‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 33 sur 157 · DÉPENSES EXCESSIVES · texte numérisé non relu

DÉPENSES EXCESSIVES

J^e voisin de Birolteau était un petit marchand de parapluies, d'ombrelles et de cannes, nommé Cayron, Languedocien qui faisait de mauvaises affaires , et que Birolteau avait obligé déjà plusieurs fois. Cayron ne demandait pas mieux que de se restreindre à sa boutique et de céder au riche parfumeur les deux pièces du premier étage, en diminuant d'autant son bail.

CÉSAR BIROTTFAU.

— Eh bien! voisin , lui dit familièrement Birottcau en entrant chez le marchand de parapluies , ma femme consent à l'augmentation de notre local ! Si vous voulez, nous irons chez M. Molineux à onze heures.

— Mon cher monsieur Birolleau , reprit le marchand de parapluies , je ne vous ai rien demandé pour celte cession, mais vous savez qu'un bon commerçant doit faire argent de tout.

— Diable ! diable ! répondit le parfumeur, je n'ai pas des mille et des cents; j'ignore si mon architecte, que j'attends, trouvera la chose praticable. Avant de conclure, m'a-t-il dit, sachons si vos planchers sont de niveau. Puis il faut que 31. Molineux consente à laisser percer le mur, cl le mur est-il mitoyen? Enfin j'ai à faire retourner chez moi l'escalier, pour changer le palier afin d'établir le plain-pied. Voilà bien des frais; je ne veux pas me ruiner.

— Oh! monsieur, dit le marchand de parapluies, quand vous serez ruiné, le soleil sera venu coucher avec la terre , et ils auront fait des petits !

Birolleau se caressa le menton en se soulevant sur la pointe des pieds et retombant sur ses talons.

— D'ailleurs , reprit Cayron, je ne vous demande pas autre chose que de me prendre ces valeurs là...

Et il lui présenta un petit bordereau de cinq mille francs composé de seize billets.

— Ah ! dit le parfumeur en feuilletant les effets, de petites broches, deux mois, trois mois...

— Prenez-les-moi à six pour cent seulement, dit le marchand d'un air humble.

— Est-ce que je fais l'usure? dit le parfumeur d'un air de reproche.

— Mon Dieu, monsieur, je suis allé chez votre ancien commis du Tillet; il n'en voulait à aucun prix, sans doute pour savoir ce que je consentirais à perdre.

— Je ne connais pas ces signatures-là , dit le parfumeur.

— Mais nous avons de si drôles de noms dans les cannes et les parapluies, ce sont des colporteurs!

— Eh bien! je ne dis pas que je prenne tout, mais je m'arrangerai toujours des plus courts.

— Pour mille francs qui se trouvent à quatre mois, ne me laissez pas courir après les sangsues qui nous tirent le plus clair de nos bénéfices, faitesmoi tout, monsieur. J'ai si peu recours à l'escompte, je n'ai nul crédit, voilà ce qui nous tue nous autres petits détaillants.

— Allons, j'accepte vos broches, Célestin fera le compte. A onze heures, soyez prêt. Voici mon architecte, M. Rohault, ajouta le parfumeur en voyant venir le jeune homme avec lequel il avait pris la veille rendez-vous chez M. de Ca Billardière. Con-

tre la coutume des gens de talent, vous êtes exact, monsieur, lui dit César en déployant ses grâces commerciales les plus distinguées. Si l'exactitude, suivant un mot du roi , homme d'esprit autant que grand politique, est la politesse des rois, elle est aussi la fortune des négociants. Le temps , le temps est de l'or, surtout pour vous, artistes. L'architecture est la réunion de tous les arts ; je me suis laissé dire cela. Ne passons point par la boutique, ajoula-t-il , en montrant la fausse porte cochère de sa maison.

Quatre ans auparavant , M. Rohault avait remporté le grand prix d'architecture, il revenait de Rome après un séjour de trois ans aux frais de l'Etat. En Italie le jeune artiste songeait à l'art, à Paris il songeait à la fortune. Le gouvernement peut seul donner les millions nécessaires à un architecte pour édifier sa gloire; et en revenant de Rome, il est si naturel de se croire Fontaine et Percier que tout architecte amhitieux incline au ministérialisme ; le pensionnaire libéral, devenu royaliste, tâchait donc de se faire protéger par les gens influents. Quand un grand prix se conduit ainsi, ses camarades l'appellent un intrigant. Le jeune architecte avait deux partis à prendre : servir le parfumeur ou le mettre à contribution. Mais Birottcau l'adjoint, Birotteau le futur possesseur par moitié des terrains de la Madeleine, autour de laquelle tôt ou tard il se bâtirait un beau quartier, était un homme à ménager. M. Rohault immola donc le gain présent aux bénéfices à venir. Il écouta patiemment les plans, les redites, les idées d'un de ces bourgeois, cible constante des traits, des plaisanteries de l'artiste, éternel objet de ses mépris, et suivit le parfumeur en hochant la tète pour saluer ses idées. Quand le parfumeur eut bien tout expliqué, le jeune architecte essaya de lui résumer à lui-même son plan.

— Vous avez à vous trois croisées de face sur la rue, plus la croisée perdue sur l'escalier et prise parle palier. Vous ajoutez à ces quatre croisées les deux qui sont de niveau dans la maison voisine en retournant l'escalier pour aller de plain-pied dans tout l'appartement, du côté de la rue.

— Vous m'avez parfaitement compris , dit le parfumeur étonné.

— Pour réaliser votre plan, il faut éclairer par en haut le nouvel escalier, et ménager une loge de portier sous le socle.

— Un socle...

— Oui , c'est la partie sur laquelle reposera...

— Je comprends , monsieur.

— Quant à votre appartement, laissez-moi carte blanche pour le distribuer et le décorer. Je veux le rendre digne...

— Digne! Vous avez dit le mot, monsieur.

