CHAPITRE DEUXIESME
QUELS FECRENT LES DESPORTEMENS DE BERTHE SAICHANT LES CHOSES DE l'aMOCR.
Ce dicl baschellier esloyt le ieune sire Jehan de Sacchez, couzin du sievr de Montmorency auquel, par la mort du dict Jehan, rallournerent les tiefs de Sacchez et aullres lieux suyvanl le trac de la mouvance. Il avoyt d'eage vint années et ardoyt
CONTES DROSLATiCQUES.
comme braise. Aussy comptez que la prime iournee luy feut ardeue à passer. Alors que le vieulx Imbert chevaulcha par la campaigne, les deux couzines se iucherent sur la lenlerne de la herse à cestc fin de le voir ung plus long lems et luy firent mille signaulx d'adieulx. Puys alors que le nuage de pouldre soubslevé par leschevaulx ne fuma pluz en l'horizon , elles descendirent, et soy retlirerent en la salle.
— Qu'allons nous fayre, belle cousine? dict Berlhe à la fausse Sylvie. Aimez vous la musique, nous musiquerons à nous deulx. Chanions ung lay de aulcun gentil ménestrel ancien. Hein! dictes? est ce voslre phanlaisie? Venez à mon orgue! venez! Faicles cela si vous m'aimez! chantons! Puys elle print Jehan par la main, et l'attira au clavier des orgues où le bon compaignon s'assist gentement en la manière des femmes. — Ha, belle couzine, s'escria Berihe, alors que les primes noltes inlerroguecs , le baschellier vira la teste vers elle, à cestc fin de chanter ensemblement; ha, belle couzine, vous avez ung œil de terrible regardeure ! vous me mouvez ie ne scay quoy au cueur.
— Ha, couzine , fii la maulvaise Sylvie, bien est ce ce qui me ha perdeue. Ung gentil milouri du pays d'où lire-mer me ba dict que ie avoys de beaulx yeulx et les baysa si bien que i'ay failly, tant i'ay prins de liesse à les lairrer bayser.
— Couzine, l'amour se prind doncques ez yeulx?
— Là est la forge des traicls de Cupido, ma chiere Berlhe, fiel l'amant en luy gectani feu et fhmmcs.
— Chantons, couzine!
De faict ils chantèrent au gré de Jehan, ung lenson de Christine de Pizan dans lequel il estoyt violemment parlé d'amour.
— Ha, couzine, quelle profondeur et volume de voix est en la voslre ! elle me cerche la vie.
— Où? fit la damnée Sylvie.
— Là, respundict Berlhe en monsirant son mignon diaphragme par où s'entendent les consonnances de l'amour miculx que par les aureilles, pourec que le diaphragme gisl pluz prest du cueur el de ce que vous scavez qui est sans double aulcun la prime ceruelle, le second cueur el la troisième aureille des dames. le dis cecy en tout bien loul honneur, pour rayson physicale el non aulire.
— Quittons le chant, resparlit Berihe, il me faict tout esmeue. Venez à la croissee, nous labourerons de inenuz ouvraiges iusques à la vespree.
— Ha, chiere couzine de mon asme, ie ne scay poincl lennir l'esguille en mes doigts , ayant eu, pour ma perdition, coustume de fayre aulire chose d'iceulx.
— Hé, quelle occupation aviez vous doncques tout le long du iour?
— Ha , ie me Iairroys aller au courant de l'amour qui faict que les iours sont des instans, que les moys sont des iours et les ans des moys: et s'il duroyt, feroyt gober l'eslernilé comme une fraize , veu que tout en est frescheur et perfum , doulceur et ioyc infinie.
Puys le bon compaignon abattit ses belles paupières sur ses yeulx, el demoura mellancollieux comme une paouvre dame habandonnee de son guallant et qui le ploure, et le voudroyl iennir, et luy pardoinneroyt ses trailrizes s'il avoyt le cueur de chercher la doulce voye de son bercail iadys aymé.
— Couzine, l'amour esclol-il en estât de mariaige?
— Oh non ! fit Sylvie, pour ce que en estai de mariaige tout est debvoir, ains en amour lousl est faict en liberté de cueur. Ceste diuersité communicque ie ne scay quel beaulme souef aux caresses qui sont les fleurs de l'amour.
