‹ Œuvres de Balzac (volume 3)Chapitre 34 sur 157 · UN VRAI PHILOSOPHE, UN GRAND CHIMISTE · texte numérisé non relu

UN VRAI PHILOSOPHE, UN GRAND CHIMISTE

Claude-Joseph Pillerault, autrefois marchand quincaillier à l'enseigne de la Cloche d'Or, était une de ces physionomies belles en ce qu'elles sont : costume et mœurs , intelligence et cœur, langage et pensée, tout sharmoniait en lui. Seul et unique parent de madame Birottcau , Pillerault avait concentré toutes ses affections sur elle et sur Césarine, après avoir perdu dans le cours de sa carrière commerciale sa femme et son fils, puis un enfant adoplif, le fils de sa cuisinière. Ces pertes cruelles l'avaient jelé dans un stoïcisme chrétien, belle doctrine qui animait sa vie et colorait ses derniers jours d'une teinte à la fois chaude et froide comme celle dont sont dorés les couchers du soleil en hiver.

Sa tête maigre et creusée, d'un ton sévère, où l'ocre et le bistre étaient harmonieusement fondus, offrait une frappante analogie avec celle que les peintres donnent au Temps ; mais en le vulgarisant, les habitudes de la vie commerciale avaient amoindri chez lui le caractère monumental et rébarbatif exagéré par les peintres , les statuaires et les fondeurs de pendules. De taille moyenne, Pillerault était plutôt trapu que gras, la nature l'avait taillé pour le travail et la longévité; sa carrure accusait une forte charpente, car il était d'un tempérament sec, sans émotion d'épiderme, mais non pas insensible. Pillerault, peu démonstratif ainsi que l'indiquaient son altitude calme et sa figure arrèlée, avait une sensibilité tout intérieure, sans phrase ni emphase. Son œil à prunelle verte mélangée de poinls noirs était remarquable par une inaltérable lucidité. Son front ridé par des lignes droites et jauni par le temps, était petit, serré, dur, couvert par des cheveux d'un gris argenté , tenus courts et comme feutrés. Sa bouche fine annonçait la prudence et non l'avarice. La vivacité de l'œil révélait une vie contenue. Enfin la probité, le sentiment du devoir, une modestie vraie lui faisaient comme une auréole en donnant à sa figure le relief d'une belle santé.

Pendant soixante ans, il avait mené la vie dure et sobre d'un travailleur acharné. Son hisloire ressemblait à celle de César, moins les circonstances heureuses. Il avait été commis jusqu'à trente-deux ans, ses fonds étaient engagés dans son commerce au moment où César employait ses économies en rentes ; enfin il avait subi le maximum, ses pioches, et ses fers avaient été mis en réquisition. Son caractère sage el réservé, sa prévoyance et sa réflexion mathématique avaient agi sur samanicre de travailler.

CESAR BIHÛTTEAU.

La plupart de ses affaires s'étaient conclues sur parole, et il avait rarement eu des difficultés. Observateur comme tous les gens méditatifs, il étudiait les gens en les laissant causer ; il refusait alors souvent des marchés avantageux pris par ses voisins qui plus tard s'en repentaienlen sedisanlque Pillerault flairait les fripons; il préférait les gains minimes et sûrs à ces coups audacieux qui mettaient en question de grosses sommes. Il tenait les plaques de cheminée, les grils, les chenets grossiers, les chaudrons en fonte ou en fer, les houes et les fournitures de paysan. Cette partie assez ingrate exigeait un travail mécanique excessif. Le gain n'était pas en raison du labeur. Il y avait peu de bénéfice sur ces matières lourdes, difficiles à remuer, à emmagasiner. Aussi avait-il cloué bien des caisses, fait bien des emballages, déballé, reçu bien des voitures. Aucune fortune n'était ni plus noblementgagnée, ni plus légitime, ni plus honorable que la sienne. Il n'avait jamais surfait, ni jamais couru après les affaires. Dans les derniers jours, on le voyait fumant sa pipe devant sa porte, regardant les passants et voyant travailler ses commis. En 1814 , époque à laquelle il se retira, sa fortune consistait d'abord en soixante-dix mille francs qu'il plaça sur le grand livre , et dont il eut cinq mille et quelques cents francs de rente; puis en quarante mille francs payables en cinq ans sans intérêt, le prix de son fonds , vendu à l'un de ses commis. Pendant trente-trois ans, en faisant annuellement pour cent mille francs d'affaires, il avait gagné sept pour cent de celte somme, et sa vie en absorbait cinq. Tel fut son bilan.

