SOS
— Mon oncle, je ne croirai jamais que le jour où le Gis de Dieu fut mis à mort par les hommes est un jour heureux. On interrompt bien toutes les affaires pour le 21 janvier.
— A dimanche, dit brusquement Pilleraull.
— Sans ses opinions [olitiques, se dit Birotteau en redescendant l'escalier , je ne sais pas s'il aurait son pareil ici-bas , mon oncle. Qu'est-ce que lui fait la politique? il serait si bien en n'y songeant pas du tout. Son entêtement prouve qu'il n'y a pas l'homme parfait.
— Déjà trois heures! dit César en entrant chez lui.
— Monsieur, vous prenez ces valeurs-là ? lui demanda Célestin en montrant les broches du marchand de parapluies.
— Oui, à six, sans commission.
— Ma femme, apprête tout pour ma toilette, je yais chez M. Vauquelin, tu sais pourquoi. Une crarate blanche surtout.
Birotteau donna quelques ordres à ses commis, il ne vit pas Popinot, devina que son futur associé s'habillait, et remonta promptement dans sa chambre où il trouva la vierge de Dresde magnifiquement encadrée, selon ses ordres.
— Eh bien! c'est gentil, dit-il à sa fille.
— Mais, papa, dis donc que c'est beau, sans quoi 'on se moquerait de toi !
— Voyez-vous cette fille qui gronde son père. Eh bien, pour mon goût j'aime autant Héroel Léandre. La Vierge est un sujet religieux qui peut aller dans une chapelle; mais Héro et Léandre!... je l'achèterai , car le flacon d'huile m'a donné des idées...
— Mais papa , je ne te comprends pas...
— Virginie, un fiacre ! cria César d'une voix re- Lentissante quand il eut fait sa barbe et que le timide l'opinol parut en traînant le pied à cause de Césarine.
L'amoureux ne s'était pas encore aperçu que son infirmité n'existait plus pour sa maîtresse. Délicieuse preuve d'amour que les gens à qui le hasard inflige un vice corporel quelconque peuvent seuls recueillir.
— Monsieur, dit-il, la presse pourra manœuvrer ilemain.
— Eh bien, qu'as-tu, Popinot? demanda César en voyant rougir Anselme.
— Monsieur, c'est le bonheur d'avoir trouvé une boutique, arrière-boutique, cuisine et des chambres au-dessus et des magasins, pour douze cents francs par an, rue des Cinq-Diamants.
— 11 faut obtenir un bail de dix huit ans , dit Birotteau. Mais allons chez M. Vauquelin, nous causerons en route.
César et Popinot montèrent en fiacre au:, yeux des
commis étonnés de ces exorbitantes toilettes et d'une voiture anormale, ignorants qu'ils étaient des grandes choses méditées par le maître de la Reine des Roses.
— Nous allons donc savoir la vérité sur les noisettes, se dit le parfumeur.
— Des noisettes? dit Popinot.
— Tu as mon secret, Popinot, dit le parfumeur, j'ai lâché le mot noisette! Tout est là! L'huile de noisette est la seule qui ait de l'action sur les cheveux, aucune maison de parfumerie n'y a pensé. En voyant la gravure d'Héro et de Léandre, je me suis dit : Si les anciens usaient tant d'huile pour leurs cheveux, ils avaient une raison quelconque, car les anciens sont les anciens ! malgré les prétentions des modernes, je suis de l'avis de Boileau sur les anciens. Je suis parti de là pour arriver à l'huile de noisette, grâce au petit Bianchon , l'élève en médecine, ton parent; il m'a dit qu'à l'école ses camarades employaient l'huile de noisette pour activer la croissance de leurs moustaches et favoris. 11 ne nous manque plus que la sanction de l'illustre 31. Vauquelin. Eclairés par lui, nous ne tromperons pas le public. Tout à l'heure j'étais à la Halle, chez une marchande de noisettes, pour avoir la matière première; dans un instant je serai chez l'un des plus grands savants de France pour en tirer la quintessence. Les proverbes ne sont pas sols! les extrêmes se touchent. Vois, mon garçon! le commerce est l'intermédiaire des productions végétales et de la science. Angélique Madou récolle, monsieur Vauquelin extrait, et nous vendons une essence! Les noisettes valent dix sous la livre, monsieur Vauquelin va centupler leur valeur, et nous rendrons service peut-être à l'humanité, car si la vanité cause de grands tourments à l'homme, un bon cosmétique est un bienfait.
