‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 152 sur 157 · LE CHANTAGE · texte numérisé non relu

LE CHANTAGE

— Coralie est surprise au dernier point de la perle que Florine a faite. Florine ne la lui a dite qu'hier, en l'attribuant ce malheur , elle paraissait aigrie, dit Lucien à Lousleau.

— C'est vrai, dit Lousleau qui ne conserva pas

sa prudence et s'ouvrit à Lucien. Mon ami , car tu es mon ami, toi , Lucien, tu m'as prêté mille franc* et tu ne me les a encore demandés qu'une fois. Défie-toi du jeu. Si je ne jouais pas , je serais heureux. Je dois à Dieu et au diable. J'ai dans ce moment-ci les gardes du commerce après moi. Enfin je suis forcé , quand je vais au l'alais-Royal , de doubler des caps dangereux.

Dans la langue des viveurs , doubler un cap dans Paris, c'est faire un détour, soit pour ne pas passer devant un créancier , soit pour éviler l'en- (Jroit où il peut être rencontré. Lucien qui n'allait pas indifféremment par toutes les rues , connaissait la manœuvre sans en connaître le nom.

— Tu dois donc beaucoup?

— Une misère! reprit Lousteau. Mille écus me sauveraient. J'ai voulu me ranger , ne plus jouer. Pour me liquider , j'ai fait un peu de chantage.

— Qu'est-ce que le chantage? dit Lucien.

— I.e chantage est une invention de la presse anglaise, importée récemment en France. Les chanteurs sont des gens placés de manière à disposer des journaux. Jamais un directeur de journal , ni un rédacteur en chef, n'est censé tremper dans le chantage. On a des Giroudeau. Ces espèces de brari viennent trouver un homme qui, pour certaines raisons , ne veut pas qu'on s'occupe de lui. Beaucoup de gens ont sur la conscience des peccadilles plus ou moins originales. \\ y a beaucoup de fortunes suspectes à Paris, obtenues par des voies plus ou moins légales, souvent par des manœuvres criminelles, et qui fourniraient de délicieuses anecdotes , comme la gendarmerie de Fouché cernant les espions du préfet de police qui , n'étant pas dans le secret de la fabrication des faux billets de la banque anglaise, allait saisir les imprimeurs clandestins protégés par le ministre; puis l'histoire des diamants du princeGalathionne, l'affaire Maubrcuil, la succession Pombreton, etc. Le chanteur s'est procuré quelque pièce ou document important , il demande un rendez-vous à l'homme enrichi qu'elle concerne ; si l'homme compromis ne donne pas une somme quelconque , le chanteur lui montre la presse prête à l'entamer, à dévoiler ses secrets. L'homme riche a peur , il finance. Le tour est fait. Vous vous livrez à quelque opération périlleuse , elle peut succomber à une suite d'articles ; on vous détache un chanteur qui vous propose le rachat des articles. Il y a des ministres à qui l'on envoie des chanteurs, et qui stipulent avec eux que le journal attaquera leurs actes politiques et non leur personne , ou qui livrent leur personne et demandent grâce pour leur maîtresse. Des Lupeaulx, ce joli maître des requêtes que tu connais, est perpétuellement occupé de ces sortes de négociations

A PARIS

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avec les journalistes. Le drôle s'est fait une position merveilleuse au centre du pouvoir par ses relations : il est à la fois le mandataire de la presse et l'ambassadeur des ministres, il maquignonne les amourspropres , il étend même ce commerce aux affaires politiques, il obtient des journaux leur silence sur tel emprunt ou telle concession accordés sans concurrence ni publicité dans laquelle on donne une part aux loups-cerviers de la banque libérale. Tu as fait un pou de chantage avec Dauriat , il t'a donné mille écus pour l'empêcher de décrier Nathan. Dans le dix-huitième siècle où le journalisme était au maillot, le chantage se faisait au moyen de pamphlets dont les favorites et les grands seigneurs payaient la destruction. L'inventeur du chantage est FÂrétin , un très-grand homme qui imposait les rois comme, de nos jours, tel journal impose les acteurs.

— Qu'as-tu pratiqué contre le Matifat pour avoir tes mille écus ? dit Lucien.

