‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 153 sur 157 · LES ESCOMPTEURS · texte numérisé non relu

LES ESCOMPTEURS

— Barbet, dit Etienne au libraire, nous avons cinq mille francs de Fendant et Cavalier, à six, neuf, douze, voulez-vous nous escompter leurs billets ?

— Je les prends pour mille écus, dit Barbet avec un calme imperturbable.

— Mille écus! s'écria Lucien.

— Vous ne les trouverez chez personne, reprit le libraire, ils feront faillite avant trois mois. Mais je connais chez eux deux bons ouvrages dont la vente est dure, ils ne peuvent pas attendre, je les leur achèterai et leur rendrai leurs valeurs, par ce moyen j'aurai deux mille francs de diminution sur les marchandises.

— Veux-tu perdre deux mille francs ? dit Etienne à Lucien.

— Non.

— Vous ne négocierez leur papier nulle part, dit Barbet. Le livre de monsieur est leur dernier coup de carte, ils ne peuvent l'imprimer qu'en laissant les exemplaires en dépôt chez leur imprimeur. Un succès les sauvera pour six mois. Tôt ou lard, ils sauteront! Ils boivent plus de petits verres qu'ils ne vendent de livres! Pour moi , leurs effets repré-

sentent une affaire, et vous pouvez alors en trouver une valeur supérieure à celle que donneront les escompteurs qui se demanderont ce que vaut chaque signature. Leur commerce consiste à savoir si trois signataires donneront chacun trente pour cent en j cas de faillite. D'abord, vous n'offrez que deux sii gnatures, puis chacune ne vaut pas dix pour cent. Les deux amis se regardèrent, surpris d'entendre sortir de la bouche de ce cuistre une analyse où se I trouvait en peu de mots tout l'esprit de l'escompte.

— Pas de phrases, Barbet, dit Lousteau. Chez I quel escompteur pouvons-nous aller ?

— Le père Chaboisseau, quai Saint-Michel, vous I savez! a fait leur dernière fin de mois. Si vous refusez ma proposition, voyez chez lui ; mais vous me

I reviendrez, et je ne vous donnerai plus alors que

I deux mille cinq cents francs.

Etienne et Lucien allèrent sur le quai Saint-Michel dans une petite maison à allée, où demeurait un des escompteurs de la librairie , qu'ils trouvèrent au second étage dans un appartement meublé de la façon la plus originale. Ce banquier subalterne et néanmoins millionnaire aimait le style grec. La corniche de sa chambre était une grecque; son lit était drapé le long de la muraille par une étoffe teinte en pourpre, et disposée à la grecque comme dans un tableau de David. Le lit était d'une forme très-pure, et datait du temps de l'empire où tout se fabriquait dans ce goût. Les fauteuils, les tables, les lampes, les flambeaux, les moindres accessoires avaient été choisis sans doute avec patience chez les marchands de meubles et respiraient la grâce fine, grêle, élégante de l'antiquité. Ce système léger, mythologique, formait une opposition bizarre avec les mœurs de l'escompteur. Il esta remarquer que les hommes les plus fantasques se trouvent parmi les gens adonnés au commerce de l'argent, ils sont en quelque sorte les libertins de la pensée. Pouvant tout posséder, et conséquemment blasés , ils se livrent à des efforts énormes pour se sortir de leur indifférence. Qui sait les étudier, trouve toujours une manie, un coin du cœur par où ils sont accessibles. Celui-là paraissait retranché dans l'antiquité comme dans un camp imprenable.

— Il est sans doute digne de son enseigne, dit en souriant Etienne à Lucien.

Chaboisseau était un petit homme à cheveux poudrés, à redingote verdàtre, gilet couleur noisette, décoré d'une culotte noire et terminé par des bas chinés et des souliers qui craquaient sous le pied. Il avait une voix douce. 11 prit les billets, les examina, les rendit à Lucien gravement.

— .Messieurs Fendant et Cavalier sont de charmants garçons, des jeunes gens pleins d'intelligence, mais je me trouve sans argent.