Ses voisins, peu envieux de cette médiocrité, louaient sa sagesse sans la comprendre. Au coin de la rue de la Monnaie et de la rue Saint-Honoré se trouve le café David, où quelques vieux négociants allaient comme Pilleraull prendre leur café le soir. Là, parfois l'adoption du fds de sa cuisinière avait été le sujet de quelques plaisanteries, de celles qu'on adresse à un homme respecté, car il inspirait une estime respectueuse, sans l'avoir cherchée, la sienne lui suffisait. Aussi, quand il perdit ce pauvre jeune homme, y eut-il plus de deux cents personnes au convoi , qui allèrent jusqu'au cimetière. En ce temps, il fut héroïque. Sa douleur contenue comme celle de tous les hommes forts sans faste, augmenta la sympathie du quartier pour ce brave homme, mot prononcé pour Pilleraultavec un accent qui en étendait le sens et l'ennoblissait.

La sobriété de Claude Pillerault, devenue habitude, ne put se plier aux plaisirs d'une vie oisive, quand , au sortir du commerce, il rentra dans ce repos qui affaisse tant le bourgeois parisien; il continua son genre d'existence, et anima sa vieil-

lesse par ses convictions politiques qui, disons-le, étaient celles de l'extrême gauche. Pillerault appartenait à cette partie ouvrière agrégée par la révolution à la bourgeoisie. La seule tache de son caractère était l'importance qu'il attachait à sa conquête : il tenait à ses droits, à la liberté, aux fruits de la révolution; il croyait son aisance et sa consistance politique compromises par les jésuites, dont les libéraux annonçaient le secret pouvoir, menacées par les idées que le Constitutionnel prêtait à Monsieur. Il était d'ailleurs conséquent avec sa vie, avec ses idées; il n'y avait rien d'étroit dans sa politique, il n'injuriait point ses adversaires, il avait peur des courtisans , il croyait aux vertus républicaines : il imaginait Manuel pur de tout excès , le général Foy grand homme, Casimir Périer sans ambition, Lafayette un prophète politique, Courier bon homme. Il caressait enfin de nobles chimères. Ce beau vieillard vivait delà vie de famille, il allait chez les Ragon et chez sa nièce, chez le juge Popinot , chez Joseph Lebas et chez les Matifat. Personnellement quinze cents francs faisaient raison de tous ses besoins. Quant au reste de ses revenus, il l'employait à de bonnes œuvres, en présents à sa petite nièce; il donnait à diner quatre fois par an à ses amis chez Roland, rue du Hasard, et les menait au spectacle. Il jouait le rôle de ces vieux garçons sur qui les femmes mariées tirent des lettres de change à vue pour leurs fantaisies : une partie de campagne, l'Opéra, les montagnes Beaujon. Pillerault était alors heureux du plaisir qu'il donnait, il jouissait dans le cœur des autres. Après avoir vendu son fonds, il n'avait pas voulu quitter le quartier où étaient ses habitudes , et il avait pris rue des Bourdonnais un petit appartement de trois pièces au quatrième dans une vieille maison.

De mêmeque les mœurs de Molineuxse peignaient dans son étrange mobilier, de même la vie pure et simple de Pillerault était révélée par les dispositions intérieures de son appartement composé d'une antichambre, d'un salon et d'une chambre. Aux dimensions près, vous eussiez dit la cellule du chartreux. L'antichambre au carreau rouge et frotté n'avait qu'une fenêtre ornée de rideaux en percale à bordures rouges, des chaises d'acajou garnies de basane rouge et de clous dorés ; les murs étaient tendus d'un papier vert olive et décorés du Serment des Américains, du portrait de Bonaparte en premier consul, et de la Bataille d'Austerlitz. Le salon, sans doute arrangé par le tapissier, avait un meuble jaune à rosaces, un tapis, la garniture de cheminée en bronze sans dorures, un devant de cheminée peint, une console avec un vase à fleurs sous verre, une table ronde à lapis sur laquelle était un porteliqueurs. Le neuf de cette pièce annonçait assez un

CÉSAR BIÏIOTTEAU.

sacrifice fait aux usages du monde par le vieux quincaillier qui recevait rarement. Dans sa chambre, simple comme celle d'un religieux ou d'un vieux soldat, les deux hommes qui apprécient le mieux Ja vie, un crucifix à bénitier placé dans son alcôve frappait les regards. Celte profession de foi chez un républicain stoïque émouvait profondément. Une vieille femme venait faire son ménage, mais son respect pour les femmes élait si grand qu'il ne lui laissait pas cirer ses souliers, nettoyés par un abonnement avec un décrotteur.