CÉSAR BIROTTEAU

— Quel temps me donnez-vous pour opérer ce changement de décor?

— Vingt jours.

— Quelle somme voulez-vous jeter à la tête des ouvriers? dit Rohaull.

— Mais à quelle somme pourront monter ces réparations?

— Un architecte chiffre une construction neuve à un centime près, répondit le jeune homme, mais comme je ne sais pas ce que c'est que d'enfiler un bourgeois... Pardon! monsieur, le mot m'est échappé! Je dois vous prévenir qu'il est impossible de chiffrer des réparations et des rhabillages. A peine en huit jours arriverais-je à faire un devis approximatif. Accordez-moi votre confiance : vous aurez un charmant escalier éclairé par en haut, orné d'un joli vestibule sur la rue, et sous le socle...

— Toujours ce socle...

— Ne vous en inquiétez pas, je trouverai la place d'une petite loge de portier. Vos appartements seront étudiés, restaurés avec amour. Oui, monsieur, je vois l'art et non la fortune ! Avant tout , ne doisje pas faire parler de moi pour arriver? Selon moi , le meilleur moyen est de ne pas tripoter avec les fournisseurs, de réaliser de beaux effets à bon marché.

— Avec de pareilles idées, jeune homme, dit Birotteau d'un ton protecteur, vous réussirez.

— Ainsi, reprit Rohault, traitez directement avec vos maçons, peintres, serruriers, charpentiers, menuisiers. Moi je me charge de régler leurs mémoires. Accordez-moi seulement deux mille francs d'honoraires, ce sera de l'argent bien placé. Laissez-moi maître des lieux demain à midi et indiquez-moi vos ouvriers.

— A quoi peut se monter la dépense à vue de nez? dit Birotteau.

— Dix à douze mille francs , dit Rohault. Mais je ne compte pas le mobilier, car vous le renouvelez sans doute. Vous me donnerez l'adresse de votre tapissier, je dois m'entendre avec lui pour assortir les couleurs, afin d'arriver à un ensemble de bon goût.

— M. Braschon, rue Saint-Antoine, a mes ordres, dit le parfumeur en prenant un air ducal.

L'architecte écrivit l'adresse sur un de ces petits souvenirs qui viennent toujours d'une jolie femme.

— Allons , dit Birotteau , je me fie à vous , monsieur. Seulement , attendez que j'aie arrangé la cession du bail des deux chambres voisines et obtenu la permission d'ouvrir le mur.

— Prévenez-moi par un biliet ce soir, dit l'archilccte. Je dois passer la nuit à faire mes plans, et nous préférons encore travailler pour les bourgeois à travailler pour le roi de Prusse, c'est-à-dire

pour nous. Je vais toujours prendre les mesures, les hauteurs, la dimension des tableaux, la portée des fenêtres...

— Nous arriverons au jour dit, reprit Birotteau, sans quoi rien.

•— Il le faudra bien , dit l'architecte. Les ouvriers passeront les nuits , on emploiera des procédés pour sécher les peintures; mais ne vous laissez pas enfoncer par les entrepreneurs, demandez-leur toujours le prix d'avance, et constatez vos conventions!

— Paris est le seul endroit du monde où l'on puisse frapper de pareils coups de baguette, dit Birotteau en se laissant aller à un geste asiatique digne des Mille et une Nuits. Vous me ferez l'honneur de venir à mon bal, monsieur. Les hommes à talent n'ont pas tous le dédain dont on accable le commerce, et vous y verrez sans doute un savant du premier ordre, M. Vauquelin de l'Institut ! puis M. de La Billardière, 31. le comte de Fontaine, M. Lebas, juge, et le président du tribunal de commerce ; des magistrats : M. le comte de Granville de la cour royale et M. Popinotdu tribunal de première instance. Enfin peut-être Hi le duc de Lenoncourt , premier gentilhomme de la chambre du roi. Je réunis quelques amis autant... pour célébrer la délivrance du territoire... que pour fêter ma... promotion dans l'ordre de la Légion d'honneur.

M. Rohault fit un geste singulier.

— Peut-être... me suis-je rendu digne de cette... insigne... et... royale... faveur en siégeant au tribunal consulaire et en combattant pour les Bourbons sur les marches de Saint-Roch au treize vendémiaire, où je fus blessé par Napoléon, ces titres...

Constance , vêtue en matin , sortit de la chambre à coucher de Césarine où elle s'était habillée; son premier coup d'œil arrêta net la verve de son mari , qui cherchait à formuler une phrase normale pour apprendre avec modestie ses grandeurs au prochain.

— Tiens, mimi , voici monsieur de Rohault, jeune homme distingué d'autre part, et possesseur d'un grand talent. Monsieur est l'architecte que nous a recommandé M. de La Billardière, pour diriger nos petits travaux ici.

Le parfumeur se cacha de sa femme pour faire un signe à l'architecte en mettant un doigt sur ses lèvres au mot petit , et l'artiste comprit.

— Constance , monsieur va prendre les mesures , les hauteurs; laisse-le faire, ma bonne, dit Birotteau qui s'esquiva dans la rue.

— Cela sera-t-il bien cher ? dit Constance à l'architecte.

— Non, madame, six mille francs, à vue de nez...

— A vue de nez ! s'écria madame Birotteau. Monsieur, je vous en prie, ne commencez rien

CÉSAR BÎROTTEAU.

sans un devis et dos marchés signés. Je connais les façons de messieurs les entrepreneurs ; six mille veut dire vingt mille. Nous ne sommes pas en position de faire des folies. Je vous en prie, monsieur, quoique mon mari soit bien le maître chez lui, laissez-lui le temps de réfléchir.

— Madame, monsieur l'adjoint m'a dit de lui livrer les lieux dans vingt jours , et si nous tardons , vous seriez exposés à entamer la dépense sans obtenir le résultat.

