choisir.
Lucien se mit à rire en se souvenant de sa scène au Luxembourg avec Lousteau.
— Il a pris pour cornac un Etienne Lousteau, un bretteur de petit journal qui voit une pièce de cent sous dans une colonne , dont la politique consiste à croire au retour de Napoléon, et, ce qui me semble encore plus niais, à la reconnaissance, au patriotisme de messieurs du côté gauche. Comme Rubempré , les penchants de Lucien doivent être aristocrates ; comme journaliste , il doit être pour le pouvoir, ou il ne sera jamais ni Rubempré, ni secrétaire général.
Lucien, à qui le diplomate proposa une carte pour jouer le whist, excita la plus grande surprise quand il avoua ne pas savoir le jeu.
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UN GRAND HOMME DE PROVINCE
— Mon ami , lui dit à l'oreille Rastignac , venez de lionne heure chez moi le jour où vous ferez un méchant déjeuner, je vous l'apprendrai, vous déshonorez noire royale ville d'Angoulême.
On annonça monsieur des Lupeaulx, un maîlre des requêtes en faveur et qui rendait des services secrets au ministère, homme fin et amhitieux qui se coulait partout. 11 salua Lucien avec lequel il s'était déjà rencontré chez madame du Val-Noble, et il y eut dans son salut un semblant d'amilié qui devait tromper Lucien. En trouvant là le jeune journalisme, cet homme qui se faisait en politique ami de tout le monde, afin de n'être pris au dépourvu par personne, comprit que Lucien voulait obtenir dans le monde autant de succès que dans la littérature. Il vit un ambitieux en lui , et il l'enveloppa de protestations, de témoignages d'amitié, d'intérêt, de manière à vieillir leur connaissance et tromper Lucien sur la valeur de ses promesses et de ses paroles. Des Lupeaulx avait pour principe de bien connaître ceux dont il voulait se défaire, quand il voyait en eux des rivaux. Ainsi Lucien fut bien accueilli par le monde. Il comprit tout ce qu'il devait au ministre, à madame d'Kspard , à madame de Montcornet. Il alla causer avec chacune de ces femmes pendant quelques moments, avant de partir en déployant pour elles tout son esprit et toute sa grâce.
— Quelle fatuité ! dit des Lupeaulx à la marquise quand Lucien la quitta.
— Il se gâtera avant d'être mûr, dit à la marquise de Marsay en souriant. Vous devez avoir des raisons cachées pour lui tourner ainsi la tête.
Lucien trouva Coralieau fond de sa voiture dans la cour , elle était venue l'attendre. Il fut touché de cette attention, et lui raconta sa soirée. A son grand étonnement, l'actrice approuva les nouvelles idées qui trottaient déjà dans la tête de Lucien , et l'engagea fortement à s'enrôler sous la bannière ministérielle.
— Tu n'as que des coups à gagner avec les libéraux. Ils conspirent, ils ont tué le duc de Berry. Renverseront-ils le gouvernement? Jamais! Par eux, tu n'arriveras à rien; de l'autre côté, tu seras comte de Rubempré. Tu peux rendre des services, devenir pair de France, épouser une femme riche. Sois ultra. D'ailleurs, c'est bon genre, ajouta-t-elle en lançant ce qui pour elle était une raison suprême. La Val-Noble , chez qui je suis allée dîner , m'a dit que Théodore Gaillard fondait décidément son petit journal royaliste appelé le Réveil, afin de riposter aux plaisanteries du vôtre et du Miroir, et que certainement monsieur de Villèle et son parti seraient au ministère avant un an. Tâche de profiler de ce changement en te mettant avec eux pen-
dant qu'ils ne sont rien encore; mais ne dis rien à Etienne ni à tes amis, ils seraient capables de te jouer quelque mauvais tour.