La religieuse admiration avec laquelle Popinot écoutait le père de sa Césarine stimula l'éloquence de Birotteau , qui se permit les phrases les plus sauvages qu'un bourgeois puisse inventer.
— Sois respectueux, Anselme, dit-il en entrant dans la rue où demeurait Vauquelin, nous allons pénétrer dans le sanctuaire de la science. Mets la Vierge en évidence, sans affectation, dans la salle à manger, sur une chaise. Pourvu que je ne m'entortille pas dans ce que je veux dire ! s'écria naïvement Birotteau. Popinot! cet homme me fait une impression chimique, sa voix me chauffe les entrailles et me cause même une légère colique. Il est mon bienfaiteur; et dans quelques instants, Anselme, il sera le tien.
Ces paroles donnèrent froid à Popinot, qui posa ses pieds comme s'il eût marché sur des œufs , et regarda d'un air inquiet les murailles, M, Yauque-
CESAR BMOITEAU.
lin était dans son cabinet, on lui annonça Birotteau. L'académicien savait le parfumeur adjoint au maire et très-en faveur, il le reçut.
— Vous ne m'oubliez donc pas dans vos grandeurs? dit le savant, mais de chimiste à parfumeur, il n'y a que la main.
— Hélas! monsieur, de votre génie à la simplicité d'un bon homme comme moi, il y a l'immensité! Je vous dois ce que vous appelez mes grandeurs , et ne l'oublierai ni dans ce monde , ni dans l'autre.
— Oh ! dans l'autre, dit-on, nous serons tous égaux , les rois et les savetiers.
— C'est-à-dire les rois et les savetiers qui se seront saintement conduits , dit Birotteau.
— C'est voire fils , dit Vauquclin en regardant le petit Popinot hébété de ne rien voir d'extraordinaire dans le cabinet où il croyait trouver des monstruosités, de gigantesques machines , des métaux volants], des substances animées.
— Non, monsieur, mais un jeune homme que j'aime et qui vient implorer une bonté égale à votre talent, n'est-elle pas infinie? dit-il d'un air fin. Nous venons vous consulter une seconde fois , à seize ans de dislance, sur une matière importante, et s"ur laquelle je suis ignorant comme un parfumeur.
— Voyons, qu'est-ce?
— Je sais que les cheveux occupent vos veilles, et que vous vous livrez à leur analyse. Pendant que vous y pensiez pour la gloire, j'y pensais pour le commerce.
— Cher monsieur Birotteau, que voulez-vous de moi? l'analyse des cheveux?
11 prit un petit papier.
— Je vais lire à l'Académie des sciences un mémoire sur ce sujet. Les cheveux sont formés d'une quantité assez grande de mucus, d'une petite quantité d'huile blanche, de beaucoup d'huile noire verdâtre, de fer, de quelques atomes d'oxyde de manganèse, de phosphate de chaux, d'une très-pelitc quantité de carbonate de chaux , de silice et de beaucoup de soufre. Les différentes proportions de ces matières font les différentes couleurs des cheveux. Ainsi les rouges ont beaucoup plus d'huile noire verdàlre que les autres.
César et Popinot ouvraient des yeux d'une grandeur risible.
— Neuf choses! s'écria Birotteau. Comment! il se trouve dans un cheveu des métaux et des huiles ? il faut que ce soit vous, un homme que je vénère , qui me le dise pour que je le croie. Est-ce extraordinaire! Dieu est grand, monsieur Vauquclin.
— Le cheveu est produit par un organe folliculaire, reprit le grand chimiste, une espèce de poche ouverte à ses deux extrémités; par l'une elle tient à des nerfs et à des vaisseaux , par l'autre sort
le cheveu. Selon quelques-uns de nos savants confrères, et parmi eux M. de Blainville , le cheveu serait une partie morte expulsée de cette poche ou crypte que remplit une matière pulpeuse.
— C'est comme qui dirait de la sueur en bâton, s'écria Popinot , à qui le parfumeur donna un petit coup de pied dans le talon.
Vauquclin sourit à l'idée de Popinot.
— 11 a des moyens , n'est-ce pas? dit alors César en regardant Popinot. Mais, monsieur, si les cheveux sont morts-nés , il est impossible de les faire vivre, nous sommes perdus! le prospectus est absurde, vous ne savez pas comme le public est drôle, on ne peut pas venir lui dire...