— Couzine , lairrons ce devis , il est de pire mouvance que ne estoyt la musicque.
Elle siffla vifuement ung seruiieur, luy commanda d'amener son fils qui vind , et , le voyant , Sylvie de s'eselamer : Ha, il est beau comme l'Amour! Puys le baysa bien au front.
— Viens, mon enfant mignon, dict la mère au giron de laquelle se getta le peiii. Viens, loy , le plaizir de ta mère, tout son heur sans meslange, sa liesse de toute heure, sa couronne, son ioyau, sa perle pure , son asme blanche , son threzor , sa lumière du soir et du matiin, sa flamme unicque el son cueur. Donne tes mains que ie les mange, donne tes aureilles que ie les morde ung petit, donne ta teste que ie baysclcs cheveulx. Sois heurculx, peine fleur de moy, si tu veulx que ie soys heureuse.
— Ha, couzine, fil Sylvie, vous luy parlez en languaige d'amour.
— L'amour est doncques une enfance?
— Oui, couzine, aussy les payens l'ont-ils toujours pouriraict enfant.
En faysant mille aultres devis pareils où foisonnoyl l'amour, les deux iolyes couzines se mirent à iouer avecque l'enfant iusques au soupper.
— N'en soubhailez-vous poinct ung aulire? dict Jehan en ung moment opportun dedans l'aureille seneslre de sa couzine que il frosla de ses leurcs chauldes.
— Ha, Sylvie, pour ce, ouy, bien ferais ic cent années d'enfer s'il plaisoyt au seigneur Dieu m'octroyer telle liesse. Mays , maulgré les besoignes , travaulx cl labours de mon sievr espoulx, lesquels sont moult navrans pour moy, ma saincteure ne varie poinct. Las, ce n'est rien avoir que de avoir ung seul enfancon. Si ung cri se poulse dans la
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chaste], il m'esmeut à me toi l ï r li cueur. le redouble besles et gens pour cesle innocente amour, ai paour des voiles, passes, maniemens d'armes, enfin de loule chose. le ne vis poincl en moy , pour trop viure en lui. El, las! i'aime ces mizeres pour ce que lanl que ie suys en paour, ce esl signe que ma gezine demoure saine etsaufve. le ne prie les saincls el les aposlres que pour luy.Et pour esire briefve en cecy dont ie parleroys iusquesà demain, ie cuide que mon souffle esl en luy, non en moy. Ce disant, elle le serra sur ses tellins comme mères scavent serrer enfants, avecque une spirituelle force qui n'escarbouille aulcune aulire chose que le cueur d'icelles. El si vous doublez de cecy, resguardcz une challe emportant ses petits en sa gueulle, aulcun ne dira ung seul mol. Le bon compaignon, lequel avoyt paour de mal fayre en arrouzant de joye cesle iolye pree infecunde, feut moult resconforié par ces dires. Adonques, il pensa que ce seroyl suyvre les commandemens de Dieu, s'il conquesloil cesle asme à l'amour; el pensa bien. A la vesprec, Berlhe rcquisl sa couzine suyvant l'anlicque mode de laquelle se desporlent les dames aux iours d'huy, de couchier en sa compaignie dedans son grant lict seigneurial. A quoi respondit la dicte Syluie que ce seroyt pour elle granlchiere, à cesle fin de ne point faillir à son roollc de fille de baull liev.