Son costume était simplp et invariable. Il portait habituellement une redingote et un pantalon de drap bleu, un gilet de rouennerie, une cravate blanche, et des souliers Irès-couvcrts ; les jours fériés, il mettait un habit à boulons de métal. Ses habitudes pour son lever, son déjeuner, ses sorties, son dîner, ses soirées et son retour au logis étaient marquées au coin de la plus stricte exactitude, car la régularité des mœurs fait la longue vie et la sanlé. Il n'était jamais question de politique entre César, les Ragon, l'abbé Loraux et lui, car les gens de celle société se connaissaient trop pour en venir à des attaques sur le terrain du prosélytisme. Comme son neveu et comme les Ragon, il avait une grande confiance en Roguin. Tour lui, le notaire de Paris élait toujours un êlre vénérable, une image vivante de la probité. Dans l'affaire des terrains, Pillerault s'élait livré à un contre-examen que motivaicnl la hardiesse de César el le courage avec lequel il avait combattu les pressentiments de sa femme.

Le parfumeur moula les soixante- dix- huit marches qui menaient à la petite porlc brune de l'appartement de son oncle , en pensant que ce vieillard devait êlre bien vert pour toujours les monter sans se plaindre. 11 trouva la redingote et le pantalon étendus sur le portemanteau placé à l'extérieur ; madame Vaillant les brossait et frottait pendant que ce vrai philosophe, emeloppé dans une redingote en molleton gris, déjeunait au coin de son feu, en lisant les débals parlementaires dans le Constitutionnel ou le Journal du Commerce.

— Mon oncle, dit César, l'affaire est conclue, on va dresser les actes. Si vous aviez cependant quelques craintes ou des regrets, il est encore temps de rompre.

— Pourquoi romprais-je? l'affaire est bonne, mais longue à réaliser, comme toutes les affaires sûres. Mes cinquante mille francs sont à la banque, j'ai touché hier les derniers cinq mille francs de mon fonds. Quant aux Ragon, ils y mettent toute leur fortune.

— Eh bien, comment vivent-ils?

— Enfin, sois tranquille, ils vivent.

— Mon oncle, je vous entends, dit Biroltcau

vivement ému et serrant les mains du vieillard austère.

— Comment se fera l'affaire? dit brusquement Pillerault.

— J'y serai pour trois huitièmes, vous et les Ragon pour un huitième ; je vous créditerai sur mes livres, jusqu'à ce qu'on ait décidé la question des actes notariés.

— Bon ! mon garçon, tu es donc bien riche, pour jeter là trois cent mille francs? il me semble que lu hasardes beaucoup en dehors de ton commerce, n'en souffrira-t-il pas? Enfin cela te regarde ! Si tu éprouvais un échec, voilà les renies à quatre-vingts, je pourrais vendre deux mille francs de mes consolidés. Prends-y garde, mon garçon ! Si lu avais recours à moi, ce serait la fortune de ta fille à laquelle tu toucherais là.

— Mon oncle! comme vous dites simplement les plus belles choses! vous me remuez le cœur...

— Le général Foy me le remuait bien autrement toul à l'heure! Enfin, va, conclus : les terrains ne s'envoleront pas, ils seront à nous pour moitié; quand il faudrait attendre six ans, nous aurons toujours quelques intérêts, il y a des chantiers qui donnent des loyers. On ne peut donc rien perdre. Il n'y a qu'une chance, encore est-elle impossible! Roguin n'emportera pas nos fonds...

— Ma femme me le disait pourtant celle nuit, elle le craint.

— Roguin emporter nos fonds, dit Pillerault en riant, et pourquoi?

— Il a, dit-elle, trop de sentiment dans le nez, et comme lous les hommes qui ne peuvent pas avoir de femmes, il est enragé pour...

Après avoir laissé échapper un sourire d'incrédulité, Pillerault alla déchirer d'un livret un petit papier, écrivit la somme, et signa.

— Tiens, voilà sur la banque un bon de cent mille francs pour Ragon et pour moi. Ces pauvres gens ont pourtant vendu à ton mauvais drôle de du Tillet leurs quinze actions dans les mines de Wortschin pour compléter la somme. De braves gens dans la peine, cela serre le cœur. Et des gens si dignes, si nobles, la fleur de la vieille bourgeoisie enfin. Leur frère Popinot le juge n'en sait rien, ils se cachent de lui pour ne pas l'empêcher de se livrera sa bienfaisance. Des gens qui ont travaillé, comme moi, pendant trente ans!

— Dieu veuille donc que l'Huile Comagène réussisse ! s'écria Birolleau, j'en serai doublement heureux! Adieu, mon oncle, vous viendrez dîner dimanche avec les Ragon, Roguin et M. Claparon, car nous signerons tous après-demain, c'est demain vendredi, je ne veux faire d'af...

— Tu donnes donc dans ces superstitions-là?

CÉSAR BIROTTEAU

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