Cinq jours après, Lucien se produisit chez madame de Montcornet où il éprouva la plus violente agitation en revoyant la femme qu'il avait tant aimée et à laquelle sa plaisanterie avait percé le cœur. Elle aus^i s'était métamorphosée! Elle était redevenue ce qu'elle eût élé sans son séjour en province, gratifie dame. H y avait dans son deuil une grâce et une recherche qui annonçaient une veuve heureuse, Lucien crut être pour quelque chose dans cette coquetterie , et il ne se trompait pas; mais il avait, comme un ogre, goûté la chair fraîche, il resta pendant toute cette soirée indécis entre la belle, l'amoureuse, la voluptueuse Coralie, et la sèche, la hautaine, la cruelle Louise: il ne sut pas prendre un parti, sacrifier l'actrice à la grande dame. Ce sacrifice, madame de Bargeton,qui ressentait alors de l'amour pour Lucien en le voyant aussi spirituel et aussi beau, l'attendit pendant toute la soirée ; elle en fut pour ses frais, pour ses paroles insidieuses , pour ses mines coquettes, et sortit du salon avec un irrévocable désir de vengeance.
— Eh bien ! cher Lucien, dit-elle avec une bonté pleine de grâce parisienne et de noblesse, vous deviez être mon orgueil, et vous m'avez prise pour votre première victime. Je vous ai pardonné, mon enfant, en songeant qu'il y avait un reste d'amour dans une pareille vengeance.
Madame de Bargeton reprenait sa position par cette phrase accompagnée d'un air royal. Lucien , qui croyait avoir mille fois raison , se trouvait avoir tort. Il ne fut question ni de la terrible lettre d'adieu par laquelle il avait rompu , ni des motifs de la rupture. Les femmes du grand monde ont un talent merveilleux pour amoindrir leurs torts en en plaisantant : elles peuvent et savent tout effacer par un sourire , par une question qui joue la surprise ; elles ne se souviennent de rien , elles expliquent tout, elles s'étonnent, elles interrogent, elles commentent, elles amplifient , elles querellent et finissent par enlever leurs torts comme on enlève une tache par un petit savonnage. Vous les saviez noires , elles deviennent en un moment blanches et innocentes. Quant à vous, vous êtes bien heureux de ne pas vous trouver coupable de quelque crime irrémissible. En un moment , Lucien et Louise avaient repris leurs illusions sur eux-mêmes, parlaient le langage de l'amitié; mais Lucien , ivre de vanité satisfaite, ivre de Coralie qui, disons-le, lui rendait la vie facile , ne sut pas répondre à ce mot que Louise accompagna d'un soupir d'hésitation : Vous êtes heureux ? Un non mélancolique eût fait sa fortune, et il crut être spi-
A PARIS
rituel en expliquant Coralie , il était aimé pour lui-même, enfin toutes les bêtises de l'homme épris! Madame de Bargeton se mordit les lèvres. Tout fut dit. Madame d'Espard vint auprès de sa cousine avec madame de Montcornet , et Lucien se vit, pour ainsi dire, le héros de la soirée : il fut caressé, câliné, fêté par ces trois femmes qui l'entortillèrent avec un art infini. Son succès dans ce beau et brillant monde ne fut donc pas moindre qu'au sein du journalisme. La belle mademoiselle des Touches , si célèbre sous le nom de Camille Maupin, et à qui mesdames d'Espard et de Bargeton présentèrent Lucien , l'invita pour l'un de ses mercredis à dîner , et parut aussi émue de celte beauté si justement célèbre. Lucien essaya de lui prouver qu'il était encore plus spirituel que beau. Mademoiselle des Touches exprima son admiration avec cette naïveté d'engouement et cette jolie fureur d'amitié superficielle à laquelle se prennent tous ceux qui ne connaissent pas à fond la vie parisienne, où l'habitude et la continuité des jouissances rendent si avide de la nouveauté.
— Si je lui plaisais autant qu'elle me plaît , dit Lucien à Rastignac et à deMarsay, nous abrégerions le roman...
