‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 150 sur 157 · LES VIVEURS · texte numérisé non relu

LES VIVEURS

A cette époque, florissait une société de journalistes, d'écrivains plus ou moins spirituels, déjeunes gens riches et désœuvrés appelés viveurs, et qui vivaient en effet avec une incroyable insouciance, intrépides mangeurs, buveurs plus intrépides encore. Tous bourreaux d'argent, et mêlant les plus rudes plaisanteries à celte existence, non pas folle, mais enragée, ils ne reculaient devant aucune impossibilité, se faisaient gloire de ieurs méfaits, contenus néanmoins dans de certaines bornes. L'esprit le plus original couvrait leurs escapades, il était impossible de ne pas les leur pardonner. Aucun fait n'accuse si hautement l'ilotisme auquel la restauration avait condamné la jeunesse. Les jeunes gens ne savaient à quoi employer leurs forces, ils ne les jetaient pas seulement dans le journalisme, dans les conspirations, dans la littérature et dans l'art, ils les dissipaient dans les plus étranges excès , tant il y avait de sève et de luxuriantes puissances dans celle belle jeunesse : travailleuse elle voulait le pouvoir el le plaisir, artiste elle voulait des trésors, oisive elle voulait se secouer; de toute manière elle voulait une place, et la politique ne lui en faisait nulle part.

Les viveurs étaient des gens presque tous doués de facultés éminentes, quelques-uns les ont perdues dans celte vie énervante, quelques autres y ont résisté. Le plus célèbre de ces viveurs, le plus spirituel, a fini par entrer dans une carrière sérieuse où il s'est distingué. Les plaisanteries auxquelles ils se sont livrés sont devenues si fameuses, qu'elles onl fourni le sujet de plusieurs vaudevilles.

Lucien fut lancé par Blondet dans cette société de dissipateurs, il y brilla près de Bixiou, l'un des esprits les plus méchants de la troupe et le plus infatigable railleur de ce temps. Pendant tout l'hiver, la vie de Lucien fut donc une longue ivresse coupée par les faciles travaux du journalisme. 11 continua la série de ses petits articles, et fit des efforts énormes pour produire de temps en temps quelques belles pages de critique fortement pensée ; mais l'étude était une exception , il ne s'y mettait que contraint par la nécessité. Les déjeuners, les dîners, les parties de plaisir, les soirées du monde, le jeu prenaient tout son temps, et Coralie avait le reste. II se défendait de songer au lendemain. Il voyait d'ailleurs ses prétendus amis se conduire comme lui, défrayés par des prospectus de librairie chèrement payés, par des primes données à certains articles

nécessaires aux spéculations hasardées, mangeant à même et peu soucieux de l'avenir. Une fois admis dans le journalisme et dans la littérature sur un pied d'égalité, Lucien aperçut des difficultés énormes à vaincre au cas où il voudrait s'élever. Chacun consentait à l'avoir pour égal, nul ne le voulait pour supérieur. Insensiblement, il renonça donc à la gloire littéraire en croyant la fortune politique plus facile à obtenir.

— L'intrigue soulève moins de passions contraires que le talent, ses menées sourdes n'éveillent l'attention de personne, lui dit un jour le baron Chàlelet.