— Qu'il a un fumier sur la tête, dit Popinot voulant encore faire rire Vauquclin.
— Des catacombes aériennes, lui répondit le chimiste en continuant la plaisanterie.
— Et mes noisettes qui sont achetées! s'écria liirolteau , sensible à la perte commerciale. Mais pourquoi vend-on des...?
— Rassurez-vous, dit Vauquclin en souriant, je vois qu'il s'agit de quelque secret pour empêcher les cheveux de tomber ou de blanchir. Écoulez , voilà mon opinion sur la matière après tous mes travaux.
Popinot dressa les oreilles comme un lièvre effrayé.
— La décoloration de celte substance morte ou vive est, selon moi, produite par l'interruplion de la sécrétion des matières colorantes , ce qui expliquerait comment dans les climats froids le poil des animaux à belles fourrures pàlilet blanchit pendant l'hiver.
— Hem ! Popinot !
— Il est évident, reprit Vauquelin , que l'altéralion des chevelures est due à des changements subits dans la température ambiante...
— Ambiante, Popinot! reliens, reliens! cria César.
— Oui, dit Vauquelin , au froid et chaud alternatifs, où à des phénomènes intérieurs qui produisent le même effet. Ainsi probablement les migraines et les affections céphalalgiques absorbent, dissipent ou déplacent les fluides générateurs. L'intérieur regarde les médecins. Quant à l'extérieur, arrivent vos cosmétiques.
— Eh bien, monsieur , dit Birotteau , vous me rendez la vie. J'ai songé à vendre de l'huile de noisette, en pensant que les anciens faisaient usage d'huile pour leurs cheveux, et les anciens sont les anciens, je suis de l'avis de Boileau. Pourquoi les athlètes oignaient-ils...?
— L'huile d'olive vaut l'huile de noisette , dit Vauquclin qui n'écoutait pas Birotteau. Toute huile
CÉSAR BIROTTEAU
est bonne pour préserver le bulbe des impressions nuisibles aux substances qu'il contient en travail , nous dirions en dissolution, s'il s'agissait de cbimie. Peut-être avez-vous raison : l'huile de noisette possède, m'a dit Dupuylren , un stimulant. Je chercherai à connaître les différences qui existent entre les huiles de faine , de colza , d'olive , de noix , etc.
— Je ne me suis donc pas trompé ! dit Birotteau triomphalement , je me suis rencontré avec un grand homme. Macassar est enfoncé! Macassar , monsieur, est un cosmétique donné , c'est-à-dire vendu et vendu cher, pour faire pousser les cheveux.
— Cher monsieur Birotteau , dit Vauquclin , il n'est pas venu deux onces d'huile de Macassar en Europe! L'huile de Macassar n'a pas la moindre action sur les cheveux, mais les Malaises l'achètent au poids de l'or à cause de son influence conservatrice sur les cheveux, sans savoir que l'huile de baleine est tout aussi bonne. Aucune puissance ni chimique , ni divine...
— Oh divine ! ne dites pas cela , monsieur Vauquelin.
— 31ais, cher monsieur, la première loi que Dieu suive est d'être conséquent avec lui-même : sans unité, pas de puissance...
— Ah , vu comme ça !
— Aucune puissance ne peut donc faire pousser de cheveux à des chauves , de même que vous ne teindrez jamais sans danger les cheveux rouges ou blancs; mais en vantant l'emploi de l'huile, vous ne commettrez aucune erreur, aucun mensonge, et je pense que ceux qui s'en serviront pourront conserver leurs cheveux.
— Croyez-vous que l'Académie royale des sciences voudrait approuver...?
— Oh! il n'y a pas là la moindre découverte, dit Vauquelin. D'ailleurs, les charlatans ont tant abusé du nom de l'Académie que vous n'en seriez pas plus avancé. Ha conscience se refuse à regarder l'huile de noisette comme un prodige.
— Quelle serait la meilleure manière de l'extraire ? par la décoction ou par la pression? dit Birotteau.
— Par la pression entre deux plaques chaudes , l'huile sera plus abondante; mais obtenue par la pressionentredeux plaques froides, elle sera de meilleure qualité. 11 faut l'appliquer, dit Vauquelin avec bonté, sur la peau même et non s'en frotter les cheveux, autrement l'effet serait manqué.