Vecy le couvre-feu sonnez, les deux couzines dedans leur pourpriz guaini de lappis, bobans, tapisseries royales, et Berlhe de se despouiller gentiment aydée de ses meschines. Comptez que le baschellicr refroigna pudicquement à se lairrer touchier, fit de la belle honte cramoizie, disant à sa couzine , que elle se esloyt accoslumee se desveslir sculelle du deppuys que elle n'esloyt plus seruie par son bien-aymé, lequel l'avoyl mise en desgoustdes mains féminines par ses souefves fassons; que ces preparalives luy ramenlevoienl les déliliculses parolles que luy disoyt son amy et toutes ses follies en la mettant à nud , ce qui luy faisoyt vennir l'eaue en la bousche, à son dam. Ceiiuy discours eslomira moult la dame Berlhe qui lairra sa couzine fayre ses oremus el aulires pour la nuict, soubsles courtines du lict, dedans lequel mon dict sieur enflammé de hault dezir se mussa lost, en granl hasle, bien heureulx de pouvoir guetter au passaige les beaullez mervcilleuzes de la chaslelaine qui n'esloyt point guastee. Berlhe, en sa foy d'eslre avecque une fille damée , ne faillit à aulcune de ses accoustumances; elle se lava les pieds sans se soulcier de les lever peu ou prou, monslra ses espaulles mignonnes, el fiel ainsy que font les dames alors que elles se couchent. Enfin de loust vind au lict, et s'y estendit de la bonne fasson en baysant
sa couzine ez leures qu'elle trouva trez chauldes.
— Auriez-vous donc mal , Sylvie , que uous ardez si fort? dit-elle.
— le brusle toujours ainsy , alors que ie me couche, respondil-elle, pour ce que en cesle heure m'advicnncnl en la memoyre les gentilles mignonneries que il invenioil pour me faire plaizir, et qui me brusloyent encore davantaige.-
— Ha , couzine , racompiez ce que est de ce il? Dictes le bon de l'amour à moy qui vis soubs l'unibre d'une leste chenue de laquelle les neiges me guardent contre telles ardeurs. Dictes, vous qui en estes guarie. Ce me sera de bon casloicment, et par ainsy vos meschiefs auronl à deulx paouvres muliebres nallures esté de salullaire aduis.
— le ne scay si ie dois uous obéir , belle couzine, fit le bon compaignon.
— Dictes pourquoy non?
— Ha , vaulL mieulx le fayre que le dire ! ficl-elle en laschanl ung sospir gros comme ung ut des orgues. Puys i'ay paour que ce milourt m'ail tant encnmbrcc de ioyc que ie n'en bonite ung brin à vous, ce qui seroit suffisant à vous bailler une fille, veu que ce qui faicl enfans se seroit affoybli en moy.
— Verc, fil Berlhe, enîre nous , seroil-cc péché?
— Il y aurait bien au contraire fesie icy el dans le ciel , les anges espandroienl en vous leurs parfums et fairoyenl leurs musicques.
— Dites doncquescsraument, couzine, fit Berlhe.
— Doncques vecy comment me faysoil deuenir loule ioye , mon bel amy. En ce disant Jehan printl Bcrîhe en ses bras, et l'esiraignit avecque des dezirs sans pareils pour ce que, au clair de la lampe et vestuc de blanches toiles, elle esloyt en ce damné lict comme les iolyes choses nuptiales des lys au fund de leur calice virginal. Alors qu'il me lennoyt comme ie vous liens, il me dizoyt dune voix plus doulce que ne est la mienne : «Ha, Berlhe , lu es mon amour esierne , mes mille threzors , ma ioye de iour et de nuict , lu es pluz blanche que le iour n'est iour, pluz gentille que loust, ie l'aime pluz que Dieu , et vouldrois souffrir mille moris pour l'heur que ie requiers de toy. » Puys me baysoit non en la manière des espoulx qui est brute , mays columbellement.
Pour desmonsirer incontinent combien esloyt meilleure la mellhodc des amans, il sugea tout le miel des lèvres de Berlhe, et lui apprint comment, de sa iolye langue menue et roze comme langue de challe, elle pouuoil moult parler au cueur, sans dire ung seul mot; puys s'embrazant davantaige à ce ieu , Jehan espandil le feu de ses baysers delà bousche au col, eldu col aux pluz mignons fruicls que femme ait oneques faicl mordre à son enfant
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pour en tirer laict. Et quiconque eust esté en sa plasse, se seroyt existimé ung maulvais homme de ne l'imiter pas.
— Ha, fict Berlhe engluée d'amour sans le scavoir, cecy estmieulx, il nie larde de le dire à Imbert.