— Il y a dépenses et dépenses , dit la belle parfumeuse.

— Eh ! madame , croyez-vous qu'il soit bien glorieux pour un architecte qui veut élever des monuments de décorer un appartement? Je ne descends à ce détail que pour obliger M. de La Billardièrc, et si je vous effraye...

Il fit un mouvement de retraite.

— Bien , bien . monsieur , dit Constance en rentrant dans sa chambre où elle se jeta la tète sur l'épaule de Césarine. Ah ! ma fille ! ton père se ruine ! Il a pris un architecte qui a des moustaches , une royale, et qui parle de construire des monuments! Il va jeter la maison par les fenêtres pour nous bât ir un Louvre! César n'est jamais en retard pour une folie, il m'a parlé de son projet cette nuit , il l'exécute ce matin.

— Bah ! maman , laisse faire à papa , le bon Dieu l'a toujours protégé , dit Césarine en embrassant sa mère et se mettant au piano pour montrer à l'architecte que la fille d'un parfumeur n'était pas étrangère aux beaux-arts.

Quand l'architecte entra dans la chambre à coucher, il fut surpris de la beauté de Césarine, et resta presque interdit. Sortie de sa chambrette en déshabillé du matin, Césarine, fraîche et rose comme une jeune fille est rose et fraîche à dix-huit ans, blonde et mince, les yeux bleus, offrait au regard de l'artiste cette élasticité, si rare à Paris, qui fait rebondir les chairs les plus délicates, et nuance d'une couleur adorée parles peintres le bleu des veines dont le réseau palpite dans les clairs du teint. Quoique vivant dans la lymphatique atmosphère d'une boutique parisienne où l'air se renouvelle difficilement, où le soleil pénètre peu, ses mœurs lui donnaient les bénéfices de la vie en plein air d'une Translévérinedc Rome. D'abondants cheveux , plantés comme ceux de son père et relevés de manière à laisser voir un col bien attaché, ruisselaient en boucles soignées, comme les soignent toutes les demoiselles de magasin à qui le désir d'être remarquées a inspiré les minuties les plus anglaises en fait de toilette. La beauté de Césarine n'était ni la beauté d'une lady ni celle des duchesses françaises, mais la ronde et rousse beauté des Flamandes de

Rubens. Elleavait le nez retroussé de son père, mais rendu spirituel par la finesse du modelé , semblable à celui des nez essentiellement français, si bien réussis chez Largillière. Sa peau , comme une étoffe pleine et forte, annonçait la vitalité d'une vierge. Elle avait le beau front de sa mère, mais éclairci par la sérénité d'une fille sans soucis. Ses yeux bleus, noyés dans un riche fluide, exprimaient la grâce tendre d'une blonde heureuse. Si le bonheur ôtait à sa tête cette poésie que les peintres veulent absolument donnera leurs compositions en les faisant un peu trop pensives, la vague mélancolie physique dont sont atteintes les jeunes filles qui n'ont jamais quitté l'aile maternelle lui imprimait alors une sorte d'idéal. Malgré la finesse de ses formes , elle était fortement constituée : ses pieds accusaient l'origine paysanne de son père, car elle péchait par un défaut de race et peut-être aussi par la rougeur de ses mains, signature d'une vie purement bourgeoise; elle devailarrivertôtou tarda l'embonpoint. En voyant venir quelques jeunes femmes élégantes, elle avait fini par attraper le sentiment de la toilette, quelques airs de tête, une manière de parler, de se mouvoir, qui jouaient la femme comme il faut et tournaient la cervelle à tous les jeunes gens, aux commis auxquels elle paraissait très-distinguée. Popinot s'était juré de ne jamais avoir d'autre femme que Césarine. Cette blonde fluide qu'un regard semblait traverser, prête à fondre en pleurs pour un mot de reproche, pouvait seule lui rendre le sentiment de la supériorité masculine.

Celle charmante fille inspirait l'amour sans lais scr le temps d'examiner si elle avait assez d'esprit pour le rendre durable ; mais à quoi bon ce qu'on nomme à Paris Y esprit, dans une classe où l'élément principal du bonheur est le bon sens et la vertu? Au moral , Césarine était sa mère un peu perfectionnée par les superfluités de l'éducation : elle aimait la musique, dessinait au crayon noir la Viercje à la Chaise, lisait les œuvres de mesdames Cottin et Riccoboni, Bernardin de Saint-Pierre, Fénélon , Racine. Elle ne paraissait jamais auprès de sa mère dans le comptoir que quelques moments avant de se mettre à table , ou pour la remplacer en de rares occasions. Son père et sa mère, comme tous ces parvenus empressés de cultiver l'ingratitude de leursenfantsen les mettant au-dessus d'eux, se plaisaient à déifier Césarine, qui heureusement avait les vertus de la bourgeoisie et n'abusait pas de leur faiblesse.

Madame Birolteau suivait l'architecte d'un air inquiet et solliciteur, en regardant avec terreur et montrant à sa fille les mouvements bizarres du mètre, la canne des architectes et des entrepreneurs, avec laquelle M. Rohault prenait ses mesures. Elle trou-

CÉSAR B1R0TTEAU.

vait à ces coups de baguette un air conjurateur de fort mauvais augure ; elle aurait voulu les murs moins hauts, les pièces moins grandes, et n'osait questionner le jeune homme sur les effets de cette sorcellerie.

— Soyez tranquille, madame, dit l'artiste en souriant, je n'emporterai rien.

Césarine ne put s'empêcher de rire.

— Monsieur, dit Constance d'une voix suppliante en ne remarquant même pas le quiproquo de l'architecte, allez à l'économie, et plus tard nous pourrons vous récompenser...