— Retiens bien ceci, Popinot , dit Birotteau dans un enthousiasme qui lui enflammait le visage. Vous voyez, monsieur, un jeune homme qui comptera ce jour parmi les plus beaux de sa vie. 11 vous connaissait, vous vénérait, sans vous avoir vu. Ah ! il est souvent question de vous chez moi , le nom qui
est toujours dans les cœurs arrive souvent sur les lèvres. Nous prions, ma femme, ma fille et moi, pour vous, tous les jours , comme on le doit pour son bienfaiteur.
— C'est trop pour si peu, dit Vauquelin gêné par la verbeuse reconnaissance du parfumeur.
— Ta, ta, ta! fit Birotteau, vous ne pouvez pas nous empêcher de vous aimer, vous qui n'acceptez rien de moi ! Vous êtes comme le soleil, vous jetez la lumière, et ceux que vous éclairez ne peuvent vous rien rendre.
Le savant sourit et se leva, le parfumeur et Popinot se levèrent aussi.
— Regarde, Anselme, regarde bien ce cabinet ! Vous permettez, monsieur? vos moments sont si précieux, il ne reviendra peut-être plus ici !
— Eh bien! êtes-vous content des affaires? dit Vauquelin à Birotteau, car enfin nous sommes deux gens de commerce...
— Assez bien, monsieur, dit Birotteau se retirant vers la salle à manger où le suivit Vauquelin. Mais pour lancer cette huile sous le nom d'Essence Comagène, il faut de grands fonds...
— Essence et Comagène sont deux mots qui hurlent. Appelez votre cosmétique: Huile de Birotteau. Si vous ne voulez pas mettre votre nom en évidence, prenez-en un autre ! Mais voilà la Vierge de Dresde. Ah ! monsieur Birotteau , vous voulez que nous nous quittions brouillés.
— Monsieur Vauquelin, dit le parfumeur, en prenant les mains du chimiste, cette rareté n'a de prix que par la persistance que j'ai mise à la chercher. Il a fallu faire fouiller toute l'Allemagne pour la trouver sur papier de Chine et avant la lettre. Je savais que vous la désiriez, vos occupations ne vous permettaient pas de vous la procurer, je me suis fait votre commis voyageur; agréez donc, non une méchante gravure, mais des soins, une sollicitude, des pas et démarches qui prouvent un dévouement absolu. J'auraisvouluque vous souhaitassiez quelques substances qu'il fallut aller chercher au fond des précipices, et venir vous dire : Les voilà! ne me refusez pas ! Nous avons tant de chances pour être oubliés, laissez-moi me mettre moi, ma femme, malillc et le gendre que j'aurai, tous sous vos yeux. Vous vous direz eu voyant la Vierge : Il y a de bonnes gens qui pensent à moi.
— J'accepte, dit Vauquelin.
Popinot et Birotteau s'essuyèrent les yeux, tant ils furent émus de l'accent de bonté que mit l'académicien à ce mot.
— Voulez-vous combler votre bonté? dit le parfumeur.
— Ou'est-ce? fit Vauquelin.
— Je réunis quelques amis... 11 se souleva sur
CESAR BIROTTEAU
les talons, en prenant néanmoins un air humble... Autant pour célébrer la délivrance du territoire , que pour fêter ma nomination dans l'ordre de la Légion d'honneur...
— Ah ! dit Vauquelin étonné.
— Peut-être me suis-jc rendu digne de celle insigne et royale faveur en siégeant au tribunal consulaire et en combattant pour les Bourbons sur les marches de Sainl-Iloch au treize vendémiaire, où je fus blessé par Napoléon. 31a femme donne un bal dimanche, dans vingt jours : venez-y , monsieur ! Faites-nous l'honneur de dîner avec nous ce jour-là. Pour moi , ce sera recevoir deux fois la croix. Je vous écrirai bien à l'avance.
— Eh bien, oui, dit Vauquelin.
— Mon cœur se gonfle de plaisir , s'écria le parfumeur dans la rue. 11 viendra chez moi!... J'ai peur d'avoir oublié ce qu'il a dit sur les cheveux ! Tu t'en souviens , Popinot?
— Oui, monsieur, cl dans vingt ans je m'en souviendrais encore.