— J'ai fait attaquer Florine dans six journaux. Florine s'est plainte à Matifat. Matifat a prié Braulard de découvrir la raison de ces attaques. Braulard a été joué par Finot. Finot , au profit de qui je chantais, a dit au droguiste que tu démolissais Florine dans l'intérêt de Coralie. Giroudeau est venu dire confidentiellement à Matifat que tout s'arrangerait s'il voulait vendre son sixième de propriété dans la Revue de Finot moyennant dix mille francs. Finot me donnait mille écus en cas de succès. Matifat allait conclure l'affaire , heureux de retrouver dix mille francs sur ses trente mille qui lui paraissaient aventurés. Depuis quelques jours, Florine lui disait que la Revue de Finot ne prenait pas. Au lieu d'un dividende à recevoir, il était question d'un nouvel appel de fonds. Avant de déposer son bilan , le directeur du Panorama-Dramatique a eu besoin de négocier quelques effets de complaisance, et pour les faire placer par Matifat, il l'a prévenu du tour que lui jouait Finot. Matifat, en fin commerçant, a quitté Florine , a gardé son dixième. 11 nous voit maintenant venir. Finot et moi , nous hurlons de désespoir. Nous avons eu le malheur d'attaquer un homme qui ne tient pas ta sa maîtresse, un misérable sans cœur ni âme. Malheureusement le commerce que fait Matifat n'est pas justiciable de la presse, il est inattaquable dans ses intérêts: on ne critique pas un droguiste comme on critique des chapeaux , des choses de mode , des théâtres ou des affaires d'art. Le cacao , le poivre, les couleurs, les bois de teinture, l'opium, ne peuvent pas se déprécier. Florine est aux abois , le Panorama ferme demain , elle ne sait que devenir.

— Par suite de la fermeture du théâtre , Coralie

débute dans quelques jours au Gymnase, dit Lucien, elle pourra servir Florine.

— Jamais ! dit Lousteau. Coralie n'a pas d'esprit, mais elle n'est pas encore assez bêle pour se donner une rivale ! Nos affaires sont furieusement gâtées ! Mais Finot est tellement pressé de rattraper son sixième...

— Et pourquoi ?

— L'affaire est excellente , mon cher. Il y a chance de vendre le journal Irois cent mille francs. Finot aurait alors un tiers , plus une commission allouée par ses associés et qu'il partage avec des Lupeaulx. Aussi vais-je lui proposer un coup de chantage.

— Mais , le chantage , c'est la bourse ou la vie ?

— Bien mieux, dit Lousteau. C'est la bourse ou l'honneur. Avant-hier, un petit journal au propriétaire duquel on avait refusé un crédit, a dit que la montre à répétition entourée de diamants appartenant à l'une des notabilités de la capitale se trouvait d'une façon bizarre entre les mains d'un soldat de la garde royale, il promettait le récit de cette aventure digne des Mille et une Nuits. La notabilité s'est empressée d'inviter le rédacteur en chef à dîner. Le rédacteur en chef a certes gagné quelque chose, mais l'histoire contemporaine a perdu l'anecdote de la montre. Toutes les fois que tu verras la presse acharnée après quelques gens puissants , sache qu'il y a là-dessous des escomptes refusés, des services qu'on n'a pas voulu rendre. Ce chantage relatif à la vie privée est ce que craignent le plus les riches Anglais, il entre pour beaucoup dans les revenus secrets de la presse britannique, infiniment plus dépravée que ne l'est la nôtre. Nous sommes des enfants ! En Angleterre , on achète une lettre compromettante cinq à six mille francs pour la revendre.

— Quel moyen as-tu trouvé d'empoigner Matifat? dit Lucien.

— Mon cher, reprit Lousteau , ce vil épicier a écrit les lettres les plus curieuses à Florine : orthographe , style , pensées , tout est d'un comique achevé. Il craint beaucoup sa femme. Nous pouvons, sans le nommer, sans qu'il puisse se plaindre, l'atteindre au sein de ses lares et de ses pénates où il se croit en sûreté. Juge de sa fureur en voyant le premier article d'un petit roman de mœurs, intitulé les amours d'un Droguiste, quand il aura été loyalement prévenu du hasard qui met entre les mains des rédacteurs de tel journal des lettres où il parle du petit Cupidon, où il écrit gamet pour jamais, où il dit de Florine qu'elle l'aide à traverser le désert de la vie , ce qui peut faire croire qu'il la prend pour un chameau ? Enfin , il y a de quoi désopiler

UN GRAND HOMME DE PROV1NCK

la rate des abonnés pendant quinze jours dans cette correspondance éminemment drolatique. On lui donnera la peur d'une lettre anonyme par laquelle on mettrait sa femme au fait de la plaisanterie. Florine voudra-t-elle prendre sur elle de paraître le poursuivre? Elle a encore des principes, c'est-à-dire des espérances. Peut-être garde-t-elle les lettres pour elle , et veut-elle une part. Elle est rusée, elle est mon élève. Mais quand elle saura que le garde du commerce n'est pas une plaisanterie , quand Finot lui aura fait un présent convenable, ou donné l'espoir d'un engagement, elle me livrera les lettres que je remettrai contre écus à Finot. Finot donnera la correspondance à son oncle , et Giroudeau fera capituler le droguiste.

Cette confidence dégrisa Lucien. Il pensa d'abord qu'il avait des amis extrêmement dangereux; puis, il songea qu'il ne fallait pas se brouiller avec eux, il pouvait avoir besoin de leur terrible influence au cas où madame d'Espard , madame de Bargeton et Chàlelet lui manqueraient de parole.

Etienne et Lucien étaient arrivés en ce moment sur le quai devant la misérable boutique de Barbet.

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