‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 154 sur 157 · CHANGEMENT DE FRONT · texte numérisé non relu

CHANGEMENT DE FRONT

Le lendemain matin, Lucien s'éveilla dans les oies enchanteresses que lui prodigua Coralie. L'actrice redoubla d'amour et de tendresse, comme pour compenser par les plus riches trésors du cœur l'indigence du nouveau ménage. Elle était ravissante de beauté, ses cheveux échappés de dessous un foulard tordu, blanche et fraîche, les yeux rieurs, la parole gaie comme le rayon de soleil levant qui entrait par leurs fenêtres et dorait cette charmante misère. La chambre, encore décente, était tendue d'un papier vert d'eau à bordure rouge, ornée de deux glaces, l'une à la cheminée, l'autre au-dessus de la commode. Un tapis d'occasion, acheté par Bérénice de ses deniers, malgré les ordres de Coralie, déguisait le carreau nu et froid du plancher. Les meubles d'acajou étaient garnis en étoffe de colon bleu. Bérénice avait sauvé du désastre une pendule et deux vases de porcelaine, quatre couverts en argent et six petites cuillers. La salle à manger , qui se trouvait avant la chambre à coucher , avait le strict nécessaire, et ressemblait à celle d'un ménage d'employé à douze cents francs. La cuisine était sur le même palier. Au-dessus Bérénice couchait

dans une mansarde. Le loyer ne s'élevait pas à plus de cinquante écus. Celte horrible maison avait une fausse porte cochère. Le portier logeait dans un des vantaux condamné, percé d'un croisillon par où il surveillait dix-sept locataires. Celle ruche s'appelle une maison de produit, en style de notaire. Lucien aperçut un bureau, un fauteuil, de l'encre, des plumes et du papier. Toute sa garde-robe était dans une armoire à glace et dans la commode. La gaieté de Bérénice qui comptait sur le début de Coralie au Gymnase, celle de l'aclricc qui regardait son rôle, un cahier de papier noué avec un bout de faveur bleue, chassèrent les inquiétudes et la tristesse de Lucien.

— Pourvu que dans le monde on ne sache rien de cetle dégringolade, nous nous en tirerons, dit-il. Après tout, nous avons cinq mille francs devant nous! Je vais exploiter ma nouvelle position dans les journaux royalistes. Demain nous inaugurons le Réveil , je me connais maintenant en journalisme, j'en ferai !

Coralie ne vit que de l'amour dans ces paroles, elle baisa les lèvres qui les avaient prononcées.

En ce moment, Bérénice avail mis la table auprès du feu, et venait de servir un modeste déjeuner composé d'oeufs brouillés, de deux côtelettes et de café à la crème. On frappa. Trois amis sincères se produisirent aux yeux étonnés de Lucien : d'Arthez , Léon Giraud et Michel Chrestien. Cette apparition toucha vivement le poëte qui leur offrit de partager son déjeuner.

— C'est fait, dit d'Arthez. Nous venons pour des affaires plus sérieuses que de simples consolations, car nous savons tout , nous avons été rue de Vendôme. Vous connaissez mes opinions, Lucien. Je me réjouirais de vous voir adopler mes convictions politiques dans toute autre circonstance; mais, dans la situation où vous vous êtes mis en écrivant aux journaux libéraux , vous ne sauriez passer dans les rangs des ultras sans flétrir à jamais votre caractère et souiller votre existence. Nous venons vous conjurer au nom de notre amitié, quelque affaiblie qu'elle soit, de ne pas vous entacher ainsi. Vous avez attaqué les romantiques, la droite et le gouvernement; vous ne pouvez pas maintenant défendre le gouvernement, la droite et les romantiques.

— Les raisons qui me font agir sont tirées d'un ordre de pensées supérieur, la fin justifiera tout, dit Lucien.

— Vous ne comprenez peut-être pas la situation dans laquelle nous sommes, lui dit Léon Giraud. Le gouvernement , la cour, les Bourbons , le parti absolutiste, ou, si vous voulez tout comprendre dans une expression générale , le système opposé au système constitutionnel , et qui se divise en plu-

UN GRAND HOMME DE PROVINCE

sieurs fractions toutes divergentes dès qu'il s'agit des moyens à prendre pour étouffer la révolution , est au moins d'accord sur la nécessité de supprimer la presse. La fondation du Réveil , de la Foudre, du Drapeau blanc, tous journaux destinés à répondre aux calomnies, aux injures, aux railleries de la presse libérale , que je n'approuve pas en ceci , car celte méconnaissance de la grandeur de ce sacerdoce est précisément ce qui nous a conduits à publier un journal digne et grave dont l'influence sera dans peu de temps respectable et sentie, imposante et digne , dit-il en faisant une parenthèse, eh bien ! cette artillerie royaliste et ministérielle est un premier essai de représailles, entrepris pour rendre aux libéraux trait pour trait, blessure pour blessure. Que croyez- vous qu'il arrivera , Lucien? Les abonnés sont en majorité du coté gauche, là comme à la guerre, la victoire se trouvera du côté des gros bataillons! Vous serez des infâmes, des menteurs, des ennemis du peuple ; les autres seront des défenseurs de la pairie, des gens honorables, des martyrs, quoique plus hypocrites et plus perfides que vous, pcut-èlre. Ce moyen augmentera l'influence pernicieuse de la presse, en légitimant et consacrant ses plus odieuses entreprises. L'injure et la personnalité deviendront un de ses droits publics, adopté pour le profil des abonnés et passé en force de chose jugée par cet usage réciproque. Quand le mal se sera révélé dans toute son étendue, les lois restrictives et prohibitives, la censure, mise à propos de l'assassinat du duc de Berryet levée depuis l'ouverture des chambres, reviendra. Savez-vous ce que le peuple français conclura de ce débat? il admettra 1rs insinuations de la presse libérale, il croira que les Bourbons veulent attaquer les résultats matériels et acquis de la révolution , il se lèvera quelque beau jour et chassera les Bourbons. Non-seulement vous salissez votre vie , mais vous serez un jour dans le parti vaincu. Vous êtes trop jeune, trop nouveau venu dans la presse; vous en connaissez trop peu les ressorts secrets, les rubriques ; vous y avez excité trop de jalousie, pour résister au toile général qui s'élèvera contre vous dans les journaux libéraux. Vous serez entraîné par la fureur des partis, qui sont encore dans le paroxysme de la fièvre ; seulement leur fièvre a passé, des actions brutales de 1815 et 1816, dans les luttes orales de la chambre et dans les débats de la presse.