— Estes vous en vostre sens , couzine? Ne dictes rien à vostre vieulx mary, veu qu'il ne peut fayre doulccs et plaisantes comme les miennes, ses mains qui sont rucltles comme battoirs à lauer, et cesle barbe pie doibt bien mal menner ce centre de délices , ceste roze en laquelle gisl tout nostre esperit , nosire bien , noslrc chevance, nos amours , nosirc fortune. Scavez vous que ce est une fleur animée qui vcult eslre amignollce ainsy , et non sacquebutee comme si ce estoyt une catapulte de guerre. Ores, vecy la génie manniere de monamil'Angloys.
En ce disant, le ioly compaignon se comporta si brauemenl, qu'il aduinl une escopeterie où la paouvre ignardeBerlhes'esclama : — Ha, couzine, les anges sont advenuz! mais iant beile est leur musicque que ie n'entends pluz, et lant flambent leurs gecis lumineux que mes yeulx se closent !
De faict, elle se pasma soubs le faix des ioyes de l'amour qui esclauèrenl en elle comme les pluz battîtes gammes de forgue , qui solcillèrenl comme la pluz magnificque aurore, qui se coulèrent en ses veines comme le pluz fin muscq , et laschèrenl les liens de la vie en la baillant à ung enfant d'amour, lequel en se logeant faici ung certain lapaige pluz remuant que tout aultre. Enfin de toust, Berlhe cuyda estre à mesme les cieulx du paradis, tant bien elle se trouvoil, el se resveigla decebeau resve dedans les bras de Jehan , disant : — Que n'aie esté mariée en Angleterre?
— Ma belle may tressé, fit Jehan qui oneques ne perceul tant de liesse , tu es mariée à moy en France, où les choses vont encore mieulx, veu que ie suis ung homme qui pour loy donneroyi mille vies , s'il les avoyl !
La paouvre Berihegeila ung cri si vif, que il perça les murs et saulia hors de son lict comme cusl faict une saultcrelle de la playe d'Egiplë. Elle se lairra lumber sur ses genoilz à son prie Dieu, Joignit les mains cl plourapluz de perles que iamays n'en porta la Marie Magdeleine ; — Ha, ie suys morle, disoilelle. le suys iruphéc par ung dyable qui ha priris vizaige d'ange. Je suys perdeue, ie suys mère pour le seiir d'ung bel enfant sans eslre plus coulpable que vous, madame la Vierge. Implorez ma grâce de Dieu, si ie n'ai celle des hommes sur la lerre , ou faictes moy mourir, à cesle fin que ie ne rougisse point devant mon seigneur et mayslre.
Oyant que elle ne disoyl rien de maulvais contre luy , Jehan se leva tout pantois de voir Berlhe pren-
dre ainsy ceste belle danec à deulx. Ains, premier que elle entendit son Gabriel se mouvoir, elle se dressa en pieds vifuemenl, le rcsguarda d'ung vizaige en pleurs et les yeulx allumez de saincle cholère, ce qui les fil moult beaulx avoir : — Si vous advancez ung seul pas devers moy, ficl-elle, ie en feray ung vers la mort ! Et elle print ung poignard à dames.
Sur ce , tant naurante esioyl la Iragicque veue de sa peine, que Jehan lui respondil : — Ce ne est poinctà loy, ains à moy de mourir, ma chiere belle mye, pluz aymée que femme le sera oneques sur ceste lerre.
— Si vous me haviez bien aymée, vous ne me auriez pas deffaicic comme ie le suys, veu que ie mourrai pluz lost que d'esîre repprouchee par mon espoulx.
— Mourrez-vous? fit-il.
— Pour le seur , fit-elle.
— Doncques, si ie suys icy percé de mille coups, vous aurez la grâce de vostre mary auquel vous direz que si vosire innocence feul surprinse, vous avez vengé son honneur en tuant cil qui vous ha trompée. Et ce sera pour moy l'heur le pluz granl qui me puisse advenir de mourir pour vous, dès que vous refroi^nez à viure pour moy.
En oyant ce tendre discours dicl avecque larmes, Berlhe lascha le fer, Jehan courul sus, cl se donna du poignard dedans le sein, disant: Tel heur se doibt payer par la mort ! El lumba roide.
