‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 151 sur 157 · CINQUIÈME VARIÉTÉ DE LIBRAIRE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME VARIÉTÉ DE LIBRAIRE

Le lendemain de la démarche inutile faite par Lucien chez Lousteau, les deux amants déjeunaient tristement au coin du feu dans sa belle chambre a coucher : Bérénice leur avait cuisiné des œufs sur le plat dans la cheminée, car la cuisinière, le cocher, les gens étaient partis. Il n'y avait plus dans le ménage aucun objet d'or ou d'argent, ni d'aucune valeur intrinsèque ; tout était d'ailleurs représenté par des reconnaissances du mont-de-piété formant un petit volume in-oclavo très-instructif. Bérénice avait conservé deux couverts. Il était impossible de disposer du mobilier saisi. Le petit journal rendait des services inappréciables à Lucien et à Coralie en maintenant le tailleur, la marchande de modes et la couturière, qui tous tremblaient de mécontenter un journaliste capable de tympaniser leurs établissements. Lousteau vint pendant le déjeuner en criant : — Hourra! Vive l'Archer de Charles IX! J'ai lavé pour cent francs de livres, mes enfants, dit-il, partageons !

Il remit cinquante francs à Coralie, et envoya Bérénice chercher un déjeuner substantiel.

— Hier, Hector Merlin et moi nous avons dîné avec des libraires, et nous avons préparé la vente de ton roman par de savantes insinuations. Tu es en marché avec Dauriat ; mais Dauriat lésine, il ne veut pas donner plus de quatre mille francs pour deux mille exemplaires, et tu veux six mille francs. Nous t'avons fait deux fois plus grand que Walter Scott, tu as dans le ventre des romans incomparables! lu n'offres pas un livre, mais une affaire; tu n'es pas l'auteur d'un roman plus ou moins ingénieux, tu

fais collection ! Ce mot collection a porté coup. Ainsi n'oublie pas ton rôle, tu as en portefeuille : la Grande Mademoiselle , ou la France sous Louis XI F ! Cotillon Ier, ou les Premiers jours de Louis XV ! la Reine et le Cardinal, ou Tableau de Paris sous la Fronde! le Fils de Concini , ou Une intrigue de Richelieu! Ces romans seront annoncés sur la couverture, nous appelons celte manœuvre berner les succès. On fait sauter ses livres sur la couverture jusqu'il ce qu'ils deviennent célèbres, et Ton est alors bien plus grand par les œuvres qu'on ne fait pas que par celles qu'on a fai tes.. Sous presse, est l'hypothèque littéraire! Allons, rions un peu! Voici du vin de Champagne. Tu comprends que nos hommes ont ouvert des yeux grands comme (<s soucoupes... Tu as donc encore des soucoupes?

— Elles sont saisies, dit Coralie.

— Je comprends! et je reprends, reprit Lousteau. Ils croiront à tous tes manuscrits, s'ils en voient un seul. On demande à voir le manuscrit, on a la prétention de le lire. Laissons aux libraires leur fatuité. Jamais ils ne lisent les livres, autrement ils n'en publieraient pas tant! Hector et moi , nous laissons pressentir qu'à cinq mille francs lu concéderais trois mille exemplaires en deux éditions. Donne-moi le manuscrit, après-demain nous déjeunons chez les libraires et nous les enfonçons!

— Qui est-ce? dit Lucien.

— Deux associés, deux bons garçons, assez ronds en affaires : Fendant et Cavalier. L'un est un ancien premier commis de la maison Vidal et Porchon ; l'autre est le plus habile voyageur du quai des Augustins, tous deux établis depuis un an. Ils veulent maintenant exploiter les romans indigènes après avoir perdu quelques légers capitaux à faire des romans traduits de l'anglais. Le bruit court qu'ils risquent uniquement les capitaux des autres, mais il t'est , je pense , assez indifférent de savoir à qui appartient l'argent qu'on te donnera.