Avant d'aller chez monsieur Molineux, le propriétaire de la maison voisine, César voulut prendre chez Roguin l'acte sous signature privée qu'Alexandre Crottat avait dû lui préparer pour cette cession de bail. En sortant, Birotteau vit du Tillet à la fenêtre du cabinet de Roguin. Quoique la liaison de son ancien commis avec la femme du notaire rendit assez naturelle la rencontre de du Tillet à l'heure où se faisaient les traités relatifs aux terrains, Birotteau s'en inquiéta, malgré son extrême confiance. L'air animé de du Tillet annonçait une discussion.

— Serait-il dans l'affaire? se demanda-t-il par suite de sa prudence commerciale.

Le soupçon passa comme un éclair dans son âme. Il se retourna, vil madame Roguin, et la présence du banquier ne lui parut plus alors aussi suspecte.

— Cependant si Constance avait raison? se dit- il. Suis-je bête d'écouter des idées de femme ! J'en parlerai d'ailleurs à mon oncle, ce malin. De la Cour Balave où demeure ce monsieur Molineux à la rue des Bourdonnais, il n'y a qu'un saut !

Un défiant observateur, un commerçant qui dans sa carrière aurait rencontré quelques fripons, eût été sauvé; mais les antécédents de Birolleau, l'incapacité de son esprit peu propre à remonter la chaîne des inductions par lesquelles un homme supérieur arrive aux causes, lout le perdit. II trouva le marchand de parapluies en grande tenue, et s'en allait avec lui chez le propriétaire, quand Virginie, sa cuisinière, le saisit par le bras.

— Monsieur, madame ne veut pas que vous alliez plus loin...

— Allons, s'écria Birotteau, encore des idées de femme!

— ...Sans prendre votre lasse de café qui vous attend.

— Ah! c'est vrai! Mon voisin, dit Birotteau à Cayron , j'ai tant de choses en lête que je n'écoute pas mon estomac. Faites-moi le plaisir d'aller en avant, nous nous retrouverons à la porte de M. Molineux, à moins que vous ne montiez pour lui

DE BALZAC, T. T[

expliquer l'affaire, nous perdrons ainsi moins de temps.

M. Molineux était un petit rentier grotesque, qui n'existe qu'à Paris, comme un certain lichen ne croit qu'en Islande. Cette comparaison est d'autant plus juste que cet homme appartenait à une nature mixte, un règne animo-végétal qu'un nouveau Mercier pourrait composer des cryptogames qui poussent, fleurissent ou meurent, sur, dans ou sou9 les murs plâtreux de différentes maisons étranges et malsaines où ces êtres viennent de préférence. Au premier aspect, cette plante humaine, ombellifère, vu la casquette bleue tubulée qui la couronnait, à lige entourée d'un pantalon verdâtre, à racines bulbeuses enveloppées de chaussons en lisière, offrait une physionomie blanchâtre et plate qui certes ne trahissait rien de vénéneux. Dans ce produit bizarre vous eussiez reconnu l'actionnaire par excellence, croyant à toutes les nouvelles que la presse périodique baptise de son encre, et qui a tout dit en disant : Lisez le journal ! Le bourgeois essentiellement ami de l'ordre, et toujours en révolte morale avec le pouvoir auquel néanmoins il obéit toujours, créature faible en masse et féroce en détail, insensible comme un huissier quand il s'agit de son droit, et donnant du mouron frais aux oiseaux ou des arêtes de poison à son chat, interrompant une quittance de loyer pour seriner un canari, défiant comme un geôlier, mais apportant son argent pour une mauvaise affaire, et tâchant alors de se rattraper par une crasse avarice. La malfaisance de cetle fleur hybride ne se révélait en effet que par l'usage; et pour être éprouvée, sa nauséabonde amertume voulait la coction d'un commerce quelconque où ses intérêts se trouvassent mêlés à ceux des hommes. Comme tous les Parisiens, Molineux éprouvait un besoin de domination, il souhaitait celle part de souveraineté plus ou moins considérable exercée par chacun et même par un portier, sur plus ou moins de victimes, femme, enfant, locataire, commis, cheval, chien ou singe, auxquels on rend par ricochet les mortifications reçues dans la sphère supérieure où l'on aspire. Ce petit vieillard ennuyeux n'avait ni femme, ni enfant, ni neveu, ni nièce; il rudoyait trop sa femme de ménage pour en faire un souffre-douleur, car elle évitait tout contact en accomplissant rigoureusement son service. Ses appélits de lyrannic étaient donc trompés; pour les satisfaire, il avait patiemment étudié les lois sur le contrat de louage et sur le mur mitoyen; il avait approfondi la jurisprudence qui régit les maisons à Paris dans les infiniment petits des tenants, aboutissants, servitudes, impôts, charges, balayages, tentures à la Fêle-Dieu, tuyaux de descente, éclairage, sailiies sur la voie publique,

CESAR B1R0TTEAU.

et voisinage d'établissements insalubres. Ses moyens et son activité, tout son esprit passait à maintenir son état de propriétaire au grand complet de guerre; il en avait fait un amusement, et son amusement tournait en monomanie. Il aimait à protéger les citoyens contre les envahissements de l'illégalité ; mais les sujets de plainte étaient rares, sa passion avait donc fini par embrasser ses locataires. Un locataire devenait son ennemi, son inférieur, son sujet, son feudalaire ; il croyait avoir droit à ses respects, et regardait comme un homme grossier celui qui passait sans rien dire auprès de lui dans les escaliers. Il écrivait lui-même ses quittances, et les envoyait à midi le jour de l'échéance. Le contribuable en retard recevait un commandement à heure fixe. Puis la saisie, les frais, toute la cavalerie judiciaire allait aussitôt, avec la rapidité de ce que l'exécuteur des hautes œuvres appelle la mécanique. Molineux n'accordait ni terme ni délai , son cœur avait un calus à l'endroit du loyer.

— Je vous prêterai de l'argent si vous en avez besoin, disait-il à un homme solvablc, mais payezmoi mon loyer; tout relard entraîne une perte d'intérêts dont la loi ne nous indemnise pas.