Berlhe appela sa meschine, tant elle feul effraiee. J^a meschine vint, et fcutnolablemenl effraieeaussy la meschine de voir ung homme navré dedans la chambre de madame , et madame qui le soubsleriôyt dizanl : Que bavez vous faict, mon amy? Pour ce que elle le cuydoit mort, else ramentevoit sa ioye excessifue, et combien debvoit eslre beau Jehan pour que ung chascun voire Imberl l'estimast fille. Dans sa douleur, elle racompioyl tout à sa meschine, plourant et criant que ce estoyt bien assez d'avoir sur le cueur la vie d'ung enfant , sans avoir uussy le i repas d'ung homme. Oyant cecy , le paouvre amourculx sebenda d'ouurir l'œil, el n'en inonslra que le blanc, encore petitement.
— H«i! madame, ne crions poinct, dit la meschine, ne perdons poinct le sens, el saulvons ce ioly chevallier. le vais quérir la Fallotle pour ne mettre aulcun physician ni mayslre mire en celtuy secret, cl veu que elle est sorcière, elle fayra pour playre à madame le miracle de bouscher cesle bleccure sans que il y paroisse.
— Cours, fil Berlhe , ie l'aymerai et le fayrai du bien pour cesle assistance.
En aiiant de lousl la dame et la meschine convinrent de se layre sur cesle advculeure et masser
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Jehan à lous yeulx. Pays la meschine alla nuiclamment quérir la Fallolle, et feu t conduite par sa maylresse iusques en la poterne, veu que la guarde ne pouvoit leuer la lierse, sans ung exprest commandement de Berlhe. Berihe treuva son bel amy esvanouy par la force du mal , veu que le sang s'cspandoit par la bleceure sans tarir. A cesle veue, elle beut ung pclist de ce sang, en songiant que Jehan l'avoyt espandeu pour elle. Esmcuc par ce granl amour et par ce dangier, elle baysoit ce ioly varlcl de plaizirau vizage, bcndoil sa playe en l'esluvant de ses larmes, luy dizant de ne pas mourir, et que pour le fayre viure, elle l'aymcroit bien fort. Cuidez que la chaslelaine s'esprenoil moult, en obseruanl quelle diucrsiié csioyt entre ung ieune seigneur comme Jehan, blanc, duveté, Oeury ; et ung vieulx comme Imbert, poisleu , iaune, ridé. Cesle différence luy ramcnlevoit celle qirc elle avoyt treuvce au plaizir d'amour. Supcrfinez par ce soubvenir, ses baysers se faysoienl si mielleux que Jehan reprint ses sens, son resguard s'amellieura , et il put voir Berihe, de laquelle il requist son pardon d'une voix foyble. Ains Berihe luy dcffendit de parler, iusques à ce que la Eallollc feul vcnnue. Doncques, lous dculx consumèrent le temps à s'aymcr par les yeulx, veu que en ceulx de Berihe il n'y avoyt que compassion , et que la compassion est en ces conjuncieures Irez germaine de l'amour.
La Fallolle esloyl une femme bossue, véhémentement soubpssonnee de Iraficquer en nécromancie, de courailer au sabbat en chevaulchant ung balay suyvanl la cousiume des sorcières. Aulcuns l'avoient veue harnachant son balay en l'escuyrie qui, comme ungchascun scayl, est située ez gouttières des maysons. Pour le vray dire, elle avoyt des arcanes de guarison, et rendoyl si bons offices aux dames en certaines choses et aux seigneurs , que elle vesquit ses iours en parfaicle tranquillité, sans rendre l'asme sur ung cent de fagols, ains sur ung licl de plumes, veu que elle amassa de pleines pannerees d'escuz, encores que les physicians la lormenlassent dyzant que elle vendoyl poisons, ce qui esloyl vray, comme il appert de cesle hysloire. La meschine el la Fallolle vinrent sur une mesme bourrique en faysant telles diligences, que le iour ne esloyl poincl vcnnu lorsque elles arriuerent au chasleau.