Le surlendemain, les deux journalistes étaient invités à déjeuner rue Serpente, dans l'ancien quartier de Lucien , où Lousteau conservait toujours sa chambre rue de la Harpe. Lucien , qui vint y prendre son ami , la vit dans le même état où elle était le soir de son introduction dans le monde littéraire ; mais il ne s'en étonna plus : son éducation l'avait initié aux vicissitudes de la vie des journalistes, il en concevait tout; il avait reçu, joué, perdu le prix de plus d'un article en perdant aussi l'envie de le faire ; il avait écrit plus d'une colonne d'après les procédés ingénieux que lui avait décrits Lousteau quand ils avaient descendu de la rue de la Harpe au Palais Royal. Il était dans la dépendance de Barbet et de Braulard ; il trafiquait des livres et des billets de théâtres; enfin il ne reculait devant

A PARIS

aucun éloge , ni devant aucune allaquc. 11 éprou- I vait même, en ce moment, une espèce de joie à tirer de Lousteau tout le parli possible avant de tourner le dos aux libéraux, qu'il se proposait d'attaquer d'autant mieux qu'il les avait plus étudiés; tandis que de son côté, Lousteau recevait, au préjudice de Lucien, une somme de cinq cents francs en argent de Fendant et Cavalier, sous le nom de commission , pour avoir procuré ce futur Walter Scott aux deux libraires.

La maison Fendant et Cavalier était une de ces maisons de librairie établies sans aucune espèce de capital, comme il s'en établissait beaucoup alors, et comme il s'en établira toujours, tant que la papeterie et l'imprimerie continueront à faire crédit à la librairie, pendant le temps déjouer sept à buil coups de cartes appelés publications. Alors comme aujourd'hui, les ouvrages s'achetaient aux auteurs en billets souscrits à des échéances de six , neuf et douze mois , payement fondé sur la nature de la vente qui se solde entre libraires par des valeurs encore plus longues. Ces libraires payaient en même monnaie les papetiers et les imprimeurs. Ils avaient ainsi pendant un an, entre les mains, gratis, toute une librairie composée d'une douzaine ou d'une vingtaine d'ouvrages. En supposant deux ou trois succès, les produits des bonnes affaires soldaient les mauvaises, et ils se soutenaient en entant livre sur livre. Si les opérations étaient toutes douteuses, ou si, pour leur malheur, ils rencontraient de bons livres qui ne pouvaient se vendre qu'après avoir été goûtés , appréciés par le vrai public, si les escomptes de leurs valeurs étaient onéreux, s'ils subissaient eux-mêmes des faillites, ils déposaient tranquillement leur bilan, sans nul souci, préparés par avance à ce résultat. Ainsi toutes les chances étaient en leur faveur; ils jouaient sur le grand tapis vert de la spéculation les fonds d'autrui, non les leurs. Fendant et Cavalier se trouvaient dans celle situation. Cavalier avait apporté son savoir-faire, Fendant y avait joint sou industrie. Le fonds social méritait éminemment ce titre ; il consistait en quelques milliers de francs, épargnes péniblement amassées par leurs maîtresses, et sur lesquels ils s'étaient attribué l'un à l'autre des appointements assez considérables, très-scrupuleusement dépensés en dîners offerts aux journalistes et aux auteurs, au spectacle où se faisaient, disaient-ils , les affaires. Ces demi-fripons passaient pour habiles ; mais Fendant était plus rusé que Cavalier. Cavalier voyageait , Fendant dirigeait les affaires à Paris. Cette association fut ce qu'elle sera toujours entre deux libraires, un duel.

Les deux associés occupaient le rez-de-chaussée d'un de ces vieux hôtels de la rue Serpente, où le cabinet de la maison se trouvait au bout de vastes