A. PARIS

GuO

— Mon ami sera coulant sur l'escompte, dit Etienne.

— Je ne les prendrais pour aucun avantageait nettement le petit homme, dont les mots coulèrent sur la proposition de Lousleau comme le couteau de la guillotine sur la tête d'un homme.

Les deux amis se retirèrent. En traversant l'antichambre, où les reconduisit Chaboisseau, Lucien aperçut un tas de bouquins que l'escompteur, ancien libraire, avait achetés, et parmi lesquels brilla tout à coup aux yeux de l'auteur de l'Archer de Charles IX l'ouvrage de l'architecte Ducerceau, sur les maisons royales et les célèbres châteaux de France, dont les plans sont dessinés dans ce livre avec une grande exactitude.

— Me céderiez-vous cet ouvrage? dit Lucien.

— Oui , dit Chaboisseau qui , d'escompteur , redevint libraire.

— Quel prix?

— Cinquante francs.

— C'est cher; mais il me le faut, et je n'aurais pour vous payer que les valeurs dont vous ne voulez pas.

— Vous avez un effet de cinq cents francs à six mois, je vous le prendrai, dit Chaboisseau qui sans doute devait à Fendant et Cavalier un reliquat de bordereau pour une somme équivalente.

Les deux amis rentrèrent dans la chambre grecque, où Chaboisseau fit un petit bordereau à six pour cent d'intérêt et six de commission , ce qui produisit une déduction de trente francs; il porta les cinquante francs, prix du Ducerceau, et lira de sa caisse pleine de beaux et bons écus quatre cent vingt francs.

— Ah çà ! monsieur Chaboisseau , les effets sont tous bons ou tous mauvais, pourquoi ne nous escomptez-vous pas les autres?

— Je n'escompte pas, dit le bonhomme , je me paye d'une vente.

Etienne et Lucien riaient encore de Chaboisseau sans l'avoir compris, quand ils arrivèrent chez Dauriat où Lousleau pria Gabusson de leur indiquer un escompteur. Les deux amis prirent un cabriolet à l'heure et allèrent au boulevard Poissonnière, munis d'une lettre de recommandation que leur avait donnée Gabusson, en leur annonçant le plus bizarre et le plus étrange particulier , selon son expression.

— Si Samanon ne prend pas vos valeurs , avait dit Gabusson, personne ne vous les escomptera.

Samanon était un prêteur sur gages, bouquiniste au rez-de-chaussée, marchand d'habits au premier étage, vendeur de gravures prohibées au second. Aucun des personnages introduits dans les romans d'Hoffmann , aucun des sinistres avares de "Walter

DE UALZAfî. T. VI.

Scott ne peut être comparé à ce que la nature sociale et parisienne s'était permis de créer en cet homme, si toutefois Samanon est un homme. Lucien ne put réprimer un geste d'effroi à l'aspect de ce petit homme sec, dont les os voulaient percer le cuir parfaitement tanné , taché de nombreuses plaques vertes ou jaunes, comme une peinture de Titien ou de Paul Véronèse vue de près. Samanon avait un œil immobile et glacé , l'autre vif et luisant; il semblait se servir de cet œil mort en escomptant, et employer l'autre à vendre ses gravures obscènes. Il portait une petite perruque plate dont le noir poussait au rouge, et sous laquelle se redressaient des cheveux blancs. Son front jaune avait une attitude menaçante. Ses joues élaient creusées carrément par la saillie des mâchoires. Ses dents, encore blanches , paraissaient tirées sur ses lèvres comme celles d'un cheval qui bâille, ce qui lui donnait un air passablement féroce. Les poils de sa barbe, durs et pointus, devaient piquer comme autant d'épingles. Il était vêtu d'une petite redingote râpée, arrivée à l'état d'amadou. Sa cravate noire, déteinte, usée par sa barbe, laissait voir un cou ridé comme celui d'un dindon. .