La vieille bossue dicl en entrant dedans le pourpris : « Or ça, qu'y-a-t-il, mes enfans?» Ce esloyt sa manière, qui esloyt pleine de familiarilez avecque les granls que elle voyoit Irez pelils. Elle mit ses bezicles et visilta Irez dexlrement la playe en dizant : « Voilla de beau sang, ma mye, vous y bavez gouslé. Cela va bien, il a seigné en dehors. :> En ce dizant , elle lauoil la bleceure d'une espongc fine
au nez de la dame et de la meschine qui halctoient. Brief Fallolle prononça docloralement que le sire ne mourroyt pas de ce coup. « Encores, dict elle à l'aspect de sa main, que il deut périr violenlcment par le faict de cesle nuiclée. » Ceiiuy arrest de chiromancie espouvenla moult Berihe et sa suyvanle. La Fallolle prcscriuit les remeddcs urgens et promit revenir la nuict ensuyvanle. De faict, elle soigna la bleceure durant une quinzaine de iours, venant les nuicls en secret. Il feul dicl aux gens du chasleau par la meschine que cesle demoyselle Syluie deRohan esloyt en dangier de mort par suilc d'une enflcure de venlre, ce qui debvoyt rester ung mystère pour l'honneur de madame, laquelle esloyt sa couzine. Ung chascun feut salisfaict par cesle bourde, de laquelle il eust la bousche tant pleine que i! en rendist aux aullres.
Les bonnes gens cuidcroicnl que ce l'eut la maladdie qui esloyt pleine de dangier, eh bien, poincl! ce feut la convalescence; veu que pluz Jehan dcvenoyt fort, pluz Berihe devenoyl foyble, et tant foyble que elle se lairra chcoir dedans le paradis où l'avoyt faict monter Jehan. Pour estre brief, elle l'ayma tant el pluz. Ains au courant de ses ioyes, louiours assassinée par l'appréhension des parollcs menassantesde la Fallolle, et lormcnléc par sa grant relligion, elle avoyi en paour sire Imbert auquel elle feut coniraincle d'escripre que il l'avoyt enchargée d'ung enfanl duquel elle le resgualleroyt à son retourner ; mais elle faysoit là ung mensonge plus gros que l'enfant. La paouvre Berihe esvila son amy Jehan durant le iour où elle escripvit cesie lettre fourbe, veu que elle ploura à mouiller son mouschenez. Se voyant esvilé, car ils ne se lairroient pas pluz que le feu ne lairre le boys une foys que il le happe, Jehan creut que elle le hayloil, el ploura de son coslé. A la vespree, Berihe esmeue des larmes de Jehan desquelles il y eust marque en ses yeulx encore que il les essuyasl, lui dict la rayson de sa douleur, en y meslant l'adveu de ses terreurs en l'endroict de l'advenir, luy remonsirant combien ils csloyent lous deulx en faulte, et luy linsl des discours tant beaulx, tant chresiiens, tant aornez de larmes divines et oraisons conlriles, que Jehan feut louchié au plus profond de son cueur par la foy de sa mye. Cesle amour naifuement unie à la repenlance, cesie noblesse dedans la coulpe, celluy meslange de foyblesse el de force , eussent , comme disent les anciens auiheurs , mule le characlère des ligres en les allendrissant. Ne vous eslomirez poincl de ce que Jehan feut contrainct à iurer sa parollc de bachellier de luy obéir en quoy que ce soit que elle luy commanderoyt pour la saulver en cetluy monde el dans l'aullre. Oyant cesle fiance en elle et cesle non mauvaiselié, Berihe se gella aux pieds
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de Jehan, en les-luy baysanl : « 0 amy, que ie suys contraincle d'aymer, encore que ce soil ung péché mortel , loi qui es lanl bon , tant pitoyable à la paouvre Berlhe, si lu veux que elle songe touiours à loy en loule doulccur et arresler le torrent de ses pleurs, duquel est si gentille et si playsante la source... »El pour la luy monslrer luy lairra robber ung bayser. « Jehan, reprid-elle apresl, si lu veulx que le soubvenir de nos ioyes celleslcs, musicques d'ange et parfums d'amour ne me soit poinct puisant et au contraire me console aux maulvais iours, fays ce que la Vierge me ha commande d'ordonner à loy en ung resve où ie la suppliois m'csclairer pour le cas prezent, veu que ie l'avoys requize de vennir à moy, et elle estoyl advenue. Ores, ie luy remonsirois le supplice horriblement ardent où ie seroys en tremblant pour ce petist qui jà se mouvoyt, et pour le vray père qui seroyt à la merci de l'aullre, et pouvoyt expier sa patterniié par une mort violente, veu que la Fallolle pou voit avoir veu cler dedans la uie future. Lors la belle Vierge me dict en soubriant que l'Ecclise nous offroyl le pardon de nos faulles en suyvant ses commendemens, que besoing estoyl de fayre soy-mesme la part au feu des enfers en s'amendant de bonne heure, auant que le ciel ne se faschasl. Puys de son doigt blanc elle me ha monstre ung Jehan pareil à loy, ains ueslu comme tu debvroys l'estre , et comme lu le seras si lu aymes Berlhe d'un amour eslerne.