salons convertis en magasins. Ils avaient déjà publié beaucoup de romans, tels que la Tour du Nord, le Marchand de Bénarès, la Fontaine du Sépulcre, Tekeli, les romans de Galt, auteur anglais qui n'a. vais pas réussi en France. Le succès de Walter Scott éveillait l'attention de la librairie sur les produits de l'Angleterre, et les libraires étaient tous préoccupés, en vrais Normands, de la conquête de l'Angleterre; ils y cherchaient du Walter Scott, comme plus tard on devait chercher des asphaltes dans les terrains caillouteux, du bitume dans les marais, et proposer des chemins de fer le long des rivières. Une des plus grandes niaiseries du commerce parisien est de vouloir trouver le succès dans les analogues quand il est dans les contraires. A Paris surtout, le succès tue le succès. Ainsi sous le titre de les Strélitz, ou la Russie, il y a cent ans, Fendant et Cavalier inséraient-ils bravement en grosses lettres, dans le genre de ff aller Scott. Fendant et Cavalier avaient soif d'un succès. Un bon livre pouvait leur servir à écouler leurs ballots de pile. Ils avaient été affriolés par la perspective d'avoir des articles dans les journaux, la grande condition de la vente d'alors. 11 est extrêmement rare qu'un livre soit acheté pour sa propre valeur, il est presque toujours publié par des raisons étrangères à son mérite. Fendant et Cavalier voyaient en Lucien le journaliste, et dans son livre une fabrication dont la première venteleur facilitait une fin de mois.

Les journalistes trouvèrent les deux associés dans leur cabinet, le traité tout prêt, les billets signés. Cette promptitude émerveilla Lucien. Fendant était un petit homme maigre, porteur d'une sinistre physionomie : l'air d'un Calmouk, petit front bas, nez rentré, bouche serrée, deux petits yeux noirs éveillés, les contours du visage tourmentés, un teint aigre, un voix qui ressemblait au son que rend une cloche fêlée, enfin tous les dehors d'un fripon consommé; mais il compensait ces désavantages par le mielleux de ses discours, il arrivait à. ses fins par la conversation. Cavalier était un garçon tout rond, que l'on aurait pris pour un conducteur de diligence plutôt que pour un libraire. Il avait des cheveux d'un blond hasardé, le visage allumé, l'encolure épaisse et le verbe éternel du commis voyageur.

— Nous n'aurons pas de discussions, dit Fendant en s'adressant à Lucien et à Lousteau. J'ai lu l'ouvrage, il est très-littéraire et nous convient si bien que j'ai remis le manuscrit à l'imprimerie. Le traité est rédigé d'après les bases convenues; d'ailleurs, nous ne sortons jamais des conditions que nous y avons stipulées. Nos effets sont à six, neuf et douze mois, vous les escompterez facilement, et nous vous rembourserons l'escompte. Nous nous sommes ré-

UN GRAND HOMME DE PROVINCE

serve ie droit de donner un autre litre à l'ouvrage, nous n'aimons pas V Archer de Charles IX, il ne pique pas assez la curiosité des lecteurs, il y a plusieurs rois du nom de Charles, et dans le moyen âge, il se trouvait tant d'archers ! Ah, si vous disiez le Soldat de Napoléon! mais l'Archer de Charles IX ! Cavalier serait obligé de faire un cours d'histoire de France pour placer chaque exemplaire en province.

— Si vous connaissiez les gens a qui nous avons affaire! s'écria Cavalier.

— ta Saint- Barthélémy vaudrait mieux, reprit Fendant.

— Catherine de Médicis, ou la France sous Charles IX, dit Cavalier, ressemblerait davantage à un titre de Walter Scott.

— Enfin nous le déterminerons quand l'ouvrage sera imprimé, reprit Fendant.

— Comme vous voudrez, dit Lucien, pourvu que le titre me convienne.

Le traité lu , signé, les doubles échangés. Lucien mit les billets dans sa poche avec une salisfaction sans égale. Puis tous quatre montèrent chez Fendant, où ils firent le plus vulgaire des déjeuners : des huîtres, des biftecks, des rognons au vin de Champagne et du fromage de Brie. Mais ces mets furent accompagnés par les vins les plus exquis , dus à Cavalier qui connaissait un voyageur du commerce des vins. Au moment de se mettre à table, apparut l'imprimeur à qui était confiée l'impression du roman, et qui vint surprendre Lucien en lui apportant les deux premières feuilles de son livre en épreuves.

— Nous voulons marcher rapidement, dit Fendant à Lucien, nous comptons sur votre livre, et nous avons diantrement besoin d'un succès.

Le déjeuner, commencé vers midi, ne fut fini qu'à cinq heures.

— Où trouver de l'argent? dit Lucien à Lousteau.

— Allons voir Barbet , répondit Etienne.

Les deux amis descendirent à pied , un peu échauffés et avinés , vers le quai des Augustins.

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