A travers cette vie abondante, pleine de luxe, où toujours le lendemain marchait sur les talons de la veille au milieu d'une orgie et ne trouvait point le travail promis, Lucien poursuivit donc sa pensée principale : il était assidu dans le monde, il courtisait madame de Bargeton , la marquise d'Espard, la comtesse de Monlcornet, et ne manquait jamais une seule des soirées de mademoiselle des Touches. Il arrivait dans le monde avant une partie de plaisir, après quelque dîner donné par les auteurs ou par les libraires ; il le quittait pour un souper, fruit de quelque pari. Les frais de la conversation parisienne et le jeu absorbaient le peu d'idées et de force que lui laissaient ses excès. Lucien n'avait pas alors cette lucidité d'esprit, cette froideur de tète nécessaires pour observer autour de lui , déployer le tact exquis dont les parvenus doivent faire usage; il ne pouvait pas reconnaître les moments où madame de Bargelon revenait à lui, s'éloignait blessée , lui faisait grâce ou le condamnait de nouveau. Le baron Chàlelet, homme fin, éclairé par une excessive ambition, apercevait les chances qui restaient à son rival, et il était devenu l'ami de Lucien pour pouvoir le maintenir dans la dissipation et l'ivresse où se perdaient ses forces. Raslignac, jaloux de son compatriote, trouvait d'ailleurs dans le baron un allié plus sur et plus utile que Lucien, et il était dans les intérêts de Châtelet. Quelques jours après l'entrevue du Pétrarque et de la Laure d'Angoulème , Rastignac avait réconcilié le poêle et le vieux beau de l'empire, au milieu d'un magnifique souper au Rocher de Cancale.

Lucien rentrait donc toujours le matin, se levait au milieu de la journée, et se trouvait alors pris par l'amour. Ainsi le ressort de sa volonté, sans cesse assoupli par une paresse qui le rendait indifférent aux belles résolutions prises dans les moments où il entrevoyait sa position sous son vrai jour, devint nul, et ne devait même plus répondre aux plus fortes pressions de la misère. Après avoir été trèsheureuse de voir Lucien s'amuser, et l'avoir encouragé en voyant dans cette dissipation des gages pour

A PARIS

la durée de son attachement et des liens dans les nécessités qu'elle créait, Coralie, la douce et tendre Coralie, eut le courage de recommander à son amant de ne pas oublier le travail. L'actrice fut plusieurs fois obligée de lui rappeler qu'il avait gagné peu de chose dans son mois. Ils s'endettèrent avec une effrayante rapidité. Les quinze cents francs restant sur le prix des Marguerites, les premiers cinq cents francs gagnés par Lucien avaient été promptement dévorés. En trois mois, ses articles ne lui donnèrent pas plus de mille francs, et il croyait avoir énormément travaillé. .Mais il avait adopté déjà la jurisprudence plaisante des viveurs sur les délies. Les dettes sont jolies jusqu'à vingt-cinq ans ; plus tard , personne ne les pardonne.

Lucien était sans aucune défiance. Il est à remarquer que les natures poétiques, occupées à sentir pour rendre leurs sensations par des images, manquent essentiellement du sens moral qui doit accompagner toute observation. Les poêles aiment plutôt à recevoir en eux des impressions que d'entrer chez les autres, y étudier le mécanisme des sentiments. Ainsi Lucien ne demanda pas compte aux viveurs de ceux d'entre eux qui disparaissaient ; il ne vit pas l'avenir de ses prétendus amis qui les uns avaient des héritages, les autres des espérances certaines, ceux-ci des talents reconnus, ceux-là la foi la plus intrépide en leur destinée et le dessein prémédité de tourner les lois. Lucien crut à son avenir, en se fiant à ces axiomes profonds de Blondet : e Tout finit par s'arranger. Rien ne se dérange chez les gens qui n'ont rien. Nous ne pouvons perdre que la fortune que nous aurons! En allant avec le courant on finit par arriver quelque part. Un homme d'esprit qui a pied dans le monde fait fortune quand il le veut! »