— Ce grand homme! quel regard et quelle pénétration! dit Birollcau. Ah! il n'en a fait ni une ni deux! Du premier coup, il a deviné nos pensées, et nous a donné les moyens d'abattre l'huile de Macassar ! Ah! rien ne peut faire pousser les cheveux! Macassar, tu mens! Popinot, nous tenons une fortune. Ainsi , demain , à sept heures, soyons à la fabrique , les noisettes viendront cl nous ferons de l'huile, car il a beau dire que loule huile est bonne, nous serions perdus si le public le savait. S'il n'entrait pas dans noire huile un peu de noisette et de parfum , sous quel prétexte pourrionsnous la vendre trois ou quatre francs les quatre onces?
— Vous allez être décoré, monsieur! dilPopino.1. Quelle gloire pour...
— Pour le commerce, n'est-ce pas, mon enfant? L'air triomphant de César Birotteau, sûr d'une
fortune, fui remarqué par ses commis qui se firent des signes entre eux, car la course en fiacre, la tenue du caissier et du patron les avaient jetés déjà dans les romans les plus bizarres. Le contentement mutuel de César et d'Anselme trahi par des regards diplomatiquement échangés, le coup d'œil plein d'espérance que Popinot jeta par deux foisàCésarine annonçaient quelque événement grave, et confirmaient les conjectures des commis. Dans cette vie occupée et quasi claustrale , les plus petits accidents prenaient l'intérêt que donne un prisonnier à ceux de sa prison. L'altitude de madame César, qui répondait aux regards olympiens de son mari par des airs de doute, accusait une nouvelle entreprise; car, en temps ordinaire, madame César aurait été contente, elle ouc les. succès du délai! rendaient
joyeuse. Par extraordinaire, la recette de la journée avait été à six mille francs : on était venu payer quelques mémoires arriérés.
La salle à manger et la cuisine éclairée par une petite cour, et séparée de la salle à manger par un couloir où débouchait l'escalier pratiqué dans un coin de l'arrière-boutique , se trouvaient à l'entresol, où jadis était l'appartement de César et de Constance ; aussi la salle à manger où s'était écoulée la lune de miel avait-elle l'air d'un petit salon. Durant le dîner, Raguet, le garçon de confiance, gardait le magasin; mais au dessert les commis s'en allaient, redescendaient au magasin, et laissaient César , sa femme et sa fille achever leur dîner au coin du feu. Celle habitude venait des Ragon, chez qui les anciens us cl coutumes du commerce, toujours en vigueur, maintenaient en'rc eux et les commis l'énorme distance qui jadis existait entre les maîtres et les apprentis. Césarinc ou Constance apprêtait alors au parfumeur sa tasse de café qu'il prenait assis dans une bergère au coin du feu. Pendant celte heure César mettait sa femme au fait des petits événements de la journée , il racontait ce qu'il avait vu dans Paris, ce qui se passait au faubourg du Temple, les difficultés de sa fabrication.
— Ma femme, dit-il quand les commis furent descendus, voilà cerles une des plus importantes journées de notre vie! Les noisettes achetées, la presse hydraulique prête à manœuvrer demain , l'affaire des terrains conclue. Tiens, serre donc ce bon sur la Banque , dit-il en lui remettant le mandat de Pillerault. La restauration de l'appartement décidée , notre appartement augmenté. Mon Dieu ! j'ai vu, Cour Batave, un homme bien singulier! Et il raconta monsieur Molineux.
— Je vois, lui répondit sa femme en l'interrompant au milieu d'une tirade , que lu t'es endetté de deux cent mille francs!
— C'est vrai, ma femme, dit le parfumeur avec une fausse humilité. Comment payerons-nous cela, bon Dieu? car il faut compter pour rien les terrains de la Madeleine destinés à devenir un jour le plus beau quartier de Paris.
— Un jour, César !
— Hélas! dit-il en continuant sa plaisanterie, mes trois huitièmes ne me vaudront un million que dans six ans. Et comment payer deux cent mille francs? reprit César eu faisant un geste d'effroi. Eh bien! nous les payerons cependant avec cela, dit-il en tirant de sa poche une noisette prise chez madame Madou, et précieusement gardée.
Il montra la noisette entre ses deux doigts à Césarinc et à Constance. Sa femme ne dit rien, mais Césarine intriguée , dit en servant le café à son père ; — Ah çà, papa, tu ris?
CÉSAR BIROTTEAÎJ.
Le parfumeur, aussi bien qu^ ses commis , avait surpris pendant le dîner les regards jetés par Popinot à Césarine, il voulut éclaircir ses soupçons.
— Eh bien ! filille , cette noisette est cause d'une révolution au logis. Il y aura, dès ce soir, quelqu'un de moins sous notre toit.