Après un long examen des fantaisies cabriolantes des locataires qui n'offraient rien de normal, qui se succédaient en renversant les institutions de leurs devanciers, ni plus ni moins que des dynasties, il S'était octroyé une charte, mais il l'observait religieusement. Ainsi le bonhomme ne réparait rien , aucune cheminée ne fumait, ses escaliers étaient propres, ses plafonds blancs, ses corniches irréprochables, les parquets inflexibles sur leurs lambourdes, les peintures satisfaisantes ; la serrurerie n'avait jamais que trois ans, aucune vitre ne manquait, les fêlures n'existaient pas, il ne voyait de cassures au carrelage que quand on quittait les lieux, et il se faisait assister pour les recevoir d'un serrurier, d'un peintre-vitrier, gens, disait-il, fort accommodants. Le preneur était d'ailleurs libre d'améliorer; mais si l'imprudent restaurait son appartement, le petit Molincux pensait nuit et jour à la manière de le déloger pour réoccuper l'appartement fraîchement décoré ; il le guettait, l'attendait et entamait la série de ses mauvais procédés. Toutes les finesses de la législation parisienne sur les baux, il les connaissait. Processif, écrivaillcur, il minutait des lettres douces et polies à ses locataires; mais au fond de son style comme sous sa mine fade et prévenante, se cachait l'âne de Shylock. 11 lui fallait toujours six mois d'avance, imputables sur le dernier terme du bail, et le cortège des épineuses conditions qu'il avait inventées. Il vérifiait si les lieux étaient garnis de meubles suffisants pour répondre du loyer. Avait-il un nouveau locataire, il le soumettait à la police de

ses renseignements, car il ne voulait pas certains étals, le plus léger marteau l'effrayait. Puis, quand il fallait passer bail, il gardait l'acte et l'épelait pendant huit jours en craignant ce qu'il nommait les et cœlera de notaire.

Sorti de ses idées de propriétaire , Jean-Baptiste Molineux paraissait bon, serviable ; il jouait au boston sans se plaindre d'avoir été soutenu mal à propos ; il riait de ce qui fait rire les bourgeois, parlait de ce dont ils parlent, des actes arbitraires des boulangers qui avaient la scélératesse de vendre à faux poids, de la connivence de la police, des héroïques dix-sept députés de la gauche. Il lisait le bon se>s du curé Meslicr et allait à la messe, faute de pouvoir choisir entre le déisme et le christianisme ; mais il ne rendait point le pain bénit et plaidait alors pour se soustraire aux prétentions envahissantes du clergé. L'infatigable pétitionnaire écrivait à cet égard des lettres aux journaux que les journaux n'inséraient pas et laissaient sans réponse. Enfin il ressemblait à un estimable bourgeois qui met solennellement au feu sa bûche de Noël, lire les rois, invente des poissons d'avril, fait tous les boulevards quand le temps est beau, va voir patiner, et se rend à deux heures sur la terrasse de la place Louis XV les jours de feu d'artifice, avec du pain dans sa poche, pour être aux premières loges.

La Cour Batave, où demeurait ce petit vieillard, est le produit d'une de ces spéculations bizarres qu'on ne peut plus s'expliquer quand elles sont exécutées. Celle construction clauslrale, à arcades et galeries intérieures, bâtie en pierres de taille, ornée d'une fontaine au fond, une fontaine altérée qui ou\ rc sa gueule de lion moins pour donner de l'eau que pour en demander à tous les passants, fut sans doute inventée pour doter le quartier Saint-Denis d'une sorte de Palais-Royal. Ce monument, malsain, enterré sur ses quatre lignes par de hautes maisons, n'a de vie et de mouvement que pendant le jour, il est le centre des passages obscurs qui s'y donnent rendez-vous et joignent le quartier des halles au quartier Saint-Martin par la fameuse rue Quincampoix, sentiers humides où les gens pressés gagnent des rhumatismes; mais la nuit, aucun lieu de Paris n'est plus désert, vous diriez les catacombes du commerce. Il y a là plusieurs cloaques industriels, trèspeu de Bataves et beaucoup d'épiciers. Naturellement les appartements de ce palais marchand n'ont d'autre vue que celle de la cour commune où donnent toutes les fenêtres, en sorte que les loyers sont d'un prix minime. M. Molineux demeurait dans un des angles, au sixième étage, par raison de santé : l'air n'était pur qu'à soixante-dix pieds au-dessus dusol. Là, ce bon propriétaire jouissait de l'aspect enchanteur des moulins de Montmartre en se prome-

CÉSAR BIROTTEAU

riant dans les chéneaux où il cultivait des fleurs . nonobstant les ordonnances de police relatives aux jardins suspendus de la moderne Babylone. Son appartement était composé de quatre pièces, non compris ses précieuses anglaises situées à l'étage supérieur : il en avait la clef, elles lui appartenaient, il les avait établies, il était en règle à cet égard. En entrant, une indécente nudité révélait aussitôt l'avarice de cet homme : dans l'antichambre, six chaises de paille, un poêle en faïence, et sur les murs tendus de papier vert bouteille, quatre gravures achetées à des ventes; dans la salle à manger, deux buffets, deux cages pleines d'oiseaux, une table couverte d'une toile cirée, un baromètre, une portefenêtre donnant sur ses jardins suspendus et des chaises d'acajou foncées de crin ; le salon avait des petits rideaux passés en vieille étoffe de soie verte, un meuble en velours d'Utrecht vert à bois peint en blanc. Quant à la chambre de ce vieux célibataire elle offrait des meubles du temps de Louis XV, défigurés par un trop long usage et sur lesquels une femme vêtue de blanc aurait eu peur de se salir. Sa cheminée était ornée d'une pendule à deux colonnes entre lesquelles tenait un cadran qui servait de piédestal à une Pallas brandissant sa lance : un mythe. Le carreau était encombré de plats pleins de restes destinés aux chats , et sur lesquels on craignait de mettre le pied. Au-dessus d'une commode ?n bois de rose, un portrait au pastel (Molineux dans sa jeunesse). Puis des livres, des tables où se voyaient d'ignobles cartons verts ; sur une console, feu ses serins empaillés ; enfin un lit d'une froideur qui en eût remontré à une carmélite.