— Vous savez l'un et l'autre trop bien les écrire pour vouloir les faire, répondit Rastignac. Entre auteurs, peut-on jamais s'aimer? Il arrive toujours un certain moment où l'on se dit de petits mots piquants.
— Vous ne feriez pas un mauvais rêve , lui dit en riant de Marsay. Cette charmante fille a trente ans, il est vrai , mais elle a près de quatre-vingt mille livres de rente. Elle est adorablement capricieuse, et le caractère de sa beauté doit se soutenir fort longtemps. Coralie est une petite sotte, mon cher, bonne pour vous poser, car il ne faut pas qu'un joli garçon reste sans maîtresse, mais si vous nefaites pas quelque conquête dans le monde , elle vous nuirait à la longue. Allons, mon cher , supplantez Conti qui va chanter avec elle ! De tout temps la poésie a eu le pas sur la musique.
Quand Lucien entendit mademoiselle des Touches et Conti, ses espérances s'envolèrent.
— Il chante trop bien, dit-il à des Lupeaulx.
Il revint à madame de Bargeton qui l'emmena dans le salon où était la marquise d'Espard.
— Eh bien , ne voulez-vous pas vous intéresser à lui? dit madame de Bargeton à sa cousine.
— Mais monsieur Chardon, dit la marquise d'un airà la fois impertinent et doux, doit se mettre en position d'être patrone sans inconvénient. Pour obtenir l'ordonnance qui lui permette de quitter le misérable nom de son père, pour celui de sa ligne maternelle, ne doit-il pas être au moins des nôtres ?
— Avant un mois , j'aurai tout arrangé, dit Lucien.
— Eh bien , dit la marquise, je verrai mon père et mon oncle qui sont de service auprès du roi, ils en parleront au chancelier.
Le diplomate et ces deux femmes avaient bien deviné l'endroit sensible chez bueien. Cepoëte, ravi des splendeurs aristocratiques, éprouvait des mortifications indicibles à s'entendre appeler Chardon, quand il voyait n'entrer dans les salons que des hommes portant des noms sonores enchâssés dans des litres. Cette douleur se répéta partout où il alla pendant quelques jours. Il éprouvait d'ailleurs une sensation tout aussi désagréable en redescendant aux affaires de son métier, après avoir été la veille dans le grand monde où il se montrait convenablement avec l'équipage et les gens de Coralie, il y arrivait sur un pied d'apparente égalité. Il apprit à monter à cheval, il eut un cheval pour pouvoir galoper à la portière des voilures de madame d'Espard, de mademoiselle des Touches et de la comtesse de Montcornet, faveur qu'il avait tant enviée à son arrivée à Paris. Finot lui procura ses entrées à l'Opéra. Lucien appartint dès lors au monde spécial des élégants de cette époque. Il rendit à Hastignac et à ses amis du monde un splendide déjeuner; mais il commit la faute de le donner chez Coralie. Lucien élait trop jeune, trop poêle et trop confiant pour connaître certaines nuances. Une actrice , excellente fille, mais sans éducation, pouvait-elle lui apprendre la vie? Il prouva de la manière la plus évidente à ces jeunes gens, pleins de mauvaises dispositions pour lui , cette collusion d'intérêts entre l'actrice et lui que tout jeune homme jalouse secrètement et que chacun flétrit. Celui qui le soir même en plaisanta le plus cruellement fut Kastignac, quoiqu'il se soutînt dans le monde par des moyens pareils, mais en gardant si bien les apparences, qu'il pouvait traiter la médisance de calomnie.
Lucien avail promptement appris le whist, et joua. Le jeu devint une passion chez lui. Coralie, pour éviter toute rivalité , loin de désapprouver Lucien, semblait favoriser ses dissipations, avec l'aveuglement particulier aux sentiments entiers qui ne voient jamais que le présent, et qui sacrifient tout, même l'avenir, à la jouissance du moment. Le caractère de l'amour véritable est sa ressemblance avec l'enfance, il en a l'irréflexion, l'imprudence, la dissipation, le rire et les pleurs.
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