Lors Jehan luy confirma sa parfaicle obéissance en la releuani, l'asseyant sur ses genoils, et la baysant bien.
La paouvre Berlhe lui diclque celtuy veslement estoyl un frocq de moy ne, et le requisl, en tremblant moult d'espreuver ung reffuz , de soy mettre en relligiou et se reltirer en Marmoustier, au delà de Tours, luy iuranl sa foy que elle luy bailleroyt une dernière nuictee, apresl laquelle elle neseroyl plus oneques à luy ni à nul aulire en ce munde. Et par chascun an , en recompense de ce , le lairreroyl venir chez elle ung iour, à ceste fin que il vid son enfant.
Jehan, lié par son serment , promist de soy mettre en relligion au gré de sa mye, en luy dizanl, qu'au moyen de ce, il luy seroyt fidelle, et n'auroyt aullres jouissances d'amour que celles gouslées en sa divine accoinlance , et viuroyt sur leur chiere remembrance.
Oyant ces doulees parolles, Berlhe lui dict que pour grant que feut son péché, quoy que luy reseruasl Dieu, ceste heure luy feroyl lout supporter, veu qu'elle ne cuidoyl poinct avoir esté à ung homme, ains à ung ange.
Doncques ils se couchièrent dedans le nid où leur
amour estoyt esclos, pour dire ung adieu supresme à tousles ses belles fleurs, besoing est de croire que le seigneur Cupido se mesla de ceste feste , veu que iamais femme ne perceul ioye pareille en aulcun lieu du munde, el que iamais homme n'en prind aultant. Le propre du véritable amour est une certaine concordance qui faict que tant pluz l'ung donne, tant pluz l'aullre reçoipl, el réciproquement, comme dans certains caz de la mathématique où les choses se multiplient par elles-mesmes à l'infini. Ceiluy problesme n'csl explicable aux gens de petite science que par ce que ils voyeni ez glaces de Venise où s'aperçoivent des milliers de figures produites par une mesme. Ainsi, dans les cueurs de deux amans, se multiplient les roses du plaizir en une profondeur caressante qui les faicl s'estomirer que tant de ioye y tienne sans que rien ne crevé. Berlhe ci Jehan auroyent voulu que ceste nuict feut la darreniere de leurs iours, et cuyderent à la défaillante langueur qui se coula en leurs veines que l'amour avoyt résolu les emporter sur les aesles d'un bayser mortifère; ains ils tinrent bon, maulgré ces multiplications infinies.
L'endemain , veu que le rettourner de messirc linbertde Bastarnay estoyt prouche, la demoiselle Syluie deul se despariir. La paouvre fille lairra sa couzine en l'arrouzanl de pleurs et de baysers , ce estoyl touiours son darreuier, et le darrenier alla jusqu'à la vesprée. Puys force feut de la lairrer, et il la lairra, quoyque le sang de son eueur se ûgeast comme cire tombée d'ung cierge paschal. Suyvant sa promesse, il se desporta vers Marmoustier où il entra vers la onziesme heure du iour, el feut mis avecque les nouices. Il feut dict à mon seigneur de Bastarnay que Syluie estoyl ratlournee avecque le milourt, ce qui signiiie le seigneur en languaige d'Angleterre , et par ainsy Berlhe ne mentit poinct en ceci.