Les deux journalistes le trouvèrent assis dans un comptoir horriblement sale et occupé à coller des étiquettes au dos de quelques vieux livres achetés à une vente. Après avoir échangé un coup d'œil par lequel ils se communiquèrent les mille questions que soulevait l'existence d'un pareil personnage, Lucien et Lousteau le saluèrent en lui présentant la lettre de Gabusson et les valeurs de Fendant et Cavalier.

Pendant que Samanon lisait, il entra dans cette obscure boutique un homme d'une haute intelligence, vêtu d'une petite redingote qui paraissait être taillée dans une couverture de zinc, tant elle était solidifiée par l'alliage de mille substances étrangères.

— J'ai besoin de mon habit, de mon pantalon noir et de mon gilet de satin , dit-il à Samanon en lui présentant une carte numérotée.

Samanon tira le bouton en cuivre d'une sonnette. Il descendit une femme qui paraissait être une Normande à la fraîcheur de sa riche carnation.

— Prêle à monsieur ses habits , dit-il en tendant la main à l'auteur. Il y a plaisir à travailler avec vous , mais un de vos amis m'a amené un petit jeune homme qui m'a rudement attrapé !

— On l'attrape!... dit l'artiste aux deux journalistes, en donnant, comme donnent les lazzaroni de Naples pour ravoir leurs habits de fête au montedi-piela, trente sous que la main jaune et crevassée de l'escompteur prit et fit tomber dans la caisse de son comptoir.

UN GRAND HOMME DE PROVINCE

— Quel singulier commerce fais-tu? dit Lousteau à ce grand homme livré à l'opium et que la contemplation retenait dans ses palais enchantés , qui ne voulait ou ne pouvait rien créer.

— Cet homme prête beaucoup plus que le montdc-piété sur les objets engageables, et il a de plus l'épouvantable charité de vous les laisser mettre dans les occasions où il faut que l'on soit vêtu. Je vais ce soir diner chez les Keller avec ma maîtresse. Il m'est plus facile d'avoir trente sous que deux cents francs, et je viens chercher ma garde-robe qui, depuis six mois, a rapporté cent francs. Samanon a déjà dévoré ma bibliothèque, liy're à livre.

— Et sou à sou , dit en riant Lousleau.

— Je vous donnerai quinze cents francs, dit Samanon à Lucien.

Lucien fit un bond comme si l'escompteur lui avait plongé dans le cœur une broche de fer rougi.

Samanon regardait les billets avec attention, en examinant les dates.

— Encore , dit-il , ai-je besoin de voir Fendant , il devrait me déposer des livres. Vous ne valez pas grand'chose , dit-il à Lucien , vous vivez avec Coralic et ses meubles sont saisis.

Lousleau regarda Lucien qui reprit ses billets et sauta de la boutique sur le boulevard en disant : — Est-ce le diable?

Il contempla pendant quelques instants cette petite boutique, devant laquelle tous les passants devaient sourire, tant elle était piteuse , tant ses petites caisses à livres étiquetés étaient mesquines et sales, en se demandant : — Quel commerce fait-on là ?

Quelques moments après , le grand inconnu qui devait assister, à dix ans de là, l'entreprise immense des saint-simoniens , sortit très-bien velu , sourit aux deux journalistes, et alla se faire cirer ses bottes afin de compléter sa toilette.

— Quand on voit entrer Samanon chez un IL braire, chez un marchand de papier ou chez un imprimeur, ils sont perdus, leur dit-il. Il est comme un croque-mort qui vient prendre mesure d'une bière.

— Tu n'escompteras pas facilement tes billets, dit alors Etienne à Lucien.

— Là où Samanon refuse, dit l'inconnu, personne n'accepte. Il est Vultitna ratio ! C'est un des moulons desGigonnet, Palma, Werbrust, Gobseck et aulres crocodiles qui nagent sur la place de Paris, et avec lesquels tout homme dont la fortune est à faire doit tôt ou tard se rencontrer.

— Si tu ne peux pas les escompter à cinquante pour cent, reprit Etienne, il faut les faire à trois pour cent, comme le papier de Laffitte.

— Comment?

— Donne-les à Coralie, elle les présentera chez Camusot.

Lucien fit un autre bond.