Césarine regarda son père en ayant l'air de dire : que m'importe?
— Popinot s'en va...
Quoique César fût un pauvre observateur et qu'il eût préparé sa dernière phrase autant pour tendre un piège à sa fille que pour arriver à sa création de la maison A. Popinot et Compagme, sa tendresse paternelle lui fit deviner les sentiments confus qui sortirent du cœur de sa fille, fleurirent en roses rouges sur ses joues, sur son front, et colorèrent ses yeux qu'elle baissa. César crut alors à quelques paroles échangées entre Césarine et Popinot. 11 n'en était rien : ces deux enfants s'entendaient, comme tous les amants timides, sans s'être dit un mot.
Quelques moralistes pensent que l'amour est la passion la plus involontaire, la plus désintéressée, la moins calculatrice de toutes, excepté toutefois l'amour maternel. Celte opinion comporte une erreur grossière. Si la plupart des hommes ignorent les raisons qui font aimer, toute sympathie physique ou morale n'en est pas moins basée sur des calculs faits par l'esprit, le sentiment ou la brutalité. L'amour est une passion essentiellement égoïste. Qui dit égoïsme, dit profond calcul. Ainsi, pour tout esprit frappé seulement des résultats, il peut sembler, au premier abord, invraisemblable ou singulier de voir une belle fille comme Césarine éprise d'un pauvre enfant boiteux et à cheveux rouges. Néanmoins , ce phénomène est en harmonie avec l'arithmétique des sentiments bourgeois. L'expliquer sera rendre compte des mariages toujours observés avec une constante surprise et qui se font entre de grandes , de belles femmes et de petits hommes, entre de petites, de laides créatures et de beaux garçons. Tout homme atteint d'un défaut de conformation quelconque, les pieds-bots, la claudication, les diverses gibbosités, l'excessive laideur, les taches de vin répandu sur la joue, les feuilles de vigne, l'infirmité de Roguin et autres monstruosités indépendantes de la volonté des fondateurs, n'a que deux partis à prendre : ou se rendre redoutable ou devenir d'une exquise bonté ; il ne lui est pas permis de flotter entre les moyens termes habituels à la plupart des hommes. Dans le premier cas, il y a talent, génie ou force : un homme n'inspire la terreur que par la puissance du mal, le respect que par le génie , la peur que par beaucoup d'esprit. .Dans le second cas, il se fait adorer, il se prêle ad-
mirablement aux tyrannies féminines, et sait mieux aimer que n'aiment les gens d'une irréprochable corporence.
Élevé par des gens vertueux, par les Ragon, modèles de cette si honorable petite bourgeoisie, et par son oncle le juge Popinot, Anselme avait été conduit, et par sa candeur et par ses sentiments religieux, à racheter son léger vice corporel par la perfection de son caractère. Frappés de cette tendance qui rend la jeunesse si attrayante, Constance et César avaient souvent fait l'éloge d'Anselme devant Césarine; mesquins d'ailleurs, ils étaient grands par l'âme et comprenaient bien les choses du cœur. Ces éloges trouvèrent de l'écho chez une jeune fille qui, malgré son innocence, lut dans les yeux si purs d'Anselme un sentiment violent, toujours flatteur, quels que soient l'âge, le rang et la tournure de l'amant. Le petit Popinot devait avoir beaucoup plus de raison qu'un bel homme d'aimer une femme. Si sa femme était belle, il en serait fou jusqu'à son dernier jour, son amour lui donnerait de l'ambition, il se tuerait pour rendre sa femme heureuse , il la laisserait maîtresse au logis, il irait au-devant de la domination. Ainsi pensait Césarine involontairement et pas aussi crûment ; elle entrevoyait à vol d'oiseau les moissons de l'amour et raisonnait par comparaison : le bonheur de sa mère était devant ses yeux, elle" ne souhaitait pas d'autre vie, son instinct lui montrait dans Anselme un autre César perfectionné par l'éducation , comme elle l'était par la sienne; elle rêvait Popinot maire d'un arrondissement, et se plaisait à se peindre quêtant un jour à sa paroisse comme sa mère à Sainl-Roch. Elle avait fini par ne plus s'apercevoir de la différence qui distinguait la jambe gauche de la jambe droite chez Popinot; elle eût été capable de dire : Mais boile-t-il? Elle aimait cette prunelle si limpide et s'était plu à voir l'effet que produisait son regard sur ces yeux qui brillaient aussitôt d'un feu pudique et se baissaient mélancoliquement. Le premier clerc de Roguin , doué de cette précoce expérience due à l'habitude des affaires, Alexandre Croltat avait un air moitié cynique, moitié bonasse qui révoltait Césarine, déjà révoltée par les lieux communs de sa conversation. Le silence de Popinot trahissait un esprit doux, elle aimait le sourire à demi mélancolique que lui inspiraient d'insignifiantes vulgarités ; les niaiseries qui le faisaient sourire excitaient toujours quelque répulsion chez elle, ils souriaient ou se contristaient ensemble. Cette supériorité n'empêchait pas Anselme de se précipiter à l'ouvrage, et son infatigable ardeur plaisait à Césarine, car elle devinait que si les autres commis disaient : « Césarine épousera le premier clerc de M. Roguin, » Anselme pauvre, boiteux et à cheveux roux, no
CÉSAR BIROTTEAU
désespérait pas d'obtenir sa main. Une grande espérance prouve un grand amour.