La ioye de son mari, quand il vid Berlhe sans saincture , veu que elle ne pouuoit la porter tant elle esloyl bien engrossée, commença le martyre de ceste paouvre femme, qui ne scavoyl poinct trupher, et qui pour chaque parolle faulse alloyl à son prie Dieu, plouroyl son sang en eaue par les yeulx , se fondoyt en prières et se recominandoyt à messieurs les saincls du paradis. Il advint que elle cria si fort à Dieu, que le Seigneur l'entendisl ; pour ce que il entend toust, il entend et les pierres qui roulent sous les eaux, el les paouvres qui geignent et les mousches qui voilent par les aers. Il est bon que vous sachiez ceci, aulireuient vous n'adjouxleriez poinct foy à ce qui advint. Dieu commanda à l'archange Michel de faire faire à ceste pénitente sou enfer sur ierre, à ceste fin que elle enlrasl sans conteste dans le paradis. Adoncques saincl Michel des-
CONTES DROSLAT1CQUES.
cendist des cieulx sur le porche des enfers , et Mura cesle iriple asme au dyable, en luy disant qu'il lui esloyl licite de la tormenlcr durant le demeurant de ses iours, en luy monstrant Berlhe, Jehan et l'enfant. Le dyable qui, par le bon vouloir de Dieu, est sire de tout mal, dict à l'archange, que il s'acquilleroyt du dict messaige. Durant cesle ordonnance du ciel, la vie alloyt son train cy-bas. La gentille dame de Daslarnay bailla le plus bel enfant du munde au sire lmbert , tttlg garçon de lys et de roses, de haulle compréhension comme ung petit Jezus, riant et malicieux comme ung amour paien, devenant plus beau de iour en iour, tandis que l'aisné lournoyl au cinge comme son père auquel il ressembloyl à fayre paour. Le darrenier esloyl brillant comme une esloille, semblable au père et à la mère, desquels les perfections corporelles et spirituelles avoyenl produict ung mcslangc de grâces inclyles el d'entendement merveilleux. Voyant ce perpétuel miracle de chair el d'esperil meslcz en condicions quiddiiaiivcs, Baslarnay disoyt que pour son salul eslerne il voudroyt pouvoir faire du cadet l'aisné, qu'il yadviseroyi par la protection du roy. Berlhe ne seavoyl comment se comporter, veu que elle adoroyt l'enfant de Jehan ël nepouvoii qu'aimer foybîemcnl l'aulirè, que néanmoins elle prolégeoyt conire les iniencions maulvaiscs de ce bonhomme de Baslarnay. Berlhe, conlenle du chemin queprenoyeni les choses , se chaussa la conscience de mculcrie, el creul que loul esloyl fini , veu que douze années s'escoulercnl sans auliremeslange que le double qui, paraulcunes foys, cmpoisonnoyl sa ioye. Par chascun an, suyvani la l'oy baillée, le moyne de Marmouslier, lequel esloyl incogneu de tous, hormis la meschine, vennoyl passer ung iour plein au chasteau pourvoir son enfant, encores que Beriheeustà plusieurs foys supplié frère Jehan, son amy, de renoncera son droici. Ains Jehan lui monslroyt Cenfani en luy dizanl : « Tu le vois tous les iours de l'an , ci moy ie n'en ay qu'ung seul! » Lors la paouv réméré ne Irouvoyt aulcun mol à respondre à cesle parolle.
Quelques mois auanl la darreniere rébellion de monseigneur Loys conire son père, l'enfant marchoyt sur les ialons de sa douziesme année , et paroissoyl debvoir eslre ung granl clercq, tant il esloyt scavanl sur loule science. Oncques le vieulx Basiarnay ne se esioyl senlu plus ioyeulx d'esire père, el se rezolvoyt d'emmener avec luy son fils à la court de Bourgogne, où le duc Charles promeltoyt faire à ce bien aime fils ung eslat à eslre enuic des princes, veu que il ne hayioil poinct les gens de hauli entendement. Voyant les choses accordées ainsy, lé dyable jugea le temps venu de mal fayre , il print sa queue cl la bouila.cn plain dans ce bon-
heur de la belle manière, afin de le remuer à sa
phanlaisie.