Ces trois mois d'hiver, remplis par tant de plaisirs, furent nécessaires à Théodore Gaillard et à Hector Merlin pour trouver l'argent nécessaire à la fondation du Réveil, dont le premier numéro ne parut qu'en mars 1822. Celte affaire se traitait chez madame du Val-Noble. Celte élégante et spirituelle courtisane qui disait, en montrant ses magnifiques appartements : C'est les comptes des mille et une nuits! exerçait une certaine influence sur les banquiers, les grands seigneurs et les écrivains du parti royaliste, tous habitués de son salon où ils se réunissaient pour traiter des affaires qui ne pouvaient être traitées que là. Hector Merlin, à qui la rédaction en chef du Réveil était promise, devait avoir pour bras droit Lucien., devenu son ami intime, et à qui le feuilleton d'un des journaux ministériels était également promis. Ce changement de front dans la position de Lucien se préparait sourdement à Iravers les plaisirs de sa vie, il se croyait un grand po-

litique en dissimulant ce coup de théâtre, et il comptait beaucoup sur les largesses ministérielles pour arranger ses comptes et dissiper les ennuis secrets de Coralie. L'actrice, toujours souriant, lui cachait sa délresse ; mais Bérénice était plus hardie et instruisait Lucien.

Lucien, comme tous les poêles, s'apitoyait un moment sur les désastres, il promettait de travailler, il oubliait sa promesse, et noyait ce souci passager dans ses débauches. Le jour où Coralie apercevait des nuages sur le front de Lucien, elle grondait Bérénice, et disait à son poëte que tout se pacifiait. Madame d'Espard et madame de Bargeton attendaient la conversion de Lucien pour faire demander au ministre par Chàtelet l'ordonnance tant désirée par le poëte. Lucien avait promis de dédier ses Marguerites à la marquise d'Espard, qui paraissait trèsflatlée d'une distinction dont les auteurs sont devenus avares depuis qu'ils sont devenus un pouvoir.

Quand Lucien allait, le soir, chez Dauriat et demandait où en était son livre, le libraire lui opposait d'excellentes raisons pour retarder la mise sous presse. Dauriat avait telle ou telle opération en train qui lui prenait tout son temps, Ladvocat allait publier un nouveau volume de monsieur Hugo contre lequel il ne fallait pas se heurter, les secondes Méditations de monsieur de Lamartine étaient sous presse, et deux importants recueils de poésie ne devaient pus se rencontrer, Lucien devait d'ailleurs se fier à l'habileté de son libraire. Cependant les besoins de Lucien devenaient pressants, il eut recours à Finot qui lui fit quelques avances sur des articles.

Quand le soir, à souper, Lucien un peu triste expliquait sa position à ses amis les viveurs, ils noyaient ses scrupules dans des flots de vin de Champagne, glacé de plaisanteries. Les dettes! il n'y a pas d'homme fort sans dettes! Les dettes représentent des besoins satisfaits, des vices exigeants. Un homme ne parvient que pressé par la main de fer de la Nécessité.

— Aux grands hommes, le mont-de-piélé reconnaissant ! lui criait Blondel.

— Tout vouloir, c'est tout devoir! criait Bixiou. —Non, tout devoir, c'est avoir eu tout ! répondait

des Lupeaulx.

Les viveurs savaient lui prouver que ses dettes seraient l'aiguillon d'or avec lequel il piquerait les chevaux altelés au char de sa fortune. Puis, toujours César avec ses quarante millions de dettes, et Frédéric II recevant de son père un ducat par mois, et toujours les fameux, les corrupteurs exemples des grands hommes montrés dans leurs vices et non dans la loule-puissance de leur courage et de leurs conceptions !

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UN GRAND HOMME DE PROVINCE

Enfin, la voilure, les chevaux et le mobilier de Coralie furent saisis par plusieurs créanciers pour des sommes dont le total montait à quatre mille francs. Quand Lucien recourut à Lousteau pour lui redemander le billet de mille francs qu'il lui avait prêté , Lousteau lui montra des papiers timbres qui établissaient chez Florine une position analogue à celle de Coralie. Lousteau reconnaissant lui proposa de faire les démarches nécessaires pour placer l'Archer de Charles IX.

— Comment Florine en est-elle arrivée là? demanda Lucien.

— Le Matifat s'est effrayé, répondit Lousteau. Nous l'avons perdu. Mais si Florine le veut, il payera cher sa trahison ! Je te conterai l'affaire !

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