— Tu te révoltes, dit Lousteau. Quel enfantillage! Peux-tu mettre en balance ton avenir et une semblable niaiserie?

— Je vais toujours lui porter cet argent.

— Aulre sottise! Tu n'apaiseras rien avec quatre cents francs, il faut en avoir quatre mille. Gardons de quoi nous griser en cas de perle, et joue!

— Le conseil est bon , dit le grand inconnu.

A quatre pas de Frascati , ces paroles avaient une verlu magnétique. Les deux amis renvoyèrent leur cabriolet et montèrent au jeu. D'abord , ils gagnèrent trois mille francs, revinrent à cinq cents, regagnèrent trois mille sept cents francs ; puis ils retombèrent à cent sous, se retrouvèrent à deux mille francs, et les risquèrent sur le pair pour les doubler d'un seul coup. Le pair n'avait pas passé depuis cinq coups, ils y pontèrent la somme. Impair sortit encore. Ils dégringolèrent alors l'escalier de ce pavillon célèbre, après avoir consumé deux heures en émotions brûlantes et dévorantes. Us avaient gardé cent francs. Sur les marches du petit péristyle à deux colonnes qui soulenaient extérieurement une petite marquise ronde en tôle, que plus d'un œil a contemplée avec amour et désespoir, Lousteau dit en voyant le regard enflammé de Lucien: — Ne mangeons que cinquante francs.

Ils remontèrent. En une heure, ils arrivèrent à mille écus, ils mirent les mille écus sur la rouge qui avait passé cinq fois, en se Gant au hasard auquel ils devaient leur perte précédente. Noir sortit. Il était six heures.

— Ne mangeons que vingt-cinq francs, dit Lucien.

Cette nouvelle tentative dura peu , les vingt-cinq francs furent perdus en dix coups. Lucien jeta rageusement ses derniers vingt-cinq francs sur le chiffre de son âge, et gagna. Rien ne peut dépeindre le tremblement de sa main quand il prit le râteau pour retirer les écus que le banquier jeta. Il donna dix louis à Lousteau et lui dit : Sauve-toi chez Véry !

Lousteau comprit Lucien. Lucien porta ses trente louis sur rouge et gagna. Enhardi par la voix secrète qu'entendent les joueurs , il laissa le tout sur rouge et gagna. Son venire était en feu ! Malgré la voix , il reporta les cent vingt louis sur noir et perdit. Il sentit alors en lui la sensation délicieuse qui succède, chez les joueurs, à leurs horribles agitations, quand, n'ayant plus rien à risquer, ils rentrent dans la vie réelle, et quittent le palais ardent où se passent leurs rêves fugaces. Il rejoignit Lousteau chez Véry, trouva le diner commandé, se rua, selon l'expression de Lafontaine , en cuisine , et noya ses soucis dans le vin. A neuf heures il élait complètement gris. La portière de la rue de Vendôme le renvoya rue de la Lune.

A PARIS

— Mademoiselle Coralie vient de quitter son appartement et s'est installée dans la maison dont voici l'adresse.

Lucien était trop ivre pour s'étonner de quelque chose, il reprit le fiacre qui l'avait amené , se fit conduire rue de la Lune, en se disant à lui-même des calembours sur le nom de la rue.

Pendant celte matinée avait éclaté la faillite du Panorama -Dramatique. L'actrice effrayée s'était empressée de vendre lout son mobilier du consentement de ses créanciers. Elle avait tout payé , tout liquidé et satisfait le propriétaire. Pendant le temps que prit celle opération, qu'elle appelait une lessive, Bérénice garnissait, des meubles indispensables achetés d'occasion, un petit appartement de trois pièces, au quatrième élage d'une maison rue de la Lune, à deux pas du Gymnase. Coralie y attendait Lucien , ayant sauvé de toutes ses splendeurs son amour sans souillure et un sac de sept cents francs. Lucien, dans son ivresse, raconta ses malheurs à Coralie et à Bérénice.

— Tu as bien fait, mon ange, lui dit l'actrice en le serrant dans ses bras. Bérénice saura bien négocier les billets à Braulard.

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