César Birotteau fut enchanté de l'exquise politesse de Molineux, qu'il trouva en robe de chambre de molleton gris, surveillant son lait posé sur un petit réebaud en tôle dans le coin de sa cheminée et son eau de marc qui bouillait dans un iclit pot de terre brune et qu'il versait à petites loses sur sa cafetière. Pour ne pas déranger son propriétaire , le marchand de parapluies avait été ouvrir la porte à Birotteau. Molineux avait en vénéraion les maires et les adjoints de la ville de Paris, ju'il appelait ses o/ficiers municipaux. A l'aspect lu magistrat , il se leva , resta debout , la casquette i la main, tant que le grand Birotteau ne fut pas issis.

— Non, monsieur; oui, monsieur; ah! monsieur, i j'avais su avoir l'honneur de posséder au sein de nés modestes pénates un membre du corps muni- :ipal de Paris , croyez alors que je me serais fait in devoir de me rendre chez vous , quoique votre propriétaire ou — sur le point — de le— devenir.

Birotteau fit un geste pour le prier de remettre sa ;asquelte.

— Je n'en ferai rien , je ne me couvrirai pas que vous ne soyez assis et couvert si vous êtes enrhumé; ma chambre est un peu froide, la modicité de mes revenus ne me permet pas... A vos souhaits , monsieur l'adjoint.

Birotteau avait éternué en cherchant ses actes. Il les présenta, non sans dire , pour éviter tout retard , que M. Roguin notaire les avait rédigés à ses frais.

— Je ne conteste pas les lumières de monsieur Boguin , vieux nom bien connu dans le notariat parisien ; mais j'ai mes petites habitudes, je fais mes affaires moi-même , manie assez excusable, et mon notaire est...

— Biais notre affaire est si simple , dit le parfumeur, habitué aux promptes décisions des commerçants.

— Si simple! s'écria Molineux. Rien n'est simple en matière de location. Ah! vous n'êtes pas propriétaire , monsieur , et vous n'en êtes que plus heureux. Si vous saviez jusqu'où les locataires poussent l'ingratitude , et à combien de précautions nous sommes obligés. Tenez, monsieur, j'ai un locataire...

Molineux raconta pendant un quart d'heure comment M. Gendrin , dessinateur , avait trompé la surveillance de son portier, rue Saint-Honoré. M. Gendrin avait fait des infamies dignes d'un Marat , des dessins obscènes que la police tolérait, attendu la connivence de la police ! Ce Gendrin , artiste profondément immoral, rentrait avec des femmes de mauvaise vie et rendait l'escalier impraticable! plaisanterie bien digne d'un homme qui dessinait des caricatures contre le gouvernement. Et pourquoi ces méfaits?... parce qu'on lui demandait son loyer le quinze ! Gendrin et Molineux allaient plaider, car tout en ne payant pas, l'artiste prétendait rester dans son appartement vide. Molineux recevait des lettres anonymes où Gendrin sans doute le menaçait d'un assassinat . le soir, dans les détours qui mènent à la Cour Balave.

— Au point , monsieur, dit-il en continuant , que M. le préfet de police, h qui j'ai confié mon embarras... (j'ai profité de la circonstance pour lui toucher quelques mots sur les modifications à introduire dans les lois qui régissent la matière) m'a autorisé à porter des pistolets pour ma sûreté personnelle.

Le petit vieillard se leva pour aller chercher ses pistolets.

— Les voilà, monsieur! s'écria-t-il.

— Mais, monsieur , vous n'avez rien à craindre de semblable de ma part, dit Birotteau regardant Cayron, auquel il sourit en lui jetant un regard où se

CÉSAR BIROTTEAU

peignailunsenlimentdc pitié pour un pareil homme. Ce regard, Molineux le surprit , il fut blessé de rencontrer une semblable expression chez un officier municipal, qui devait protéger ses administrés. A tout autre, il l'aurait pardonnée , mais il ne la pardonna pas à Birotleau.

— Monsieur, reprit-il d'un air sec, un juge consulaire des plus estimés, un adjoint, un honorable commerçant ne descendrait pas à ces petitesses, car ce sont des petitesses ! Mais, dans l'espèce, il y a un percement à faire consentir par votre propriétaire, M. le comte de Grandville, des conventions à stipuler pour le rétablissement du mur à fin de bail; enfin les loyers sont considérablement bas, ils se relèveront , la place Vendôme gagnera, elle gagne! la rue de Castiglione va se bâtir! Je me lie... je me lie...

— Finissons , dit Birotteau stupéfait, que voulez-vous? je connais assez les affaires pour deviner que vos raisons se tairont devant la raison supérieure , l'argent ! Eh bien ! que vous faut-il ?

— Rien que de juste, monsieur l'adjoint. Combien avez-vous de temps à faire dans votre bail ?

— Sept ans , répondit Birotleau.

— Dans sept ans, que ne vaudra pas mon premier ? reprit Molineux. Que ne louerait-on pas deux chambres garnies dans ce quartier-là ? plus de deux cents francs par mois . peut-être ! Je me lie , je me lie par un bail. Nous porterons donc le loyer à quinze cents francs. A ce prix , je consens à faire distraclion de ces deux chambres du loyer de M. Cayron que voilà, dit-il en jetant un regard louche au marchand , je vous les donne à bail pour sept années consécutives. Le percement sera à votre charge , sous la condition de me rapporter l'approbation et désistement de tous droits de M. le comte de Grandville. Vous aurez la responsabilité des événements de ce petit percement, vous ne serez point tenu de rétablir le mur pour ce qui me concerne , et vous me donnerez comme indemnité cinq cents francs dès à présent , on ne sait ni qui vit ni qui meurt, je ne veux courir après personne pour refaire le mur.