— Où va-t-il? demanda Césarine à son père en essayant de prendre un air indifférent.
— I! s'établit rue des Cinq-Diamants, et, ma foi ! à la grâce de Dieu ! dit Birolleau, dont l'exclamation ne fut comprise ni par sa femme , ni par sa fdle.
Quand Birotteau rencontrait une difficulté morale, il faisait comme les insectes devant un obstacle, il se jetait à gauche ou à droite ; il changea donc de conversation en se promettant de causer de Césarine avec sa femme.
— J'ai raconté tes craintes cl les idées sur Roguin à ton oncle, il s'est mis à rire, dit-il à Constance.
— Tu ne dois jamais révéler ce que nous nous disons entre nous , s'écria Constance. Ce pauvre Roguin est peul-êlrc le plus honnête homme du monde, il a cinquante-huit ans et ne pense plus sans doule...
Elle s'arrêta court en voyant Césarine attentive, et la montra par un coup dœil à César.
— J'ai donc bien fait de conclure? dit Birotteau.
— Mais tu es le maître, répondit-elle.
César prit sa femme par les mains et la baisa au front. Cette réponse était toujours chez elle un consentement tacite aux projets de son mari.
— Allons, s'écria le parfumeur en descendant à son magasin et parlant à ses commis, la boutique se fermera à dix heures. Messieurs, un coup de main ! Il s'agit de transporter pendant la nuit tous les meubles du premier au second! Il faut mettre, comme on dit, les petits pots dans les grands, afin de laisser demain à mon architecte les coudées franches.
— Popinot est sorti sans permission ! dit César en ne le voyant pas. Eh mais ! il ne couche pas ici, je l'oubliais! Il est allé, pensa-t-il, ou rédiger les idées de M. Vauquelin, ou louer sa boutique.
— Nous connaissons la cause de ce déménagement, ditCélestin en parlant au nom des deux autres commis et de Raguel , groupés derrière lui. Nous sera-t-il permis de féliciter monsieur sur un honneur qui rejaillit sur toute la boutique?... Popinot nous a dit que monsieur...
— Hé bien, mes enfants, que voulez-vous! on m'a décoré. Aussi, non-seulement à cause de la délivrance du territoire, mais encore pour fêter ma promotion dans la Légion d'honneur, réunissonsnous nos amis. Je me suis peut-être rendu digne de celte insigne et royale faveur en siégeant au tribunal consulaire et en combattant pour la cause royale que j'ai défendue... à votre âge, sur les marches de Saint-Roch, au treize vendémiaire, et
ma foi, Napoléon, l'empereur , m'a blessé! J'ai été blessé, à la cuisse encore, et madame Ragon m'a pansé. Ayez du courage, vous serez récompensés ! Voilà, mes enfants, comment un malheur n'est jamais perdu!
— On ne se battra plus dans les rues! ditCélestin.
— Il faut l'espérer, dit César, qui partit de là pour faire une mercuriale à ses commis ; et il la termina par une invitation.
La perspective d'un bal anima les trois commis, Raguet et Virginie d'une ardeur qui leur donna la dextérité des équilibristes. Tous allaient et venaient chargés par les escaliers sans rien casser ni rien renverser. A deux heures du malin, le déménagement était opéré. César et sa femme couchèrent au second étage, ha chambre de Popinot devint celle de Célestin cl du second commis. Le troisième étage fut un garde-meuble provisoire.