— Mes amis, dit Lucien, je ne serai pas l'étourdi . le poêle que vous voulez voir en moi. Quelnue chose qui puisse arriver, j'aurai' conquis un avantage que jamais le triomphe du parti libéral ne peut me donner. Quand vous aurez la victoire, mon affaire sera faite.

— Nous te couperons la tète, dit en riant Michel Chrestien.

— J'aurai des enfants alors , répondit Lucien , et me couper la tête , ce sera ne rien couper.

Les trois amis ne comprirent pas Lucien chez qui ses relations avec le grand monde avaient développé au plus haut degré l'orgueil nobiliaire et les vanités aristocratiques. Il voyait avec raison d'ailleurs une immense fortune dans sa beauté, dans son esprit , appuyés du nom et du titre de comte de Rubempré. Madame d'Espard, madame Bargeton et madame de Montcornet le tenaient par ce fil comme un enfant tient un hanneton : Lucien ne volait plus que dans un cercle déterminé. Ces mots : — « H est des nôtres, il pense bien! » dits trois jours auparavant dans les salons de mademoiselle des Touches l'avaient enivré ainsi que les félicitations qu'il avait reçues des ducs de Lenoncourt, de Navarreins et de Grandlieu,de Raslignac, de Blondet, de la belle duchesse de Maufrigneuse , de des Lupeaulx, des gens les plus influents et les mieux en cour du parti royaliste.

— Allons! tout est dit, répliqua d'Arthez. Il te sera plus difficile qu'à tout autre de te conserver pur et d'avoir ta propre estime. Tu souffriras beaucoup, je te connais, quand tu te verras méprisé par ceux-là mêmes à qui tu te seras dévoué.

Les trois amis dirent adieu à Lucien sans lui tendre amicalement la main. Lucien resta pendant quelques instants pensif et triste.

— Eh! laisse donc ces niais-là, dit Coralie en sautant sur les genoux de Lucien et lui jetant ses beaux bras frais autour du cou. Ils prennent la vie au sérieux, et c'est une plaisanterie. D'ailleurs, tu seras comte Lucien de Rubempré. Je ferai , s'il le faut, des agaceries à la chancellerie. Je sais par où prendre ce libertin de des Lupeaulx qui fera signer ton ordonnance. Ne t'ai-je pas dit que quand il le faudrait une marche de plus pour saisir ta proie, tu aurais le cadavre de Coralie?

Le lendemain, Lucien laissa mettre son nom parmi ceux des collaborateurs du Réveil. Ce nom fut annoncé comme une conquête dans le prospectus distribué par les soins du ministère à cent mille exemplaires. Lucien vint au repas triomphal qui dura neuf heures chez Robert , à deux pas de Frascali, et auquel assistaient les coryphées de la presse royaliste, Marlainville , Auger, Destains et une foule d'auteurs encore vivants, qui, dans ce temps-là , faisaient de la monarchie et de la religion, selon une expression consacrée.

— Nous allons leur en donner, dit Hector Merlin.

— Ah! répondit Nathan qui s'enrôla sous cette bannière en jugeant bien qu'il valait mieux avoir pour soi que contre soi l'autorité dans l'exploita-

A PARIS

tion du théâtre à laquelle il songeait, si nous leur faisons la guerre, faisons-la sérieusement, ne nous tirons pas des balles de liège! Attaquons tous les écrivains classiques et libéraux sans distinction d'âge ni de sexe, passons-les au fil de la plaisanterie, et ne faisons pas de quartier.

— Soyons honorables, ne nous laissons pas gagner par les exemplaires, les présents, l'argent des libraires. Faisons la restauration du journalisme.

— Bien ! dit Martainville. Justum et tenacem proposai virum ! Soyons implacables et mordants. Je ferai de Lalayelte ce qu'il est : Gilles premier.

— Moi , dit Nathan , je me charge des héros du Constitutionnel , du sergent Mercier, des œuvres complètes de monsieur Jouy, des illustres orateurs de la gauche!

Une guerre à mort fut résolue et votée à l'unanimité, à une heure du matin, par les rédacteurs qui noyèrent toutes leurs nuances et toutes leurs idées dans un punch flamboyant.

— Nous nous sommes donné une fameuse culotte monarchique et religieuse , dit un des écrivains les plus célèbres de la littérature romantique sur le seuil de la porte.

Ce mot historique fut révélé par un libraire qui assistait au dîner, et parut le lendemain dans le Miroir, attribué à Lucien. La défection de Lucien fut le signal d'un effroyable tapage dans les journaux libéraux dont il devint la bête noire , où il fut tympanisé de la plus cruelle façon. On raconta les infortunes de ses sonnets, on l'appela le poëte sans sonnets, on apprit au publie que Dauriat aimai/ mieux perdre mille écus que de les imprimer. Le journal de Lousteau publia sur Lucien ce sonnet plaisant.

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