— Ces conditions me semblent à peu près justes, dit Birotteau.

— Puis , dit Molineux, vous me compterez sept cent cinquante francs , hic et nunc , pour les six mois de la jouissance, le bail en portera quittance. Oh ! j'accepterai de petits effets , causés valeurs en loyers pour ne pas perdre ma garantie, à telle date qu'il vous plaira. Je suis rond et court en affaires. Nous stipulerons que vous fermerez la porte sur mon escalier où vous n'aurez aucun droit d'entrée... à vos frais... en maçonnerie. Rassurezvous, je ne demanderai point d'indemnité pour

le rétablissement à fin de bail , je la regarde comme comprise dans les cinq cents francs. Monsieur , vous me trouverez toujours juste.

— Nous autres commerçants ne sommes pas si pointilleux, dit le parfumeur, il n'y aurait point d'affaire possible avec de telles formalités.

— Oh ! dans le commerce, c'est bien différent, et surtout dans la parfumerie où tout va comme un gant, dit le petit vieillard avec un sourire aigre. Mais, monsieur, en matière de location, à Paris, rien n'est indifférent. Tenez, j'ai eu un locataire, rue Montorgueil...

— Monsieur, dit Birotteau, je serais désespéré de retarder votre déjeuner : voilà les actes , rectifiezles, tout ce que vous me demandez est entendu, signons demain , échangeons aujourd'hui nos paroles , car demain mon architecte doit être maître des lieux.

— Monsieur, reprit Molineux en regardant le marchand de parapluies , il y a le terme échu , M. Cayron ne veut pas le payer, nous le joindrons aux petits effets pour que le bail aille de janvier en janvier. Ce sera plus régulier.

— Soit, dit Birotteau.

— Le sou pour livre au portier...

— Mais , dit Birotteau , vous me privez de l'escalier , de l'entrée, il n'est pas juste...

— Oh ! vous êtes locataire , dit d'une voix péremploire le petit Molineux à cheval sur le principe, vous devez les impositions des portes et fenêtres et votre part dans les charges. Quand tout est bien entendu, monsieur, il n'y a plus aucune difficulté. Vous vous agrandissez beaucoup, monsieur, les affaires vont bien?

— Oui , dit Birotteau. Mais le motif est autre. Je réunis quelques amis autant pour célébrer la délivrance du territoire que pour fêter ma promotion dans l'ordre de la Légion d'honneur...

— Ah ! ah ! dit Molineux , une récompense bien méritée !

— Oui, dit Birotteau. Peut-être me suis-je rendu digne de celte insigne et royale faveur en siégeant au tribunal consulaire et en combattant pour les Bourbons sur les marches de Saint-Roch au treize vendémiaire, où je fus blessé par Napoléon, ces titres...

— Valent ceux de nos braves soldats de l'ancienne armée. Le ruban rouge veut du sang répandu.

A ces mots, pris du Constitutionnel, Birotteau ne put s'empêcher d'inviter le petit Molineux , qui se confondit en remercîmenls et se senlit prêt à lui pardonner son dédain. Le vieillard reconduisit son nouveau locataire jusqu'au palier en l'accablant de politesses. Quand Birolteau fut au milieu de la Cour

CESAR BÎROTTEAU.

Balave avec Cayron , il regarda son voisin d'un air goguenard.

— Je ne croyais pas qu'il put exister des gens aussi... infirmes, dit-il en retenant sur ses lèvres le mot bête !

— Ah ! monsieur , dit Cayron , tout le monde n'a pas vos talents.

Birotteau pouvait se croire un homme supérieur en présence de M. Molineux, la réponse du marchand de parapluies le fit sourire agréablement, et il le salua d'une façon royale.

— Je suis à la Halle , se dit Birotteau, faisons l'affaire des noisettes.

Après une heure de recherches , Birotteau , renvoyé des dames de la Halle à la rue des Lombards , où se consommaient les noisettes pour les dragées , apprit par ses amis les Matifat que le fruit sec n'était tenu en gros que par une certaine madame Angélique Madou , demeurant rue Perrin Gasselin, seule maison où se trouvassent la véritable aveline de Provence et la vraie noisette blanche des Alpes.

La rue Perrin Gasselin est un des sentiers du labyrinthe carrément enfermé par le quai, la rue Saint-Denis, la rue de la Ferronnerie et la rue de la Monnaie , et qui est comme les entrailles de la ville. 11 y grouille un nombre infini de marchandises hétérogènes et mêlées , puantes et coquettes, le hareng et la mousseline, la soie et les miels, les beurres et les tulles, surtout de petits commerces dont Paris ne se doute pas plus que la plupart des hommes ne se doutent de ce qui se cuit dans leur pancréas, et qui avaient alors pour sangsue un certain Bidault dit Gigonnet, escompteur, demeurant rue Grenétat. Là d'anciennes écuries sont habitées par des tonnes d*huile , les remises contiennent des myriades de bas de colon ; là se tient le gros des denrées vendues en détail aux halles. Madame Madou, ancienne revendeuse de marée, jetée il y a dix ans dans le fruit sec par une liaison avec l'ancien propriétaire de son fonds, et qui avait longtemps alimenté les commérages de la Halle, était une beauté virile et provoquante, alors disparue dans un excessif embonpoint. Elle habitait le rez-dechaussée d'une maison jaune en ruines, mais maintenue à chaque élage par des croix en fer. Le défunt avait réussi à se défaire de ses concurrents et à convertir son commerce en monopole ; malgré quelques légers défauts d'éducation, son héritière pouvait donc le continuer de routine , allant et venant dans ses magasins qui occupaient des remises, des écuries et d'anciens ateliers où elle combattait les insectes avec succès. Elle n'avait ni comptoir, ni caisse, ni livres ; elle ne savait ni lire ni écrire, et répondait par des coups de poing à une lettre, en la regardant comme une insulte. Au demeurant

bonne femme , haute en couleur , ayant sur la lèle un foulard par-dessus son bonnet, se conciliant par son verbe d'ophicléide l'estime des charretiers qui lui apportaient ses marchandises et avec lesquels ses castilles finissaient par une bouteille de petit blanc. Elle ne pouvait avoiraucune difficulté avec les cultivateurs qui lui expédiaient ses fruits ; ils correspondaient avec de l'argent comptant , seule manière de s'entendre entre eux, et la mère Madou les allait voir pendant la belle saison. Birotteau aperçut cette sauvage marchande au milieu de sacs de noisettes, de marrons et de noix.

— Bonjour , ma chère dame, dit Birotteau d'un air léger.

— Ta chère! dit-elle. Hé! mon fils, tu me connais donc pour avoir eu des rapports agréables? Est-ce que nous avons gardé des rois ensemble ?

— Je suis parfumeur et de plus adjoint au maire du deuxième arrondissement de Paris : ainsi comme magistrat et consommateur , j'ai droit à ce que vous preniez un autre ton avec moi.

— Je me marie quand je veux , dit la virago, je ne consomme rien à la mairie et ne fatigue pas les adjoints. Quant à ma pratique, a m'adore, et je leuoe parle à mon idée. S'ils ne sont pas contents, ils vont se faire enfiler alieurs.

— Voilà les effets du monopole ! se dit Birotteau.

— Popole! c'est mon filleul , il aura fait des sottises, venez-vous pour lui, mon respectable magistrat? dit-elle en adoucissant sa voix.

— Non, j'ai eu l'honneur de vous dire que je venais en qualité de consommateur.

— Eh bien ! comment le nommes-tu, mon gars? Je t'ai pas core vu venir.

— Avec ce ton-là , vous devez vendre vos noisettes à bon marché? dit Birotteau qui se nomma et donna ses qualités.

— Ah ! vous êtes le fameux Birotteau qu'a jinc belle femme! Et combien en voulez- vous de ces sucrées de noisettes, mon cher amour?

— Six mille pesant.

— C'est lout ce que j'en ai, dit la marchande en parlant comme une flùle enrouée. Mon cher monsieur, vous n'êtes pas dans les fainéants pour marier les filles et les parfumer! Que Dieu vous bénisse, vous avez de l'occupation. Excusez du peu ! Vous allez être une fière pratique , ci vous serez inscrit dans le cœur de la femme que

j'aime le mieux au monde, la chère madame 31adou.

— Combien vos noisettes?

— Pour vous, mon bourgeois, cent francs le cent , si vous prenez le lout.

— Cent francs , dit Birolleau, six mille fraucs 1

CESAR BiilOTTEAU.

Et il m'en faudra peut-êlre des cent milliers par an. — Mais voyez donc la belle marchandise , cueillie sans souliers! dit-elle en plongeant son bras rouge dans un sac d'avelines. Et pas creuse! mon cher monsieur. Pensez donc que les épiciers vendent leurs mendiants quatre francs la livre , et que sur quatre livres ils mettent plus d'une livre de noisettes eu dedans. Faut-il que je perde sur ma marchandise pour vous plaire? Vous êtes gentil, mais vous ne me plaisez pas core assez pour ça ! S'il vous en faut tant , on pourra faire marché à 6oixante-douze francs , car faut pas renvoyer un adjoint, ça porterait malheur aux mariés! Tàtez donc la belle marchandise, et lourde! Il ne faut pas les cinquante à la livre! c'est plein , le ver n'y est pas !

— Allons, envoyez-moi six milliers à quatre mille francs et à quatre-vingt-dix jours , rue du Faubourg-du-Temple , à ma fabrique, demain de grand malin.

— On sera pressé comme une mariée! Eh bien! adieu , monsieur le maire , sans rancune. Mais si ça vous était égal , dit-elle en suivant Birolteau dans la cour, j'aime mieux vos effets à quarante jours, car je vous fais trop bon marché, je ne peux pas core perdre l'escompte ! Avec ça qu'il a le cœur tendre, le père Gigonnet, il nous suce l'àme comme une araignée sirote une mouche.

— Eh bien! oui , à cinquante jours. Mais nous pèserons par cent livres , afin de ne pas avoir de creuses. Sans cela , rien de fait.

— Ah ! le chien , il s'y connaît! dit madame Madou ! On ne peut pas lui refaire le poil. C'est ces gueux de la rue des Lombards qui lui ont dit ça! ces gros loups-là s'entendent tous pour dévorer les pauvres igneaux.

L'agneau avait cinq pieds de haut et trois pieds détour, elle ressemblait à une borne habillée en cotonnade à raies, et sans ceinture.

Le parfumeur, perdu dans ses combinaisons, méditait en allant le long de la rue Saint-Honoré sur son duel avec l'huile de Macassar, il raisonnait ses étiquettes , la forme de ses bouteilles, calculait la contexture du bouchon, la couleur des affiches. Et l'on dit qu'il n'y a pas de poésie dans le commerce ! Newton ne fit pas plus de calculs pour son célèbre binôme que Birolteau n'en faisait pour YEssence Comayène, car l'Huile redevint Essence, il allait d'une expression à l'autre sans en connaître la valeur. Toutes les combinaisons se pressaient dans sa tète, et il prenait celle activilé dans le vide pour la substantielle action du talent.

Dans sa préoccupation , il dépassa la rue des Bourdonnais et fut obligé de revenir sur ses pas en se rappelant son oncle.

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